23 juillet 2007

Mathieu

Francoise Loranger, Mathieu, Montréal, Cercle du livre de France, 1949, 347 p.


Mathieu Normand habite l'Est de Montréal avec sa mère Lucienne. Il y a belle lurette, son père les a quittés et s'est enfui aux États-Unis avec une autre femme. Sa mère, frustrée et meurtrie, déteste ce fils qui est le témoignage vivant de son humiliation. Mathieu, doté en plus d’un physique ingrat, a une piètre estime de soi. Il est désagréable sinon méchant avec tout le monde, se cherche, ne réussit rien. Il essaie de parasiter les autres, de les exploiter. Pour tout dire, il est tout à fait malheureux.

La famille Normand côtoie une famille bourgeoise, Étienne et Eugénie Beaulieu. Les Beaulieu aident les Normand du mieux qu’ils le peuvent. Les deux femmes sont des amies d’enfance. Étienne est un riche industriel qui s’intéresse aux arts. Il est le parrain de Mathieu : il lui procure plusieurs fois un travail, que ce dernier abandonne. Les Beaulieu ont deux enfants, dont Nicole qui rêve de faire du théâtre. Elle tente de joindre une troupe dirigée par son cousin Bruno et dont la vedette est sa cousine Danielle. Celle-ci éprouve une certaine sympathie pour Mathieu et, de concert avec Étienne, essaie de l’aider à sortir de sa marginalité.

Quand le père de Mathieu entre chez lui au bout de vingt-cinq ans, pour venir mourir, la tension monte entre la mère et le fils. Depuis peu promu critique théâtral grâce à l’intervention de son oncle, Mathieu s’est brouillé avec la troupe de Bruno qui monte Les Mouches de Sartre. Il prépare même une critique malhonnête de nature à faire interdire la pièce. En même temps, il s’en veut, surtout à cause de Danielle pour laquelle il éprouve des sentiments qu’il exprime en l’agressant. Il est au bord du suicide. Pourtant, après une nuit d’enfer à se demander comment mourir, il décide que le bonheur est encore possible. Il se dit qu’il pourrait quitter la ville. Il décide de joindre le Camp des athlètes à Val-Morin. Ce centre de culture physique est géré par Émile Rochat, une espèce de gourou suisse de plus de quatre-vingts ans, qui entraîne les corps et guérit les âmes. Il y reste presqu’un an, se refait une santé physique et mentale. Surtout, il change d’attitude face à la vie. Plutôt que de voir tout en noir, il décide de se lancer à la poursuite du bonheur. Danielle reprend contact avec lui. Un lien semble se tisser entre eux.

Il est toujours un peu difficile de s’intéresser à un roman dont le héros est inhibé, désagréable, plein de rancœur, un Roquentin qui ne voit que la laideur du monde. Pour rendre crédible le caractère du personnage, Loranger force un peu la note : la femme abandonnée qui hait son fils et qui le déprécie au vu et au su de tous. Le personnage d’Étienne, le père par substitution, est aussi difficile à croire : il a de la difficulté à s’intéresser à ses propres enfants, et le voici prenant à bras-le-corps le destin de son filleul. J’aime bien la façon dont le jeune homme trouve sa voie : il commence par soigner son corps avant de guérir son esprit. Il finit par « tasser » le gourou. Pourtant, le tout me semble souvent enduit de psychologie facile. À mon sens ce roman, qui n’est pas sans intérêt, y aurait gagné à être coupé du tiers. ***½

