11 juin 2012

Profil de l’orignal

Andrée, Maillet, Profil de l’orignal, Montréal, Amérique française, 1952, 218 p.

Roman baroque, écriture surréaliste, Profil de l’orignal d’Andrée Maillet se démarque de la production romanesque des années 1950. Dans la préface, Gilles Marcotte a raison de faire le lien aussi bien avec Gauvreau que Miron;  le premier par l’écriture, le second pour la thématique de l’orignal.

On pourrait résumer ainsi l’histoire. Interne dans un hôpital, Paul Bar soigne un bûcheron-trappeur  du nom de John Austin. L’ayant guéri, et désireux d’aventures, il décide de le suivre dans les bois. Quelque temps plus tard, John Austin est tué par une mère orignal. Paul Bar s’empare de son petit, l’élève et « lui donne nom, John Austin ». Il l’habitue à boire du gin. Un an passe et John Austin « prend le bord pour suivre une femelle ». Las d’attendre son retour, Bar prend la fuite à son tour. On ne le reverra pas. Quant à John Austin, privé de gin, il devient fou dangereux.  On dit qu’il vaut mieux ne pas s’approcher de son ravage. Après avoir pérégriné un peu partout, Bar décide de revenir sur les lieux de sa rencontre avec John Austin. Il sera piétiné par l’animal.

De prime abord, on a de la difficulté à considérer ce livre comme un roman. Seuls le premier et les deux derniers chapitres sont en lien direct, soit la reprise des mêmes personnages dans le même contexte : Tous les autres chapitres nous proposent d’autres personnages, d’autres lieux et parfois d’autres temporalités. Ainsi on se retrouve aussi bien dans une galerie d’art à Paris qu’avec un professeur à Columbia; on rencontre un retraité qui rêve de posséder une quincaillerie, un sculpteur d’objets religieux, un brigand qui s’attaque à un couvent, un patient qui se confie à un faux psy, un survenant repêché au large de Gaspé, etc. Bref, on comprend qu’il faut chercher le fil qui relie ces histoires du côté thématique et formel.

L’auteure nous simplifie la vie en nous livrant elle-même les clefs de son roman. Tous les autres personnages ne seraient que des avatars de Paul Bar : « Entre les personnages qu'il avait composés, si distincts les uns des autres, il existait une relation; une corde les reliait qui était ce dégoût de lui-même: un monstre détestant les humains; l'homme qui aimait un orignal. / Il ne lui restait donc plus rien que cette décision d'aller jusqu'au bout de sa nature, décision qu'il avait durant quarante ans et en pure perte essayé d'éviter, non de discuter; de fuir, non de combattre. »

Pour interpréter ce roman à teneur hautement symbolique, il faut décider ce que représente l’orignal. Je ne crois pas qu’on puisse se contenter d’une interprétation unique. Comme on l’a vu dans la dernière citation, Profil de l’orignal, c’est l’histoire d’un homme qui part à la recherche de sa vraie nature. Mais cet orignal nous ramène dans un monde primitif, et même dans celui des coureurs des bois, de la nature québécoise. On pourrait donc dire aussi que c’est l’histoire d’un homme qui s’est perdu dans d’absurdes circonvolutions (intellectuelles, mondaines, étrangères…) et qui retrouve son identité, son berceau originel. Il y a au moins une autre voie d’interprétation, plus philosophique,  sur laquelle nous amène l’auteure.  Je lui laisse la parole (Ici, Bar est  en présence de deux trappeurs) :  

