1 janvier 2021

LA NOUVELLE ANNÉE (Trudel)

Oui, l’aiguille du temps, de son geste implacable
Faisant un nouveau tour sur le cadran moqueur,
Marque un an ; et son poids pénètre, impitoyable,
               Jusqu’au cœur.

Qu’a donc fait ce tyran de nos heures joyeuses?
Que n’a-t-il effacé pour nous, pauvres humains,
Avec les jours joyeux les heures malheureuses
              Des chemins ?

Où donc sont envolés ces plaisirs de notre âme,
Ces roses qu’il semait en soins harmonieux
Pour égayer la route et mettre quelque flamme
              Dans les yeux.

Ce nouvel an qui vient, donnera-t-il encore
Tous les mêmes bonheurs ou les mêmes douleurs ?
N’égaiera-t-il pas cette craintive aurore
              De couleurs?

Mais pourquoi soulever le voile que Dieu baisse?
Espérons-nous, hélas! quelques mots des linceuls?
Laissons plutôt les jours que craint notre faiblesse
              Venir seuls.

Et si comme aujourd’hui la douleur nous assiège,
Regardons le cadran ; son aiguille descend,
Et ce qu’elle apporte à nos jours n’est pas un piège
              Que Dieu tend.

Joie, Ivresse, Bonheur que porte sa corolle,
Amours, Illusions que l’on croit voir venir,
Sait-on qui les aura? Non, c’est une parole
              D’avenir.

Laissons-nous donc bercer par ces mots de la brise,
Son parler est suave et ses mots sont si doux!
Et si, devenant aquilon, elle nous brise,
              Taisons-nous.

Au milieu du chemin, une rose peut-être
Montrera son calice aussi frêle que beau,
Et nous pourrons sourire avant de disparaître
              Au tombeau.

(Trudel, Première moisson, 1929, p. 137-138)

30 décembre 2020

LES ÉTRENNES (Doucet)

Dormez, dormez âmes rêveuses,
Pour vous Saint Nicolas s’en vient,
Par les étoiles lumineuses,
Avec des chansons et des riens :

Il s’en vient chérir votre rêve
Rempli de fleurs et de satins ;
L’aube du nouvel an se lève
Sur vos livres et vos patins,

La cloche tinte, matinale,
Carillonnant, drelin, drelin ;
Petites âmes virginales,
Voici l’an nouveau, ce matin.

Mon doux, quelles belles images
S’offrent à vos yeux éblouis :
Des arlequins de tous ramages,
Des cendrillons de tous pays !

Voici des roses et des flûtes,
lit des boîtes de chocolat,
Un singe qui fait des culbutes,
Des mirlitons et des soldats.

Ô nouvel an plein de mensonges,
Qu’apportes-tu pour les ainés ?
Des aubes mortes et des songes
Auxquels on fait des pieds-de-nez !

Qu’importe ? Le bonheur des autres
Nous aide à passer le chemin :
Les enfants sont les bons apôtres,
Il fait bon leur donner la main.

Leur éclat de rire console
Comme l’espoir aux lendemains ;
Et lorsque notre âme s’isole,
C’est en regrettant ces gamins !

 (Louis-Joseph Doucet, Sur les remparts, 1911, p. 44-45)

29 décembre 2020

NUIT DE NOËL (Gagnon)

Dans l’ombre on sent flotter les délices du soir;
Comme un lustre doré la lune au loin se lève:
Ma mie, allons tous deux, puisque la vie est brève,
Boire l’éternité du divin ostensoir.

Vois les flocons de neige; en tombant, ils se fondent,
Et leurs cristaux d’argent sont si tôt disparus!
Oh ! songe, ma chérie, aux chemins parcourus,
Oh ! si courts à côté du sommeil de la tombe.

Noël c’est jour de joie ou jour de volupté.
Pour les uns c’est la crèche où leur Dieu vient de naître;
Les autres, dans le bal et l’ivresse des fêtes,
Vont oublier leur âme et leur cœur agité.

Mais laissons-les, dans leur folie, à l’entraînante
Et langoureuse valse enchaîner leur soupir.
Dieu, c’est une pensée et Satan un désir:
Le désir est fatal, la pensée est vivante.

