24 décembre 2010

LA POUPÉE (Conte de Noël)

L'hiver était bien rude, et plus d'un pauvre avait
Vu la fièvre et la faim s'asseoir à son chevet.
À maint foyer, malgré la froidure croissante,
La bûche de Noël, hélas! était absente.
Que de petits souliers usés et décousus,
Allaient être oubliés par le Petit-Jésus!

Noël! - La rue était brillamment éclairée;
Sur les trottoirs glissants une foule affairée
Des magasins ouverts assiégeaient les abords.
Mille objets attrayants s'étalaient au dehors,
En groupes à l'aspect plus ou moins symétrique,
Rutilant sous des flots de lumière électrique.
Partout rire et gaîté: le givre éblouissant
Semblait chanter joyeux sous le pied du passant;
Tout paraissait noyé dans des lueurs d'opale.

Un instant, j'entrevis un enfant frêle et pâle,
Un tout petit garçon grelottant, mal vêtu,
Qui battait la semelle, et d'un air abattu
Dévorant du regard un brillant étalage
Des mille riens dorés qui plaisent tant à l'âge
Où l'on n'a pas encor le coeur rassasié.
Le petit mendiant semblait extasié.

J'allais moi-même entrer pour faire quelque emplette :
Jouets d'enfants, menus articles de toilette,
Bibelots si charmants à donner ce jour-là,
Lorsque, le coeur serré, j'entends crier : - Holà!
Au voleur! Qu'on l'empoigne!... Oh! l'affreux misérable!
Police! En un instant la foule inexorable
Avait appréhendé le délinquant; c'était
Le malheureux gamin. Hagard, il haletait
Au poignet d'un sergent et sous l'âpre huée,
Tandis que sa main gourde et mal habituée
Au métier de l'opprobre essayait gauchement,
Sous les lambeaux troués d'un pauvre vêtement,
De cacher une raide et pimpante poupée.
Le voleur était pris. L'âme préoccupée,
Je poursuivis ma route. Or, en rentrant chez moi,
J'embrassai mes enfants, ce soir-là, plein d'émoi:
Je ne sais trop pourquoi l'action insensée
Du petit inconnu tourmentait ma pensée.
Et quand, la nuit venue, écartant les rideaux,
En tapinois j'allai déposer mes cadeaux,
Je revis - un hoquet de toux à la poitrine -
L'enfant déguenillé penché vers la vitrine.
Je le vis tout tremblant, avec avidité,
Porter sa main transie à l'objet convoité,
Entr'ouvrir les haillons qui le couvraient à peine,
L'y cacher, et soudain fuir à perte d'haleine.
Puis la police, puis le procès, la prison...
Enfin le déshonneur, le deuil à la maison!
Une première faute... un orphelin peut-être...
Malgré moi je plaignais le pauvre petit être;

Si bien que je ne sais quel prétexte banal
Me conduisit deux jours plus tard au tribunal.

Entre deux vagabonds et deux filles de bouges
Le petit comparut livide et les yeux rouges.

Son histoire était courte et triste. Cet enfant,
Hélas! était de ceux que la loi ne défend
Qu'à regret, dirait-on; classe déshéritée
De malheureux sans pain, n'ayant que la dictée
De leur coeur, ici-bas, pour supporter leur lot.
Trois ans auparavant, frappé par un ballot
Qu'il arrimait à bord d'un brick faisant escale,
Son père était tombé sans vie à fond de cale.
Et la mère avait dû, de saison en saison,
Peiner pour apporter du pain à la maison.
Lui-même - le petit - avait payé sa dette
À la famille, ayant gardé sa soeur cadette,
Lorsque la mère allait travailler au dehors.
Et puis la maladie était venue; alors
Il avait à son tour dû chercher de l'ouvrage.
Tout ce qu'un pauvre enfant peut avoir de courage,
Il l'avait dépensé sans plainte, avec douceur,
Pour sa mère clouée au chevet de sa soeur...

