12 juin 2026

Moments fragiles


Jacques Brault,
Moments fragiles, Montréal-Paris, Le Noroit-Le dé bleu, 2009 (1984), 113 pages (11 lavis de l’auteur).

Moments fragiles représente le sommet de l’œuvre de Jacques Brault et s’impose comme un classique des années 80. Même si le titre suggère une certaine douceur, il ne faut pas s’y méprendre: la tristesse qui imprègne ses poèmes frôle souvent le désespoir. « Je gravis une colline / et je m'assois solitaire / sous un ciel vide / à mes pieds s'endort / comme un chien ma tristesse ». Qu’il évoque l’enfance, s’attarde sur l’instant présent ou aborde la vieillesse — et la mort dans le poignant poème final — l’ensemble témoigne d’une existence marquée par l’usure des sentiments, la solitude et un mal de vivre profond.

 

Le recueil compte cinq suites (Murmures en novembre, Amitiés posthumes, Vertiges brefs, Leçons de solitude, Presque silence) mais il est difficile d’y voir une progression. Disons que ce sont des variations sur les mêmes thèmes. L’écriture est très dépouillée, elle s’approche davantage du réel et n’a jamais été aussi belle. Plusieurs poèmes ressemblent à des haïkus.

 

Mon chemin s'est défoncé à bien des tournants 
je songe engourdi de mille douleurs 
aux amis laissés derrière moi cheminant 
et les peupliers jaunis tremblent 
            d'une proche frayeur

Regrets et faillites       à quoi bon
m'en reblanchir les tempes
de tous côtés les feuilles s'accolent
et se séparent et se perdent
lors d'une vie antérieure
je fus par erreur un vagabond
fonçant dans l'ombre      un aboi de chien
j'écoutais parfois la pluie s'endormir
et vêtu de givre dur je demeure
debout dans une extase de pierre

5 juin 2026

Trois fois passera

Jacques Brault,
Trois fois passera précédé de Jour et nuit, Montréal, Éd. du Noroît, 1981, 87 pages (14 collages de Célyne Fortin) 

Le recueil mélange essai, poésie et prose poétique.

On ne peut pas dire que la poésie de Brault laisse beaucoup de place à la joie, aux beautés de ce monde. Le poète (mais aussi l’humain, l’amoureux) choisit la position la plus inconfortable qui soit. Jetant un regard très sombre sur le monde qui l’entoure, incapable de s’épanouir dans la durée, il tente tant bien que mal de s’accrocher à l’instant, à des moments de bonheur fugaces, au simple fait d’être vivant. C’est précisément cet état d’inconfort, ces éclats de présent, qui donnent un sens à sa vie.  

 

JOUR ET NUIT

Les hommes de paille

Brault plonge dans son enfance, alors qu’on voyait beaucoup d’épouvantails (dans la campagne au nord de Montréal), qui ne faisaient peur à personne, surtout pas aux oiseaux. Ces épouvantails que l’hiver anéantissait.  Cette parabole se termine par une réflexion sur le présent : « Et nous restons, nous aussi hommes de paille. Sans autre part qu'ici. Crucifiés aux ciels de braise et de neige. Hommes sans cesse rempaillés. Chasseurs d'oiseaux-chimères. Nourris de médiocrité satisfaite. »

 

Malgré tout

Après avoir énuméré toutes les horreurs, laideurs, petitesses… tous les « malgré », il termine par ces quelques vers, porteurs d’un mince réconfort : « assise à notre porte et patiente / nous attend / depuis plus longtemps qu'à jamais / nous attend / douceur de vivre petite soeur du mourir / sagesse bien-nommée mal-aimée / la plus folle / (nous attend) / de nos folies / saveur d'être ici / malgré... / TOUT »

 

TROIS FOIS PASSERA

 

