5 septembre 2009

Les Anciens Canadiens de Boulizon

Presque six cents pages bien tassées, vous trouvez que c'est un peu long pour un vieux roman du dix-neuvième siècle? Oui, disons-le, Aubert de Gaspé est un bavard, difficile à arrêter une fois parti. Il existe une version abrégée, une version scolaire (Beauchemin, 1957, 188 pages), qui cerne de plus près le fil de l'intrigue. Elle a été réalisée par Guy Boulizon à la « demande du Conseil de l'Instruction publique ». Je pense qu'on peut lire la note des éditeurs comme une critique implicite du roman : « Il était difficile, en effet, de mettre entre les mains des élèves du cours secondaire, l'édition originale de ce livre; ce classique de la prose canadienne, aux pages tantôt attendries, tantôt hautes en couleur, reste tout de même, l'œuvre d'un vieillard qui vivait dans son passé, le rappelait avec complaisance en y mélangeant ses souvenirs de lecture et des citations d'auteurs antiques. Il en résultait forcément des longueurs, des digressions fastidieuses, une abondance de « notes » et d'« éclaircissements ». Tout cela était fort justifiable dans une édition complète, mais certainement inutile dans un texte scolaire. C'est pourquoi tout ce qui nous a paru sans rapport immédiat avec l'essentiel du récit a été supprimé et remplacé par un bref résumé, mis entre guillemets. De même, certains mots écrits d'une manière sans doute pittoresque mais d'une valeur pédagogique douteuse, ont été rétablis dans leur orthographe normale. Enfin, quelques paragraphes supprimés ici et là en vue de ramener le texte à une longueur raisonnable, ont été remplacés par des points de suspension. »

On trouve facilement, donc à bon prix, cette édition dans les bouquineries de vieux livres. L'édition est illustrée sans que l'auteur de ces illustrations ne soit nommé.




Lire le blog de Brian Busby

1 septembre 2009

Les anciens Canadiens

Philippe Aubert de Gaspé, Les Anciens Canadiens, Québec, Bureau du «Foyer canadien», 1863, 411 pages. (Certains fragments du roman paraissent d’abord dans Les Soirées canadiennes en 1862. La 1re édition en livre est suivie d’une seconde en 1864 chez le même éditeur.)

Philippe Aubert de Gaspé est né en 1786, 26 ans après la Conquête. Dans Les Anciens Canadiens (1863), il se penche sur cette période clé de notre histoire que ses parents et grands-parents (les seigneurs de Saint-Jean-Port-Joli) ont vécue, que lui-même a connue à travers leurs témoignages : son roman commence en 1757 et se termine vers 1767, si on exclut l’épilogue qui dessine à gros traits le futur des personnages.

Dans une préface, intégrée au premier chapitre, l’auteur définit ses intentions littéraires, conscient des limites de son ouvrage, se moquant d’avance des critiques qu’on ne manquera pas de lui servir : « J’écris pour m’amuser, au risque de bien ennuyer le lecteur qui aura la patience de lire ce volume » [...] « Quant au critique malveillant, ce serait pour lui un travail en pure perte, privé qu’il serait d’engager une polémique avec moi. Je suis, d’avance, bien peiné de lui enlever cette douce jouissance, et de lui rogner si promptement les griffes. Je suis très vieux et paresseux avec délice… »

On est à la fin d’avril 1757. Jules d’Haberville, « frêle et de petite taille », et Archibald Cameron de Locheill, « jeune montagnard écossais » viennent de terminer leurs études. Après un adieu à leurs amis et professeurs du petit Séminaire de Québec, ils entreprennent le voyage vers Saint-Jean-Port-Joli, accompagné de José, le fidèle serviteur de la famille d’Haberville, qui est venu les chercher. Précisons tout de suite qu’Archibald (Arché) est un orphelin écossais dont le père fut tué à la bataille de Culloden et qui s'est retrouvé au Canada à la suite de l’intervention d’un oncle jésuite. Ami de Jules, il a été adopté par la famille d’Haberville.