Ce soir-là même, ayant vu pleurer la petite
En songeant à Noël, il était sorti vite,
Et, le coeur gros, avait à mainte porte osé
Mendier un cadeau qu'on avait refusé...
- C'est pour elle, Monsieur, oui, pour ma soeur mourante
Que j'ai volé, dit-il, d'une voix déchirante;
C'est la première fois! Et l'enfant, à ces mots,
Se cacha le visage, et, fondant en sanglots,
S'affaisa lourdement sur la banquette infâme.

Et je sortis, plaignant dans le fond de mon âme
Les juges - leur devoir veut quelquefois cela -
Condamnés à punir de ces criminels-là.

(Louis Fréchette, Feuilles volantes, Montréal, Granger frères, 1891, p. 165-172)

23 décembre 2010

NOËLS !

Le lourd battant de fer bondit dans l'air sonore,
Et le bronze en rumeur ébranle ses essieux...
Volez, cloches, grondez, clamez, tonnez encore,
Chantez paix sur la terre et gloire dans les cieux!

Sous les dômes ronflants des vastes basiliques,
L'orgue répand le flot de ses accords puissants;
Montez vers l'Éternel, beaux hymnes symboliques,
Montez avec l'amour, la prière et l'encens!

Enfants, le doux Jésus vous sourit dans ses langes;
A vos accents joyeux laissez prendre l'essor;
Lancez vos clairs noëls : là-haut les petits anges
Pour vous accompagner penchent leurs harpes d'or.

Blonds chérubins chantant à la lueur des cierges,
Cloche, orgue, bruits sacrés que le ciel même entend,
Sainte musique, au moins, gardez chastes et vierges,
Pour ceux qui ne croient plus, les légendes d'antan.

Et quand de l'an nouveau l'heure sera sonnée,
Sombre airain, coeurs naïfs, claviers harmonieux,
Pour offrir au Très-Haut l'aurore de l'année,
Orgues, cloches, enfants, chantez à qui mieux mieux!

(Louis Fréchette, Feuilles volantes, Montréal, Granger frères, 1891, p. 157-160)

22 décembre 2010

L'ARBRE DE NOËL

Dans le salon, en grand mystère,
Loin des regards trop curieux,
On a placé le conifère
Payé cent sous à quelque vieux.

Or, dès qu'ils ont quitté la table
Du souper, les enfants naïfs
Ont laissé le marchand de sable
Jeter sa poudre en leurs yeux vifs.

Tandis qu'à travers tous leurs rêves
Ils entrevoient un coin du ciel,
En bas, au fil des heures brèves,
On aide le petit Noël.

Dans un coin, le sapin se dresse
Tendant ses multiples bras verts.
Joyeusement, chacun s'empresse
D'en faire un magique univers,

Un univers aux lois étranges
Où des soleils flambent la nuit;
Où les étoiles ont des anges
Dans leur cœur de carton qui luit;

Où, malgré la neige qui brille,
Des fruits de faïence ont mûri
Sur les branches qu'une résille
De fin verglas couvre à demi;

Où des perles aux mille teintes
Jettent leur merveilleux éclat
Sur des arches lourdement peintes
Dont les bêtes sont de nougat !

Des girandoles de lumières
Étincellent dans le sapin :
Où sont les ombres coutumières
De son pays laurentien ?

Sous les branches basses, grand'mère
Pose une crèche où l'Enfant Dieu
Sourit aux témoins du mystère
Qu'elle a rassemblés en ce lieu.

Au pied de l'arbre, un petit monde
A pris place bien sagement :
Polichinelle à bosse ronde,
Poupée au visage charmant,

Bleuette ou brave Bécassine,
Soldats de plomb, fiers généraux,
Qu'une douce odeur de résine
Plonge en un tranquille repos !

Dès que l'heure sera sonnée,
Les petits enfants descendront,
La frimousse tout étonnée,
L'œil de plaisir drôlement rond,

Le cœur, sous la longue chemise,
Battant de bonheurs contenus !
O joie unique, joie exquise
Des Noëls aux petits pieds nus,

Joie inoubliable et si tendre
Pendue aux branches du sapin,
Pour nous que l'âge vient surprendre
N'auras-tu plus de lendemain ?