Fragments d’une lettre

Il écrit une lettre à une femme aimée qui dort près de lui. Il s’agit d’une réflexion sur la notion de bonheur, sur la nécessité de l’écriture et sur sa propre pensée qui n’en finit plus de se retourner sur elle-même. Texte d’une grande finesse, presque harassant pour le lecteur. « Ça dit, ça laisse dire que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue, et que malgré le pire rien ne vaut plus et mieux que le fait de vivre cette pauvre vie. »

 

L’instant d’après

Brault essaie de traquer l’« instant » qui donne un sens à l’amour comme à l’écriture : « Oui, ce sont les petites amours qui font l'amour grand, les petits achèvements qui nous ouvrent au grand inachevé, les instants vécus qui donnent à voir et qui dissimulent l'éternité à vivre. Et c'est dans l'instant d'après qu'on pâtit vraiment, qu'on approche douloureusement et avec fol espoir, de ce bonheur fatalisé, de ce réel resserré sur un instant et suspendu entre deux néants. »

 

Une poétique en miettes

L’écriture est vécue comme une lutte contre soi-même, contre toute forme de complaisance. Il suffit de s’y adonner, de laisser agir les mots, « ne pas définir, mais indéfinir. La poésie ne vient au poème que par surcroît. » Écrire pour combler ce vide ressenti alors qu’il était enfant :

 

« Et par ces pages mal fichues me vient une douleur. Enfantine. Insondable. Quelque chose comme le tremblement du monde au matin où pour la première fois on s'éveille. Seul. Cela ne s'écrit pas, cela ne se vit pas. Cela se meurt.

Au milieu de mon hiver, une ombre légère passera devant mes yeux; j'écrirai. Dans l'intervalle, une ombre seconde, entre nous deux, repassera...

... et la dernière y restera. »

2 juin 2026

Toucher les nuages

Jacques Brault, Toucher les nuages, Montréal, Le Noroît, 2018,  14 p. (Coll. Orphanos) 

Poèmes et dessins naïfs de Jacques Brault.  Petit livre offert aux souscripteurs en soutien à leur maison d'édition. (Éditions Le Noroît)


29 mai 2026

L’en dessous l’admirable

 

Jacques Brault, L’en dessous l’admirable, Montréal, PUM, 1975, 51 p.

Recueil difficile, philosophique, qui flirte avec les théories de l’absurde. On comprend que Brault plonge au plus profond de soi (l’en dessous), fait table rase de ses anciennes croyances jusqu’à parvenir au rien : « ici, le rien règne et repose ». Vidé de toute émotion, coupé de toute relation, sans chemin spirituel, il ne reste qu’un « semblant d’être » :

pas de mots et pas de silences là ni même absence
quelque chose rien comme un froid d'avant le monde
et nébuleuses galaxies espaces non calculés
ô vide
plus loin que le dégoût d'exister plus loin que tout

Il semble que « l’admirable ne se manifeste qu’aux retours d’en dessous ». Et l’admirable tient à si peu; tout au plus, c’est un petit espace pour (sur)vivre dans un monde insignifiant :

                        et je viens les yeux fermés
       où tu étais venue
je viens me souvenir
                               avec des douleurs
       réapprises aux épaules
je viens comme un matou de nuit
                                                 rôdeur parmi
        les détritus
c'est toi oui que je trouve grise cernée de folie
vigne tombante contre un mur de briques
et cela aussi si près de l'en dessous
         cette splendeur
de bric-à-brac de broche à foin
                                                  est
                                               le plus pur amour

22 mai 2026

La poésie ce matin

Jacques Brault, La poésie ce matin, Montréal, Parti pris, 1973, 118 p. (Coll. Paroles 30)

Le recueil est d’abord paru en France en 1971 chez Grasset. Il est très difficile d’en faire le compte rendu, car, entre la première partie et la huitième, beaucoup de sujets sont soulevés. Je m’en suis donc tenu à relever ce qui me semblait le sujet de chacune d’elles, en laissant la parole au texte de Brault.