Leur retour est marqué de différents événements, ce qui occupe les six premiers chapitres du roman. D’abord en quittant Pointe-de-Lévis, ils aperçoivent « l’île aux sorciers », soit l’île d’Orléans, ce qui nous vaut une discussion sur la véracité des phénomènes paranormaux, mais aussi l’histoire de la La Corriveau. À Montmagny, la Rivière-du-Sud est en crue et un homme, Dumais, accroché à une branche, est condamné à une noyade certaine. Tous les paysans et même monsieur le curé sont accourus, on a bien tenté quelques manœuvres, mais sans résultat. Dumais s'est résigné à mourir. Archibald, nageur prodigieux, saisissant d’un coup d’œil l’urgence de la situation, plonge et sauve le malheureux Dumais. Pour récompenser les deux jeunes gens, le seigneur de Beaumont, le seigneur de l’endroit, leur offre un grand souper que l’auteur décrit en détails. Par exemple : « Une pile d’assiettes de vrai porcelaine de Chine, deux carafes de vin blanc, deux tartes, un plat d’œufs à la neige, des gaufres, un jatte de confitures, sur une petite table couverte d’une nappe blanche, près du buffet, composaient le dessert de ce souper d’un ancien seigneur canadien. »

Ils arrivent finalement à Saint-Jean-Port-Joli : « Le manoir d’Haberville était au pied d’un cap qui couvrait une lisière de neuf arpents du domaine seigneurial, au sud du chemin du Roi. » Là nous faisons la connaissance du père, de la mère, et de Blanche, la jeune sœur. Habitent aussi au manoir l’oncle Raoul d’Haberville, la tante Louise de Beaumont, la sœur de madame d’Haberville, et des serviteurs comme Lisette, la mulâtresse, sans oublier le chien Niger. Ce jour-là, plusieurs censitaires sont au manoir : ils préparent la fête du mai qui doit se tenir le lendemain. Aubert de Gaspé consacre le chapitre 8 à cette ancienne tradition et le chapitre 9, à une autre fête, la Saint-Jean. Deux mois passent. Le temps est venu pour Jules et Archibald de s’embarquer pour l’Europe où ils vont acquérir une formation militaire, l’un dans l’armée anglaise, l’autre dans la française. Jules fait ses adieux à sa famille et à ses amis, ce qui nous vaut quelques histoires secondaires, dont celle du « bon gentilhomme », le seigneur d’Egmont, un seigneur ruiné (comme le fut l’auteur).

Vient la deuxième partie : « Deux détachements de l’armée anglaise étaient débarqués à la Rivière-Ouelle, au commencement de juin 1759. » Un de ces détachements est commandé par le général Montgomery dans lequel sert un officier qui connaît bien les lieux : de Locheill. Deux hommes de l’armée anglaise ayant été tués à Rivière-Ouelle, le général ordonne à de Locheill de brûler toutes les habitations qui longent le fleuve. Ainsi, malgré bien des remords, il sera obligé de mettre le feu au manoir de ses bienfaiteurs. Ce même de Locheill sera fait prisonnier par des Autochtones qui comptent bien le supplicier, mais sauvé par Dumais. Suivront la bataille des plaines d’Abraham qui est « expédiée » en deux pages et surtout la bataille de Sainte-Foye, le 28 avril 1760, bataille amplement racontée, dans laquelle nos deux jeunes héros vont s’affronter. Jules, blessé, sera secouru par son frère ennemi : « Arché fit puiser de l’eau dans le ruisseau voisin par un de ses soldats ; et sans s’occuper du danger auquel il s’exposait, il prit son ami dans ses bras et le porta sur la lisière du bois, où plusieurs blessés tant Français que Canadiens, touchés des soins que l’Anglais donnait à leur jeune officier, n’eurent pas même l’idée de lui nuire, quoique plusieurs eussent rechargé leurs fusils. »

Enfin, vient une dernière partie, en quelque sorte la conclusion. Sept ans ont passé. Les d’Haberville, grâce à l’intervention d’Archibald, n’ont pas été expulsés de la Nouvelle-France. Après avoir vécu un temps dans un moulin à farine, avec l’aide de leurs censitaires, ils ont reconstruit un manoir, beaucoup plus modeste que le précédent, il va sans dire. Archibald est parvenu à force d’explications à se faire pardonner, lui qui n’a agi que par devoir. Maintenant riche, il est revenu s’installer à Saint-Jean-Port-Joli. Il fréquente les d’Haberville, mais surtout Blanche, qu’il aime. Il la demande en mariage, mais essuie un refus pour des raisons patriotiques. Il continuera de vivre dans l’entourage des d’Haberville, sa vie durant. Quant à Jules, il épousera une Anglaise. De Gaspé clôt ainsi son récit : « … mes personnages, cher lecteur, se sont agités pendant quelque temps devant vos yeux, pour disparaître tout à coup peut-être pour toujours, avec celui qui les faisait mouvoir. Adieu donc aussi, cher lecteur, avant que ma main, plus froide que nos hivers du Canada, refuse de tracer mes pensées. »