Extrait
Un insecte tout près de lui s'obstine à vouloir escalader une tige de blé. Son entêtement distrait Mathieu qui s'amuse bientôt à l'observer. En voici un autre, et un autre, un autre encore... Il renonce bientôt à les compter, découragé par leur abondance. La précision de leurs mouvements, la fragilité de leurs antennes et la mobilité de leurs yeux aigus finissent par le fasciner. À quoi servent-ils? Quel est leur rôle dans l'ordre du monde? Naître et mourir, est-ce tout? Ne leur est-il demandé rien de plus que d'accomplir ce qui a été fait avant eux par des million d'insectes de même famille, rien de plus que de répéter les gestes ancestraux en suivant les poussées d'un instinct infaillible qui les guide plus sûrement que le raisonnement de l'homme vers ce qui est leur bien propre? D'où leur vient cette connaissance de ce qui est bon pour eux, celle connaissance certaine, immuable?
La personne de Rochat, la vérité Rochat, s'impose une fois de plus à l'esprit de Mathieu comme un achèvement ayant des liens mystérieux avec ses pensées actuelles. L'athlète, en effet, ne tend-il pas lui aussi, consciemment ou inconsciemment, vers un but auquel il subordonne ses impulsions, et en vue duquel se coordonnent toutes ses facultés maîtresses? Quel peut être ce but? À quoi Rochat peut-il tendre, sinon, comme tout ce qui vit, à se réaliser complètement? Comme une planète, lancée dans l'espace, se meut depuis son origine jusqu'à sa fin, suivant le mouvement initial qui lui a été donné; comme une cellule qui poursuit aveuglément son but depuis le moment où elle a reçu l'élan vital jusqu'à celui où elle deviendra plante, animal ou homme, Rochat semble obéir aux lois qui le régissent comme s'il connaissait ces lois, comme s'il savait de source certaine qu'en s'en écartant il ne ferait que trahir sa nature, alors qu'en les acceptant, au contraire, il multipliera ses chances de bonheur. Quelle somme d'expérience, de réflexions et de conscience entre dans cette connaissance de sa nature, voilà ce qu'il reste à déterminer.
— Et puis non! décide brusquement Mathieu, que Rochat soit arrivé à cette sorte de sagesse par une série d'observations ou par intuition, cela ne change rien à mon cas. L'important est avant tout de chercher comment, moi, je pourrai atteindre la sagesse, ma sagesse. Je crois qu'il faut d'abord commencer par obtenir une parfaite coordination entre mes paroles, mes pensées et mes gestes. Tout ce que je dois faire, dire ou penser, doit être de moi, des centaines de personnes l'auraient-elles dit, fait, ou pensé avant moi. En un mot, tout recréer à mon usage.
La certitude d'être sur une voie qui ne peut que le mener au bonheur le comble déjà d'allégresse. Certes, il ne sait pas encore qui il est; ni ce qui le fait différent des autres; il n'est pas toujours sûr non plus de ce qu'il croit aimer; mais par contre, il commence à savoir ce qui lui déplaît. En éliminant d'abord tout ce qui lui est contraire, il finira bien par se connaître. (p. 324-326)

20 juillet 2007

Les rêves des chasseurs

Marius Barbeau, Les rêves des chasseurs, Montréal, Beauchemin, 1955, 117 p. (1re édition 1942) Illustrations de Phoebé Thomson et Marjorie Borden.

Marius Barbeau est le père de l’ethnologie québécoise. Au début de sa carrière, il s’intéresse surtout aux cultures autochtones, dont celle des Tsimshians, ce qui nous a valu l’extraordinaire Rêve de Kamalmouk. En 1914, il rencontre le grand anthropologue américain Franz Boas qui l’incite à recueillir les contes populaires et les chansons folkloriques des Canadiens français. Il parcourt les environs de Québec, Charlevoix, Kamouraska, sa Beauce natale…

Dans Les Rêves des chasseurs, on retrouve neuf de ces contes (trois ne sont pas datés). Par exemple, le premier, celui qui a donné son titre au recueil, a été recueilli à Lorette en 1912. Le conteur était Mme Prudent Sioui.

Vous ne trouverez ni diable danseur, ni revenant, ni chasse-galerie dans ces contes. Ce ne sont pas des contes fantastiques, auxquels on associe souvent le folklore québécoise. Ce sont des contes merveilleux, la plupart dans la tradition de Perrault, avec des princes et des châteaux, des objets magiques, des sorciers, des fées et des magiciens…

Je ne vais résumer que le plus long, « Prince, la nuit ». C’est l’histoire d’un prince qui, suite à un sortilège, se transforme le jour en bête féroce et redevient prince à la nuit tombée. Un jour, un paysan se présente dans son jardin et cueille sans permission un bouquet de roses pour sa fille Cadette. Le prince l’intercepte et lui donne un an pour lui amener sa fille sinon elle mourra. Le paysan s’exécute. Cadette s’attache à ce prince et vice versa. Une vilaine sorcière, jalouse, veut rompre le charme des amoureux. Par un sortilège, elle transporte le prince et son château sur la Montagne vitreuse. La jeune fille part à sa recherche, doit subir plusieurs épreuves, affronter la méchante sorcière, qui s’est transformée en princesse afin d’épouser le prince, déjouer toutes ses ruses, avant de reprendre le cœur de son bien-aimé. Ce conte a été raconté en 1915 par Achille Fournier de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, dans Kamouraska.

