8 mars 2009

Pages de critique

Jean-Charles Harvey, Pages de critique, Québec, Le Soleil, 1926, 187 pages.


Jean-Charles Harvey fut auteur, journaliste, mais aussi critique littéraire. J’ai lu partiellement son recueil intitulé Pages de critique, dans lequel il reprend « un certain nombre de chroniques parues, pour la plupart, au cours des trois ou quatre dernières années, dans deux journaux de Québec. » En plus de critiques de livres, l’auteur présente des essais sur la littérature, sur la langue et la culture. Plusieurs des livres critiqués appartiennent au courant du terroir. Je ne vais rendre compte que de cinq des vingt-quatre critiques que contient le recueil.

La vérité en littérature
Dans cet article, Harvey tente de définir sa conception de la critique. Il reproche à ses confrères leur complaisance et prétend n’avoir comme maîtresse que la vérité : « La Vérité a des droits contre lesquels ne doivent prévaloir ni l’amitié, ni l’intérêt, ni la politesse, ni la diplomatie. » D’où, ou de qui, la tient-il, cette Vérité? Il se garde bien de nous l’expliquer. Plutôt qu’une méthode critique, ce sont des conseils qu’il prodigue aux écrivains. À lire son texte, on a l’impression que tout le travail de l'écrivain réside dans le travail du style. Il explique aux jeunes écrivains que le « labeur sans lequel le génie n’est rien » est ce qui fait le plus défaut au Québec. Reprenant le texte qu’Arthur Buies adressait aux Jeunes Barbares de son temps, il invite les jeunes écrivains à rechercher la simplicité, pourtant il conclut son article ainsi : « O verbe sacré vers qui je fais monter pieusement, chaque jour, tout l'encens de mon cœur, verbe errant jadis de château en château sur les lèvres des troubadours, chant doux, dès l'aurore, comme le chant des alouettes de la vieille Gaule, syllabes claires comme des gouttes de rosée dans le parfum des jacinthes et lumineuses comme des poussières d'astres, paroles qui traversez allègrement les âges sur l'aile des génies des seizième, dix-septième, dix-huitième et dix-neuvième siècles, et qui êtes venues jusqu'à nous, exilés dans un monde nouveau et barbare, mots impérissables qui nous avez aidés à conquérir des libertés et qui nous servirez à libérer les esprits captifs, je m'incline dévotement aux sons aimés que vous semez dans l'air canadien en notes prenantes comme des angélus, et je jure, la poitrine résonnante des émois profonds que vous y engendrez, que je vous défendrai sans faiblesse tant que la mort n'aura pas fermé mes sens à votre charme et à votre beauté! » Ouf! Bienvenue la simplicité!

Chez nous, chez nos gens d’Adjutor Rivard
Harvey avoue que ce recueil l’a beaucoup touché. Il lui rappelle l’univers de son enfance, à Saint-Irénée en Charlevoix. Pour lui, cette œuvre est, « dans le genre, une des seules dont notre littérature [...] puisse se glorifier. » Il reconnaît au recueil une « poésie intense, une spontanéité d’expression et une fraîcheur inaccoutumées dans l’école ordinaire du terroir ». Voilà pour les fleurs. Le pot, maintenant. Il avoue que ce défilé de petits tableaux campagnards de même que la propension de l’auteur à parsemer d’italiques son texte finissent par lasser. Mais surtout, il dénonce l'optimisme béat de l'auteur, l’idéalisation de la culture traditionnelle, défauts trop répandus selon lui dans la littérature canadienne-française. « Chaque fois que nous tendons vers l’universelle canonisation de « nos gens », nous tombons dans une exagération qui enlève à nos essais la moitié de leur intérêt. »

L’Appel de la race de Lionel Groulx
Ici, la critique de Harvey va plutôt porter sur le fond. Il attaque avec férocité le roman de Groulx. « Alonié des Lettres sait écrire. Surtout, il argumente à merveille et il a de la vie. Ces qualités, qui sont rares chez nos romanciers, avouons-le, atténuent le vice fondamental de l’œuvre. Ce vice, c’est le fanatisme. » En gros, il trouve immoral que le héros ait sacrifié la paix de sa famille à l’appel de la race. Selon lui, la position de Lantagnac est indéfendable parce qu’il s’est lui-même disqualifié en adoptant la culture anglo-saxonne pendant plus de vingt ans. Son grand désir d’expiation, parce que c’est de cela qu’il s’agit, ne peut se réaliser au détriment de sa famille. « Que Jules de Lantagnac brûle de défendre une minorité persécutée, cela se conçoit; mais il n’avait plus le droit de poursuivre un tel idéal. » Lancé sur cette voie, Harvey s’érige en défenseur de la veuve et des orphelins. Par contre, je ne suis pas sûr que son discours féministe plaise à toutes, en ce 8 mars : « La femme n'est-elle pas l'être qui sait le mieux se dévouer, le mieux aimer, le mieux souffrir ? Pourquoi n'aurait-elle pas le droit à la vie, au bonheur, à la paix? Pourquoi les enfants qu'elle mit au monde ne lui appartiendraient-ils pas autant qu'à l'homme qui les engendra? Le petit qui naît de son sein est fait entièrement de sa chair et de son sang, il lui appartient par toutes les forces de la nature et de l'amour. Peut-on, sans une nécessité très grave, sans raisons invincibles lui ravir les vies qu’elle a formées de sa substance? Peut-on lui enlever à la légère la moitié de son âme ? » Il termine sa critique en relevant quelques phrases mal ficelées et, surtout, il conseille au chanoine de renoncer à son style oratoire : « À maints passages, on a l’illusion de lire une série de discours ou une anthologie de sermons. »