Ce qu’il faut ajouter à ce résumé, sans doute trop long, c’est que le roman est accompagné d’un paratexte très riche. On a droit aux notes de bas de page mais surtout, à la fin du roman, à 110 pages (dans mon édition) de « notes et éclaircissements ». L’auteur vient préciser certains faits, vient compléter certaines informations impossibles à insérer dans une trame romanesque. Ceci nous amène à préciser que ce roman n’en est pas un au sens traditionnel, ce dont l’auteur nous avait avertis dans la préface : « J’entends bien avoir, aussi, mes coudées franches, et ne m’assujettir à aucune règles prescrites – que je connais d’ailleurs – dans un ouvrage comme celui que je publie. » Le fil romanesque (les aventures de Jules et Archibald) est continuellement interrompu par des récits secondaires, tantôt folkloriques (la Corriveau, les histoires de sorcières, la plantation du Mai, la Saint-Jean, la légende de madame d’Haberville), tantôt anecdotiques (le sauvetage de Dumais, le sauvetage d’Archibald, les récits de l’oncle Raoul), tantôt historiques (la bataille de plaines d’Abraham, le naufrage de l’Auguste). En plus, se succèdent certaines légendes, de nombreuses descriptions non focalisées et surtout plusieurs chansons. Bref, le lecteur qui ne recherche qu’une trame romanesque va être déçu. Par contre, celui qui veut « vivre », « ressentir » la fin du XVIIIe siècle dans une famille aristocratique, sera comblé. On assiste aux premiers assauts contre une « culture », celle de la noblesse terrienne canadienne-française, culture qui va survivre jusqu’au vingtième siècle, mais sans l’éclat qu’elle avait à la fin du régime français.

On pourrait faire une lecture beaucoup plus politique du roman (lire l’article de Nicole Deschamps). Bien entendu, en refusant d’épouser de Locheill, Blanche confère au roman son caractère patriotique. Ceci étant constaté, comment ne pas s’étonner de l’ascendant d’Archibald, le seul héros de ce roman, sur son copain Jules qui n’est qu’un étourdi ? C’est de Locheill qui sauve Dumais d’un noyade certaine devant une communauté de Canadiens français hébétés, impuissants. Et c'est encore lui qui sauve Jules lors de la bataille de Sainte-Foy. Il est bien évident que de Gaspé prêche pour la réconciliation des « deux races » : Jules finit par épouser une Anglaise, comme l’auteur l’avait fait lui-même. Disons qu’il s’accommode bien de la présence anglaise au Québec. « … la cession du Canada a peut-être été, au contraire, un bienfait pour nous ; la révolution de 93, avec toutes ses horreurs, n’a pas pesé sur cette heureuse colonie, protégée alors par le drapeau britannique. Nous avons cueilli de nouveaux lauriers en combattant sous les glorieuses enseignes de l’Angleterre, et deux fois la colonie a été sauvée par la vaillance de ses nouveaux sujets. »

D’un autre point de vue, il est tout aussi évident que l’auteur défend le régime seigneurial et en même temps les privilèges de sa caste. Les Seigneurs y sont bons, généreux, paternalistes dans le bon sens du mot, et leurs censitaires, leurs serviteurs et même leur esclave (une mulâtresse achetée alors qu’elle n’avait que 4 ans) font partie de la famille. De Gaspé craint la disparition de ce monde qui semble si harmonieux sous sa plume. Robert de Roquebrune va en décrire la fin dans Testament de mon enfance.