En guise d’extrait, je présente le premier conte, le plus court et le plus illustré, même s’il n’est pas tout à fait représentatif du conte de fées auquel appartiennent la plupart des contes.




18 juillet 2007

Petite enquête

Chères lectrices, chers lecteurs,

Quand j’ai créé ce blogue, je me demandais si j’aurais des lecteurs. Au mois de janvier, ayant déjà blogué une vingtaine de livres, me posant toujours la même question, j’ai ajouté un compteur à mon blogue. Eh oui, j’avais des lecteurs et plus que je pensais!

Admettons-le, les vieux livres n’intéressent plus beaucoup les gens. Tout le monde se précipite sur les nouveautés. Je pense que les gens ont tort, mais je ne peux pas les critiquer : pendant des années, j’ai fait la même chose.

Maintenant que j’ai blogué 80 livres et qu’il semble que j’aie des lecteurs assidus, je me demande qui ils peuvent bien être, ces originaux ou originales qui s'intéressent aux vieux livres. Ce n’est rien d’autre que de la curiosité.

J’ai donc construit un petit questionnaire, pour savoir qui vous êtes. Rassurez-vous (vous avez ma parole d'honneur!), je ne garderai aucun courriel ou n'utiliserai aucun autre procédé qui me permettrait de vous « retracer », de vous identifier.

Vous trouverez le petit questionnaire dans la colonne à droite du blogue.

Merci de satisfaire ma curiosité.

17 juillet 2007

Circuit 29

René Chicoine, Circuit 29, Montréal, Manitou, 1948, 267 pages.


Jules Fabien, un jeune homme d’affaires divorcé, a été retrouvé mort au sous-sol de sa riche demeure. Quelqu’un a allumé le gaz et fermé toutes les portes pendant son sommeil. Fabien avait installé son bureau au sous-sol, y avait placé un lit pour se reposer. C’est là que Jean Danou, le narrateur, a retrouvé le corps. Danou, qui est un jeune architecte et une connaissance de Fabien, avait été engagé pour transformer la vieille demeure.

Claire Routhier, la maîtresse de Fabien, est le suspect numéro un. On a retrouvé ses empreintes sur la poignée de la porte et on l’a aperçue quittant la demeure de Fabien quelques heures avant le crime. Cette fille est une chanteuse de cabaret dont tous les hommes sont un peu amoureux. Personne ne semble croire à sa culpabilité. C’est le cas de Jean Danou, l’architecte, qui se lance dans une véritable enquête dans le but de l’innocenter.

Danou, qui avait la clef de la demeure de Fabien, entend démontrer que plusieurs de ses connaissances (il fréquente le même cercle que Fabien) auraient eu la possibilité de lui subtiliser la clef et des motifs de commettre ce meurtre. Il appelle l’avocat de la défense, lui fait part de ses hypothèses. Cet avocat, encore sans système de défense, accepte de bon gré les hypothèses de Danou. Plus encore, il l’invite à se joindre à lui pour mener l’enquête. D’autres personnages sont suspectés : l’ancienne femme de Fabien, son associé en affaires, l’ancien amant de sa femme… Quant au véritable coupable, comme il se doit dans ce type de récit, il est révélé à la toute fin. Pour le connaître, il vous faudra lire le roman.


Comme on le voit souvent dans ce genre de récit, un détective et son confident, qui représente le lecteur, mènent l’enquête. Ici, c’est un peu original, puisque celui qui aurait dû être le confident devient le détective. Chicoine cite, à l’intérieur du roman, Conan Doyle et Ellery Queen, des spécialistes du genre. Je suppose que ce sont ses modèles, même si ce me semble très loin (de mémoire) de Sherlock et sa loupe. En effet, la méthode de Danou, c’est d’abord l’investigation psychologique. Ce sont moins les « petits détails » extérieurs en apparence insignifiants que l’étude des personnalités, que la recherche des mobiles, que l’analyse des réactions de chacun des suspects devant l’accusation qui lui permettent de résoudre l’énigme. L’analyse des lieux du crime ne vient que confirmer les déductions des observateurs.

