4 septembre 2012

Les Élus que vous êtes


Clément Lockquell, Les Élus que vous êtes, Montréal, Variétés, 1950, 197 pages.

À la fin de ses études, le frère Bernard est assigné à la petite communauté de Saint-Valère. Peu de temps après, il apprend qu’il doit rejoindre son alma mater, le collège Champlain, une maison d’éducation qui compte 50 religieux. Il quitte à regret un milieu défavorisé et surtout, il croit que la vie collégiale n’est pas susceptible de favoriser sa vocation. « Volontiers, j'aurais passé ma vie à n'instruire que les gamins de Saint-Valère, parce que j’aurais pu ensevelir mon orgueil dont vous ne pouvez pas deviner toutes les ressources. À Champlain, je serai toujours menacé de consentir à ma vanité foncière. Quand je me serai repu de faciles succès, je regretterai que mes talents ne puissent pas s'étaler avec plus d'apparat. Ce n'est pas tellement Champlain que je redoute: c’est moi, ballotté par les occasions qu'il me fournira d'exaspérer ma suffisance de demi-lettré, et mon penchant à la censure. » On l’a compris, la vie religieuse oblige les frères à renoncer à leur individualité. Les rebelles n’y ont pas leur place. Au nom des  sacrées vertus d’obéissance et d’humilité, on décape les caractères trop incisifs.

Le frère Bernard possède une forte personnalité, une propension à juger les autres, à commencer par ses supérieurs, et un fond de vanité qui l’empêchent de se fondre dans le rang. C’est ce manque d’humilité que, trois ans plus tard, ses confrères évoqueront pour lui refuser l’occasion de prononcer ses vœux perpétuels. Le frère Bernard vit ce refus comme un affront. Humilié, il songe à quitter la vie religieuse et à « retourner au monde », même si ce départ équivaut à un échec, sinon à une déchéance.

Finalement, il reste et gagne la confiance de ses collègues, puisqu’il devient préfet. Avec certains confrères, il met de l’avant une série de réformes qui divisent la communauté. Il propose d’alléger le règlement disciplinaire pour les élèves plus vieux et de réformer les programmes en diminuant les sciences au profit des humanités.

Fier de ses réformes, le frère Bernard veut élargir encore plus son action : dans la revue qu'édite la maison provinciale, il publie un article « Initiative et obéissance » qui lui vaut des remontrances de son supérieur. Il doit se rétracter.

Dernier soubresaut dans sa vie : le frère Fabien, un conservateur qu’on citait comme exemple, et qui s'opposait à lui, quitte la communauté : « Ses jugements respiraient la plus stricte orthodoxie. Il n'avait jamais pris de risques. La tradition lui servait d'unique phare. Avec sa conduite quotidienne, on aurait pu écrire la règle tout entière. L'iota de la lettre et les pratiques de simple suggestion lui étaient des ordres. Et voilà qu'il a violé les commandements de Dieu. Lui, le défenseur virulent des conseils, il n'a pas su accomplir les grands préceptes. Lui qui, ostensiblement, se défendait de toucher la main d'un enfant, voilà qu'il s'est laissé séduire par l'Ève éternelle. Il est donc possible, Seigneur, qu'un cœur honnête laisse bouillonner en son tréfonds toute cette lie ! » La dernière phrase, misogyne à souhait, n’est pas un cas isolé.

Quand le médecin le diagnostique « cardiaque avancé », il est nommé directeur de Champlain. Ainsi se termine le roman.

On pense parfois que ces communautés vivaient dans l’harmonie : c’est une tout autre image que nous présente Lockquell. Les guerres de pouvoir, les clans, les insultes font aussi partie de leur quotidien. Ce qui alimente le débat dans Les Élus que vous êtes, c’est le désir de changement de quelques réformistes. En cela, le roman représente bien les années 50 et annonce Les Insolences du frère Untel.

Pour quelqu’un de ma génération, qui a côtoyé religieux, prêtres, frères et sœurs, c’est un bon roman. C’est bien écrit et probablement assez représentatif de la vie de tous ces hommes et de ces femmes qui ont choisi une existence en marge du monde. On comprend que la voie était difficile, mais aussi qu’il était probablement encore plus difficile d’en dévier quand on l’avait choisie. Au-delà de la certitude d’avoir fait bouger des choses dans la communauté, ce qui reste au Frère Bernard au terme de sa vie, c’est la satisfaction de l’éducateur d’avoir apporté sa modeste contribution à l’édification de certaines personnalités.

Extrait
En classe, bien sûr, je les tenais. Mais après, et au-delà ? Qu'est-ce qui resterait de notre effort, de notre sollicitude ? Aux jours sombres, c'était fumée et vent que les pauvres paroles que nous prononcions sur ces têtes inattentives et ces cœurs tiraillés. Mais aux heures sereines, je ne croyais pas que toute une vie eût été stérile, n'eût-elle réussi qu'à infuser dans une douzaine d'âmes la confiance dans la vertu et le respect des valeurs de l'intelligence. Évidemment, notre tâche n'était pas de celles qui se voient récompensées sur-le-champ. Mais qui sait si ces enfants des autres ne tireraient pas plus de nous que de leurs pères selon la chair ! 
Mince consolation ! me disais-je parfois. Vite ressaisi, je savais la valeur de notre génération spirituelle. Je n'y pensais pas dans les cadres de la pédagogie oratoire qu'on nous avait imposée, dans les cours bien tirés au cordeau, à l'école normale : l'expérience m'avait déjà procuré assez de joies, austères assurément, pour que je trouvasse dans cette exaltation très pure et très désintéressée un antidote contre les sursauts de l'instinct.

2 commentaires:

Le Flâneur a dit...

Ça me semble intéressant comme sujet de roman.

On oublie trop souvent que le clergé québécois, à qui on a reproché bien des choses, ne venait pas d'une autre planète. C'étaient nos oncles et nos tantes, nos voisins, pas des extra-terrestres. Ils n'étaient pas différents de nous. Le problème c'est que l'institution dont ils faisaient partie a pris beaucoup trop de place dans notre société et qu'il a fallu l'évacuer pour progresser.

Le Flâneur a dit...

Je voudrais ajouter que c'est toujours un plaisir pour moi de lire Laurentiana.