10 avril 2015

Otages de la joie

Gatien Lapointe, Otages de la joie, Montréal, Éditions de Muy, 1955, 43 pages.

Lapointe écrit dans un texte liminaire : « La chair exige de correspondre à la vie collective de l’âme afin d’y surprendre le culte inavoué de quelque divinité, ou bien celui d’un amour merveilleux et rare. / Le poète doit tout recommencer, si l’ange n’était pas attentif, à partir de cette humilité consciente de n’habiter un royaume grave et cher que si d’abord ce royaume l’affectionne et puis l’invite tout bonnement. »

Le recueil s’inscrit d’emblée dans ces motifs récurrents qui traversent les années 50, à savoir la tension entre la chair et l’âme et un sentiment d’étrangeté en regard de sa communauté d’appartenance.

Comment peut-on être « otages de la joie »? En quoi la joie peut-elle être coercitive? Cette joie, il me semble, se décline au passé et elle a deux sources : l’enfance et surtout l’amour. Le poète serait en quelque sorte prisonnier des temps heureux que retient sa mémoire.

L’enfance et l’amour ne sont pas vraiment incarnés. Ce sont presque des entités abstraites, l’une est associée aux temps premiers de l’innocence, l’autre à cette période de découverte de la chair, l’une période d’harmonie, l’autre de rupture. On pourrait (j’ose) presque dire : l’une, l’âme; l’autre, la chair. Et par sa poésie, il espère réunir le tout et retrouver cette ancienne harmonie qui le rendait heureux. (Probablement que ma tentative de rationalisation va trop loin mais, je le rappelle, ce blogue n’est rien d’autre qu’un carnet de lecture.)

Commençons par l’amour qui s’incarne dans un « tu » asexué : « J’ai sommeillé avec toi / Je conduisais un navire à travers le feu / Il y avait de vastes clartés sur ton front / Et toutes les musiques se rassemblaient ». Et, toujours, cette recherche d’une harmonie, d’un accord avec le monde : « Tu es toujours là pourtant / Toi que j’aime / Dans chaque éclosion des flammes // Et le monde s’unit à chacun de nos appels. » Cet amour a disparu en emportant ses certitudes : « Tu voulais toujours t’en aller / Un matin de lumière, t'as suivi ta route / Repliant au hasard ma belle certitude // Et les jours reviennent, sans toi / Toi qui réunis le soleil sur mon front / Sur les arbres de pluie dans mes songes / Où es-tu? dans quelle ville de clarté es-tu? »

L’enfance demeure le plus souvent en arrière-plan, comme une époque de référence. « Enfant de lumière enroulé dans l’odeur de sommeil / La fascination de l’étoile commande à tes pas / Les présents inviolés de la terre Couleurs de feu / Se contre balancent dans l’approche de nuit / Fenêtres du désir aux écharpes en deuil / Les otages de la joie ». Ici les thèmes l’amour et de l’enfance se télescopent, le second servant de balise-étalon au premier. Il me semble que la tension âme/chair trouve des symboles pour la porter. Et c’est encore plus clair dans ces vers : « Dans le cœur des saisons, le matin reboise / Les ténèbres meurtris du désir / Et tu retrouveras la liberté première de ton enfance // Les légendes que la vie nous racontait. »

En d’autres mots, le recueil m'apparait comme une tentative de réconcilier l’âme et la chair, de retrouver une harmonie perdue : « La terre doit survivre à la ruine de l’ange ». Et bien que les références religieuses soient rares, tout le sous-texte en est imprégné; au-delà des pouvoirs exutoires de l’art, il est évident que la religion a beaucoup à voir dans cette dissociation âme/chair : « Je quête dans l’accalmie du feu / Un verbe poétique qui va rapprocher de nos sens / L’intime perfection des formes // Le visage du Christ retrouvant toute sa joie. »

Il y a une nette progression depuis le recueil précédent. Lapointe se rapproche du style incantatoire qu’il usera dans Ode au Saint-Laurent. Mais il y a encore des lourdeurs et un choix du matériau littéraire qui va un peu dans tous les sens. Comme extrait, je propose le dernier poème du recueil, avec les quatre vers d’Éluard en épigraphe.

ÉCHO PARTAGÉ

Nous avons pénétré le feu
Il faut qu’il nous soit la santé
Nous nous levons comme les blés
Et nous ensemençons l’amour. (Paul Éluard)

J’ai marché les paumes ouvertes vers le feu
Ses couleurs ont transformé l’éclat de mon offrande
Le silence qui recompose partout les gestes parfaits

Il n’y a plus de bateaux aux ports des matins
La route qui m’a mené à ta rencontre
A fait naître tous les prodiges
Le monde nous attend pour boire ensemble
Au cœur profond de la terre

Longtemps j’ai marché dans les mémoires du feu
Tu étais l’étendue totale de ma prière
L’enfance oubliée renaissait à chacun de mes pas
Plus forte et plus sereine
Mon corps savait d’avance les rôles futurs

Aux frontières de la ville, j’ai vu luire la vérité
Quel appel conduit mon âme
Vers les festins nouveaux de la certitude
Équilibre du chemin au fil tendu de mes paupières
Pluies de nuit ont couvert le sol d’anneaux d’or
A chaque porte un azur sans tache s’est ouvert
Tant de moissons qu’on a mises en feu
Pour donner un cœur à l’automne

Et longtemps je me suis réchauffé à l’arôme de ce feu
J’ai recréé la musique innombrable des braises rompues
J’ai agrandi mot par mot les formes libres de la vie
Et tout ce que l’enfant imagine dans ses mains tendues

Notre amour a mûri l’éclosion des cendres
Cet étourdissement que fait l’aube sur les songes

Dans ton attente j’ai vécu de merveilles en merveilles
Tu étais l’écho partagé de ma confiance
Une fine clairière d’eau
A soudain rassemblé les images du bois mort

A cause de toi je tisserai mieux les lumières de l’été.

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