« La joie de le voir revenir à lui se manifesta sur le visage des deux associés. Ils tuaient les bêtes pour avoir leur fourrure parce que c'était leur métier. La vie humaine, en revanche, avait pour ces hommes si près de la Nature, une valeur que les hommes des villes ne lui accordent pas.
Paul Bar les reconnaissait. Ces gens étaient tels qu'il avait été lui-même.
L'épilogue ressemble toujours à la préface, songea-t-il. La vie n'a qu'un sens: une ligne qui va de la naissance à la mort. Le reste n'est que broderie. Pourquoi celui qui sait cela au départ ne se plante-t-il pas en terre tout de suite? Parce que précisément il n'est pas tin arbre. Il a besoin de chercher un dérivatif à la tristesse que lui apporte l'idée de la mort. J'aurais pu passer mon temps autrement; quelle importance puisque la solution est la même pour tout le monde et s'impose. Je n'ai pas voulu naître, j'ai aimé la vie et redouté la mort. J'ai cru l'éloigner en m'attachant à quelque chose d'impossible; il me semblait que je ne finirais pas avant d'avoir atteint cet impossible: une manière de m'éterniser. Ce qu'on possède passe avec soi. Ce que l'on n'a pas, demeure. Le désir allonge-t-il l'existence ou est-ce une illusion? Je vois bien que c'est une illusion. Pourquoi vivons-nous? Où vont ceux qui n'aiment pas ? Vers quoi dirigent-ils leurs âmes? Pourquoi aimer puis qu'il faut se défaire de tout? La mort n'a pas de sens. La vie en a un, jouir, et la mort n'en a pas. La vie n'en a pas non plus puisque tout le monde ne peut pas être heureux. Oui, les athées ont raison: la Nature est une force aveugle dans laquelle nous nous débattons pour en arriver au même terme, cycle après cycle, homme après homme. Vivement la fin du monde, que se termine l'Horreur une fois pour toutes. » (p. 210-211)

Que penser d’un tel roman? Je dois dire que je suis partagé entre l’admiration (surtout pour la  thématique) et l’agacement (par la construction alambiquée et, parfois, par l’écriture trop recherchée). Maillet a joué gros en essayant de lier ce qui ne devait pas l’être au départ (je présume). Est-ce que le pari est gagnant?  Pas tout à fait, selon moi. Si elle n’aidait pas beaucoup le lecteur, il ne verrait pas trop ce qui tient tous ces chapitres ensemble.

1 juin 2012

Orage sur mon corps


André Béland, Orage sur mon corps, Montréal, Éditions Serge Brousseau, 1944, 179 pages.
Les bouquinistes le présentent comme le premier roman homosexuel publié au Québec. Chose rare, le roman est suivi de neuf poèmes.

Julien Sanche a été renvoyé de son collège sous prétexte qu'il « corrompt tous ceux qui l'approchent ». Ses parents ont été convoqués par le directeur du collège qui leur a appris la nouvelle sans ménagement. « Julien invite chez lui des jeunes gens. Il les initie de sang-froid aux plus basses expériences. » Depuis ce temps ses parents humiliés et scandalisés le regardent avec dégoût. Julien lui-même est convaincu de sa faute et il se dit qu'une jeune fille saura le guérir de sa « perversion ». « S’il en existait une dont l’œil brille incessamment de désir, si une sorte de femme que la solitude sépare maintenant de tout un passé pittoresque, languissait dans sa demeure enrichie et cherchait un jeune homme pour elle seule, je tenterais de m’offrir. » Ce n’est pas une jeune fille mais plutôt une femme qui organise des partouzes (et qu’on dit folle) qui l’initiera aux plaisirs hétérosexuels.

Il parlera peu de cette aventure. Bien entendu, il n’en est pas ressorti hétéro : « Mais de là à soutenir que je ne porte en moi aucune trace de féminité, c'est autre chose, c'est mensonge ignoble... Satanée empreinte sur une telle journée, marque scélérate apposée sur le vingt-neuf novembre, par la soutenance d'une idée, d'un quasi-idéal que mes énergies avaient jusqu'ici sauvé du péril. Je ne suis pas femme ! Allons ! Je le suis peut-être trop ! De cela dépend en partie le malaise d'introspection qui me tracasse. De cela, ma faiblesse humaine est en partie née. Ah ! combien, à cette heure, je me déteste ! Avec quelle haine je me sens prostitué… »

