11 avril 2014

Billets du soir

Albert Lozeau, Billets du soir, Montréal, Le Devoir, 1911, 125 pages.

Lozeau était déjà un poète connu lorsqu’il commence à collaborer au Devoir qu'Henri Bourassa vient de fonder (1er numéro : janvier 1910). Ses billets sont davantage des réflexions poétiques (et même des poèmes en prose) que de courts essais sociologiques ou philosophiques. Il ne faut pas y chercher de grandes idées, des perspectives éclairantes sur la société de l’époque, mais plutôt des ambiances, des états d’esprit, des rêveries poétiques. 

Il semble que Lozeau ne fut pas ce reclus qui se contente d'observer le monde de sa fenêtre, au mieux de son balcon, qu'on nous dépeint dans nos anciens manuels scolaires. On dit que sa chambre fut pendant une certaine période un lieu de rassemblement, lui qui ne pouvait explorer le monde que par des moyens livresques ou journalistiques.

Tous les critiques qui se sont penchés sur son oeuvre ont souligné l’importance qu’il accorde à la nature, lui le confiné, et ces Billets du soir ne font pas exception. La nature, il peut toujours l’observer de sa fenêtre et déjà, ce n’est pas peu : « Le jour est clair comme un regard de joie. L’espace semble un amas de lumière frissonnante sous le ciel vertigineux. La neige d’un toit carré luit, pareille à quelque épaisse nappe fraîchement lessivée, que saupoudre une farine d’argent. Couverte de verglas, à la suite d’une pluie indécise et fine, la rue a l’air d’une rivière arrêtée pour jusqu’au dégel d’avril. / Midi sonne dans les rayons. / L’heure éclatante bourdonne comme une guêpe affairée. Par le transparent chemin des vitres, la splendeur du dehors entre dans la chambre aux rideaux écartés. »  La nature vient aussi à lui à travers la sensibilité de ses amis. « Voici l’automne, je vais aller rêver sous les arbres, m’a soupiré mon ami ; la montagne est proche et les après-midi sont belles en septembre. J’aime la chute nuancée des feuilles ; ainsi que Verlaine, je préfère la nuance à la couleur. » Ce procédé qui consiste à utiliser un témoin, il va l’utiliser beaucoup dans le recueil.

On ne peut pas dire qu'il est coupé de la réalité même si ses textes ne sont pas en prise direct sur le monde extérieur. Son principal engagement va aux artistes, et plus précisément aux poètes. Parmi les billets, on retrouve un certain nombre de poèmes, dont le thème n’est autre que la poésie elle-même : « Voici des vers sur une feuille / Écrits au moment où ils sont nés, / Enclos libres et spontanés, / Et presque sans je le veuille. » Il ne se contente pas d’essayer d’expliquer le processus poétique; il n’hésite pas à prendre la défense de sa confrérie, souvent avec une ironie mordante : « Depuis que je n’écris plus en vers, je gagne beaucoup d’argent, me disait mon ami ; les marchands de n’importe quoi m’achètent ma prose et me la paient bien, car je vante pompeusement leur marchandise. » Et encore, sur ton tout aussi amusé : « Quant à moi, m’a déclaré mon ami, j’ai adopté, non sans efforts, le style obèse des grosses légumes qui pondent dans les gazettes. Épurer sa syntaxe ne rapporte pas plus que soigner sa conscience. J’ai remarqué que les gens à phrases bedonnantes sont presque tous arrivés. Le verbe en impose toujours, fût-il en baudruche, s’il est énorme. » Bien entendu, cette prise de position constitue une critique de son époque, de la société d’épiciers dont parlait Crémazie : « Dans cinq mille ans, – ou le nombre que tu voudras, – devines-tu ce que l’on trouvera sous l’emplacement qu’occupe aujourd’hui la ville de Montréal ? quand toute cette laideur se sera écroulée, tout ce bruit éteint... Des tuyaux d’égout, des poutres de fer, des clés de voûtes, des pierres angulaires et des ossements humains qui auraient bien pu appartenir à des bêtes brutes. Tout cela confondu dans la mort comme tout cela fut mêlé dans la vie. » Ces paroles aussi, il les a mises dans la bouche d’un ami venu en visite chez lui. Simple procédé?

Les billets de Lozeau sont intemporels, si bien qu’ils résistent au temps et se lisent encore avec plaisir. L’écriture est souvent très belle et mérite le détour pour elle-même. Si vous avez un peu de temps, allez lire « Derrière les vitres blanches » pour la poésie qui s'en dégage, ou « Ces savants! » pour l’humour ravageur. Lozeau va publier deux autres recueils de billets (en 1912 et 1918).

Lire la première série des Billets du soir

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