Les Rapaillages de Lionel Groulx
Je ne cite que le début et la fin de la critique de Harvey. Voilà ce qui devrait suffire pour comprendre que Harvey n’avait pas le chanoine en odeur de sainteté :

« Ce petit livre, déjà désuet, a enfanté tant de sous-Groulx et de victorieux aux concours de la Saint-Jean-Baptiste que je ne puis résister à la tentation de l'exhumer. J'y vois le prototype d'une kyrielle d'imprimés nés d'un besoin de singerie et de rabâchage. Il est en grande partie responsable de la pléthore d’italiques qui, comme des chenilles à tente de nos vergers, se sont installés dans notre prose. »

« … je sais que le talent de Lionel Groulx est à cent coudées au-dessus de ce livre. D'autres œuvres de lui rachètent cette faute. C'est volontairement à force de travail, qu'il s'y est gâté la main. Ses efforts pour y atteindre à la perfection du mauvais goût ont été couronnés de succès. »

Poèmes de cendre et d’or de Paul Morin
« M. Paul Morin a fait les meilleurs de nos poèmes. Il a fait parfois les pires aussi. » Harvey commence par retracer le parcours de Morin, par rappeler le choc que constitua la publication du Paon d’émail pour les partisans du terroir. Même s’il dit comprendre Paul Morin d’avoir trouvé son inspiration sous d’autres cieux, il lui reproche son extrémisme et, surtout, il met en doute sa sincérité : « Ce rêve d’aller attendre la mort chez les Turcs en lisant le grave Coran, n’est-il pas conventionnel? Je crois, moi, que M. Morin s’y ennuiera affreusement. » Il ne prend pas au sérieux son paganisme : « L'auteur du Paon d'Émail a peut-être tort de parler fréquemment, comme d'une gloire, de sa pauvre âme païenne. Le monde ne retourne pas en arrière. Le poète lui-même, s'il veut être sincère, avouera que ses dieux bleus ne sont que des fantômes inconsistants, créés et embellis par son imagination, des restes d'une civilisation morte à laquelle il prête, en se trompant lui-même, ce que la nôtre a de meilleur et de plus divin. » Au style de l’auteur, il reconnaît le sens de l’harmonie, du rythme, de la musicalité, mais il lui reproche d’avoir produit beaucoup de vers vides, d’avoir sombré trop souvent dans « l’art pour l’art ». Il termine en assurant l’auteur de son admiration : « Il est celui de tous nos poètes celui qui connaît le mieux la valeur musicale du verbe. »

4 mars 2009

L’affaire « Les Demi-Civilisés »

La condamnation
« Le roman les Demi-Civilisés, par Jean-Charles Harvey, tombe sous le canon 1399, 3’, du code de droit canonique. Conséquemment, ce livre est prohibé par le droit commun de l’Eglise. Nous le déclarons tel et le condamnons aussi de notre propre autorité archiépiscopale. Il est donc défendu, sous peine de faute grave, de le publier, de le lire, de le garder, de le vendre, de le traduire ou de le communiquer aux autres. (Can. 1398, 1,). »

J.-M. RODRIGUE CARDINAL VILLENEUVE, O. M. I.,
Archevêque de Québec.
Québec, le 25 avril 1934.


La version de Harvey

« Ce roman, paru en mars 1934, s'efforçait de peindre certain milieu petit bourgeois de Québec et autres lieux. Comme mes écrits précédents m'avaient quelque peu mis en vedette, mon éditeur Albert Pelletier, dont on oublie trop les services rendus aux lettres canadiennes, espérait un succès de ce dernier-né. Mais une bombe éclata qui nous déconcerta tous deux.

Vers la fin d'avril, Son Éminence le cardinal Villeneuve, archevêque, interdisait Les Demi-Civilisés. Son décret, publié dans La Semaine Religieuse, défendait aux fidèles, sous peine de péché mortel, de lire ce livre, de le garder, prêter, acheter, vendre, imprimer ou diffuser de quelque façon. On imagine l'effet d'une condamnation si complète et fulminée de si haut. Amis et ennemis crurent que je ne m'en relèverais jamais. C'était le temps où l'Église, encore plus que de nos jours, jouissait d'une autorité et d'un prestige incontestés aussi bien auprès du pouvoir civil que dans la masse des croyants.

Le Soleil, porte-parole ministériel, dont j'étais le rédacteur en chef depuis sept ans, était le plus fort des quotidiens de la région québécoise. Ma fonction me liait étroitement aux chefs fédéraux et provinciaux du parti régnant. Alexandre Taschereau, premier ministre, et Ernest Lapointe, bras droit de Mackenzie King, m'honoraient de leur confiance. A cause de l'influence d'une telle situation et surtout du libéralisme d'idées qui imprégnait parfois mes articles, j'inquiétais sans doute la hiérarchie. On me surveillait depuis longtemps. Dès 1929, mon recueil de nouvelles, L'Homme qui va..., dénoncé comme immoral et païen, n'avait échappé au coup de massue, paraît-il, que grâce à l'attribution du Prix David.