Extrait
Comme mon défunt père allait se fourrer sous son cabrouette pour se mettre à l’abri de la rosée, il lui prit fantaisie de s’informer de l’heure. Il regarde donc les trois Rois du sud, le Chariot au nord, et il en conclut qu’il était minuit. C’est l’heure, qu’il se dit, que tout honnête homme doit être couché.
Il lui sembla cependant tout à coup que l’île d’Orléans était tout en feu. Il saute un fossé, s’accote sur une clôture, ouvre de grands yeux, regarde, regarde... Il vit à la fin que des flammes dansaient le long de la grève, comme si tous les fi-follets du Canada, les damnés, s’y fussent donné rendez-vous pour tenir leur sabbat. À force de regarder, ses yeux, qui étaient pas mal troublés, s’éclaircirent, et il vit un drôle de spectacle : c’était comme des manières (espèces) d’hommes, une curieuse engeance tout de même. Ça avait bin une tête grosse comme un demi- minot, affublée d’un bonnet pointu d’une aune de long, puis des bras, des jambes, des pieds et des mains armées de griffes, mais point de corps pour la peine d’en parler. Ils avaient, sous votre respect, mes messieurs, le califourchon fendu jusqu’aux oreilles. Ça n’avait presque pas de chair : c’était quasiment tout en os, comme des esquelettes. Tous ces jolis gars (garçons) avaient la lèvre supérieure fendue en bec de lièvre, d’où sortait une dent de rhinoféroce d’un bon pied de long comme on en voit, monsieur Arché, dans votre beau livre d’images de l’histoire surnaturelle. Le nez ne vaut guère la peine qu’on en parle : c’était, ni plus ni moins, qu’un long groin de cochon, sauf votre respect, qu’ils faisaient jouer à demande, tantôt à droite, tantôt à gauche de leur grande dent : c’était, je suppose, pour l’affiler. J’allais oublier une grande queue, deux fois longue comme celle d’une vache, qui leur pendait dans le dos, et qui leur servait, je pense, à chasser les moustiques.
Ce qu’il y avait de drôle, c’est qu’ils n’avaient que trois yeux par couple de fantômes. Ceux qui n’avaient qu’un seul œil au milieu du front, comme ces cyriclopes (cyclopes) dont votre oncle le chevalier, M. Jules, qui est un savant, lui, nous lisait dans un gros livre, tout latin comme un bréviaire de curé, qu’il appelle son Vigile ; ceux donc qui n’avaient qu’un seul œil, tenaient par la griffe deux acolytes qui avaient bien, eux les damnés, tous leurs yeux. De tous ces yeux sortaient des flammes qui éclairaient l’île d’Orléans comme en plein jour. Ces derniers semblaient avoir de grands égards pour leurs voisins, qui étaient, comme qui dirait, borgnes ; ils les saluaient, s’en rapprochaient, se trémoussaient les bras et les jambes, comme des chrétiens qui font le carré d’un menuette (menuet). (pages 42-44)

23 août 2009

Journal d'Anatole Laplante

François Hertel, Journal d’Anatole Laplante, Montréal, Serge Brousseau, 1947, 146 pages.

Dans ce recueil, où plus que jamais la part de fiction est mince, on assiste à la mort du récit. Hertel a écrit Journal d’Anatole Laplante pour se débarrasser une fois pour toutes de Laplante et Lepic. Il faudra attendre la conclusion pour que l'homicide narratif s’accomplisse : « Je sens le besoin de terminer cette histoire de Lepic et de Laplante. Ces gens-là ont assez vécu, il n'est que temps de dire: paix à leurs cendres! Ce soir, je suis assis entre Lepic et Laplante. L'un est à ma droite, l'autre à ma gauche. Je les regarde tour à tour, avec un air venimeux. Vous allez mourir, leur dis-je. Ils ne répliquent pas. Ils attendent la mort, placidement, comme des bœufs. Ils ne souffriront pas. Ils savent bien d'ailleurs que le coup de plume ne tue pas et que si je cesse de les faire vivre d'une manière, ils continueront de vivre d'une autre. Au moment où je boucle la boucle de leur histoire, ils comprennent que je ne vais que compléter leur état civil. Adieu Lepic, adieu Laplante! Ça y est: vous n'êtes plus, je ne terminerai pas votre histoire. L'un de vous est perdu au loin, dans un de ces pays d'où l'on ne revient guère; l'autre s'est perdu dans la philosophie. » De là à dire que c’est l’essai philosophique qui finit par avoir la peau de nos deux compères, il n’y a qu’un pas que je franchis allègrement.

Dans la première partie, la plus intéressante, on est presque en présence du journal qu’annonçait le titre. Laplante relate les différentes étapes de sa vie, de l’enfance à la quarantaine, l’âge de Hertel lorsqu’il publie ce livre. Tout y passe : la famille, l’école, la petite enfance, l’adolescence, le doute, les premiers émois amoureux, le sport, les premiers écrits. Et parfois Hertel déborde de son sujet : il consacre un chapitre à Claudel, un autre à la France (« Du monde, ôtez la France, il ne reste rien du tout. »).