(Jacqueline Francoeur, Aux sources claires, Montréal, Albert Lévesque, 1935, p. 109-112)

21 décembre 2010

PETIT RONDEL DE NOËL

Près de la grande cheminée
Sont suspendus les petits bas,
Car, sitôt la minuit sonnée,
Le bon Jésus vient ici-bas.

Un ange à l'aile satinée
Le suit, des jouets plein les bras
Près de la grande cheminée,
Sont suspendus les petits bas.

Les enfants sages de l’année
(Et ceux qui ne le furent pas),
De Jésus guettent la tournée.
Mais les petits pauvres, hélas !
Eux, n'ont jamais de cheminée...

(Jacqueline Francoeur, Aux sources claires, Montréal, Albert Lévesque, 1935, p. 107-108)

20 décembre 2010

La Vie en rêve

Louis Dantin, La Vie en rêve, Montréal, L’Action canadienne-française, 1930, 266 pages.

Le recueil est divisé en deux parties. La première compte six nouvelles plutôt réalistes et la seconde, cinq contes de Noël. Ces derniers seront republiés dans Contes de Noël en 1936. « La triste histoire de Li-Hung-Fong », écrite en vers et déjà parue dans Le Coffret de Crusoe, sera remplacée par un nouveau conte intitulé « Réri ».

NOUVELLES

Printemps
Au premier beau jour du printemps, deux jeunes ouvriers, qui attendent le tramway et qui ne se connaissent que de vue, décident de prendre la clef des champs. Ils passent la journée ensemble et, le soir, ils ont décidé de se marier.

Rose-Anne
Armand, en tourisme à Cacouna, tombe amoureux de Rose-Anne, la fille d’un pêcheur. Celle-ci a déjà un amoureux, Julien, ce qui ne l’empêche pas d’être très sensible au charme du jeune étudiant. Les deux se disputent la belle. Lors d’une randonnée sur le fleuve, Armand et Rose-Anne font naufrage, et c’est Julien qui vient à leur secours. Il sauve Rose-Anne mais refuse de voler au secours de son rival qui finit par s’en sortir. Après le sauvetage, Julien se jette dans le fleuve pour regagner la rive à la nage. Il n’y parviendra pas mais gagnera le cœur de Rose-Anne à jamais : « Par un étrange phénomène, Julien mort absorba toutes ses pensées, devint pour elle l'objet d'un culte passionné et attendri. Le rude pêcheur avait pris un moyen violent mais efficace de gagner le cœur qu'il voulait. »

Sympathies
Deux êtres esseulés, mis en contact par le courrier du cœur d’un journal, se découvrent tellement d’affinités qu’ils tombent amoureux. Ils décident de se rencontrer et c’est la catastrophe : tout le charme qu’ils ressentaient l’un pour l’autre s’estompe dès qu’ils se voient. Étude sur les « affinités électives ».

Le risque
Le père Bastien va mourir. Sur son lit de mort, il demande à ses quatre garçons de renoncer à ses biens. Autrefois, il a acquis une terre par tromperie et il voudrait se racheter avant de mourir. Il croit que son salut en dépend. Après consultation avec le curé qui leur dit que ce péché ne lui fera pas nécessairement rater le paradis, ses fils décident de prendre le risque de l’envoyer dans l’au-delà avec sa faute.

La locomotive
Jacques Ferland a perdu sa femme et, à cause de son absence, son travail de conducteur de locomotive. Découragé, il décide de s’étendre sur le rail et d’attendre la mort. Au dernier moment, il change d’idée, mais la locomotive, celle-là même qu’il conduisait, déraille et le « bro[ie] sous son poids énorme. Puis, comme saisie à son tour de la nostalgie de la mort et refusant de survivre à l'ami perdu, elle saut[e], lançant en l'air, pêle-mêle, les débris de sa chaudière, de sa cloche, de ses roues, de ses pistons et de ses bielles. »

Tu tousses ?
Le narrateur a une vilaine toux. Dans le train, une femme d’origine étrangère se retourne à chaque fois qu’il éternue. Elle finit par s’adresser à lui et lui raconter les déboires de son frère, lui aussi malade. Elle enjoint le narrateur à la prudence, lui démontrant beaucoup de commisération, sans le connaître. Plutôt que d’essayer de la revoir, le narrateur juge qu’il vaut « mieux garder en [s]on âme, avec sa grâce de fleur, avec son charme ailé et pur, ce gentil souvenir ».

