16 janvier 2015

Poèmes épars

Joseph Lenoir-Rolland, Poèmes épars, Montréal, Les Fils de Casimir Hébert éditeurs, 1917, 71 pages. (Poèmes « recueillis, mis en ordre et publiés par Casimir Hébert ») (Préface de Casimir Hébert) (Nécrologie extraite du Journal de l’instruction publique, Avril 1861) (Appendice sur « Le roi des aulnes ») (1re édition : G. Malchelosse, 1916)

Joseph Lenoir-Rolland (1822-1861), dont les poèmes furent écrits entre 1840 et 1860, demeure le poète le plus intéressant avant l’arrivée de Crémazie. Il n’a pas réussi à se faire publier de son vivant même si, semble-t-il, il a joui d’un grand succès d’estime. C’est dans le Répertoire national et certaines revues que ses poésies paraîtront. Il faut donc attendre le XXe siècle avant qu’un certain nombre d’entre elles soient publiées en livre. Edmond Lareau, dans son Histoire de la littérature canadienne lui consacre une pleine page : « Le poète qui représente mieux la période qui sépare 1837 de 1840 est Joseph Lenoir. » Camille Roy (Manuel d’histoire de la littérature canadienne) ne lui accorde que deux paragraphes, mais reconnait en lui « le poète le plus remarquable parmi les précurseurs de Crémazie ».

Casimir Hébert n’a retenu que 22 poèmes de Lenoir-Rolland, dont le plus célèbre, celui qu’on reprend à l’occasion dans les anthologies « Chant de mort d’un Huron », inspiré du « Dernier Huron » de F. X. Garneau.

Chant de mort d'un huron
Légende canadienne

Sur la grande montagne aux ombres solitaires,
Un jour il avait fui le chasseur;
Son œil était de feu, comme l'œil de ses pères;
Mais son ombre roulait avec plus de fureur!

Où guide-t-il ses pas ? quelle rage l'anime ?
Le bronze de son front paraît étinceler!
Est-ce un sombre guerrier ou bien une victime
Qu'aux mânes de son frère il brûle d'immoler ?

Il est là près du chêne: une hache sanglante
Soutient ses larges bras l'un dans l'autre enlacés;
On dit qu'il se calma, que sa lèvre tremblante
Laissa même échapper ces mots qu'il a tracés :

"Chêne de la grande colline,
"Arbre chéri de mes aïeux,
"Écoute! qu'à ma voix ton oreille s'incline,
"Je suis venu te faire mes adieux!

"Il m'avait dit: tes pieds ont perdu leur vitesse
"A quoi te peuvent-ils servir?
"Ta hache est là qui pleure et maudit ta vieillesse:
"Elle sent que tu vas mourir!

"Pourtant je te l'apporte: à mon heure dernière,
"C'est le seul don que je puisse t'offrir!
"Je te la donne, à toi, mais fais que sa paupière
"Ne m'aperçoive point mourir!

"Quand de sa pesante massue
"Athaenzic aura broyé mes os,
"Pour te fertiliser j'ébranlerai ma nue,
"Qui te fera tomber ses eaux!

"Si tu vois l'orignal au pied toujours rapide
"Près de ton feuillage bondir,
"Dis, pour le consoler, qu'il marche moins timide,
"Parce que tu m'as vu mourir!

"Chêne de la grande colline,
"Arbre chéri de mes aïeux,
"Écoute! qu'à ma voix ton oreille s'incline
"Je suis venu te faire mes adieux!"

On dit qu'ayant chanté d'une voix bien sonore.
Le vieillard s'arrêta pour essuyer ses yeux,
Que ses larmes coulaient comme il en coule encore
Quand on perd un bonheur qui n'a pu rendre heureux!

On dit même qu'après, sur la grande montagne.
L'ombre du vieux guerrier parut souvent,
Qu'on entendit gémir, la nuit, au bruit du vent.
Comme une voix de mort qu'une lyre accompagne!

« Sur le modèle d'une légende Scandinave, « le Chant de mort du guerrier », Lenoir compose « le Chant de mort d'un Huron. Légende canadienne ». Un guerrier indien, affaibli par l'âge, adresse des adieux touchants à la vie, face au grand chêne de la montagne. Le poème entier baigne dans le symbolisme mythologique et sacré : la montagne, point de rencontre du ciel et de la terre ; le chêne sacré, cher aux aïeux, médium de communication entre le Huron, les divinités et les morts. (Jeanne d’Arc Lortie, DOLQ)

Quant aux autres poèmes, on y trouve des légendes (« Le génie des forêts »), des scènes exotiques où dominent tantôt la violence (« La mère Souliote », « Au Texas »), tantôt l’amour (« Dayelle — Orientale » « Graziela »), un poème sur l’inégalité sociale (« Misère »), quelques bluettes, un poème apologétique sur l’Angleterre (« magnanime Angleterre », « juste monarchie », « ô tranquille Angleterre »), un hommage aux Laboureurs (« Notre avenir est là! »), etc. Ajoutons qu’on y lit aussi quelques traductions.


Lire la critique de Jeanne d’Arc Lortie dans le DOLQ

Le poème de Legendre dans le Répertoire national de Huston

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