La deuxième partie est beaucoup plus aride. C’est le philosophe qui prend le stylet. On a droit au « Petit traité du dedans », à l’ « Examen de conscience philosophique », à la « Défense de Dieu »... Pour être bien honnête, j’ai survolé cette partie. Alors si les limites de la raison, l’opposition des différents types de raison, les imperfections du langage, l’importance de la foi, Saint-Thomas d’Aquin, les liens entre le spirituel et l’intellectuel, le lien entre le corps et l’âme, la place de l’homme dans l’univers sont des sujets qui vous intéressent, alors cette partie est pour vous.

Je termine donc cette trilogie qui, selon moi, compte au moins un livre de trop. Je comprends que l’histoire littéraire n’ait pas fait une grande place à Hertel. Ce n’est pas un grand littéraire. De plus, le fait que ses personnages doivent continuellement disputer leur place à l’auteur finit par agacer.

Extrait
Veut-on savoir comment j'ai conquis la maturité ? Il me semble que cela importe beaucoup à la postérité. La chose s'est accomplie tout simplement, après de longues années d'apprentissage. J'ai appris à attendre. Voilà! La maturité se conquiert au prix de l'usure. Plus on est usé, plus on est mûr! Attendre. C'est cela qui est difficile. L'enfant veut immédiatement ce qu'il veut. L'adolescent cherche à vivre toute sa vie à chaque instant. L'être mûr attend que la vie s'offre, qu'elle continue de s'offrir, pour la déguster lentement.
Être mûr, c'est être en voie de pourriture. La pourriture, c'est le repos après la vie. Pourri d'expérience, ou de littérature, ou du contact avec la terre et l'air, l'homme mûr s'en va, comme un bon fromage, à sa destinée savoureuse.
Un bon matin, soudain, je me sentis mûr. Cela vint comme une syncope. La syncope est le mal des gens mûrs. J'étais mûr parce que je devenais lucide. Quand on sait à peu près ce qu'on est, quand on prend un peu conscience du but où l'on tend, quand on a conquis ces deux formes d'humilité, et quelques autres aussi, c'est qu'on a mûri. (p. 37)

18 août 2009

Anatole Laplante curieux homme

François Hertel, Anatole Laplante curieux homme, Montréal, L’Arbre, 1944, 165 pages. (Couverture de Pellan)

Ce roman, la suite de Mondes chimériques, est plutôt un recueil de nouvelles. Il compte trois parties : Anatole Laplante se souvient, Anatole Laplante s’évade et Rentrée en scène de Charles Lepic. Certains chapitres sont racontés par un narrateur externe, d’autres par Laplante lui-même.

Anatole Laplante se souvient
Chaque chapitre nous offre une facette d’Anatole Laplante. Dans le premier, l’auteur rappelle le départ de Lepic, soi-disant pour la Nouvelle-Zélande, et la mission qu’il lui avait laissée : penser par lui-même et créer, tâche à laquelle Laplante s’est attelé. Même parti, Lepic continue de hanter les rêves de Laplante. La journée typique de Laplante se déroule ainsi : il se lève, prie, travaille, se promène, reçoit la visite en soirée de jeunes poètes. Admettons que cette vie d’intellectuel retranché dans sa tour semble assez rétrécie : pourtant, Laplante a déjà vécu un grand amour malheureux, son meilleur ami lui ayant ravi la femme de ses rêves. D’autres événements, plus extérieurs, furent aussi marquants pour lui : par exemple, en voulant aider une orpheline et son père, il découvre la misère ambiante.

Anatole Laplante s’évade
Laplante, las de sa vie montréalaise, décide d’aller vivre à Québec, chez son vieil oncle le docteur Trudeau. Il décrit Québec comme une petite ville de province, bourgeoise et conservatrice. Les Trudeau ont deux fils, dont un est artiste visuel. Laplante essaie de le convaincre de son talent pour l’inciter à développer son art.

Rentrée en scène de Charles Lepic
C’est d’abord en rêve que Lepic apparaît à Laplante. On pourrait même dire qu’il lui transmet ses idées par ce moyen. Lepic critique durement le peuple québécois, trop mou, et appuie fortement sur la thèse nationaliste : « Au pays de Québec, vous êtes trois millions d'hommes sans grande fierté. Il suffit pourtant de quelques hommes fiers. Ceux-ci choisissent et choisiront — et ils auront des fils — d'appartenir à une nation plutôt qu'à un troupeau exsangue d'assimilés. Le jour où un homme, un seul, a choisi cela, si cet homme est fort— et il l'est toujours — les faibles sont condamnés à marcher, un soir ou l'autre, pour donner raison à celui-là. Ils marcheront donc en rechignant et ils ne sauront pas où ils vont. »

