23 janvier 2015

Les Alternances

Alphonse Beauregard, Les Alternances, Montréal, Roger Maillet, 1921, 145 pages.

Neuf ans après la publication de Les Forces et deux ans avant sa mort accidentelle, Beauregard publie Les Alternances. Le recueil compte cinq parties, dont un poème liminaire (Symbole) dans lequel il dialogue avec la Vie. Bizarrement, on dirait le bilan d’un homme qui sent venir la mort. « Ô Vie! aurais-je pu tendre un cœur plus aride / Vers l’amour dont tu fais l’étoile qui nous guide, / Vers l’amour nécessaire aux résurrections? »

Conscience du cœur
« Le monde est plein d’objets qui parle à l’esprit », mais ce monde toujours lui échappe. Les objets, mais aussi le monde des idées et l’œuvre semblent inatteignables. « Or voici que le feu créateur m’abandonne / Et que nul fétichisme à sa place ne vient. » Le sujet (le je) essaie vainement  de pénétrer au cœur de la vie, de son passé, de retrouver la force de ses anciens espoirs, mais c’est la mort qu’il trouve. « Voyez la mort descend sur les hommes, et rien / N’en reste dont voudrait, pour sa pâture, un chien. »

Émotions raisonnées
L’homme est livré aux forces de l’univers. Par orgueil, il s’en croit le maître; à tort, il pense contrôler son destin. Le réveil est douloureux quand il découvre son impuissance : « L’humanité ravie à la fois et peureuse / D’ouvrir à tous les vents prometteurs son cerveau, / Et qui, tenace en son espoir de renouveau, / Cherche son équilibre aveuglément, sans trêve, / Entre les deux néants de la Terre et du Rêve. » L’homme est voué aux questionnements sans réponse : « Pour le bien vaut-il mieux choisir / Plus d’amour et de vie et de mort et de râles. / Ou moins d’êtres et de désirs / Et moins de massacrés dans la lutte fatale ? »

Espoir et Ferveur
Tout bonheur, il faut s’en griser dans le moment présent. « Notre amour me paraît d’avance une ruine / Dont je contemple, ému, le style merveilleux. » La relation amoureuse, objet des plus grandes ferveurs, est aussi source de souffrantes désillusions. Rapports difficiles avec les femmes et malheurs qu’il semble rechercher : « J’ai donné, par goût de la souffrance, / Une fin lamentable à ton affection. »

Souffrance et cynisme
Il passe en revue ses échecs amoureux, son peu d’aptitude au bonheur, ses angoisses qui le nourrissent et le rendent malheureux, pour finir par cette réflexion existentialiste-pathétique : « La vie aux formes innombrables / S’impose à mes regards, me commande, m’étreint / Sans dévoiler ses fins. / Et, face à l’étendue, ballant, désemparé, / Perdu sur cette terre absurde / Où nul ne pénètre les autres, / Où nul ne se connaît lui-même, / Où nul ne comprend rien, / Je crie mon impuissance aux formidables forces / De la matière en marche, éternelle, infinie. »

Calme
Cette partie a bien peu à voir avec ce qui précède. Finies les grandes réflexions. Le style devient presque limpide, ce qui n’était pas le cas dans ce qui précède. Disons que l’inspiration est beaucoup plus simple : « Je connais dans les Appalaches, / Un val séduisant qui se cache / comme un rêve ingénu ». On baigne dans les souvenirs, dans la nostalgie. « Je viens à ta beauté, seul, en pèlerinage, / Pays qui me fut bon ». La nature est très présente, la nature vierge que l’activité humaine abime. Un lac, une île, une rivière, la forêt inspirent des poèmes romantiques. On y trouve aussi quelques passages sentimentaux et, à la toute fin, deux poèmes qui donnent la parole aux « Vieux ».

Le titre est assez révélateur, tout compte fait : Beauregard oscille entre espoir et désespoir, bonheur et malheur, femme rêvée et femme démonisée, orgueil et humilité, intellectualisme et prosaïsme, philosophie et poésie, rationalisme et sentimentalisme… Son principal mérite à mes yeux : se distinguer de ses contemporains, même si ce n’est pas toujours pour le mieux.


Alphonse Beauregard sur Laurentiana
Les Alternances

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