La nouvelle de la mise au ban des Demi-Civilisés se répandit d'un océan à l'autre le jour même où le cardinal promulgua sa sentence. Dans son affolement, mon directeur, Henri Gagnon, de passage à Montréal à ce moment-là, me téléphona le soir même à mon domicile pour exiger ma démission immédiate et me prier de ne plus me montrer au journal qu'il administrait. « Vous aurez votre salaire, dit-il, jusqu'à ce que le gouvernement vous procure un emploi. » Je lui demandai s'il en avait parlé à M. Jacob Nicol, propriétaire du Soleil. Il répondit dans l'affirmative et ajouta: « M. Nicol a conféré tout de suite avec M. Taschereau. Celui-ci promet de vous caser à la condition que, dans une note où, sous votre signature, vous ferez connaître votre départ, vous annonciez votre décision de retirer votre volume du marché. »

Je protestai contre cet ukase. M. Gagnon rétorqua: « Vous savez mieux que moi que le Premier ministre doit protéger les intérêts du parti avant tout. Il ne peut se payer le luxe de se mettre le clergé à dos. » Que faire? J'avais six enfants, j'étais sans le sou et les bons emplois sont rares. L'alternative: me soumettre ou joindre le régiment des miséreux.

Je ne pouvais, sans un déchirement, répudier mon ouvrage; mais, à la réflexion, je me rendis compte que les volumes en librairie appartenaient aux Éditions du Totem d'Albert Pelletier et non pas à l'auteur, de sorte que mon acquiescement au désir du chef de l'État serait nul et sans effet. Je me résignai donc à publier dans Le Soleil, le jour suivant, l'humiliante note déclarant que, vu la décision de l'archevêque, je consentais (sic) à retirer mon roman. Tout le monde comprit que le mot consentir signifiait que l'on m'avait forcé la main comme on l'avait fait autrefois pour un homme infiniment plus important qui s'appelait Galilée. D'ailleurs, je ne retirais rien du tout, puisque le livre appartenait matériellement à un autre. Je ne me suis pourtant jamais pardonné de m'être prêté à cette comédie.

L'index fit boomerang. Sous l'attrait du fruit défendu, le public prit d'assaut certaines librairies de la métropole, dont l'archevêque n'avait pas daigné appuyer le décret de son collègue de la vieille capitale. Pour le livre et son auteur, ce furent des heures de célébrité. A plus de trente ans de distance, on en parle encore.

Mes vacances payées me portèrent jusqu'à l'automne, alors que le Premier ministre m'offrit conditionnellement la fonction de bibliothécaire provincial. « Vous n'avez, dit-il, qu'à obtenir l'assentiment du cardinal, et le poste vous appartient. » Ma fierté se cabra: « Je n'irai pas à Canossa! », lui dis-je.

Le chef du gouvernement me demanda alors si je connaissais un prêtre influent et d'esprit large qui me recommanderait pas écrit. Je lui désignai le directeur de L'Action Catholique, le chanoine Chamberland, avec qui j'entretenais des relations cordiales.

Ce dignitaire m'accueillit chaleureusement dans son cabinet de travail, rue Sainte-Anne. Il s'informa de ma santé, de ma famille, de mes projets, après quoi je lui fis part de l'objet de ma visite. « Une lettre? Bien sûr! Je ne demande pas mieux que de vous aider. » Puis, après une pause: « J'y pense. Le cardinal s'étonnerait peut-être de ce que je ne l'aie pas consulté. Rappelez-moi demain, voulez-vous? »

Et voici l'accueil que fit Son Éminence à la requête du chanoine: « Faites savoir au Premier ministre que je n'ai aucune objection à ce qu'il confie à M. Harvey toutes les fonctions qu'il voudra ... sauf la bibliothèque. » De là ce compromis: à la bibliothèque, M. Taschereau nomma le colonel Marquis, statisticien depuis vingt ans, et, à Harvey, écrivain et journaliste depuis toujours, il confia la statistique. Le premier ne connaissait rien aux livres et le second ignorait tout de la statistique.

Casé à quarante-trois ans, chef de bureau à médiocre salaire, condamné au rôle de sourd, muet et aveugle, jusqu'à l'âge d'une maigre pension de retraite! Tel était mon sort. Par ce bel enterrement, les dieux du jour protégeaient la pureté de l'Israël français d'Amérique. Et sans reproche de conscience, puisqu'ils se montraient cléments au point de m'assurer le pain quotidien.

Ce petit drame eut un dénouement inattendu. La tourmente électorale de 1936 balaya le parti libéral. En février 1937, le nouveau régime me limogea sans avis. J'appris mon congédiement par radio, un soir, en famille. Le Premier ministre Duplessis m'accorda, par la suite, un entretien pour me dire que j'avais trop d'ennemis à Québec pour y rester et que je ferais mieux de retourner à Montréal où il me doterait bientôt d'un emploi. D'autres projets me sollicitaient.

