11 mai 2007

La Terre que l'on défend

Henri Lapointe, La Terre que l’on défend, Montréal, Édouard Garand, 1928, 190 p.

Saint-Zacharie (Beauce), 1918. La conscription a été décrétée. Pour les Canadiens français, tous les moyens sont bons pour éviter de s’y soumettre. La police militaire bat les campagnes à la recherche de conscrits récalcitrants.

Le père Milon et Pierre Salin sont voisins. Une vieille querelle les sépare et le père Milon a juré de se venger. Ils habitent un rang de Saint-Zacharie, une paroisse à la frontière du Maine, fondée 20 ans plus tôt. Salin a une grosse famille dont deux grands fils qui l’aident grandement sur la terre. Le père Milon, lui, n’a qu’un fils qui s’est enrôlé. Le père Milon, qui désire s’approprier la terre de son voisin, dénonce les fils Salin qui se terrent dans les bois pour éviter les chasseurs de conscrits. Cette perte de main d’œuvre porte un dur coup aux Salin qui sont pauvres : la mère est même obligée d’abandonner l’ordinaire de la maison à Marie-Anne, sa fille aînée de 15 ans, pour seconder son mari aux champs.

Entre-temps vient s’établir dans le rang une nouvelle famille, les Lamothe. Ils viennent de la ville et ne connaissent rien à la culture. Le père Milon les convainc d’acheter du bétail et de multiples instruments aratoires, désireux de les leur emprunter à bon compte. Il fait tout pour les monter contre les Salin, mais le fils des Lamothe, Hervé, courtise la jeune Salin, ce qui contrecarre ses plans.

Le temps passe et la banqueroute anticipée des Salin est évitée. Le père Milon, toujours aussi désireux de se venger, incendie leur grange, mais dans sa fuite est terrassé par une crise cardiaque. Pour ménager la veuve, les Salin garde le tout sous silence. Un peu plus tard, Hervé découvre, caché dans le bois, Martial Milon que tout le monde croyait sur les champs de bataille européens. Il lui apprend que son père est mort et le convainc de s’enrôler.

La guerre étant finie, seuls un des fils Salin et Martial Milon en reviennent. Ce dernier décide de vendre sa terre à Hervé. Deux ans passent. Hervé Laroque va épouser Marie-Anne Salin. Instruit, communiquant avec les agronomes, il a commencé à monter une ferme moderne.

Roman du terroir traditionnel. La technique du romancier, encore une fois, n’est pas à la hauteur. Plus de la moitié de son roman est constitué de dialogues vivement menés, sans analyse, un peu comme au théâtre. Et il faut dire que les paysans de Lapointe parlent un langage châtié que ne renieraient pas les universitaires. Quant aux idées de l’auteur, disons qu’on a vu pire. Il y a une certaine idéalisation de la terre, mais pas de grandes tirades agriculturistes ou patriotiques. On y trouve à peine un ou deux paragraphes pour plaindre les habitants des villes. On sent un parti pris pour l’éducation et la modernité. **½

Extrait
[…] les « jeunesses » allaient toujours en voiture voir les filles, fût-ce chez le premier voisin.
Voici quelle était leur manière ordinaire d'accomplir cette manœuvre.
Après le souper, l'amoureux se hâtait de revêtir ses plus beaux habits, d'atteler le plus fringant cheval à la plus belle voiture disponible et de courir au logis de l'aimée. Courir est bien le mot, car il fallait arriver à temps. Premier arrivé, premier servi: la fille passait la veillée auprès du premier arrivé. Souvent, ce bienheureux mortel devait sa bonne fortune à ce qu'il s'était présenté avant le repas du soir.
Ce n’était pas drôle, pour les retardataires, voire pour la belle, de trouver la place prise. Ce qu'ils « niaisaient », les pauvres !
S'il fallait se montrer au moment propice, il y avait aussi la bonne manière d'arriver à la demeure de la fille: il fallait faire de l'épate, se montrer bien « arrimé », bien « gréé » de cheval.
Les paysans, la plupart gênés dans les entournures, avaient souvent recours à Bacchus pour leur donner soi-disant de l'aplomb, de la hardiesse: c'est si intimidant une belle fille!
En partant de chez lui, l'amoureux buvait quelques gouttes, et remettait dans son gousset le flacon de « bagosse ».
«Marche, donc !» et le cheval détalait bientôt comme un bolide.
Notre gas n'a plus que cinq ou six arpents à couvrir avant d'arriver à destination. Regardons-le puiser dans le flacon un peu de culot, saisir un fouet, en cingler brutalement les flancs de son cheval: « Marche donc! »
Habitué à ce manège, le cheval prend le grand galop et passe en trombe devant la demeure de la tourterelle.
«Wo donc!» crie l'énergumène, en faisant mine de ne pouvoir maîtriser le fougueux coursier.
Pendant quelques instants, le cœur de la belle est en émoi: son amoureux reviendra-t-il? Ira-t-il courtiser une autre jeune fille?... Neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, la première hypothèse est la bonne.
Notre gars a réussi à faire rebrousser chemin à son cheval...
L'amoureux s'engouffre dans la cour, au risque de verser...
« Wo ! » Le cheval s'arrête net des quatre pattes; le galant, comme un acrobate, un peu rouillé peut-être, saute de voiture, lance les guides à la face du papa ou des grands garçons, entre à la maison comme dans un moulin.
Le jeune « seigneur de Saint-Zacharie » n'avait pas cru bon de suivre cette mode, et c'est au petit trot du Frank qu'il s'était rendu, ce dernier soir, chez M. Salin.
— « Bonsoir, monsieur Lamothe, entrez ! » dit poliment madame Salin, en ouvrant la porte.
— « Bonsoir, madame ! bonsoir mademoiselle! »
— « Marie-Anne, » reprit la maman, « prends le chapeau et le pardessus de M. Lamothe. »
Marie-Anne rougit légèrement quand, avec un sourire vainqueur, Hervé lui tendit paletot et chapeau.
— « Excusez-moi ! » fit-elle en allant déposer bien délicatement ces deux objets sur son lit.
A son retour, Marie-Anne constata que sa mère avait placé deux chaises, l'une près de l'autre.
— « Tu prendras place auprès de M. Lamothe! » (p. 172-173)

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