I — Le poète s’est engagé, s’est compromis, mais n’est plus sûr que sa parole ait eu du poids.  

parler c'est ne vivre
que de vent
ce qui reste
ta bouche remuante
quand tout est foutu
puis un peu de noirceur
à la clarté des gestes
se taisant

II — Le bel avenir du Québec, que plusieurs ont esquissé dans les années 60, n’était peut-être qu’un rêve. La patience finit par s’user. Il décrit un peuple coincé, incapable d’évoluer.

si belle soit la terre promise ailleurs en d'autres mondes
ce n'est pas ici

nous gèlerons sur place comme pères et mères
nous craquerons de froid de folie
nous ne partirons pas

III — Comment survivre dans un monde qui ne répond pas aux appels, dans cet univers où rien n’arrive au bon moment, que tu déchiffres mal, comme si tu étais étranger chez toi.

un caillou épuisé de poussière
jamais n'a heurté personne

il porte son poids en marge
des bruits des espaces des espoirs

tout de pierre et sans névrose
il ne demeure qu'en lui-même

IV — On entre dans la sphère du privé : sa mère, avec sa vie de misère, ses petites joies, sa rudesse en est la figure titulaire :

le savon de ménage les chaussettes trouées ton ventre
ballonné de pain humide
ta fatigue sur les carreaux de cuisine tes mains
peuplées d'échardes
le seau de saletés le poêle éteint le sifflement
des robinets la radio braillarde

V — L’humanité s’est perdue, l’espoir est mort et les pires horreurs surviennent

Vietnam Chicago Prague Biafra Bolivie et les autres
sans oublier le Québec ainsi soit-il
suppliciés entre pinces et pesanteur et par la grâce
des puissants-pourris

VI — Perdu dans un monde qu’il ne sait plus déchiffrer, le poète apparait comme un être vidé de sa substance.

ne me demandez pas le chemin
je suis à la remorque d'un horizon
aveugle sourd mais qu'il traverse bien
les ruines à naître
à défaut de cloisons

VII — L’art peut être une échappatoire (ce que lui inspirent les photos de Mia et Klaus).

Voici qu'entre l'avenir et le passé s'offre un présent habitable, une vérité véritable. Liberté d'être au monde, de vivre sans qualité, ainsi que la toute première molécule chercheuse d'un autre à elle semblable.

VIII — Sa femme et sa fille, et la ville grouillant de vie, plus ou moins décousue, demeurent ses plus sûrs ancrages.

tu es l'épousée du pire en douceur         
la fileuse des riens mal cardés
repasseuse en tablier de grande tenue
et sans gloire silencieuse à la fenêtre
depuis si longtemps les mains comme torchons de clarté
avec une lueur des lendemains aux cils
quand passe le facteur tout droit

La 4e de couverture de l’édition française (Paris, Grasset, 1971, 116 p.)

« Après Mémoire, où il établissait le bilan d’un pays vécu au futur comme au passé, Jacques Brault tente, dans La poésie ce matin, d’organiser une polyphonie de l’existence quotidienne. Mais vivre cette « vraie vie », dont Rimbaud déjà disait qu’elle était « absente », nécessite le courage de traverser lucidement la nuit, celle du fatalisme historique, celle de l’absurde inhérent à la condition humaine, celle des violences suscitées en vue de toutes les exploitations de la naïveté, celle de l’à-quoi-bon érigé en nouvelle mystique, celle… mais cette nuit risque d’être sans fin si l’on n’y veille pas. Car le matin viendra sûrement, la poésie de tous les âges a choisi de le saluer, de l’accueillir, de le signer de notre nom d’homme. Comme une promesse tenue malgré tout. Tel est l’itinéraire de ce livre qui part du Québec pour aller au monde et qui revient au Québec après une nuit d’absence, à l’heure où le matin résume tout le bonheur de conjuguer la vie au présent. »