La métropole, que j'avais quittée dix-neuf ans plus tôt, allait donc me reprendre. Sans salaire, sans épargne, sans perspective d'avenir, chassé du vieux Québec par un cardinal et un chef d'État, je remisai mes meubles, rassemblai mes hardes et, avec mes six enfants, m'acheminai vers Montréal.
Mon cauchemar ne devait pas durer. Quelques hommes vraiment importants m'aidèrent à fonder un journal de combat, « Le Jour », qui, neuf années durant, me permit de bien survivre et surtout de contribuer quelque peu à une libération plus précieuse que l'indépendance nationale elle-même, la libération de l'esprit.

Maintenant que je franchis l'ultime étape de ma fiévreuse carrière, il m'arrive de me demander si les incidents que je viens de relater n'ont pas donné à réfléchir en haut lieu. Ainsi s'expliquerait le fait que, depuis avril 1934, la foudre n'a frappé aucun de nos écrivains les plus hardis. Aurais-je été leur paratonnerre? Peut-être. Si tel est le cas, il leur faut ou bien m'en savoir gré ou bien m'en tenir rancune. »

JEAN-CHARLES HARVEY (Introduction à l'édition de 1962)

À lire sur Patrimoine, histoire et multimedia la motion de censure du cardinal Villeneuve et la réponse de Harvey telles que rapportées dans le journal L'Action catholique le 26 juillet 1934.

1 mars 2009

Les Demi-Civilisés

Jean-Charles Harvey, Les Demi-Civilisés, Montréal, Éditions du Totem, 1934, 223 pages. (Harvey a présenté une nouvelle version du roman en 1962)

Au sortir de ses études, Max Hubert hésite entre divers métiers, avec un penchant marqué pour le droit, qu’on lui déconseille, vu la moralité douteuse qui s’attache à la profession. Son amie Dorothée Meunier lui conseille le journalisme. Elle lui propose de s’associer pour lancer une revue, que son père, un parvenu qui a fait sa fortune dans la contrebande, financera. Ainsi le « Vingtième siècle » voit le jour. Cette revue prétend donner une voix à la nouvelle génération, en étirant autant que possible la marge de liberté qu’on peut avoir dans la société de l’époque. La revue trouve un lectorat et l’amitié entre Max et Dorothée se transforme en amour. Entre eux, il n'est pas question de mariage pour autant; ils préfèrent l’amour libre.

Tout va bien pour Max Hubert et puis, un jour, son petit monde bascule. C’est d’abord Dorothée qui, sans raison, lui annonce qu’elle le quitte. Max comprend qu’elle le fait contre son gré. Dépité, il collectionne les aventures, méprisant les femmes qui lui tombent dans les bras. Ensuite, une secousse va provoquer la disparition de la revue : dans un article virulent, un de ses collaborateurs s’attaque au peuple canadien-français. Une levée de boucliers, entre autres des cercles religieux, s’en suit. Hubert et sa revue perdent tous les protecteurs qu’ils se sont attachés au fil des ans : politiciens, professeurs, bourgeois influents, religieux, personne ne veut se compromettre. Dernier drame dans la vie d’Hubert, il apprend que Dorothée entre chez les religieuses.

Les derniers chapitres nous donnent le fin fond de l’énigme, concernant Dorothée. Son père a tué, sans se faire prendre, l’amant de sa femme. Or, il y a tout lieu de croire que ce dernier était le véritable père de la jeune fille. C’est cette découverte qui est à l’origine de sa « vocation religieuse ». Apprenant cela, Max se rend au couvent et essaie de la convaincre de ne pas prononcer ses vœux. C’est elle, finalement, qui viendra le rejoindre, par un temps glacial, habillée de la blanche robe de son initiation.

Que ce soit un roman important, il ne faut pas en douter. Bien entendu, comme chacun le sait, le roman fut censuré et Jean-Charles Harvey, qui avait ses entrées auprès du premier ministre, perdit sa fonction de directeur du Soleil. Il dut signer un papier dans lequel il désavouait son roman, Que voulez-vous, il avait six enfants à nourrir!

Le roman avait tout pour faire scandale : Max Hubert et ses amis participent à des « wild party » qui ne sont pas loin de l’orgie, pratiquent l’amour libre, certains se droguent, d’autres sont bootleggers. Les femmes ne sont pas des mères mais des amantes. Les hommes se veulent libres penseurs. La recherche du plaisir est le but de plusieurs personnages. Cette pratique de l’hédonisme sans remords heurtait de plein fouet la morale judéo-chrétienne de l’époque, il va sans dire.

Quant à moi, le principal mérite de ce roman, c’est de décrire la place d’un intellectuel indépendant dans la société québécoise de l’époque. C’est très simple : on n’attendait qu’un faux pas pour lui tomber dessus et le broyer. Ce qui est amusant, c’est que Harvey décrit dans son roman ce qui va lui arriver dans la vraie vie. L’effet de miroir est saisissant!

