30 décembre 2023

119 000 pages vues!

À la fin de chaque année, je fais un bilan, afin de savoir si mon blogue est toujours pertinent et je constate que le nombre de visiteurs se maintient. Cette année, 119000 pages ont été vues.

En 2023, j’ai franchi la barre des 900 livres. Pour l’occasion, je voulais présenter un livre qui comptait vraiment pour moi. J’ai choisi Adorable femme des neiges de Roland Giguère. J’ai consacré presque tout l’automne à cet auteur, l’un de mes préférés. Par ailleurs, j’ai continué de présenter des livres d’un peu toutes les époques. 


En 2024, je veux plonger davantage dans les années 1960. J’ai l’intention de relire un certain nombre de romans représentatifs. J’aimerais aussi faire le tour des différentes anthologies poétiques qui ont été publiées au XIXe et XXe siècle.  Voilà pour mon bilan et mes projets. À toutes et à tous, bonne année!





27 décembre 2023

Que dois-je faire ?

Le moment de Noël approche, et je ne sais pas du tout ce que le petit Noël me donnera, ou, plutôt, je crois qu’il ne me donnera rien.

Cela m’est bien égal, et je ne regrette pas du tout ce que j’ai fait. Voulez-vous que je vous le conte ? Ce ne sera pas trop long.

Nous sommes le 22 décembre, n’est-ce pas ? Eh bien, il y a environ cinq ou six jours, ma mère m’appelle et me dit :

– Le 25 approche, tu n’as plus que quelques jours pour adresser ta demande au petit Noël ; chaque enfant n’a le droit d’écrire qu’une lettre et de ne demander qu’un seul objet ; ceux qui écrivent les premiers seront sûrement les mieux servis ; pensez-y ; c’est demain dimanche, tu as toute ta journée pour préparer cette lettre.

Le lendemain, mon père allait à la chasse, aux environs de Saint-Germain, dans la propriété de ma tante ; il m’emmena.

Il faisait un froid terrible, et je demeurai auprès d’un bon feu, dans le salon, dans la crainte de m’enrhumer. Je commençai par lire des histoires ; puis, je collai des images ; enfin, l’ennui me gagnant, je m’approchai de la fenêtre, dans l’espoir de voir quelques passants. Hélas ! ils étaient rares, vu le temps qu’il faisait et le pays désert qu’habitait ma tante.

Je pensai alors à la recommandation de ma mère et à la lettre au petit Noël qui n’était pas encore écrite ; je pris une feuille de papier rose, une plume neuve, et je me mis à l’ouvrage.

Ah !... j’eus du mal à inscrire lisiblement l’objet de mes désirs ; aussitôt qu’un nom était tracé sur la lettre, un autre me venait à l’esprit.

Tout à coup, en levant la tête pour me reposer un peu, car je me fatigue vite quand je fais un travail sérieux, tout à coup, dis-je, j’aperçus, devant la fenêtre, un pauvre petit garçon à peine vêtu, marchant pieds nus et grelottant de froid. Malgré sa mine malheureuse, il me fit un gracieux sourire.

Je courus à la porte et je l’appelai.

– Entre te chauffer un peu, lui dis-je ; ma tante est absente pour l’instant, mais elle ne me grondera pas de t’avoir invité, j’en suis sûr.

– Je n’ose, répondit-il, j’ai peur de salir le beau tapis.

– Il n’y a pas de danger ; essuie tes pieds sur le paillasson.

Il fit ce que je lui disais d’un pas craintif. Nous nous mîmes à jouer, et, au bout de dix minutes, nous étions les meilleurs amis du monde. Soudain, il s’approcha de la table sur laquelle j’étais installé et regarda mon travail.

– C’est vous qui écrivez si bien ? me dit-il.

 – Oui, repris-je, je demande au petit Noël qu’il m’apporte de beaux joujoux le 25 de ce mois.

– Vous êtes bien heureux, soupira le pauvre enfant ; ah ! si je savais écrire ! j’ai tant de choses à lui demander, moi, au petit Noël !

– Comment ! tu ne sais pas écrire ?

– Hélas ! non, je n’ai plus de père, et, ma mère étant toujours malade, je ne puis aller à l’école pour apprendre ; je la soigne, et je fais ce que je peux pour gagner un peu d’argent.

– Écoute, dis-je à mon nouvel ami, veux-tu que j’écrive en ton nom au petit Noël ?

– Ça ne se peut pas, me dit le malheureux, il faut écrire soi-même ; sans cela, il est probable que l’on n’a rien...

– Crois-tu ?

– J’en suis certain !

– Eh bien ! ne te tourmente pas, repris-je, je puis demander pour mon compte ce que tu désires ; et, dès que j’aurai reçu le cadeau, je te le donnerai ; dis-moi quelles sont tes ambitions : est-ce un tambour, un cheval qu’il te faut ?

– Oh ! non... mon petit monsieur, dit-il, je voudrais... je voudrais du bouillon et du vin pour maman qui en a grand besoin. Le médecin a recommandé qu’elle en prenne ; mais nous sommes trop pauvres pour en acheter !