Puis, suit un chapitre intitulé « Le fou » qui, de prime abord, ne semble pas relié au reste. On apprend au chapitre suivant que ce personnage, qui simule la folie, n’est nul autre que Lepic, qui a choisi de se retirer dans un asile plutôt qu’en Nouvelle-Zélande. Laplante, toujours aussi tourmenté par Lepic, en avait eu l’intuition. C’est lui qui l’aide à quitter l’asile. Les deux se rencontrent et Laplante écoute les critiques que Lepic formule à propos de Mondes chimériques. Encore une fois, Lepic réitère son credo au profit de Laplante : il faut se libérer de toutes les influences, penser par soi-même. Dans le dernier chapitre, « La danse des personnages », Laplante philosophe sur la construction de l’identité, sur le rôle des influences. Il essaie de retracer le cheminement de son Laplante : « ... c’est un homme qui s’acharne à conquérir la modestie, à découvrir le peu de place qu’un homme occupe dans le monde et à s’inscrire dans ce petit lieu sans que l’amour-propre en souffre. [...] D’autre part, Anatole Laplante est un être qui cherche à vivre totalement, par tous les pores de son être. »

Vous l’aurez compris, la trame romanesque est très mince. Gérard Dugas parle d’une « autobiographie fantaisiste et lunaire » à propos de la trilogie de Hertel. Ces pseudo-romans pourraient sans doute faire l’objet de quelques études savantes. Il y a quelque chose d’habile dans cette œuvre. L’auteur est bicéphale. Le véritable auteur, Lepic, a renoncé à écrire son roman. Il s’est trouvé un comparse, qu’il a en partie inventé, pour raconter ses aventures. Quant à Laplante, il ne fait que raconter ce qu’on lui a raconté en essayant de se libérer de son mentor. Autrement dit, en faisant acte de création. Ainsi, le roman contient à la fois sa genèse et sa glose : « Vous pouvez fort bien penser ce que vous voudrez de Lepic et de Laplante. Je ne vous demande même pas de croire à leur existence. Tout ce que je veux de vous, c'est que vous lisiez, bien sagement, en vous taisant. Nous écrivons surtout pour que vous vous taisiez, quelques minutes, ou quelques heures. »
Hertel décrit également le processus d’évolution d’un être en quête d’identité. Et c’est à travers le processus de création qu’il compte y arriver. « De même que Mondes chimériques ne fut jamais un recueil de contes — crois-m'en, ô lecteur canadien! — mais l'histoire des pensées de Charles Lepic s'accompagnant de menues réactions chez Anatole Laplante, ainsi le présent ouvrage est-il l'histoire intérieure d'Anatole Laplante qui continue d'évoluer et de naître au monde, grâce à l'entrée continuelle en lui du monde par la connaissance et le contact des êtres. Cette fois-ci, c'est au tour de Charles Lepic de demeurer en fond de scène. Il faudra terminer la trilogie — qui n'est nullement un essai, ni des contes, mais un roman fleuve ou simplement rivière, si l'on préfère — il faudra, lecteur, que je termine par un autre ouvrage où Lepic et Laplante joueront des rôles égaux. »

Extrait
La vie se passe par plaques. Elle va d'événements majeurs en événements majeurs (ce qui est majeur pour l'un peut fort bien être mineur pour un autre) en sautant bien des intermédiaires. Il y a des cassures soudain entre nos multiples vies; et le développement d'un homme qui apparaissait hier rivé à telle aventure, à tel milieu, peut tellement s'en évader demain que l'épisode mort ne revienne plus que rarement et lointainement jouer en sourdine quelque fragmentaire contrepoint.
Charles Lepic, qui a eu tant d'importance dans le développement de Laplante, aurait peut-être fini par disparaître complètement des préoccupations de son ami n'eût-il choisi de rentrer en scène par une de ces pirouettes qui le caractérisent. Qui sait d'ailleurs si cette rentrée en scène elle-même présentera encore de l'intérêt pour Laplante lorsqu'elle aura vieilli de quelques mois ?
Nous sommes ainsi faits que nous ne possédons d'autres facteurs de continuité et de cohérence que les instincts de notre personnalité. Que celle-ci cherche son bonheur dans d'autres êtres, les êtres qui ont paru nous intéresser un instant sont morts ou presque pour ces centres impitoyables de gravité que nous sommes tous par rapport au reste du monde. Le grand amour lui-même n'est qu'une affaire bien ordinaire qui se résorbe, après une période de souffrances terribles, en générosité et en compréhension.
Plus l'homme est affranchi, plus il est libre, plus il est humain, moins le reste des êtres est important. Tout ce qui compte, il le sent bien, c'est Dieu et lui. Ainsi pensait Lautréamont, qui n'a guère mis dans son livre que ces deux personnages. Il se trompait cependant, puisqu'il a traité Dieu en ennemi. (Pages 161-162)