C’est un roman important, mais ce n’est pas un très bon roman. D’abord, Harvey n’a aucun sens du dialogue. Ses personnages monologuent, dissertent sans cesse. Les idées ne passent jamais par l’action : on parle, on parle et on parle encore! Et c’est pire encore lorsque les personnages échangent des sentiments. C’est à peu près le langage romantique du début du XIXe siècle. Et comme on l’a vu dans ses œuvres précédentes, Harvey est médiocre lorsqu’il se mêle de développer une intrigue amoureuse. C’est toujours mièvre, même si, ici, les personnages font preuve de beaucoup de liberté sexuelle.

Par contre, la charge critique ne peut être plus forte. On pourrait dire que Harvey tire sur tout ce qui bouge. Il décrit ainsi la ville de Québec : « Parmi ces laideurs de la masse puante, cloaque bouillonnant de plaisir, de vices, de sourdes résignations… » Il écorche les femmes : « Les vraies femmes ne se délectent guère à la conversation d’autres femmes ». Il vilipende le clergé, osant dire qu’il est riche, vénal, qu’il maintient le peuple dans l’ignorance : « Hermann se demandait quel serait le Christ du vingtième siècle avec des temples magnifiques bâtis par l'argent des gueux sous la peur de l'enfer; avec des biens immenses cotés par la haute finance et ne rendant pas tribut à César, le César honni, à qui le pauvre Jésus rendait son effigie et son denier ». Il attaque les petits politiciens véreux, les bourgeois qui n’ont aucune vie intellectuelle : « Chez les êtres qui, au lieu de leur chapeau, ont accroché leur cerveau à une patère, et qui croient que la tête est un appendice non seulement inutile, mais nuisible, les attitudes ridicules ont le champ libre. » Tout compte fait, ce qu’il dénonce, c’est une société qui ne pense pas, qui n’a pas de culture, une société à l’esprit anémique, qui se replie sur son histoire et ses églises, qui se répand en courbettes devant les colonisateurs.

Pour expliquer ce manque d’envergure du peuple canadien-français, il évoque les effets de la Conquête : elle nous aurait maintenus trop longtemps dans notre rôle de paysans et elle aurait fait de nous des résignés, inaptes à affronter la société moderne. Il ne faudrait pas croire pour autant que l’auteur dénigre la paysannerie. Au contraire, il n’y a qu’elle qui trouve grâce à ses yeux. Ainsi après avoir vécu tous ses déboires, Max retourne à la campagne, revoir la maison abandonnée de ses ancêtres (le motif de la « maison condamnée » est fréquent dans les œuvres du terroir). Et on a droit à un véritable morceau de bravoure que les terroiristes les plus convaincus ne renieraient pas. « Toute la nation repose sur ces obscurs qui ont été presque les seuls à vraiment souffrir pour la sauver. Ce qu'ils ont fait, eux, ils ne l'ont pas crié sur les toits, ils ne l'ont ni publié, ni hurlé dans les parlements: ils l'ont fait par devoir, sans espoir de récompense humaine. Abandonnés à la conquête, ils ont continué à labourer et à engendrer sans se soucier des nouveaux maîtres. Puis ils ont fait ce qu'on leur disait de faire. Ils n'ont pas maugréé; ils ont tout accepté, les yeux fermés, tout subi, tout enduré. Ils sont pourtant restés fiers, intelligents, originaux, raisonnables et personnels. Il me semble que notre paysannerie est la plus civilisée qui soit au monde. Elle est la base sur laquelle nous bâtissons sans cesse. Ce n'est pas chez elle qu'on trouve la plaie des demi-civilisés: c'est dans notre élite même. »

Extrait
- Notre petite bourgeoisie est toute formée de déracinés. Il suffit de remonter à une ou deux générations pour y rencontrer le paysan. Tout le fond de la race est là. Aussi longtemps que les nôtres sont paysans et demeurent près de la nature, ils possèdent les dons les plus riches de l'humanité: intégrité, douceur, ordre, sacrifice, oubli de soi, sincérité de foi et de mœurs. Le pays leur doit tout. Prenez-les et essayez de leur faire une vie cérébrale, après leurs trois siècles d'atavisme terrien ou forestier. Vous faites d'eux surtout des égarés. Dans leur champ, ils pensent juste, et leur pensée s'arrête à la limite que leur prescrit l'autorité, non pas parce qu'ils sont dupes ou veules, mais parce qu'ils savent qu'il est nécessaire d'obéir à quelqu'un en ce monde. La soumission du bon sens, quoi. C'est cet esprit qui les a grandis et les a poussés à des actes d'un courage et d'une beauté inouïs. Instruisez maintenant ces hommes si près de la nature. Si vous n'êtes pas en état de les élever jusqu'à la plus haute culture et jusqu'à la plus forte discipline de l'esprit, vous faites d'eux une génération de ratés. Vous créez en leur âme un état artificiel qui, chez les vieilles races, serait considéré comme un acheminement, et qui, chez nous, n'est que trop souvent le terme de la formation. D'une instruction de transition, on fait, chez nous, une éducation cristallisée. L'individu des vieux pays qui tend vers l'élite et qui commence son entraînement intellectuel, une fois entré dans la période artificielle dont je viens de parler, s'échappe de cet état de déformation relative afin d'aller plus loin, beaucoup plus loin, dans le perfectionnement de sa personnalité; et il se rapproche de nouveau de la nature, cette nature qui est le commencement et la fin de toute valeur humain portée à son raffinement suprême. Le malheur, en ce pays, je le répète, c'est que la plupart s'enlisent dans la période de l'artifice. Plus de quatre-vingt-dix-neuf pour cent des Canadiens instruits sont des primaires. Après leur vingtième année, ils n'apprennent plus rien que la routine de l'expérience et il ne pensent plus à rien qu'à ce qu'on leur a dit de penser. Ils s'atrophient. Vois-tu la gravité d'une telle situation? Notre élite, ce qu'on appelle sans ironie notre élite, porte fièrement sa petite provision de connaissances sur l'histoire, les mœurs, la philosophie et les arts du monde. On dirait un éléphant attelé à une brouette d'enfant. Comme toute nourriture spirituelle porte en soi des ferments de dissolution morale, c'est cette dissolution seulement qui agit sur nos pseudo-intellectuels. De là, chez eux, tant de signes de dégénérescence précoce. Je leur préfère de beaucoup les paysans de vieille souche, qui ont gardé la mesure, le bon sens, l'équilibre.En écoutant Lucien, je revoyais ma petite enfance. Moi aussi, j'étais issu de la terre. J'avais marché dans les labours, à la suite de mon aïeul, vieillard à barbe blanche, qui besognait du petit jour jusqu'au coucher du soleil, qui garda jusqu'à la mort sa jeunesse de cœur, et dont le visage ne refléta jamais l'ombre d'une passion mauvaise.- Je veux, dis-je à mon ami, revoir la vieille maison de mes ancêtres. J'ai besoin de m'y retremper. Viens-tu avec moi? (pages 192-194)