CONTES DE NOËL

Cistus
Alice aime Laurent, l’engagé de la maison. Le père s’oppose à cette union et chasse Laurent. Les amoureux continuent de se voir en cachette et décident de s’enfuir aux États-Unis. Ils ont choisi l’heure de la messe de Minuit pour exécuter leur plan. Pendant qu’ils se préparent, un enfant frappe à la porte. Il semble avoir été malmené et ils doivent s’en occuper, si bien qu’au retour des parents, les amoureux ne sont toujours pas partis. Ils dévoilent leur secret et le père finit par accepter leur amour. Le lendemain matin, le mystérieux enfant, Cistus ou Christus, est parti sans que personne ne l’ait revu.

La messe de Florent Létourneau
Florent Létourneau n’assiste pas aux offices religieux. Pendant que les autres se rendent à la messe de minuit, il part en pleine forêt pour relever ses pièges. Une tempête survient et il se retrouve dans une mystérieuse grotte avec un Satan enfant, des animaux et deux personnages diaboliques. Il finit par perdre connaissance. Les villageois le retrouvent le lendemain. Il survivra et accomplira fidèlement ses devoirs religieux à l’avenir. Conte de Noël fantastique.

La comète
Les « Noëls faciles » est un commerce qui se charge d’organiser des Noëls clef en main. Les riches Van Dighen les ont engagés. En après-midi, ils montent les décors. À 11h30, se présentent deux hommes, l’un habillé en père Noël et l’autre, en esquimau. On déballe les cadeaux. Et tout à coup, le père Noël sort un révolver et la fête se change en hold-up. Mais nos deux voleurs ont le cœur tendre et finiront par tout rendre. La jeune fille de la maison les aide à filer.

Le Noël de Caroline
Caroline Gingue a plusieurs prétendants, mais surtout François Bénard. Il est un peu plus âgé qu’elle et l’a demandée maintes fois en mariage. Mais la belle, avec délicatesse, a toujours repoussé son offre. C’est la messe de minuit. Ils s’y rendent ensemble. À la vue de la crèche, Caroline découvre ce qu’est une famille heureuse. Surtout, le Saint-Joseph lui semble un portrait fidèle de François. « Comme ils avaient l'air tous bons, tranquilles, et heureux! C'était la vraie famille, père, mère, enfant, dans leur milieu rustique, entourés des bêtes bienfaisantes. Et les mages étaient là comme des amis venus pour passer une veillée. […] C'était pour la jeune fille comme la révélation d'une vie, la peinture de ces êtres qui se trouvaient si bien ensemble, qui témoignaient en tout s'entendre, s'entr' aider et s'aimer.
Jamais elle ne s'était figuré l'existence domestique sous ces couleurs vives et charmantes. Et toujours saint Joseph, sous les traits de François Bénard, l'obsédait doucement, la suivait des yeux, l'invitait par mille signes aperçus d'elle seule. » Au retour de la messe, sans trop y croire, il lui demande encore une fois en mariage et, oh surprise!, elle accepte.

Pour moi, ce recueil est le meilleur des années 1900-1930. Dantin n’est pas un écrivain original, mais il a de l’imagination, donc il est capable d’inventer des personnages et des histoires qui vont nous surprendre. De plus, il a un bon sens de l’observation, ce qui ajoute du pittoresque à ses histoires plus réalistes. Il est souvent à la hauteur de Maupassant sans sa vision pessimiste. Pour ce qui est des contes de Noël, ils sont très différents de ceux de Fréchette ou de Josette. Il y a beaucoup moins de féérie, mais plus d’audace : ils empruntent des éléments au merveilleux, au fantastique et au policier. « La triste histoire de Li-Hung-Fong » témoigne de son ouverture d’esprit et d’un sens critique peu banal. Ajoutez à cela une écriture fluide et vous avez un excellent recueil de nouvelles.