22 décembre 2021

LES ROIS DE NOËL

Noël chante!... la nuit est belle.
Les gueux sont gais comme des rois.
L’audace brille en leur prunelle;
Ont-ils raison? oui, je le crois!

Ils pensent qu’un Dieu, sur la paille,
En vain ne doit pas être né.
Ce soir, beaucoup feront ripaille,
Eux comptent, demain, déjeuner.

Ils ont l’âme douce et mystique
Des bons vieux bergers d’autrefois
Dont Ils croient ouïr la musique,
Airs de musettes, de hautbois.

Si Dieu naquit dans une étable,
Ce fut pour tout le genre humain,
Mais surtout pour nous, misérables.
Songent-ils en tendant la main.

Noël chante! c’est grande fête;
Ce soir le gueux, puissant et fort,
Osera relever la tête;
Qui donc trouverait qu’il a tort?

Il semble qu’il n’a plus la frousse,
Son oeil, même, est un peu railleur;
Accroupi près d’un mur, s’il tousse,
Ce n’est certes pas qu’il se meurt.

Le froid !... mais ce soir il s’en moque !
A Noël, les gueux sont-ils fous?...
Il croit voir fumer sa défroque
Sous l’haleine d’un beau bœuf roux!

Noël chante et le pauvre hère,
Regardant la foule, sourit!
Doit-on rougir de sa misère
Quand on ressemble à Jésus-Christ!

Son œil scrute la nuit sereine;
Il contemple hardiment les cieux.
Voilà la foi qui, souveraine,
Doit aller jusqu’à l’Homme-Dieu !

Puis, sa pauvre tête s’incline,
Prosterné, les membres tremblants,
Il sent comme une aile divine
D’ange frôler ses cheveux blancs.

Noël chante!... la nuit est belle!
Salut! gueux, vous êtes les rois
En cette nuit qui nous rappelle
Combien Dieu fut pauvre autrefois.

Sur ton front, mendiant austère,
Que Noël nimbe de clarté,
Quand s’accomplit le grand mystère,
Rayonne le mot VÉRITÉ!

(Alfred Descarries, La revanche, 1929, p. 144-146)

21 décembre 2021

Jean-Claude

(Conte de Noël)

Quel était ce vieillard chancelant sur la route
Par ce soir de Noël?... Un étranger, sans doute?
La neige gémissait sous ses pas incertains.
Ses yeux, jadis perçants, ce soir, semblaient éteints;
Il avait plutôt l'air d’un gueux, sans sou ni maille,
Cet homme aux cheveux blancs, mal mis, de haute taille
Errant, triste et pensif! Pourtant, c’était Noël!
Pourquoi donc pleurait-il sur son destin cruel?
Les couples qui passaient, cheminant vers l’église
Le regardaient émus, puis, fuyaient sous la bise.
Disant: “pauvre vieillard! ”... Des mots entrecoupés
S’échappaient de sa bouche et, dans ses doigts crispés,
Un bout de papier blanc tremblait, portant l’adresse
Qu’il avait, au Refuge, en parcourant la “Presse”
Cru celle qu’il cherchait. Trente ans!... trente ans! c’est long.
Disait entre ses dents l’homme en hochant le front!
Me reconnaîtront-ils?... Ah! Je fus bien infâme
De partir, laissant là mes deux fils et ma femme.
Sans un sou, c’était lâche et c’était...  monstrueux!...
Non!... Ils vont me chasser!... Je suis maudit des cieux!
Non!... non!... Je n’irai pas!... Mais, le remords m’y pousse;
Ma pauvre Marie-Jeanne! Elle est... elle est si douce!
Et le vieillard, pleurant, s’appuya contre un mur.
Pourtant, elle m’aimait; je buvais, j’étais dur
Pour ses pauvres petits que je grondais sans cesse
Parce qu’elle disait: “Jean, va donc à la messe”.
Et qui couraient, tremblants, se jeter à son cou!
Le beffroi du faubourg tinta ses douze coups,
Et Jean-Claude, abimé dans sa noire tristesse,
Soudain, eût un sursaut apercevant l’adresse
De ceux qu’il avait fuis. Allons, je serai fort,
Se dit-il, courageux, mais pâle comme un mort!...
Il avança la main et son âme était forte,
Mais son sang se glaça!... Un crêpe, à cette porte,
Retenu par la croix d’argent toucha sa main!...
Mais il voulait savoir; d’un geste surhumain
Il ouvrit, puis entra... Sur sa couche glacée
Marie-Jeanne dormait à jamais délaissée!
Ses fils priaient, en pleurs... peut-être pour l’absent...
Et Jean-Claude s’enfuit, triste et sombre passant!