Je pris bravement la plume et je demandai au petit Noël un pot-au-feu et du bon vin.

Mon ami partit enchanté, et je lui promis de lui envoyer sa commande aussitôt que je l’aurais reçue.

– Maintenant, je n’ai plus qu’à attendre !... Pourvu que Noël n’aille pas s’aviser de croire que je suis un gourmand !

Il réfléchit.

– J’ai envie de conter la chose à maman. Qu’en pensez-vous ? Elle est très bien avec lui.

(Louise Rousseau, le 26 décembre 1909)

(dans : Jean-Yves Dupuis, Contes de Noël, BEQ, p. 220-224)

26 décembre 2023

L’arbre de Noël de Pomponne

À propos d’arbre de Noël, je pose ce paradoxe-ci: Les vrais enfants ne sont pas ceux de cinq et dix ans, ce sont les enfants de trente et cinquante ans. Et si l’habitude des étrennes cessait, les plus punis seraient encore les parents.

Véritablement, il y a plus de plaisir à cette occasion, plus de rêves puérils, plus de folles envies dans le cœur des parents que dans ceux des enfants. Et combien je les plains du fond de mon âme, ceux qui n’ont rien connu de ces joies charmantes; ceux dont le foyer, où aucun bas n’est suspendu, ne résonne pas de cris et de rires enfantins le matin du Jour de l’An.

Voyez en effet.

Pomponne avait commencé le quinze décembre à grimper sur un fauteuil pour y rayer, jour par jour, les chiffres rouges du calendrier; ma femme les comptait depuis le douze, elle. Pomponne faisait des calculs et des suppositions interminables sur les étrennes nouvelles; nous en faisions de semblables depuis trois semaines, nous. Pomponne se demandait sans cesse comment s’y prendrait bien le père Nicholas pour pénétrer par la cheminée avec un arbre de Noël gros comme ça, sans l’éveiller encore; ah! pour sûr qu’elle le guetterait si bien cette fois qu’elle le verrait; et moi-même, j’étais plus inquiet qu’elle sur le moyen à prendre pour introduire cet arbre de Noël et l’installer sans bruit dans la maison.

Mais enfin le vieux Nicholas avait si bien couvert de son aile de ouate ma Pomponne, ce soir-là du 31 décembre, qu’elle ne bougea point, et l’entrée, — interrompue à chaque pas dans la crainte d’une alerte, — d’un gigantesque sapin, tout vert et sentant la résine, se fit sans accident véritable.

Chacun respira alors plus à l'aise, cette crainte traversée, car le plus grand danger était là dans les portes ouvertes et fermées, les chaises remuées, les allées et venues malgré nous retentissantes dans le calme de la nuit.

Puis toute la maisonnée procéda à l’installation symétrique des poupées blondes, des petits chariots rouges, des valises naines, à la suspension des chevaux mécaniques, des trompettes, des cornets de bonbons aux faveurs roses et bleues, des drapeaux... Un vrai bazar.

* * *

J’ai compris à ce moment qu’il était trop gros, cet arbre . . . avec trop de branches étendues en bras solliciteurs et qu’il fallait pour l’orner un lot de bibelots, de jouets, de bonbonnières à ne plus finir. Et je pensais: Je serai plus adroit l'an prochain, je le ferai choisir plus petit. Mais voilà. Pomponne n’en a pas oublié les grandioses proportions ; elle sait encore que la tête en était recourbée par le plafond, que les branches atteignaient tel endroit, là, marqué sur les fleurs du tapis et elle veut qu’il soit aussi beau l’an prochain et surtout aussi grand. Ah! ma Pomponne je ne suis pas plus bête que toi, va; je te prépare un bon tour ; il sera aussi grand ton arbre, mais je le fixerai dans un coin du boudoir, appuyé au mur ; je me trouverai à le simplifier ainsi de moitié.

Je donne ces détails car ils peuvent, être utiles à quelqu’un d'entre vous, confrères. Retenez-ça. Je vous communique cette excellente idée-là, pour vos étrennes, à vous; ce sera suffisant ; car, aujourd’hui, les bonnes idées sont rares et cotées très cher. Ainsi, n’oubliez point de fixer votre arbre dans un coin, ce sera le commencement du règne d’économie prêché par nos gouvernants.

* * *

Mais à ces superpositions de jouets divers et de drapeaux bariolés, il restait à ajouter une combinaison très savante de petites lanternes coloriées de cinq sous dont ma femme comptait tirer des effets de lumière étonnants.

Ces lanternes nous donnèrent beaucoup de fil à retordre, — dans le sens le plus absolu du mot, — car ce ne fut qu'à force de ficelles qu'on parvint à les assujettir solidement.

En même temps, ma femme m’expliquait, suivant les théories de la réflexion de la lumière, combien la réverbération en serait jolie dans la grande glace voisine.