Lire L'Affaire «Les Demi-Civilisés»

Jean-Charles Harvey sur Laurentiana :
L’Homme qui va
Marcel Faure
Sébastien Pierre

25 février 2009

L'Homme qui va

Jean-Charles Harvey, L’Homme qui va, Québec, Le Soleil, 1929, 213 pages.


Le recueil compte 11 nouvelles, dont plusieurs empruntent à des genres littéraires très peu abordés au Québec : la science-fiction, le merveilleux.

L’homme qui va
Tristan Bonhomme est né idiot. Rejeté, abandonné, il devient mendiant. Un jour, il rencontre une jolie fille dont il tombe amoureux. On lui dit, pour l’éloigner, qu’elle est partie vers l’Ouest. Pendant toute sa vie, il va poursuivre cette jeune fille, croyant l’avoir enfin retrouvée dans les Rocheuses, juste avant de mourir, sous la forme d’un glacier.

Tu vivras trois cents ans
Lazare Pernelle, le célèbre médecin qui a vaincu le cancer et la tuberculose, quand il voit la mort venir, demande et obtient un sursis : pendant les 300 prochaines années, il ne vieillira plus, en d’autres mots il aura toujours 35 ans. Il voyage, vit beaucoup d’aventures amoureuses, revient chez lui et essaie de trouver un remède pour vaincre le vieillissement. Il connaît l’amour à deux cents ans, mais sa femme et ses enfants finissent par devenir des vieillards.

Isabeau
Une belle fille attire tous les hommes dans ses filets.

Au pays du rat sacré
Nous sommes en 1950. Paul Durant, un célèbre aviateur, a réussi à se rendre sur Mars. Là il découvre un monde qui adore les rats blancs. Pourtant, on lui apprend qu’autrefois, on adorait les rats gris. Un jour, un savant a déclaré qu’il existait aussi des rats blancs. On l’a ostracisé, fait taire. Le temps lui a donné raison.

Le Revenant
Le fantôme de Louis Hémon, revenu à Péribonka, rencontre sur le perron de l’église, Maria. Les deux discutent du temps qui passe, de la tradition et de la modernité.

Éros
Le narrateur rencontre Éros, qui accepte de lui montrer tous les types d’amour qui existent à travers le monde.

Radiodiffusion sanglante
Germaine et Georges doivent se marier. Germaine, qui doit soigner une maladie, va habiter quelque temps dans les Rocheuses. Elle rencontre un Américain. Elle annonce, via un téléphone audiovisuel, à Georges qu’elle va le quitter. Il se suicide à l’écran.

L’Homme rouge
Après la messe de Noël, le curé découvre un père Noël dans son église. Ce dernier lui raconte qu’il est devenu père Noël pour expier une faute, commise au temps d’Hérode. Il était parmi les soldats qui avaient massacré les Saints Innocents.

L’étoile
Kathleen Murphy rêve d’Hollywood. Elle finit par quitter La Malbaie, par réaliser son rêve, laissant derrière elle un amoureux éperdu.

Hélène au XXVe siècle
Le monde, sous la gouverne d’un parlement mondial, vit dans la paix. Pourtant, l’aspirant président accepte difficilement sa défaite, surtout que son rival lui a aussi ravi la femme qu’il aimait (la belle Hélène). Il décide de le faire assassiner et d’enlever Hélène. Il mourra des mains même de sa belle.

La dernière nuit
Suite à une période de glaciation, ne subsistent que trois êtres humains, deux hommes et une femme. L’homme rejeté tue son rival, bien inutilement, puisque les deux survivants périssent de froid.