Je constatai une fois de plus que cette affaire m'accaparait beaucoup trop. Tout le monde finissait par avoir une gueule de criminel à mes yeux : Martineau, qui ne vous regardait jamais en face, Robitaille avec sa tête de singe, Lazure avec sa fausse tête d'ascète, Flémand avec sa nonchalance trop voulue, Lamarre avec sa philosophie mal comprise, Vauban avec ses dollars à protéger. Il fallait ajouter en toute objectivité Claire Routhier puisque, officiellement, elle était tenue criminellement responsable et bien que je susse d'instinct qu'elle n'avait en aucune façon participé à cet assassinat. Pas plus que madame Fabien d'ailleurs. Ces deux jeunes femmes exceptées, aucune des personnes que je pouvais impliquer dans l'affaire ne m'inspirait la moindre parcelle de cet esprit de charité que j'aurais voulu plus répandu sur cette terre misérable. Et pour parler franc, ce n'était pas du tout un esprit de charité qui me poussait à absoudre ces deux jeunes femmes séduisantes, Claire Routhier en particulier. (p.196-197)

Le roman nous montre un Montréal nocturne de l’après-guerre assez surprenant dans cette société de la grande Noirceur.

La rue Ste-Catherine, la rue St-Laurent, le quartier chinois, autant de drogues fascinantes. Il y avait trop de choses à faire et à voir dans la vie! On aurait pu vivre de cette atmosphère populaire, de ces lumières dans le soir, de ces bruits de flâneurs, de ces filles dures, mal fardées, de ces débuts de discussion entre gens du milieu et qui, parfois, tournaient mal. Une vie de badaud c'est énorme, une vie d'observation dans ce vaste laboratoire, c'est un programme rempli. Le vent de la vie vous arrive en pleine figure dans ces rues grouillantes et d'un coup vous enlève votre chapeau de snob. Vous perdez le sens du social. Vous vous sentez happé violemment par cette main implacable qu'est la vie brute, la vie sans artifices, la vie sans obstacles, excepté ceux que la loi érige et qu'on écorche du mieux qu'on peut, la vie qui crache et regimbe, la vie qui gueule et aime sans calcul. La vie du gars tough qui ne se fait pas piler sur les pieds, no sir, pas un huitième de pouce même, et qui, au fond, aime humblement. La vie de la p'tite fille qui a du chien et tiendra tête à tous les policemans du monde, qui se défendra comme, un bel animal, avec ses ongles, avec ses injures, qui ne se rendra que devant l'amour parce que l'amour, c'est fort, c'est plus fort que tout. Et qui accueillera dans son logis un chat inconnu et malade. Parce qu'elle se rend devant l'amour mais aussi devant plus pauvre qu'elle. (p. 182)

Certains personnages étalent leurs préjugés, leur sexisme et l’un d’eux défend des idées de droite, comme celles du héros de Desmarchais dans La Chesnaie. ***

16 juillet 2007

La boucherie

Triste, triste, le sort du pauvre verrat ! Desrochers nous raconte une petite histoire, tragique pour le héros, le pauvre cochon. On ressent bien la gamme d'émotions que la bête traverse avant sa mort. Anthropomorphisme facile? Pas nécessairement! Les habitants ne gardaient qu'un verrat, parfois pendant des années. Je n'irais pas jusqu'à dire qu'il faisait un peu partie de la famille, mais bon... Disons qu'il avait droit à un certain statut, d'autant plus que, souvent le même verrat engrossait toutes les truies du voisinage. Clément Marchand, ami et élève de Desrochers, va écrire une nouvelle tout aussi pathétique sur le sujet.

LA BOUCHERIE

Pressentant que sur lui plane l'heure fatale,
L'Yorkshire dont le groin se retrousse en sabot,
Évite le garçon, d'un brusque soubresaut,
Et piétine énervé le pesât de sa stalle.

Il éternue un grognement parmi la bale,
Quand un câble brûlant se serre sur sa peau.
Ses oreilles, qu'il courbe en cuillères à pot,
Surplombent ses yeux bruns où la frayeur s'étale.

On le traîne au grand jour de soleil ébloui;
Et le porc sent le sol se dérober sous lui,
Lorsque la lame au cœur lui pénètre: il s'affaisse

Puis se dresse et son rauque appel, alors qu'il meurt,
Répand sur la campagne une telle tristesse,
Qu'un hurlement de chien se mêle à sa clameur.