Gabrielle Roy, Cet été qui chantait, Montréal, Les éditions françaises, 1972, 204 pages (Illustrations de Guy Lemieux et préface d’Adrienne Choquette).
Gabrielle Roy, l’été venu, déménageait à Petite-Rivière-Saint-François où elle avait un chalet depuis 1957 (Le voir sur internet). Aujourd’hui, ce chalet accueille des artistes en résidence.
Cet été qui chantait se lit comme une promenade au bord du fleuve. Pas de grande intrigue, mais une série de petits récits, presque des instantanés, cueillis dans un été passé dans ce petit village de Charlevoix. Et c’est ce qui fait son charme.
Roy regarde tout : les vaches, les oiseaux, les fleurs, les voisins… Même les « riens » du quotidien deviennent des moments pleins de sens. Elle a ce talent de rendre vivant ce qu’on ne remarque plus ou ce qui peut sembler insignifiant. Une clochette au cou d’une vache, une corneille qui s’attarde, une mare au crépuscule, le chant de l'ouaouaron : tout prend une dimension poétique.
La plupart du temps, elle est seule, mari et amis ne se pointant qu’à l’occasion. On comprend qu’elle est là pour écrire, pour être tranquille, pour écouter le monde autour d’elle. Et dans ce silence, elle tisse des liens, surtout avec Berthe (à qui elle dédie le livre), mais aussi avec les animaux, qu’elle décrit comme s’ils portaient vraiment attention aux humains.
Certaines histoires marquent plus que d’autres : la corneille Jeannot, qui finit par mourir chez elle, ou encore cette vieille Martine qu’on emmène voir le fleuve comme dernier pèlerinage.
Une histoire, « L’enfant morte », se détache de l’ensemble, un souvenir triste que l’odeur des roses a fait surgir. Lors de ses débuts comme enseignante au Manitoba, elle a été confrontée à la mort d’une enfant.
C’est ma lecture du dernier et magnifique livre de Monique Proulx (Le bien ne fait pas de bruit) qui m’a incité à relire Cet été qui chantait. Proulx fut artiste en résidence au chalet Gabrielle-Roy et elle a bien connu Berthe.
Belles illustrations de Guy Lemieux.Extrait
Aujourd'hui les vaches sont sur le flanc. Couchées toutes trois ainsi que leurs veaux. À ne rien faire qu'à se laisser délivrer par le vent chaud des mouches, taons et frappe-à-bord. C'est la première fois que je voyais cela : en plein jour, pattes repliées sous elles, orientées toutes de manière à recevoir ce vent béni entre les cornes, des vaches se laissant vivre! Je ne les avais jamais vues jusqu'ici que se grattant d'une patte, se grattant de l'autre, la queue en moulinet, les oreilles agitées, le dos parcouru de tressaillements, en état de défense tout le temps contre les insectes qui les torturent. Même en dormant. J'avais fini par penser qu'il était naturel pour elles de dormir deux minutes par-ci, deux minutes par-là, et de vivre et de mourir pour ainsi dire debout. Aujourd'hui seulement, à les voir enfin au repos, je comprends que ce n'est pas beaucoup plus naturel que ce ne le serait pour nous de passer toute notre vie debout.
En coupant à travers le champ où elles étaient si bien à leur aise, je fis attention pour ne pas les déranger et les obliger à se lever.
Aucune ne se leva, mais chacune comme je passais me salua vaguement du fond du regard. Elles parurent me reconnaître au premier coup d'œil aujourd'hui. À cause du vent sec qui leur éclaircissait le cerveau?
Peut-être, mais peut-être aussi à cause de mon petit chapeau blanc. J'ai remarqué qu'elles semblent plus vite me reconnaître lorsqu'elles le voient poindre à travers les aulnes. Toujours d'ailleurs avec une certaine stupéfaction, comme si elles se demandaient :
« Quand est-ce qu'elle va donc s'acheter un autre chapeau? Depuis le temps qu'on lui voit toujours le même! » (P. 115-116)


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