1 juillet 2010

Les Chasseurs de noix

Arthur Bouchard, Les Chasseurs de noix, Montréal, Imprimerie populaire, 1922, 323 pages

On est au XVIIe siècle, à une vingtaine de mille à l’ouest de Trois-Rivières. Ohquouéouée, une jeune femme iroquoise, qui a été enlevée par les Algonkins lors d’un raid sur son village un an plus tôt, essaie de voler un canot abandonné sur le rivage, canot appartenant à Roger Chabroud. Celui-ci la surprend et la maîtrise. Elle lui explique qu’elle veut traverser le fleuve pour retrouver sa tribu (dans la région de Saratoga) et il accepte de l’aider.

Qui est Roger Chabroud? Il a une vingtaine d’années et il travaille pour un chasseur de noix surnommé Le Suisse. D’où vient-il? L’auteur nous le révèle dans un long retour en arrière de 78 pages! Il vivait à Beaupré. Un jour, sans avertir sa famille, il a décidé de suivre, jusqu’au nord du Saint-Maurice, une bande d’Algonquins, qui revenaient d’une expédition guerrière contre les Malécites. Il y a passé tout l’hiver. Au printemps, sans en comprendre les enjeux, il accompagne les Algonkins dans une action punitive contre des tribus indiennes qui transigent avec les Blancs. L’entreprise tourne mal et Roger est laissé pour mort sur le champ de bataille. Deux coureurs des bois, dont Le Suisse, l’aperçoivent et le ramènent à Lachine. Il se refait une santé chez un aubergiste. Pour le dédommager, pendant un an, il travaille pour lui. Au printemps, Le Suisse, un chasseur de noix, l’engage et les deux sont en route vers les Cantons-de-l’Est quand survient l’événement du début. Avec la jeune Sauvagesse, ils traversent le fleuve (en fait le lac Saint-Pierre) et s’engagent dans la rivière Saint-François. La jeune Indienne est amoureuse de Roger, amour qu’il partage, et c’est à regret qu’elle le quitte pour rejoindre sa tribu via le Richelieu.

Quant à nos deux chasseurs, ils remontent la Saint-François, la Massawipi, la Coaticook : c’est dans cette région qu’ils s’installent pour l’été. Pour cueillir des noix, ils surveillent les écureuils et découvrent leurs caches. Plus tard en saison, ils ramassent aussi du miel : cette fois, ce sont les ours qu’ils épient pour dénicher les ruches. Enfin, ils tuent des ours pour leur peau et, en fin de saison, (fin octobre), ils cueillent des faînes. Puis vient le retour vers Trois-Rivières et Québec.

Sur leur chemin, ils croisent un groupe d’Iroquois qui retournent dans leur pays après un été de raids et de déprédations contre la colonie de la Nouvelle-France. Par hasard, ces Indiens appartiennent à la même tribu qu’Ohquouéouée : les Onontagués. Le Suisse et Roger vendent chèrement leur peau mais sont capturés. Le Suisse est supplicié le soir même. Quant à Roger, il est sauvé par Ohquouéouée. Comment expliquer sa présence dans ce lieu? De retour dans son pays, elle a retrouvé son père, le grand chef de la tribu, mourant. Quelques semaines après les obsèques, toujours folle d’amour pour la jeune « guerrier blanc », elle est venue pour le retrouver. Comme elle est la fille du Grand Chef et qu’ils craignent son influence, les Onontagués acceptent de libérer Roger à condition qu’elle parte avec lui.

Ohquouéouée a quelques notions de français et de religions, acquises pendant sa captivité chez les Algonquins. Roger promet de l’épouser, sitôt de retour à Québec. Ils repartent, en emportant une partie de la récolte de noix. Les portages sont difficiles, la température de novembre est très froide et pluvieuse. La jeune fille contracte une vilaine grippe, qui ne cesse de s’aggraver. Ils atteignent péniblement Québec mais Ohquouéouée meurt à l’Hôtel-Dieu quelques jours plus tard. Désespéré, après ses obsèques, Roger entreprend de traverser le fleuve pour retrouver ses parents, malgré une tempête menaçante.