François Hertel sur Laurentiana

13 août 2009

Mondes chimériques

François Hertel, Mondes chimériques, Montréal, Éditions Pascal, 1944, 148 pages. (1re édition : Bernard Valiquette, 1940) L’édition de 1944 est présentée comme l’édition définitive.

Un jour qu’Anatole Laplante se promenait sur la rue Saint-Catherine, il fut abordé par un drôle d’individu qui disait se nommer Charles Lepic. Les deux vont devenir amis, du moins vont se rencontrer de multiples fois, ici et là à Montréal. Et qu’est-ce qu’ils font lors de ces rencontres? Lepic disserte sur différents sujets et Laplante l’écoute, se contentant de lui relancer la balle de temps en temps.

On le devine, l’affabulation est pour ainsi dire absente de ce pseudo-roman. Ces deux personnages fictifs (on ignore le vrai nom de Laplante, c’est Lepic qui l’a baptisé ainsi; quant à Lepic, c’est un nom qu’il s’est donné) ne sont que des pions narratifs que Hertel utilise pour mieux laisser couler le flot débordant de ses idées. On pourrait considérer que Lepic et Laplante ne sont que les facettes opposées d’un seul et même personnage. Si Lepic est un intuitif, Laplante est un rationnel. Les chapitres ne sont pas reliés entre eux. Il n’y a pas de fil narratif autre que la présence de ces deux personnages. Par un effet de miroir intéressant, il se trouve que cette difficulté à créer une œuvre est objet de discussion entre les deux personnages.

De quoi parle-t-il, ce Lepic? Ses sujets sont assez variés, le ton est tantôt sérieux, tantôt fantaisiste. Il parle de littérature, de psychologie, de philosophie, de religion, de politique, de la création. Bref, un peu de tout.

Certains chapitres sont plus abstraits et, du propre aveu de l’auteur, « bizarres », difficiles à suivre. Je pense ici à « Charles Lepic et les intérieurs », à « Psychologie intime du cataclysme » et à « Digression sur l’exotisme ». Dans « Lepic et l'histoire hypothétique », une uchronie, il imagine ce qu’aurait été le Québec, le Canada et l’Amérique, si Montcalm avait vaincu Wolfe sur les plaines d’Abraham. Un autre, « L'âme à nu », est en quelque sorte un récit de science fiction : un savant imagine un appareil qui permet de lire dans les pensées. D’autres sont quasi des fictions bibliques : dans « Barabbas », il imagine que le deuxième larron n'est autre que le mécréant Barrabas repenti. Dans « Le petit pâtre à la crèche », il imagine un petit berger qui charme le Jésus naissant avec sa flûte. D’autres chapitres, comme « Le chemin de la croix de Charles Lepic », font état de son amour du Christ, un amour qui n’est pas inconditionnel, je dirais même bourru : « C’est cela être un homme, Seigneur. On a beau vouloir se river à vous et délaisser les nourritures terrestres, on ne parvient guère à ne pas préférer en pratiques celles-ci à vous qui êtes leur Auteur ». Dans « Tristesse de Charles Lepic », l’auteur nous offre un aperçu de sa philosophie de vie. Même si la recherche de Dieu semble en être la pierre angulaire, on y discerne un certain pessimisme quant à la capacité des hommes d’atteindre ce but, du moins pour Lepic qui met trop d’énergie à combattre le péché et qui néglige sa quête de sainteté. Lepic, à la fin, en vient à cette conclusion : « Il [Saint-Paul) sut à la fois gagner sa vie, l’embellir et faire du bien aux hommes. »

Lors de leur dernière rencontre, dans le chapitre intitulé « Portrait d'Anatole Laplante », Charles Lepic annonce à Anatole Laplante qu’il part pour la Nouvelle-Zélande. Il lui lègue ses récits en espérant que Laplante saura les épurer, abandonnant l’idée d’en faire lui-même un livre.

