14 mai 2007

La Terre vivante


Harry Bernard, La Terre vivante, Montréal, Bibliothèque de l’action française, 1925, 215 pages.

Siméon Beaudry est vieux et malade. Il vit sur une terre dans le rang La Chute (à Saint-Éphrem d’Upton, dans les Cantons-de-l’Est), avec sa femme, son jeune fils de 11 ans et quatre de ses filles. Le fils du voisin, Éphrem Brunet courtise sa plus jeune fille Marie, qui le considère plutôt comme un frère. Ayant aggravé sa maladie, Siméon doit abandonner sa terre. Il la loue à Omer Chaput et s’installe au village.

Tout ce petit monde va se désintégrer rapidement. Marie est attirée par un médecin de Montréal rencontré chez sa sœur aînée, elle-même mariée à un notaire. À défaut de venir la voir souvent, il lui écrit. Éphrem est au désespoir et décide d’aller travailler dans l’Ouest. Par ailleurs, Lucille et Jeanne, deux sœurs de Marie, décident d’aller travailler en ville et Marguerite, de rentrer chez les sœurs. Le docteur Bellerose et Marie finissent par faire des plans d’avenir. Puis, tout d’un coup, sans un mot, il fait faux bond. Disparu le beau médecin! On apprend par les journaux qu’il doit épouser une fille de la haute société.

Marie pleure. Aidée de son père, elle finit par adhérer à sa philosophie : « Je l’ai toujours dit, moi, -ta mère le sait,- qu’il faut rester avec son monde… Si on est des habitants, on se contente de la vie des habitants, et c’est encore le plus sûr moyen d’être heureux… » (p. 148) Lentement, l’image d’Éphrem resurgit dans son esprit. Pour se consoler, elle va passer quelques semaines dans la famille d’Omer Chaput qui loue la terre de son père. Elle redécouvre la vie à la ferme.

Éphrem, maintenant établi à Montréal, rencontre par hasard le curé de sa paroisse qui l’avertit du nouveau statut de Marie. Il décide de rentrer au bercail. Il revoit Marie et reprend sa cour. Elle finit par voir clair en elle, par reconnaître son erreur : « Et dire que j’ai manqué de te perdre… J’ai souffert, moi aussi, depuis un an… Je ne conterai pas ce que tu sais déjà, mais j’ai cru, un moment, à un bonheur impossible… Je me suis laissée éblouir, j’ai été folle, et j’ai pleuré longtemps… longtemps…Quand tu es revenu, ça m’a fait plaisir… » (p. 211) Le bonheur est revenu. Éphrem et Marie vont reprendre la terre paternelle.

Critique
L’intrigue amoureuse occupe presque tout le roman. Et celle-ci est très convenue. En arrière-plan, on retrouve les thèmes habituels : la transmission du bien paternel qui ne se fait pas, l’abandon de la campagne au profit de la ville. Harry Bernard fait l’apologie de la campagne sans dénigrer la ville : tout au plus, il l’écorche en passant. Le roman est bien écrit, mais l’intrigue est faible, la psychologie des personnages, trop sommaires. Il contient certains passages, pittoresques, sans lien ou presque avec l’intrigue : une veillée de la Sainte-Catherine, un bazar aux bénéfices des œuvres paroissiales. ***½

Extrait
— Et qu'est-ce que tu fais ici ?
— Ce que je peux... Dans le moment, je suis à Lachine, à la Dominion Bridge... mais ça ne sera pas pour longtemps. . J'ai même travaillé dans les rues pendant une semaine... à creuser des canaux...
— Et tu aimes cette vie ?
— Pourquoi ne retournes-tu pas chez-vous? Éphrem haussa les épaules.
— Ça me tenterait bien par bouts de temps... mais ça me coûte... Je ne sais pas... Je crois plutôt que je vais rester ici... Je me déciderais peut-être, mais vous savez ce que je vous ai dit... Tant qu'à me rendre là-bas et repartir encore, j'aime mieux ne pas retourner. .. Car je ne sais si je pourrais rester...
— Naturellement, je ne veux pas te commander, mais c'est clair que tu n'es pas à ta place, ici. Ils sont toujours trop nombreux, les cultivateurs comme toi, les bons fils d'habitants, qui perdent leur jeunesse et leur vie, souvent leur âme, dans les villes. .. Ceux qui se transplantent, la plupart du temps, le regrettent. Mais alors, il est trop tard pour revenir sur ses pas... Et c'est pourquoi vous avez des milliers de malheureux, dans tous les grands centres, au Canada comme aux États-Unis, qui tirent le diable par la queue, réduisent leur famille à la misère et finissent souvent sur un lit d'hôpital. Je te prie de m'écouter, et de ne pas commettre, en te jouant, une de ces erreurs qui compromettent l'existence... Tu m'objecteras qu'il n'y a pas de danger, et ceci, et cela, mais il s'en est vu d'autres avant toi, qui ont fait comme tu fais, n'avaient peur de rien, et qui ont mal tourné. Les villes sont déjà surpeuplées; elles n'ont pas besoin de tes bras, ni de ceux de tes semblables. Autrement dit, tu n'as pas une chance sur cent de réussir ici, de percer, de t'assurer une existence seulement égale à celle que tu dédaignes. Comme tu disais tantôt, il t'a fallu creuser des canaux d'égout pendant huit jours... cela peut revenir, et plus vite que tu ne prévois...
Le vieux prêtre s'absorba un moment.
— Enfin, continua-t-il, tu connais ton affaire... mais je suis persuadé que tu ferais fausse route en continuant ta vie d'à présent. D'abord, tu n'avais pas de motif très grave de t'en aller... Tu es parti sans réfléchir, sans consulter personne, sur une impression. Tu as eu une déception d'amour, — comme beaucoup d'autres, après tout! — et tu as plié bagage sans crier gare. Ce n'est pas sérieux, voyons! Surtout si tu considères que ton cas n'est nullement désespéré... Je ne veux pas me mêler, moi, de tes affaires de cœur. Mais je sais bien que Marie Beaudry n'est pas encore mariée et que tu as, autant que d'autres, la chance de la conquérir. Pour une bonne fille, c'est une bonne fille, et je ne te souhaite pas meilleure épouse... Et si cela t'intéresse... je te dirai que c'est fini... cette histoire entre Marie et le docteur Bellerose. (p. 181-183)

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1 commentaire:

Jacinthe a dit...

J'ai découvert par un pur hasard ce livre,dont l'intrigue se passe chez nous; hé oui nous sommes propriétaire du moulin de la chute,de l'érablière...Harry Bernard a sut décrire avec exactitude le site..A la bibliothèque National de Montréal dans le fond Harry Bernard,nous avons retrouver des photos prisent par lui du moulin au début du siècle... Merci Harry Bernard