24 mars 2017

Récits du Labrador

Henry de Puyjalon, Récits du Labrador, Montréal, L’Imprimerie canadienne, 1894, 144 pages.

Henry de Puyjalon (1841-1905) est né dans un château en France et est décédé dans un camp en bois rond sur L’Île-à-la-Chasse, une île inhabitée faisant partie de l’archipel de Mingan. Dans Récits du Labrador, il a réuni 15 courts récits, dont plusieurs étaient déjà parus dans des journaux. À l’époque, on distinguait le Labrador terre-neuvien et le Labrador canadien, ce denier correspondant à la Basse-Côte-Nord. La plupart des récits se déroulent dans l’archipel de Mingan, où l’auteur a habité (gardien du phare de L’Île-aux-perroquets, et camp à L’Île-à-la chasse).

Les 15 récits mélangent anecdotes, détails scientifiques (la faune, la flore, les minéraux), récits ethnologiques, morceaux d’humour, critiques de la société bien-pensante et surtout des politiciens qui gèrent la faune.

« Le Maringouin», « Le Goëland  (sic) », « Le Canard Eider », « Le Loup-Marin », « La Bête puante », « Le Lièvre », « Le Loup-Cervier », « L’Outarde », « Le Maquereau », vous l’aurez deviné,  mettent en scène des animaux, insectes, poissons, oiseaux et mammifères. Il faudrait peut-être distinguer les animaux qui font partie de l’environnement de ceux qui sont associés à la chasse et la pêche. Car souvent, Puyjalon, non seulement raconte-t-il la chasse mais aussi l’usage qu’on en fait : le traitement des peaux, leur valeur économique, la viande qu’on en tire. Il faut le dire, si Puyjalon fait preuve d’une sensibilité écologique surprenante pour l’époque, en même temps, il est un chasseur impénitent qui perd tout rationnel quand vient le temps de chasser, surtout si l’animal titille sa gourmandise, comme l’outarde. Le maringouin et la bête puante donnent lieu à des morceaux d’humour; le goëland est un animal exécré dont il admire la beauté mais souhaite le contrôle; le canard eider et l’outarde sont ses préférés. 

Il raconte entre autres une chasse aux phoques qui nous laisse pantois : « Les uns tombent, les autres se relèvent, les bâtons se brisent, les loups-marins hurlent. C’est une animation, un désordre apparent, un combat insensé qu’il faut avoir vu, auquel il faut avoir pris part pour en comprendre toutes les joies, en connaître toutes les émotions. / Bientôt la tuerie achève faute de victime, et l’on procède au dépouillement des morts. »

Portrait de l'auteur
Puyjalon, tout comme Audubon, pratique allègrement l’anthropomorphisme : « Audubon, qui fut chasseur pour devenir savant, fait un tableau aussi délicieux qu’édifiant des soins délicats et variés qu’avait pour sa femelle un mâle d’outarde dont il fit un jour la rencontre dans les savanes tremblantes du Labrador. Il nous dit, en fort beau langage, du reste, avec quel empressement cet époux dévoué couvrait sa femelle de son corps pour la défendre des entreprises du chasseur, avec quelle tendresse il savait calmer la terreur que lui causait la présence du savant observateur, avec quelle énergie il déployait ses ailes puissantes pour en frapper l’objet de ses craintes et de sa colère. »

« Mon Curé », « La Tempête », « L’anse du Trépassé », « Le Ragoût de Ludivine » sont davantage des récits anecdotiques : rencontre avec un curé en pleine tempête, lutte contre une tempête, apparition d’un disparu, ragoût d’eider qui se révèle beaucoup moins appétissant lorsque le narrateur connait la recette. Dans « Un Rêve », l’auteur nous démontre sa très grande connaissance des métaux, sujet sur lequel il a écrit un livre : Petit guide du chercheur de minéraux (1892). Enfin dans « Le Montagnais », il trace un portrait éminemment sympathique des Montagnais (les Innus) : 

«  Ils sont catholiques comme nous, plus honnêtes que nous, moins sottement superstitieux et beaucoup plus instruits. Il est rare de rencontrer un sauvage ne sachant ni lire ni écrire. Ils correspondent entre eux au milieu des bois. Leurs boîtes aux lettres  sont des troncs d’arbres désignés et leur papier des fragments d’écorce de bouleau. »

Ou encore :
« … ils vous accueillent avec la plus complète cordialité sous leur tente ou dans leur cabane lorsque vous avez recours à leur hospitalité. Ils sont entre eux d’un dévouement sans égal, partageant tout et cela sans compter, jusqu’à épuisement absolu. C’est de l’imprévoyance, dira-t-on, mais c’est aussi de la charité, et de la meilleure.»

Ce petit livre sans prétention, pimenté d’un humour agréable, raconté par un esprit fin, mérite sans doute le détour, pour peu que vous aimiez les animaux et n’ayez pas le cœur trop sensible.

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Si vous préférez le papier, le livre a été réédité par Daniel Chartier.

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