Le soir de ses 18 ans, avec trois de ses amis, il s'enivre, ce qui diminue encore plus l’estime qu’il se porte et augmente la culpabilité religieuse : « Grâce pour mes vices innommables devant celui qu'à douze ans je fus !... Il ne m'est plus possible de reconquérir la pureté à laquelle je tenais tant : j'ai trop profané le mystère de ton génie par mes hypocrites chansons, mes lubricités, mes haines essentiellement contraires à ton message. J'ai théoriquement écrasé du talon les hosties exposées à l'adoration des croyants; quelques circonstances   propices auraient pu amener la pratique, Seigneur! Je n'ose désormais plus me retourner devant ton pardon, tant de noirceur et d'excréments sont entrés en moi et s'exhalent peu à peu de mon passage. Je suis lâche et je voudrais, mon Dieu, scier le bas de ta croix, pour qu'avec moi tu tombes à jamais dans le gouffre, pour que l'un par-dessus l'autre nous nous éteignions dans la mémoire des hommes. »

Il finit par quitter ses parents. II écrit une lettre à un poète qu’il admire, espérant quelque secours de ce côté, mais peine perdue et frustration supplémentaire, il ne reçoit aucune réponse.

Par désespoir, il en vient à l’idée de combattre le mal par le mal, quitte à plonger encore plus profondément dans son « abjection » : « Je ne devrais pas agir ainsi. Mon esprit me le dit assez. Mais l'orage est sur mon corps. Et mon corps, c'est ce qu'il y a de plus puissant chez moi. Alors, trop faible pour avancer, j'aurai assez de force pour reculer, pour descendre dans les plus profonds replis de la haine et de la perdition. Ma girouette zigzague vers les bas-fonds... »

Il  décide de revoir une lointaine cousine qui souffre de tuberculose avec le dessein de la faire souffrir, de se venger sur elle. Il la visite, elle lui écrit, il s'amuse du fait qu'elle patauge dans un amour possible. Il la visite sur son lit de mort, juste pour lui dire que tout leur amour ne fut qu'une horrible farce. 

Il se retire à la campagne. Il rencontre un jeune homme et une jeune fille. On peut imaginer le pire.

Mon résumé ne rend pas compte du déroulement du récit. Je n’ai retenu que les événements, alors que ceux-ci occupent très peu de place dans ce roman qui a le ton du journal intime. Julien Sanche essaie de se décharger de l'immense sentiment de culpabilité qui l'accable. Son témoignage n’est qu’une longue introspection plutôt abstraite, qu’une longue effusion lyrique. Le monde extérieur n’existe pour ainsi dire pas. Il n’y a presque pas de scènes dans le roman, que de l’analyse. En un sens, le roman est plutôt désincarné même si on ne parle que de sexe sans le nommer. L’égotisme du personnage finit par nous excéder.

En 1944, hors de tout doute, le sujet de ce roman était audacieux. Il est dommage que Béland (et-ou l’éditeur) l’ait bousillé. Le parcours de son personnage détruit toute forme de sympathie qu’on pourrait avoir pour lui. En plus, l’édition est bâclée (pleine de fautes) et le roman, souvent, surécrit : « Je pleure une cascade de sincérité, cependant que la fiction théâtrale dispose pour elle-même des clartés et des ombres… Quelle mare circulaire ou salée, produite par le subconscient salé de mon enfance, puis d’une partie de mon adolescence jusqu’à la découverte pubère, quelle plénitude où le dégoût jouit principalement, pourrait ne pas croire au prix de sa présence, ce soir? » 

24 mai 2012

Les Voix intimes

Caouette, Jean-Baptiste, Les Voix intimes, Québec, Imprimerie L.-J. Demers, 1892, 309 pages.
(Préface de Benjamin Sulte)

« Mais il y a assez de bonnes pièces pour sauver Les Voix Intimes d'un oubli prématuré. Le souffle religieux et national agite noblement un grand nombre de pages, et cela suffirait pour valoir un accueil favorable à leur auteur. » (Sulte dans la préface)