Et nous, en cette nuit d’effarement mortel,
Notre bonheur sera dans le temple de pierre:
Nous aurons pour orchestre un gros orgue en prière,
Et nous verrons danser les cierges de l’autel.
(25 décembre 1915.)

(Jean B. Gagnon, Coups de scalpel, p. 59-60

28 décembre 2020

Dans le calme des soirs

 

Odette des Neiges Fortin, Dans le calme des soirs, Hull, Les éditions de l'Éclair, 1941, 126 p.


Voyez-vous, là-bas, de hautes montagnes où les sapins et les épinettes aux longues branches couvertes de neige, semblent de blanches chevelures qui descendent jusqu’au bord de la rivière.

Là, c’est un moulin qui jase à cinq ou six maisons, au blanc capuchon, et c’est l’école dans l’escarpement du coteau.

Tantôt, ce sera la chapelle.

Les seuils sont bien clos. Il fait froid. Chaque foyer reçoit la chaleur des attisées de bouleau.

C’est la veille de Noël.

Les femmes ont passé la semaine entre la table et le poêle: tartines en dentelles, croquignoles dorées et poudrées, bûches de Noël et pâtés, tout est préparé; et ce soir, au fourneau, la tourtière du réveillon est entrée.

La joie est dans tous les cœurs des habitants de ce petit canton, d’autant plus vive que l’on a eu de crainte de n’avoir pas sa fête religieuse.

C’est loin, pour le missionnaire, quelque vingt-cinq milles en voiture par le froid et la tempête.

Et le père Lagacé, tout joyeux de demeurer plus près de l’école, s’en revenait fredonnant « Dans cette étable... » Il fallait chauffer sans cesse afin que l’école soit chaude pour les confessions; et c’est lui qui en avait la charge.

Ma petite Yvette, dit-il en entrant, prépare la table, Monsieur le Curé est à la veille d’arriver. Il regardait sa montre qui marquait neuf heures.

—  Oui, mets le couvert comme il faut, dit Madame Lagacé. Tu as l’air bien songeuse, tu n’attends pas Adrien ce soir, je suppose?

—  Oui, maman.

—  Mais, ça fait trois jours qu’il fait tempête et qu’on ne voit rien.

—  Qu’importe, reprit Yvette, Adrien a promis qu’il viendrait à Noël. Son cœur battait plus vite à cette pensée.

—  As-tu fini tes mille Ave? lui dit Madame Lagacé.

—   Pas encore, non, maman.

—   Il doit y en avoir des distractions dans ces Avé là, hein ?

—   Non, je n’en ai qu’une.

—   Oui, je la connais.

Yvette rit subitement de toute sa gaîté de jeune fille heureuse qui attend beaucoup de la vie. Ils s’étaient promis l’an dernier, mais le petit pécule étant insuffisant pour fonder un foyer et ouvrir la terre en même temps, il avait fallu retarder les épousailles afin que la terre puisse les recevoir convenablement.

Et Adrien était parti, travailler au loin tout l’hiver.

Drelin, drelin, ah! le joyeux refrain des grelots, en ce soir de Noël, comme il était attendu!

Chaque fenêtre, où sourit la terne lumière de la lampe, voit se pencher une tête sous l’étamine blanche; une main, au-dessus d’un œil, appuyée sur la vitre glacée, chacun s’écrie: c’est Monsieur le Curé qui arrive!

Drelin, drelin, les traîneaux, les berlots arrivent aussi, d’une ou deux lieues, chargés de femmes et d’enfants emmitouflés de « nuages », de châles de laine et de peaux de mouton.

L’école s’illumine.

Déjà elle est vibrante du murmure confus des Ave, des petits bancs renversés, des bruits de pas qui vont, reviennent pour la confession. L’école est en fête.

Pourtant, aucune cloche pour éveiller les échos sous le ciel pailleté d’étoiles. Aucun son ne sème la gaieté sur les monts, au faîte des arbres. Mais tous les cœurs sont en joie.

Minuit! Nul orgue éclate.

