26 décembre 2020

NEIGE DE NOËL (Dumais)

À mes séminaristes

La neige est de la gaze blanche,
Les anges l’ont tissée au ciel,
Pour couvrir l’asphalte et la branche,
Enfants, c’est demain la Noël!

Il faut que sur la route nue,
Sur les parcs et les trottoirs lourds,
Elle marque sa bienvenue
Par un décor de blanc velours.

Tant de fraîche blancheur rappelle
Les hivers si beaux d’autrefois:
Le passé, bon vieux m’interpelle
De sa si chevrotante voix.

Il me trouve encor sans défense,
Devant tant de neiges d’antan...
Quand je revois vos jours d’enfance,
Aux minuits de mon vieux cadran.

Lorsque tous les soirs pour vous plaire
Je vous racontais de Jésus,
La venue humble et solitaire,
Dans une grotte aux murs moussus.

Et pour qu’à tout jamais se grave
Et vous, le mystère et le lieu,
Je vous laissais dessiner, grave,
De vos crayons corail ou bleu,

Une silhouette de l’âne
Dans l’étable où son front cornu
Semblait pointer un bœuf si crâne
Qu’il en paraissait saugrenu.

Ainsi, lorsque tombe la neige,
Papillonnent, légers essaims,
En nos trois cœurs, le blanc cortège,
De souvenirs déjà... lointains!
Ottawa, Noël 1917.


(Marie Dumais, L’huis du passé, 1922, p. 40-42)

25 décembre 2020

NOËL (Fadette)

J'écoutais hier les vieux Noëls chantés par les voix criardes des petits enfants, dans la même vieille église de campagne, où, toute petite, je les ai souvent chantés avec d'autres enfants... et les souvenirs se pressaient, se confondaient, quelques-uns très doux, d'autres enveloppés de crêpes et marqués de larmes ; les plus lointains, vagues comme un rêve qui s'efface. Soudain, la vue d'une religieuse déposant une gerbe de fleurs près de la crèche fit jaillir du passé un tableau si distinct, et si vivant, que je crus me voir avec mon petit frère, nos sacs d'école au bras, bien emmitouflés à cause de la tempête, un peu inquiets parce qu'il n'était pas permis de s'at- tarder après la classe.

Sur la pointe des pieds, nous arrivons aussi près que possible des deux soeurs et du bedeau occupés à préparer la crèche, où cette nuit même le petit Jésus viendra. La botte de paille que la soeur disposait avec art, tirant les brins tout autour, dans un désordre étudié, m'angoissait d'une pitié qui mettait en émoi mon petit coeur de six ans.


Je ne comprenais pas bien que le petit Jésus ayant déjà été si mal sur sa paillasse, et étant tout-puissant, n'exigeât pas une installation meilleure, mais ne pouvant le blâmer, parce que je l'aimais trop, j'étais indignée contre les soeurs, le bedeau et le bon vieux curé, qui, ses lunettes sur le nez, allait et venait, surveillant les travaux, les approuvant, et interrompant la lecture de son bréviaire pour dire d'un air satisfait : " C'est bien, très bien ! "


Le temps passait : l'église s'emplissait d'ombre : hypnotisés, serrés l'un contre l'autre, nous observions en silence les préparatifs si simples de ce mystère si troublant. On avait posé deux lampes allumées, l'une sur un bout de colonne, l'autre sur la rampe du balustre sur laquelle nous étions accoudés. À un moment donné, le curé, les religieuses et le vieux bedeau ayant disparu quelques secondes dans la sacristie, un silence profond régna dans l’église  : je ne perdais pas de vue la crèche : tout à coup, une souris s'échappa de la paille, sauta à terre avec un petit bruit sec qui nous fit tressaillir et disparut dans les draperies.


Toute mon émotion se résolut dans une terreur et un crève-coeur sans nom. Quoi !


Non seulement, le pauvre Jésus coucherait là tout seul, au froid et au noir dans cette boîte remplie de paille, mais des souris courraient sur son petit corps, le mordraient peut-être, et il ne pourrait se défendre ! C'était trop cruel à la fin ! Et je pleurais tant que je pouvais, et Pierre, sans trop savoir pourquoi, pleurait encore plus fort.


Le curé revenant à ce moment s'informa de la cause de ce désespoir. 


— "Bon ! bon, console-toi, la petite ! Tu connais Florette, ma grosse chatte d'Espagne? C'est elle qui va venir garder l'Enfant-Jésus, et les souris n'y toucheront pas, c'est moi qui te le dis ! "


— Dix ans après, il me taquinait encore à ce propos, et il ajoutait toujours : "N'importe, c'était d'un bon petit coeur, tâche de ne le donner qu'à celui qui en sera digne. "


Pauvre bon vieux curé!


Pendant bien des années, je considérai avec un peu de dédaïn le boeuf et l'âne si inutiles, des "bêtes de parure" comme je disais, et je devinais un bon chat, invisible derrière la crèche, mais actif et plein de sollicitude, guettant les souris qui auraient pu approcher du cher petit Jésus.

 

(Henriette Dessaules, Lettres de Fadette, 1ère série, 1915, p. 27-29)

24 décembre 2020

NOËL ! (Hurteau)

La campagne est toute blanche,
Et pleins d’astres sont les cieux.
Sur le bout de chaque branche
Brille un cristal radieux.

La neige a mis des dentelles
Sur le corps nu des bosquets
Portant de longs chapelets
Faits des perles les plus belles.

Le vallon, tout orgueilleux
De sa robe constellée,
Marie à ses mille feux
Ceux de la voûte étoilée.

Dans un calme firmament
La lune au pâle visage
Montre son minois charmant
Au-dessus du paysage.