L’auteur avait 48 ans lorsqu’il a publié Les Voix intimes. Certains poèmes sont datés des années 1870. Le recueil est divisé en quatre parties : Poésies diverses, Sonnets, Hymnes, Romances et chansonnettes, Une gerbe d’acrostiches.
Poésies diverses
Le titre l’indique assez bien, l’inspiration vole en tous sens. Le ton, lui, demeure toujours romantique. Plusieurs poèmes sont accompagnés d’une dédicace (à sa femme, son père, Sulte, Routhier…). Certains, très sentimentaux, donnent dans le pathétisme (Rose, Un héros de 1870); d’autres célèbrent la nature, le pays, un héros national (Champlain), le journalisme, Noël, Crémazie, Fréchette, Chapman. On trouve aussi des poèmes écrits dans les albums des jeunes filles. Enfin, l’auteur nous offre de « judicieux conseils » dont un poème adressé aux célibataires (lire l’extrait). 

Sonnets
La forme change, est plus ramassée, mais l’inspiration reste la même. Les sonnets célèbrent les villes de Québec et Montréal, des revers amoureux… Le dernier tranche quelque peu puisqu’il s’adresse à Marie (« Il est un nom que tout chrétien vénère »).

Hymnes, romances et chansonnettes
Cette partie présente des chansons, avec couplets et refrain. Certaines ont été composées sur un « air connu », d’autres sur une musique originale. Les musiciens sont nommés : N. Crépaullt, Edouard Vincelette, Joseph Vézina, A. Thomas, R. Lyonnais, J. Sauviat. Les sujets sont très variés : Noël, les Canadiens et Canadiennes, les raquetteurs de Sherbrooke, les noces d’or, les funérailles, le dépit amoureux…

Une gerbe d’acrostiche
La gerbe est bien mince, elle ne comprend que trois acrostiches : A M. V. Billaud, de l’Académie des Muses Santones; La femme canadienne; A mes poésies.

Ce recueil, très dix-neuvième siècle, dans lequel sont réunis pêle-mêle les écrits poétiques de l’auteur a peu d’intérêt. Caouette est un « faiseur de rimes », un « rimailleur », comme beaucoup d’autres de son époque. En toute honnêteté, je dois dire que j’ai souvent survolé le recueil.

AUX CÉLIBATAIRES

Allons, debout ! pauvres célibataires,
Vous que la femme abreuve de mépris !
Abandonnez vos gites solitaires,
Où l'on ne voit que des chats favoris !

De votre cœur bannissez la souffrance;
Ne soyez plus désormais soucieux :
Et saluez avec joie, espérance.
Le nouvel an qui brille au front des cieux !

Car en ce jour de fête universelle,
La fille d'Ève absout les amoureux;
Sa douce voix attendrit l'infidèle,
Et son regard rend les hommes heureux.

En votre honneur elle fait sa toilette;
Elle embellit de fleurs ses longs cheveux;
A son faux col rayonne l'épinglette
Qu'elle reçut un soir avec vos vœux !

Vite, debout ! accourez donc vers elle,
Vous que l'ennui torture tous les jours !
Et dites-lui : " Ma tendre demoiselle,
Je pleure encor mes premières amours;

" Je suis cruel, barbare et bien coupable
D'avoir blessé vos nobles sentiments;
Mais mon offense est-elle impardonnable ?
Oh ! non : alors, reprenez mes serments..."

Mariez-vous ! l'Évangile l'ordonne;
C'est un devoir sacré pour le chrétien.
Aux bons époux parfois le Seigneur donne
La paix de l'âme et le pain quotidien.

C’est le souhait, braves célibataires,
Que je formule en ce beau jour de l'an.
A l'avenir, soyez moins solitaires;
Rendez des points aux plus jeunes galants


Lire la critique de Jacques Blais dans le DOLQ

Jean-Baptiste Caouette sur Laurentiana

19 mai 2012

Les Fleurs poétiques


Léon Lorrain, Les Fleurs poétiques. Simples bluettes, Montréal, Beauchemin, 1890, 182 pages (préface de l’auteur)

Le recueil est dédié à Honoré Mercier, premier ministre de la province de Québec. Dans la préface, Lorrain se défend d’être poète (air connu). « Mes fleurettes, dont la plupart pâlissaient depuis déjà longtemps au fond d'un tiroir, n'ajouteront rien, je le sais, à l'éclat qui environne notre jeune littérature nationale. »

