6 mai 2016

L’île au massacre


Proper Willaume (Auguste-Henri de Trémaudan), L’île au massacre, Montréal, Edouard Garand, 1928, 73  pages  + supplément littéraire et publicité. (Illustration Albert Fournier) (Collection Le roman canadien)

Pierre-Gaultier de Varennes, Sieur de La Vérendrye, quitte  Montréal le 8 juin 1731, avec son neveu Christophe Dufrost de la Jemmeraye et trois de ses fils : Jean-Baptiste âgé de dix-huit ans, Pierre Gaultier âgé de dix-sept ans, François âgé de seize ans. Cette même année, il érige le fort Saint-Pierre sur le lac Pluie. L’année suivante, il se déplace jusqu’au lac des Bois où il établit le fort Saint-Charles.  Par après, il établit d’autres forts, plus au nord-ouest, près du Lac Winipeg : il confie le fort Maurepas à ses deux fils aînés, et le fort de la Fourche-des-Roseaux à son neveu.

L’action commence au printemps 1736. Sa troupe, toujours installée au fort Saint-Charles, vient de passer un terrible hiver : les vivres ont manqué. La Vérendrye s’inquiète pour ses fils et son neveu, encore plus à l’Ouest. Il a raison car son neveu et presque tous les habitants du fort de la Fourche-des-Roseaux sont morts de faim durant l’hiver. L’arrivée du printemps et une pêche miraculeuse va redonner espoir à tous ces explorateurs.

Le roman a une forte teneur historique, mais l’essentiel n’est pas là, les explorations n’occupant qu’une mince part dans le roman.  Le nerf du récit, c’est l’intrigue amoureuse qui lie Jean-Baptiste de La Vérendrye à deux Indiennes de la tribu des Cris : Rose-des-Bois et Pâle-Aurore. Jean-Baptiste et Pâle-Aurore s’aiment et veulent se marier, ce à quoi consentent son père et le prêtre. Or, Cerf-Agile, chef de la tribu des Cris, ami des Français, est aussi amoureux de Pâle-Aurore. Et Rose-des-bois est amoureuse de Jean-Baptiste. Les deux rejetés (Rose-des-Bois et Cerf-Agile) vont ourdir un complot cruel qui va mener à la mort du fils de La Vérendrye. Eux-mêmes seront punis.

Mais encore une fois, peut-être que l’essentiel n’est pas là. La relation entre les Indiens et les Blancs constitue ce qu’il y a de plus intéressant dans ce roman. L’auteur tient un discours passablement favorable aux Indiens :

« Ils ont une tradition qui a souvent la précision et la documentation d’une étude scientifique. »

« Il y a chez l’Indien naturel une loyauté que nous ne rencontrons plus guère dans notre monde corrompu. Il a horreur du mensonge. Il est sincère dans son affection comme dans son hospitalité… »

Concernant le mariage de Jean-Baptiste, le père Aulneau déclare : « Votre père a raison de consentir à ce mariage. C’est un exemple qu’un membre  de sa famille devait faire. C’est un tort de croire que l’on ne doit pas mélanger  le sang de deux races de différentes couleurs. Votre mariage consacrera un fait établi depuis un siècle et plus. Les premiers colons qui ont débarqué sur cette terre n’avaient pas de femmes. Ils se sont alliés avec les Indiennes et nombre d’habitants  de la Nouvelle France ont de ce sang dans les veines. Ils en ont honte. Et pourquoi ? Est-ce qu’aux yeux de Dieu toutes les âmes ne sont pas blanches ? À l’instar des Aborigènes, les Blancs ont considéré  les Indiennes, pendant trop longtemps, comme des esclaves. C’est à nous catholiques de montrer que nos fils ne commettent pas de mésalliance en épousant  ces filles dont le cœur est aussi noble que le nôtre. En les amenant peu à peu à notre civilisation, nous en ferons les mères  d’une race forte qui conservera à la langue française et à notre foi ces immenses  pays que vous découvrez. Et plus tard quand les femmes blanches viendront ici elles trouveront des sœurs d’une autre  couleur pour les accueillir. »

L’auteur donne longuement la parole aux Indiens, dont voici un court extrait : « Vous voulez, continua l’Indien emporté  par son élan, par l’usage de belles paroles et au moyen d’une religion étrange et nouvelle, nous soumettre à un joug sans lequel nous avions fort bien vécu jusqu’alors.  Nous étions libres comme les oiseaux et les animaux dans nos forêts et dans nos plaines ; libres comme les poissons de nos lacs et de nos rivières. Sans nous consulter, sans vous inquiéter de nous, vous venez  bâtir des forts comme celui-ci destinés à former les noyaux de vos grands établissements  de l’avenir, comme vous avez fait à l’est de nos Grands Lacs ! »

Tout n’est pas parfait. 

Regard bienveillant, mais en même temps certains préjugés. Ce qui plait avant tout à Jean-Baptiste chez Pâle-Aurore, c’est qu’elle est probablement une métis : « Il y a en elle quelque chose d’inconnu chez les Indiennes de sa tribu, même chez sa sœur, Rose-des-Bois. Cette chose indéfinissable dans ses manières, dans son attitude, dans son regard ne peut se retrouver que chez les femmes de notre race.  Et cela m’intrigue. » 

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