Dans l'église, prosternés
Devant la clarté des cierges
Nos paysans aux cœurs vierges
Disent : Doux Jésus ! venez.

L’orgue sacré communie
Avec leurs saintes ardeurs;
Sur l’autel paré de fleurs
Tombe une douce harmonie.

Des cloches les sons joyeux
Se mêlent à la prière;
La nef, pleine de mystère,
Retentit de chants pieux.

La nature est en toilette
Et les âmes sont en fête.
Vers votre trône d’azur
Mon Dieu ! monte un encens

Le saint prêtre vous appelle
Et la crèche vous attend;
Tout est prêt, divin enfant !
Quittez la rive éternelle !

(Joseph-Adolphe Hurteau, Papillons d’âme, 1923, p. 163-165)
 

23 décembre 2020

CLOCHE DE NOËL (Chagnon)

La cloche sainte au grand beffroi
Chante des notes d'allégresse,
C’est qu’il est né des rois le Roi,
Petit enfant que l’on caresse.

De son berceau jusqu’à sa croix
Il calmera notre détresse.
La cloche sainte au grand beffroi
Chante des notes d’allégresse.

L’homme pervers avec effroi
Voit les couronnes qu'on Lui tresse;
Mais l’âme pure en ce Dieu croit,
Car elle chante l’allégresse
La cloche sainte au grand beffroi.

(Louis-Joseph Chagnon, La chanson des érables, p. 151)

22 décembre 2020

NOËL DE PÈRE (LeMyre)

Il rêve près du feu qui pétille et qui chante,
Le pauvre homme, si seul, en cette nuit qu’enchante
L’écho du carillon joyeux du vieux clocher.
Il rêve aux vieux noëls, et ses yeux vont chercher,
Dans la flamme joyeuse, un souvenir d’ivresse,
Souvenir de bonheur, d’amour et de tendresse.
Cette nuit où, tout seul, il se sent malheureux,
Tout son passé revient vivre devant ses yeux.

C’est d’abord le noël de la joyeuse enfance,
Le Noël qu’on attend de longs mois à l’avance,
Qui charme les enfants et fait rêver les vieux,
Celui des tout petits, charmant, mystérieux,
Alors qu’on s’en allait tous ensemble à l’église,
Se cachant jusqu’au front, dans sa crémone grise;
Et quand on arrivait dans le temple, là-bas,
Étouffant avec soin, le bruit sourd de ses pas,
On s’arrêtait, saisi par l’éclat des lumières,
Le chant joyeux de l’orgue et l’air plein de mystères;
Et, plus loin, tout au fond du sublime décor,
Le prêtre, en son costume aux longues franges d’or;
L’autel resplendissant d’un éclat féérique,
Tout ce luxe, pour nous, mystérieux, magique,
Qui nous laissait ravis, les yeux extasiés
Errant tout à l’entour, jamais rassasiés.

Puis, quand on allait voir, sur sa couche de paille,
Le petit Enfant-Dieu, près du gros bœuf qui baille,
On oubliait soudain les lumières, le chant,
Pour ne plus contempler que le petit Enfant.
Puis, un autre Noël, celui de la jeunesse,
Alors qu’il s’en allait gravement à la messe,
Jeune homme de vingt ans, seul avec sa Margot,
Très gênés, tous les deux et sans se dire un mot.
Comme il trouvait, pourtant, sa chère et vieille église
Plus belle, sous l’éclat des yeux de sa promise.
C’est, penchés sur la Crèche, aux pieds de l’Enfant-Dieu,
Qu’ils avaient échangé leur premier tendre aveu.

Puis, au Noël suivant, un mignon bébé rose
Tend au petit Jésus ses deux menottes closes.
Les deux époux, heureux, sans honte et sans détour,
Échangent, dans l’église, un long regard d’amour.
Mais des ans ont passé. La tristesse est venue.
La douleur sans pitié, jusqu’alors inconnue,
Dans ce logis d’amour a fait verser des pleurs.
Celle qu’il aimait tant, sa Margot, son bonheur,
Un soir de février, est morte résignée,
En serrant dans ses bras sa fillette adorée.

D’autres ans ont passé. Sous ses cheveux tout blancs,
Il paraît vieux, très vieux et les regrets constants,
Le chagrin, la douleur, ont brisé sa pauvre âme.
Il pleure, tous les soirs, en pensant à sa femme.

Mais sa fille lui reste. Oh! Celle-là, du moins,
Elle ne mourra pas! Il l’entoure de soins.
L’amour, sans pitié pour son âme de père,
A semé près de lui la solitude amère.
Sa Gilberte est partie, au bras de son époux.

Maintenant, il est seul, avec ses rêves fous,
Depuis un an déjà, sans amour, sans caresse,
Avec son désespoir de vieux que l’on délaisse.
Sa tête lasse penche, et l’étrange lueur
Du feu sur son front blanc, d’une immense douleur
Semble être le reflet.

                             Soudain, sous une étreinte,
Il sent son front serré. Deux bras, comme avec crainte,
Pour ne pas l’éveiller, s’attachent à son cou.
Il relève la tête, avec un regard fou.
Est-ce un rêve? Sa fille est près de lui, rieuse,
Et l’enveloppe tout d’une caresse heureuse.
Elle prend son enfant, petit être aux yeux doux,
Les yeux de sa Margot, le met sur ses genoux.
Il regarde l’enfant et soudain, il l’enlace,
Le serre près de lui, le cajole et l’embrasse;
Et, de ses pauvres yeux, rougis par la douleur,
S’échappent, cette fois, des larmes de bonheur.

Et, comme pour bercer sa gaîté retrouvée,
Les cloches, dans la nuit, lancent leur envolée.

(Oscar LeMyre, Les Voix, 1929, p. 277-280)