Livre surprenant. Plusieurs récits donnent dans la science-fiction, genre très populaire dans les années 1920 aux États-Unis. Harvey s’aventure à décrire certains objets du futur. Voici sa description de la télé :

« On vient de donner la dernière main à la prodigieuse invention du radio-ciné-parlant. L'image visuelle se transmettant par les airs à l'égal des sons, on combine parfaitement, dans les appareils récepteurs d'ondes, la photographie animée et la vibration sonore. A cela s'ajoute la reproduction exacte des couleurs. Ensemble admirable, longtemps cherché, qui réalise un effort séculaire et qui, en dépassant tous les arts de l'histoire humaine, est l'une des plus belles fleurs de la civilisation.
Dans chaque maison, le drame et la comédie entrent vivants, complets et passionnants. La parole humaine, le jeu infini des teintes, le décor dans toute sa splendeur... Devant ce progrès, les vieilles pièces théâtrales, telles que représentées dans le passé, ont pâli. Le Roi Lear, n'apparaît plus dans une tempête de fer-blanc, près d'un camp de carton. Le chef-d'œuvre de Shakespeare se déroule dans le champ illimité de la nature farouche. Et la voix des interprètes, portée à mille milles de distance, répète, dans des millions de foyers à la fois, les mots poignants du génie. » (p. 170-171)

Harvey s’avère plutôt pessimiste : les hommes du futur ne semblent guère avoir appris. Il s’en prend surtout au nationalisme, à la source de bien des guerres. Sur le plan plus personnel, il n’en finit plus de décrire les « ravages » de l’amour. Et quand il endosse ce sujet, Harvey donne à chaque fois dans la mièvrerie. Les jeunes filles sont toujours des déesses qui usent de leurs charmes pour dévaster le cœur des hommes. « Kathleen Murphy possédait plusieurs qualités: un visage photogénique, un corps bien sculpté, un tempérament d'artiste et une jolie voix. Elle avait un charme incomparable, et elle le savait. Très sensible aux hommages masculins, elle s'appliquait à créer de l'amour autour de sa personne par la fascination de ses mouvements et de son sourire. Mais comme toute femme de nature privilégiée, elle ne pouvait s'attacher qu'à celui qui la dominerait toute. Aussi devait-elle semer des douleurs et des larmes dans bien des cœurs. »
Enfin, l’écriture de Harvey est souvent ampoulée, maniérée, entre autres dans les dialogues. Avez-vous déjà entendu quelqu’un parler ainsi ? « L'enfant blond me regardait électriquement, et mon épiderme frissonnait sous la caresse ardente de ses yeux glauques.
—Éros! Éros! lui dis-je, détourne de moi ton beau visage! Tu me fais peur. Cent fois tu m'as frappé et cent fois je suis tombé dans la tristesse. Sous tes coups, je me sentais brûler comme une torche. Sur cette braise qui parcourait tout mon être, tu jetais le vin de l'amour au bord des lèvres trompeuses que tu m'offrais. Mais à peine ma bouche était-elle libérée d'une étreinte qu'elle en cherchait une autre. Et toujours le tison du désir inextinguible cheminait dans mes veines.
Le petit dieu sourit dans la lumière mourante du jour. Blessé par le soir, le soleil saignait sur les vertèbres du nuageux horizon, et l'Amour, drapé d'un ample rayon pourpre, vêtu de crépuscule, étala sous mes yeux les secrets de son génie. » (p. 109)

Jean-Charles Harvey sur Laurentiana :
Les Demi-Civilisés
Marcel Faure
Sébastien Pierre

21 février 2009

Marcel Faure

Jean-Charles Harvey, Marcel Faure, Montmagny, Imprimerie de Montmagny, 1922, 214 p
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Au lieu d’adopter une profession libérale comme ses confrères, Marcel Faure décide d’embrasser une carrière dans le commerce, à l’encontre des avis des conseillers en profession de l’époque. Il ne finira pas ses études, car il doit reprendre en main l’entreprise familiale (un magasin général), quand son père décède subitement, quelques mois après la mort de sa femme. Marcel Faure est donc orphelin (un autre!). Il a une sœur, mais il ignore qu’elle n’est pas vraiment sa sœur. Cette jeune fille, Claire, est née de « l’union illégitime » de la servante des Faure et d’un ami de la famille. Par amitié pour leur domestique, les Faure ont élevé la jeune fille comme si elle était leur propre enfant. Marcel éprouve des sentiments assez ambigus pour sa sœur. Elle, par contre, sait que Marcel n’est pas son frère. En mourant, sa mère adoptive lui a révélé le secret. Le père, mort subitement, devait le dévoiler à Marcel.

Marcel fait des affaires d’or avec son magasin. Pourtant, il trouve que ce travail manque de défis. Il a des vues de grandeur. Il décide de créer de toutes pièces une petite ville modèle autour de l’industrie métallurgique. Dix ans passent. La nouvelle ville est florissante. Marcel gère non seulement l’entreprise mais aussi la vie de ses employés. Il a construit une école et d’autres institutions pour que ses ouvriers puissent développer aussi leur esprit. Par contre, il exige d’eux une adhésion totale à l’entreprise. Les syndicats y sont particulièrement mal vus. De riches financiers anglo-saxons finissent par jalouser, voire craindre son succès. Ils décident de torpiller l’entreprise de Marcel, mais celui réussit à déjouer leur plan machiavélique. Une autre menace apparaît bientôt : le Québec élit un gouvernement de gauche, issu des syndicats. Celui-ci menace l’entreprise de Marcel, en proposant la semaine de quarante heures, projet que Marcel réprouve au plus haut point. Encore une fois, il réussira à déjouer les plans de ces « communistes ».