Il était onze heures quand notre travail se termina par un dernier nœud au cou d’un grand polichinelle qui avait un ressort dans l’estomac et des cymbales aux mains.

Puis. chut, sans bruit, mystérieusement, chacun alla se coucher. Tout était prêt pour le père Nicolas.

Il ne s’agissait plus que de s'éveiller avant Pomponne — c'est-à-dire quelques minutes avant six heures — pour faire l'illumination de l'arbre de Noël au moyen des fameuses lanternes qui nous avaient donné tant de mal.

Ce fut même là une inquiétude nouvelle: il ne fallait point manquer notre coup. Aussi un système d’alarme fut organisé entre tout le personnel de la maison pour être bien sûr de ne pas rater notre effet. Les montres et les horloges en parfait fonctionnement... la veilleuse en place... allons... bonsoir.

Je rêvais à des choses folles, à des squelettes qui avaient des poupées suspendues au bout du nez, à des chevaux de bois qui traînaient de minuscules voitures d'ambulance dans les rues de mon village, à de monstrueuses paires de forceps dont je ne pouvais jamais ajuster les branches, quand je fus éveillé par un ah! bouleversé de ma femme, qui, penchée sur un cadran, venait de constater à la lumière de la veilleuse qu’il était six heures.

— Mon Dieu! six heures et Pomponne qui va s'éveiller... et les lanternes ... oh ! vite ...

En un clin d’œil, malgré les cliquetis des ferblanteries oscillantes, l'illumination fut bientôt complète.

Puis en dessous, l’on se mit à épier Pomponne, guettant son réveil ; ça ne devait pas tarder, jamais il ne dépassait six heures.

Mais elle dormait la chère petite, dormait, dormait toujours. À la fin, ça devenait embêtant. Fallait-il l'éveiller?... fallait-il éteindre les lanternes dont les chandelles, si petites, ne pouvaient durer longtemps?

Ce fut un moment de pénible perplexité.

Moi-même je me sentais une torturante envie de dormir, et les paupières me tombaient tellement malgré moi que j’eus tout à coup un soupçon.

J'attrape à mon tour le cadran ...

Ciel !... il marquait minuit et demi... Ma femme avait tout simplement confondu les aiguilles.

Je repose mon paradoxe: À propos d'arbre de Noël, les vrais enfants, ce sont ceux de trente et cinquante ans?

(Ernest Choquette, Carabinades, 1900, p. 85-90)

25 décembre 2023

Le jour de Noël

Doux souvenirs de mes jeunes années,
De l'idéal trop courtes visions,
Parfums exquis de mes roses fanées,
De mon printemps chastes illusions,
Ah ! revenez dorer mon existence
Comme au bon temps où, la nuit de Noël,
Le cœur ému, j'écoutais en silence
Pour percevoir les chants sacrés du ciel.

Je me taisais et croyais voir les anges
Planer au loin dans la voûte des cieux ;
L'air me semblait rempli de voix étranges
Qui m 'arrivaient en sons harmonieux.
Quand, vers minuit, nous allions à l'église,
J'interrogeais des yeux le firmament,
Croyant trouver dans chaque ombre indécise
Une aile d'ange au doux bruissement.

Mais l'âge mur, avec tout son cortège
De noirs soucis, bornant mon horizon,
Couvrit mon cœur de son manteau de neige
Et le glaça sous la froide raison.
Qui me rendra mes légendes si chères,
Mes plaisirs purs et mes bonheurs d'enfant
Mes rêves d'or, mon amour des mystères,
Ma foi naïve et mes anges d'antan?

Resté fidèle aux antiques croyances.
J'éprouve encore en ce jour solennel
Comme un regain des saintes espérances
Qui me montraient jadis un coin du ciel.
J 'oublie alors les ronces de la route,
Et les soucis d'un travail énervant,
Pour diriger vers la céleste voûte
Et ses clous d'or un regard plus fervent.

Fall River, 25 décembre 1893.

(Rémi Tremblay, Vers l’idéal, 1912, p. 147-148)

23 décembre 2023

Noël

Des cloches la voix solennelle
Vibre au saint lieu,
Clamant la jeunesse éternelle
De l'Enfant-Dieu.

Et la foule, dans la nuit grise,
En longs torrents,
Se précipitant vers l'église,
Serre les rangs.

Plus majestueux clans sa crèche
Que tous les rois,
L'Enfant-Dieu sans parler nous prêche
Ses saintes lois.

Ses lèvres n'ont pas d'anathème
Pour les humains;
C 'est plutôt le pardon qu'il sème
À pleines mains.

Il apporte à l'homme, son frère
Déshérité,
Le vrai remède à sa misère :
La Charité.

Il vient pour calmer les alarmes
Et, précurseur
De la paix, il n'a d'autres armes
Que sa douceur.

Attendons l'heure de son règne
Universel
Et, soumis aux lois qu'il enseigne,
Chantons Noël.

Ottawa, 25 décembre 1899.

(Rémi Tremblay, Vers l’idéal, 1912, p. 139-140)