Il est un peu difficile de pénétrer dans l’univers de Hertel. Le discours de l’auteur est souvent très libre (comme on dit un « électron libre »); l’auteur ne craint pas les divagations. C’est bien évident, il veut étonner, déranger. On sent qu’il aime bien la marge, qu’il désire être traité comme un original, qu’il cultive son image de rebelle. Son discours religieux devait être dérangeant pour les tenants de l’orthodoxie. C’est un imaginatif, qui se permet de « revisiter » certains épisodes bibliques. Ceci dit, les audaces, les inquiétudes, les idées de Hertel sont périmées. Elles appartiennent à une époque et ne peuvent nous intéresser que parce qu’elles nous permettent de prendre la mesure de l’audace dans les années 1940.

Extrait
C'est alors seulement que vous commencerez le plaidoyer pour l'inutile.
« Ce qui vous a tués, ô hommes montréalais, c'est d'avoir méprisé l'inutile. Pendant que vous empiliez des écus problématiques dans les tiroirs de la mort et que vous vous assassiniez à la conquête des succès transitoires, la grande poussée de la création, l'inutile courant de l'amour fuyait vos coffres-forts pestilentiels. Vous avez cru pouvoir vous tendre uniquement vers ce qui est immédiat et réalisable, vers ce qui se touche et vers ce qui se palpe ; et la lassitude des tripotages stériles s'est emparée de l'Esprit qui, malgré vous, bourgeois, s'agite au sein des masses vivantes.
« L'Esprit — qui est l'inutile par essence dans ce monde désaffecté — a rugi, et tout a craqué aussitôt. Depuis les entrailles jusqu'au front, ça s'est ouvert, et, à l'intérieur, les vers du tombeau étaient déjà installés en permanence.
« Voilà que je vous dirai bientôt ce que vous eussiez dû accomplir. Qu'au moment où vous allez quitter pour toujours l'utile, vous soit édictée, pour l'honneur du Nom et dans une infime possibilité de rachat, la transcendance de ce qui ne sert point !
« Quand Dieu eut créé le monde, Il constata qu'il n'avait rien oublié, mais que les hommes peut-être ne découvriraient point l'essentiel. Il ne s'était point trompé, l'Infaillible. Les hommes ont pris le parti d'appeler inutile ce qui ne plaisait point à leurs gros appétits.
« L'homme ayant péché, un premier geste de Dieu, un geste d'une inutilité épouvantable, déferla sur la création : le don du Fils par nature pour le rachat de l'enfant adoptif. Et l'inutile ne cessa plus de s'accomplir, depuis la naissance dans une crèche jusqu'à la mort sur une croix.
« Entre temps, l'homme avait appris à fabriquer, puis à créer. Il ne voulait point d'une hiérarchie que le temps et la noblesse imposaient. Il s'est acharné de plus en plus à l'unique fabrication, abandonnant le don suprême à quelques isolés qu'on a dénommés tour à tour artistes, saints, poètes ou inutiles.
« Le monde a cru qu'une civilisation pouvait donner des fruits sans passer par les fleurs. Ce malentendu perpétuel ou presque n'a été évité que des Égyptiens, et que des Grecs, et que d'un Latin sur mille. Ne parlons point du moyen âge et de l'Extrême-Orient que la sagesse de l'homme-comme-tout-le-monde appelle cataclysmes.
« Tout a été sondé, étudié, pensé et repensé. Tout a été dit et copié et recopié. On n'a oublié que Dieu et l'Art. Les incroyants ont surtout négligé Dieu ; les autres ont plutôt haï l'art. On a sué de l'eau pour se rendre du pousse-pousse à l'aéroplane ; et Dieu seul a sué du sang par amour.
« De la haine du Beau, ô croyants valétudinaires, du manque d'appétit pour le Vrai, n'est-il pas certain que vous en êtes peu à peu venus à la lassitude du Bien ? Votre inqualifiable lymphe n'a pas réussi à fuir l'aspiration de la Transcendance.
« Comme on s'enrichit par l'être, ainsi par la haine de l'un ou l'autre des noms de l'Être on s'appauvrit. Et vous voici plus nus qu'au sortir des entrailles, vous qui vous acharnâtes à négliger la tête, à mépriser le rêve et l'imparfait du subjonctif. Ah ! si le pèlerin de l'absolu que je viens d'évoquer pouvait un instant me prêter son vomitoire à malédictions, vous n'en finiriez plus de gémir sous la catapulte des mots. « Mais place au calme qui convient à l'avertissement ! (P. 67-69)