(Alfred Descarries, La revanche, 1929, p. 143-144)

20 décembre 2021

LES ÉTRENNES

Le père, à son travail, depuis un mois, médite :
C’est décembre ; bientôt viendra le Jour de l’An.
Or, que donner au cher petit, à la petite,
En retour des baisers cueillis sur leur front blanc...

Un choix d’étrennes, c’est parfois un peu troublant :
Le cœur, riche, choisit ; pauvre, la bourse hésite...
Un soir, le père accourt, tout joyeux, à son gîte :
L’achat est fait. C’est neuf, gentil, étincelant.

Pour que, ce matin-là, la surprise soit pleine,
Discrète, la maman cache avec soin l’étrenne.
— Le mystère est si doux à toute affection ! —

Le jour venu : « Que voulez-vous que je vous donne,
A toi, mon petit Paul, à toi ma chère Yvonne ?
— « Père, avant les jouets, la bénédiction ! »

(Arthur Lacasse, Les heures sereines, 1927, p. 53)

19 décembre 2021

LA LUNE DE NOËL

La lune de Noël, ce soir, à ma fenêtre,
    Jette ses diamants,
Et met dans le ciel bleu que des clous d’or pénètrent,
    Un demi-jour charmant…

De ses fragiles fleurs, la neige merveilleuse
    Décore les buissons,
Et le gel aux larmiers suspend, claire et soyeuse,
    Sa frange de glaçons.

Par les chemins boulants que bordent les balises
    Aux rameaux cristallins,
Du fond de chaque rang, le foyer à l’église
    Déverse son trop-plein.

Et sur cette blancheur faisant des taches sombres,
    Carrioles, berlots,
Légèrement, glissent sans bruit, comme des ombres
    Où sonnent des grelots…

Vibrantes dans l’air froid, les cloches carillonnent
    Leur plus joyeux appel,
Puis le prêtre commence, à l’autel qui rayonne,
    La Messe de Noël.

...Et pendant que la lune, éparse au paysage,
    Exulte au firmament,
Vers sa mère, Jésus, penchant son doux visage,
    Sourit divinement...

(Arthur Lacasse, Les heures sereines, 1927, p. 51-52)

18 décembre 2021

LES SAPINS DE NOËL

Les sapins de Noël méditent sous la neige.
La neige vient du ciel, le ciel est froid l’hiver.
La cloche a des rumeurs qui montent dans les airs.
La nuit a des accents au frimas qui l’assiège.

Vous priez comme l’homme en face du ciel bleu,
Sapins au fronts penchés, émus sous la rafale,
Dans votre humilité rêveuse et sépulcrale !
Vous semblez demander les pardons du bon Dieu.

Les sapins de Noël ont frémi dans les ombres,
Des rayons, à minuit, ont touché leurs rameaux ;
Ils ont frémi d’espoir en dépit de leurs maux,
Et la neige a blanchi leur part des rêves sombres.

Ah ! je suis comme vous, beaux sapins résignés,
Je m’attriste et je songe au milieu d’un sourire
J’espère comme vous dans les divins zéphires
Qui me réchaufferont sous des cieux éloignés.

 (Louis-Joseph Doucet, Vers les heures passées, 1918, p. 33)