Je passe sur l’intrigue amoureuse qui est d’une puérilité inqualifiable (À la fin du roman, sa sœur finira par révéler à Marcel qu’il n’est pas son frère et les deux se marieront). Socialement parlant, Harvey apparaît parfois audacieux et parfois rétrograde. Si on se place dans le contexte des années 1920, il n’était pas si courant d’avancer l’idée qu’il fallait développer l’économie, se frotter au monde de l’argent, tenter de supplanter les Anglo-saxons sur leur propre territoire. Il était aussi très audacieux de présenter une société en grande partie laïque, entre autres en ce qui regarde les écoles. Pour Harvey, il faut rompre avec le traditionalisme, celui qui voulait que nous soyons un peuple spiritualiste plutôt que matérialiste. Par contre, ses attaques féroces contre les syndicats, contre les interventions gouvernementales dénotent un conservateur social, imprégné d’un américanisme primaire. Pour lui, il faut en toutes circonstances protéger l’initiative individuelle et le capitalisme. Harvey décrit en quelque sorte une société utopique.

C’est un roman à idées. Les personnages ne dialoguent pas, ils dissertent. C’est moins l’intrigue ou les personnages que sa thèse sociale qui importe à l'auteur. Lecture laborieuse. **


Extrait
— Nos institutions que vous prétendez améliorer, dis-je, repassez leur histoire. Exister, pour une race, c'est avoir sa foi, sa langue, ses habitudes, ses amours, sur un sol bien à elle où elle bâtit ses foyers, ses églises et ses écoles. Inébranlables comme des dogmes, nos vieilles institutions nous ont permis d'exister en combattant l'effort de pénétration des éléments étrangers. Elles ont infusé à nos professionnels la culture latine, si catholique et si humaine, qui fait que nous tranchons comme une barre de lumière sur le fond sombre de la carte d'Amérique. Depuis l'Union, quels ont été les hommes qui ont défendu et sauvé nos principes et nos idéaux ?...D'où venaient-ils ?...Qui les avait formés ?...
- Je ne conteste pas les mérites de notre passé. Que d'éloquence il a contenu ! Les deux ou trois générations qui nous ont précédés ont entendu un nombre incalculable de paroles. Elles ont admiré et applaudi ceux qui leur parlaient de fierté, de survivance, de sang de nos pères... Chansons !... Pendant ce temps, ce peuple sombrait dans l'insouciance et dans l'inertie. Il ne savait rien des activités qui font le salut ; seuls les beaux diseurs savaient tout.
— Mais....
— Ne protestez pas. Vous autres, hommes d'hier, vous croyez que tout ce que vous touchez doit avoir la durée d'un dogme.
— Non pas !
— Si !... Vous venez de dire que nos vieilles institutions sont inébranlables comme des dogmes. Vous vous repaissez d'infaillibilité et d'admiration mutuelle. C'est pourquoi, les petits bonshommes qui sortent d'une certaine école se croient d'une essence supérieure. Avec quel dédain ils nous traitent, nous, les hommes d'œuvres, qui les empêchons de crever. Ils méprisent les réalités physiques au profit d'une fumée.
— C'est cela, subordonnez la matière à l'esprit, remplacez les chercheurs d'idéal par les chercheurs d'or. Paganisme !
— Pauvre illusionné ! Cet idéal que vous prêchez et auquel vous donneriez volontiers des martyrs, vous ne le conserverez qu'à la condition devoir assez d'argent pour le faire valoir. Il n'y a qu'un moyen de faire reculer la barbarie, de nos jours : c'est de la bombarder de pièces de monnaie et de billets de banque. Les peuples les plus pauvres sont toujours les moins civilisés.
— Distinguons entre la vraie, et la fausse civilisation. II suffit qu'une nation soit chrétienne pour qu'elle soit civilisée, tandis que...
— Je ne vous suivrai pas sur ce terrain brûlant. Une discussion sur la question religieuse est plus difficile que vous vous l'imaginez : nous ne nous entendrions pas.
«Examinons les faits : il n'est pas de métaphysique qui tienne devant les faits. Que remarquez-vous parmi les nations d'Amérique ? Une guerre continuelle entre les divers pays du continent, la guerre de l'argent. Cette hostilité est tellement mondiale, que les races modernes ne sont vraiment protégées que si elles élèvent autour d'elles des remparts de piastres, de francs ou de marks. L'Angleterre, la France, les États-Unis, même le Japon, n'ont d'autre système de défense. Que serait-il resté du trésor intellectuel et national de la France, si elle n'avait eu, pour se garer des obus allemands, une chaîne de montagnes élevée par les titans de l'or, les monts Milliards, plus infranchissables que les Alpes. (p. 134-137)

Jean-Charles Harvey sur Laurentiana :
Les Demi-Civilisés
L’Homme qui va
Sébastien Pierre