L’auteur aime beaucoup les fleurs, et c’est ce dont il parle dans le poème liminaire : « O fleurs! Objets de ma tendresse, / Je vous cultivai de mon mieux; /  Je vous donnai des soins pieux / Dans les heures de ma jeunesse! »

IMMORTELLES ET PENSÉES
Lorrain porte un jugement sévère sur la société; la nature, prolongement de Dieu, devient la grande consolatrice, thème cher à Lamartine. « Petites fleurs mélancoliques, / Qui penchez vos fronts angéliques / Sur le sol humide des pleurs / Que versent les saintes douleurs, / Au ciel, à la nature immense, Chantez, chantez votre romance ». D’autres poèmes sont carrément d’inspiration religieuse : « Salut! Reine des cieux! / O cœur miséricordieux ».

ROSES ET MARGUERITES
La rose est associée à l’amour. « La rose est un emblème unique de beauté, / De candeur et d’amour. »  Les marguerites sont plutôt les confidentes, les « sœurs discrètes » des jeunes filles amoureuses. Quelques poèmes portent des noms de fille : « Corinne avait quinze ans. / Oh! Qu’elle était jolie! »

VIOLETTES ET PIVOINES
Encore les fleurs, mais pas uniquement dans le sentiment amoureux. Le poète préfère la violette qui, « Loin de tout regard importun, / Pure,  s’épanouit à l’ombre » à la pivoine « Roue comme la honte, / [qui] étale au jardin sa blessante splendeur. » En somme, la modestie en tout chose : si l’auteur a rejoint la ville avec ses « splendeurs mensongères », il conseille aux jeunes gens : « Ne quittez pas l’héritage / Que l’aïeul vous a transmis. »

POÉSIES DIVERSES
Encore des fleurs, l’œillet et la tubéreuse, un poème patriotique (« La fête nationale »), un poème-hommage à Crémazie (« Poète à l’âme pathétique »), deux poèmes d’inspiration irlandaise, deux autres que lui ont inspirés Horace.

Bluette : Petit ouvrage, ouvrage sans prétention, qui n’est qu’un badinage d’esprit. Après avoir lu le recueil, il me semble que la modestie affichée par le poète dans la préface et le sous-titre est authentique. Rien n’est plus naïf que ces petits poèmes. Il va de soi que traduire des sentiments en utilisant le langage des fleurs est un défi perdu d’avance, même au XIXe siècle.

Lire la critique de Jeanne D’Arc Lortie dans le DOLQ.

Extrait
La rose, qu'elle soit jaune, blanche, écarlate,
Violette, lilas, pourpre, marron, carmin ;
Qu'un riche vermillon à sa corolle éclate,
Ou qu'elle ait le reflet velouté du jasmin ;
Qu'on l'appelle pompon, capucine ou trémière,
Et quel qu'en soit le genre ou la variété, —
Perle d'or ou coquette, aurore ou printanière, —
La rose est un emblème unique de beauté,
De candeur et d'amour. Dans les cœurs, son royaume.
Elle exerce un pouvoir qu'on ne peut déjouer.
La musquée, enivrant de son subtil arôme,
Nous parle d'inconstance, il faut bien l'avouer.
La rose capucine, il faut aussi le dire.
Ne représente aux yeux qu'un caprice d'un jour ;
Celle de tous les mois, qu'un éphémère amour
Qui naît en un moment, au milieu d'un sourire,
Et qui disparaît sans retour.

Mais comment faire un crime aux innocentes roses
De la noire inconstance et des faux sentiments
Des amoureux menteurs, volages ou moroses
Oubliant sans remords leurs éternels serments ?
Ici je vois plutôt un sujet de louange
Pour la rose fidèle à refléter le cœur,
Qu’il soit droit et sincère, ou que coupable il change. (p. 66-67)

Lire Les Fleurs poétiques

8 mai 2012

Essais poétiques


Léon-Pamphile Lemay, Essais poétiques, Québec, Desbarats éditeurs, 1865, 318 pages.