Un minuscule harmonium souffle maladroitement sa gamme joyeuse; mais le petit Jésus est aussi souriant sur sa paille fraîche parmi les petits moutons. On le distingue à peine à travers la brume des chaudes haleines, au milieu d’une talle plantée de sapins verts.

C’est l’heure solennelle. Le Saint Office commence pendant qu’une voix sonore entonne le « Minuit! Chrétiens ».

Une grande paix descend dans les âmes, les unit en une seule famille, la famille du Créateur fait homme.

Tout au fond de l’école, entre sa mère et le père Lagacé, Yvette est anxieuse; elle attend encore celui que son cœur appelle son fiancé.

L’idée l’effleura-t-elle qu’Adrien aurait pu la délaisser, s’attacher à une autre?

Nul ne sait. L’absence a ses cruautés et le cœur humain ses détours.

Yvette priait avec ferveur. Mais le court sermon du Missionnaire la trouva distraite.

Les chants recommencent par : « Le Fils du Roi de gloire est descendu des Cieux».

—   Écoute, Yvette, c’est toujours bien Adrien qui chante le solo?

—   Oui, c’est sa voix. Si elle la connaissait, cette voix!

—   Bonne Sainte ! Il est venu à pied par un temps pareil!

Après la messe, Yvette rencontra Adrien au bénitier. Il était si petit le bénitier de l’école qu’il se vidait avec la venue des premiers paroissiens. Mais [1] chacun esquissait à sec son pieux geste quand même. Et ce furent ensuite Monsieur et Madame Lagacé.

Ils remontèrent tous quatre vers la maison. Il faisait beau et froid et le ciel était sans lune.

Adrien et Yvette causaient ensemble joyeusement, et parfois elle levait la tête en riant, comme pour sourire aux étoiles.

Madame Lagacé dit tout à coup: Vous êtes venu pour longtemps, Adrien?

—   Ça dépend, je suis venu par affaires.

—   On les connaît ses affaires, continua à demi-voix Madame Lagacé, il veut marier Yvette avant le printemps. Mais tu sais, son père, il faut qu’il se bâtisse avant. Je veux qu’elle soit bien installée notre Yvette.

—    Ah! laisse-les donc se marier, ces pauvres enfants. Moi, sa mère, je n’aurais pas aimé ça t’attendre longtemps. Puis, Adrien c’est un bon garçon. C’est un jeune homme qui a rien qu’une parole, si tu l’as remarqué. Moi, un homme de parole j’ai confiance en lui. C’est un homme qui marche droit et Adrien c’est pas mal ça.

—   C’est bien vrai, quant à moi ils pourront bien se marier aux Rois.

Ils entrèrent pour le réveillon.

Pendant ce temps, à l’école, on a fermé les grandes portes sur le chœur de la chapelle. Près du poêle, chacun s’interpelle à voix basse et des rires s’étouffent pieusement sur une croquignole ou la pointe d’un gâteau. Puis les hommes préparent les voitures en causant de la récente tempête, de la poudrerie qui pourrait bien s’élever si le vent prend.

Le Missionnaire, à genoux, les mains jointes sur son front, prie d’action de grâces. Il a rempli sa mission en mettant de l’allégresse dans tous les cœurs et en faisant descendre dans les âmes la paix promise aux hommes de bonne volonté.



[1] Note: On ne doit faire le signe de la croix qu’en entrant dans l’église, mais bien des gens le font, par habitude, en sortant.

27 décembre 2020

VIEUX NOËL (Doucet)

Brrr, brrr, au fond de la cariole
On grelotte aussi comme au bois,
Enfin, v’là l’coteau, puis la coupole
De l’église aux clochers étroits.

Des cierges luisent aux fenêtres ;
C’est la fête « au grand souvenir »;
Beaucoup vont l’oublier peut-être,
Mais les petits Jésus vont venir.

La nef est pleine de lumière,
Les petits cierges sont joyeux ;
Comme des âmes en prière,
Ils palpitent silencieux.

Les Jésus aux crèches stériles
Naiss’nt entre l’âne et le taureau     
Venez par cent, venez par mille,
Des p’tits Jésus y en a pas trop !

(Louis-Joseph Doucet, Sur les remparts, 1911, p. 43)