J’ignore qui était Arthur Bouchard (né à l’Anse-aux-foins (Saint Fulgence) le 18 juin 1877 et décédé à Montréal le 29 mars 1960). Tout semble indiquer qu’il avait une connaissance de première main du territoire qu’il décrit. Les rivières, la végétation, le relief, la faune mais aussi les déplacements, les itinéraires, les portages font l’objet de descriptions précises. Par exemple, il raconte comment Ohquouéouée se rend à Saratoga, comment elle en revient en empruntant une autre route. Il connaît chacune des rivières et leur débit, les lacs et leurs baies... On dirait un géographe. C’est sûr que ces descriptions alourdissent le récit, mais en même temps, c’est la plus belle réussite de l’auteur.

Il semble posséder aussi beaucoup d’informations sur les Indiens : leur territoire, leur exercice du pouvoir et sa transmission, le lien entre les différentes bandes... Encore une fois, se demande-t-on, qui est Arthur Bouchard? Peut-on s’y fier? Il cite les récits de Nicholas Perrot. Si sa connaissance n’est que livresque, elle semble bien documentée.

Il y a peu de récits qui décrivent les relations autres que guerrières entre les Indiens et les Européens. Ici, c’est entre autres une histoire d’amour entre un Blanc et une Iroquoise. Dommage que l’auteur se soit débarrassé du problème que posait cette union en faisant mourir Ohquouéouée.


Extrait
Depuis qu'ils avaient laissé le lac Saint-Pierre, le pays que nos voyageurs traversaient avait complètement changé d'aspect.
Sur une distance de plusieurs milles, à l'approche de son embouchure, la rivière Saint-François coule entre deux hautes berges, couvertes, à cette époque, de pins, d'ormes, de plaines et de chênes, auxquels se mêlaient quelques noyers, quelques bouleaux et de très rares cèdres. Mais, à mesure qu'ils avaient remonté le cours de la rivière, ils avaient vu les berges s'abaisser et, a trois ou quatre lieues de son embouchure, elle coulait lentement entre des rives de pas plus d'une dizaine de pieds d'élévation, à travers un pays plat et uni comme une table de billard.
A huit, ou dix lieues de son embouchure, ou à peu près à l'endroit où Le Suisse et Roger avaient campé le premier soir de leur voyage, la forêt avait changé d'apparence. Les chênes et les plaines avaient à peu près disparu, remplacées par les épinettes à l'écorce et au feuillage sombre. Les pins et les cèdres étaient beaucoup plus nombreux et se mêlaient aux épinettes, ainsi que les sapins à l'écorce grise et boursouflée, au feuillage vert foncé au repos et gris argent quand le vent, soulevant leurs branches, fait voir le dessous de leurs feuilles drues et étroites comme les dents de ces peignes que les femmes mettent dans leur chevelure.
En remontant plus haut, le paysage avait encore changé. Le pays, jusque là plat et uni, devenait onduleux comme la surface de l'océan à l'approche de la tempête. Peu à peu, ces ondulations étaient devenues des collines, les collines s'étaient élevées graduellement et, sept ou huit lieues en aval de l'endroit où il reçoit les eaux de la rivière Magog, les deux compagnons avalent vu le Saint-François couler au fond d'une vallée étroite et profonde., qui allait toujours en se rétrécissant à mesure qu'ils en remontaient le cours, jusqu'à une demi-lieue environ de ce dernier endroit, alors que, les flancs des collines s'allongeaient jusque sur les bords de la rivière.
Environ une; lieue plus haut, juste au moment où il reçoit les eaux de la Massawipi, le Saint-François dévie brusquement à gauche, faisant paraître l'affluent comme la continuation de la rivière maîtresse, et n'eût été de Le Suisse, Roger ne se fut pas aperçu qu'ils avaient laissé le Saint-François. Il s'en serait aperçu peu après cependant, car, une petite lieue plus loin, il vit la Massawipi, diminuée déjà du volume d'un petit cours d'eau — la rivière au Saumon — se diviser en deux branches, dont la plus petite, celle de gauche dans laquelle ils s'engagèrent, était la rivière Coaticook, que Le Suisse appelait, de son nom iroquois: « Kkwaktakwak » ou, comme il le prononçait: « Couactacouac ».Ce n'était plus qu'un petit cours d'eau de dixième ordre. (pages 169-170)

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