Ému par la déportation des Acadiens,  Henry Wadsworth Longfellow publie en 1847 un long poème épique qui lui vaudra la gloire : Évangeline, A Tale of Acadie (Boston: William D. Ticknor & Company). Sur le Maine historical society website, on peut lire que c’est le Révérend Horace Conolly qui lui a fourni le sujet et l’angle pour l’aborder :  
On April 5, 1840, Longfellow invited a few friends to dine at his rented rooms in Cambridge at the Craigie House. Nathaniel Hawthorne brought the Reverend Horace Conolly with him. At dinner, Conolly related a tale he had heard from a French-Canadian woman about an Acadian couple separated on their wedding day by the British expulsion of the French-speaking inhabitants of Nova Scotia. The bride-to-be wandered for years, trying to find her fiancé. Conolly had hoped Hawthorne would take the story and turn it into a novel, but he was not interested. Longfellow, however, was intrigued, and reportedly called the story, "the best illustration of faithfulness and the constancy of woman that I have ever heard of or read." He asked for Hawthorne's blessing to turn it into a poem.
Dix-huit ans plus tard, Léon-Pamphile Lemay traduit « Évangeline » en français, traduction qui sera remaniée dans des éditions ultérieures. Ce long poème narratif occupe les 100 premières pages des Essais poétiques de Lemay, le deuxième recueil de poésie publié au Canada français (Fréchette a publié Mes loisirs, deux ans plus tôt).

« Évangeline », poème du plus pur romantisme (le héros plus grand que nature, l’excès des sentiments, la nature bienveillante, prolongement de Dieu), comprend deux parties. Le récit commence alors que les bateaux anglais sont dans le havre de Grand-Pré. Les Acadiens sont convoqués à un rassemblement dans l’église pour le lendemain. Ils ne connaissent pas les intentions des Anglais. C’est le soir choisi par Gabriel Lajeunesse pour faire sa « grande demande » à Évangeline Bellefontaine, deux jeunes qui s’aiment depuis leur enfance. Dès le lendemain, on célèbre les fiançailles, mais bien vite la cloche interrompt la fête. Tous les hommes doivent se rendre à l'église. On leur apprend que leurs biens sont confisqués et qu'ils seront déportés. Hommes, femmes, enfants sont embarqués brutalement sur les navires anglais sans tenir compte des liens familiaux. Le village est brûlé.

« Déjà s’étaient enfuis bien des sombres hivers », quand s’amorce la seconde partie du poème. Depuis la Louisiane, en suivant la voie du Mississipi, accompagnée d’autres proscrits, Évangeline se lance à la recherche de Gabriel, sans même savoir si ce dernier est encore vivant.  Rien ni personne ne peut la convaincre de renoncer à sa quête. Elle finit par retrouver le père de celui-ci, bien installé sur une terre au nord de la Louisiane avec d’autres Acadiens. Il lui apprend que Gabriel est parti à sa recherche il y a quelques jours. Évangeline et le père se lancent à sa poursuite, en espérant le rattraper. Peine perdue. Un aubergiste leur dit qu’il s’est dirigé vers l’Oklahoma afin de devenir coureur des bois. Ils continuent de suivre sa trace. Ils rencontrent une Autochtone qui les amène dans une mission. Ils apprennent que Gabriel y est passé il y a six jours et qu’il doit y revenir après sa saison de chasse. Évangeline décide de l’attendre pendant que le père retourne en Louisiane. Gabriel ne revient pas.

Quelques saisons ont passé quand Évangeline apprend que Gabriel est au Michigan. Elle repart à sa recherche, mais le rate encore une fois. Elle poursuit sa quête sans espoir, avant de s’installer au Delaware. « Elle avait bien vieilli; sa joue était fanée;  / Sa beauté s’en allait! Chaque nouvelle année / Dérobait quelque charme à son regard serein,  / Et traçait sur son front les rides du chagrin. » Elle finit par entrer au cloître, consacrant sa vie aux indigents. Une peste se déclare. Elle se porte au secours des malades. Et un jour, elle reconnaît Gabriel : « Près d’elle sur un lit où tomba son regard / On venait de porter un grand et beau vieillard ; / Mais il était mourant, et sa joue était creuse; / Des cheveux gris tombaient sur sa tempe fiévreuse. » Il ne lui reste plus qu’à rejoindre son amant : « Évangeline en pleurs resta pieusement / Près des restes sacrés de son fidèle amant. / Elle prit dans ses mains cette tète flétrie / Que depuis son enfance elle avait tant chérie, / La pressa doucement sur son cœur agité, / Puis inclina son front avec tranquillité : / — « Mon bon père, dit-elle, — Oh ! je te remercie  ! » / Elle avait terminé sa douloureuse vie ! / Elle allait maintenant rejoindre dans le ciel, / Pour ne le perdre plus, son tendre Gabriel ! »

Oui, c’est une histoire d’amour, mais c’est aussi une hymne à la nature américaine. Tous les déplacements d’Évangeline sont le prétexte pour louanger les grands espaces, la terre généreuse, presque idyllique. Les États-Unis sont présentés comme la terre d’élection des Acadiens. Ce poème a inspiré une chanson à Michel Conte en 1971. On trouve sur Youtube la version sobre d’Isabelle Pierre ou celle plus « sentie » de Marie-Jo Therio.

Comme mon compte rendu est déjà long, je vais me contenter de survoler les 200 pages qui complètent le recueil. Lemay y aborde déjà les thèmes qu’il va développer dans ses recueils ultérieurs, à ceci près qu’il n’a pas commencé à recenser les anciennes coutumes.  Il y parle de nature, de sentiment religieux (« Chant du matin », « Hymne à Marie »), de famille (« À ma petite fille »), de patriotisme (« Chant de la Saint-Jean Baptiste »), de certains sujets historiques (« Le rêve d’une jeune Huronne », « Souvenirs des braves de 1760 ») et de sujets plus personnels (« Regrets », « Sans toi… »).

Il ne dédaigne pas les sujets pathétiques (« Ironie et prière », « La petite mendiante », « Eugénie », (« L’aveugle de Lotbinière »). Ajoutons qu’il présente en traduction d’autres poèmes de Longfellow.

Ce qui étonne toujours lorsqu’on lit un poète de cette époque, c’est le peu d’attention qu’on porte à la composition du recueil. Les poèmes ne sont pas rassemblés par thème. Bien malin qui pourrait expliquer la place d’un poème. Pour le reste, Lemay n’est pas Fréchette : c’est un bon artisan, consciencieux, qui manque un peu d’éclat.

Extrait
C'est alors que l'on vit, au bord des sombres flots.
Un spectacle navrant. Les grossiers matelots,
En entendant les cris des malheureuses femmes,
Plus gaiment replongeaient dans les ondes leurs rames :
Par d'horribles jurons les soldats insolents
Des prisonniers craintifs hâtaient les pas trop lents.
L'époux désespéré parcourait la pelouse.
Cherchant, de toutes parts, sa malheureuse épouse.
Les mères appelaient leurs enfants égarés.
Et les petits enfants allaient, tout effarés.
Pareils à des agneaux cherchant leurs tendres mères !
Femme, cesse tes pleurs et tes plaintes amères :
Car tes pleurs seront vains et tes cris superflus !
Ton en enfant bien-aimé tu ne le verras plus !
Et toi, petit enfant, tu commences ta vie
Et déjà pour jamais ta mère t'est ravie !
On sépare, en effet, les femmes des maris ;
Les frères de leurs sœurs ; Ies pères de leurs fils.
Sur le sein de sa mère en vain l'enfant s'attache.
Aux baisers maternels un matelot l'arrache.
Et l'emporte, en riant, jusqu'au fond du vaisseau.
Quels soupirs ! quels transports ! quels cris, O Gasperau,
S’élevèrent alors de ta rive tranquille! (p. 41)

Sur l’Acadie
«Évangéline» dans Essais poétiques