1 octobre 2012

Les enfants qui s'aiment


Claire France [Pseud.: Claire Morin], Les enfants qui s'aiment, Montréal, Beauchemin, 1959, 252 pages. (1re édition : Paris, Flammarion, 1956)

Annik, une jeune Québécoise, a convaincu ses parents de l’envoyer faire ses études classiques en France. Elle vit dans une pension. La directrice de l’école la met en contact avec une famille française qui accepte de l’accueillir pendant ses jours de congé. Dans cette famille se trouve un adolescent de son âge : André. C’est le coup de foudre. Voici le début du roman :

« Il s'appelait André. Comme il était beau, grand et fort pour son âge, avec un tel fouillis de boucles brunes et des yeux tout pleins d'or! J'aimais l'ocre de ses joues, le petit creux bleuté de ses tempes, la ligne fière de ses sourcils, son nez droit et ses dents blanches. Rien de lui ne me semblait ordinaire ou banal: ni le muscle adolescent de son cou, ni sa voix indécise de l'âge ingrat, ni la grâce de son profil.
Je le vis pour la première fois dans le salon de ses parents, à Paris, un soir de janvier. Et — c'est bête, les filles — j'étais contente que mon pull soit du même bleu que le sien.
Nous étions assis l'un près de l'autre, tout à fait par hasard. Par hasard aussi, il décida de me montrer son histoire de la Grèce. Mais j'étais si impressionnée par sa présence que tout ce que je pus penser des Grecs, c'est qu'ils étaient certainement moins beaux que lui. J'éprouvais une sorte de timidité intéressante. D'ailleurs, André aussi était timide. A trois reprises, je vis qu'il rougissait et, pas une seule fois, il n'avait osé soutenir mon regard.
Pourtant, les parents nous aidaient à nous montrer désinvoltes. Ils étaient gentils, les parents et, heureusement, habillaient cette heure étrange d'une conversation  normale,  la  coupaient  d'un  goûter, l'aéraient au frisson du réel. André et moi restions pourtant secrètement à l'écart, si conscients l'un de l'autre que nous avions maintenant l'air de  nous ignorer. Il ne m'adressait jamais la parole et je rougissais furieusement   à  chaque   fois   que   je   me croyais tenue de lui parler. Il ne fut naturellement question entre nous que d'études. Je sortis de chez lui en emportant son adieu trop froid, qui me laissait malgré tout, et je ne savais pourquoi, une promesse. Je courus jusque chez moi. La rue avait des diamants plein  ses fenêtres.  J'aimai les escaliers de ce soir-là bien plus que d'habitude. Je m'enfermai dans ma chambre... André! Mon cœur battait encore de sa poignée de main. J'allai vers la glace; je voulais me voir avec son regard. M'avait-il trouvée jolie? Je nattai mes cheveux noirs. J'avais encore des étoiles dans les yeux. Je me trouvai belle du désir de l'être. » (p. 9-11) 

Comme ils fréquentent le lycée, on peut en déduire qu’ils ont environ quinze ans. Leur idylle toute platonique va durer une dizaine de mois : elle commence en janvier et se termine en septembre, lors de la rentrée scolaire de l’année suivante. Ils vont au plus se tenir la main et échanger quelques baisers. Les parents finissent par découvrir ce qui se passe et prennent des moyens pour les séparer, sans les brusquer. André est envoyé en pension. On peut même penser que les deux jeunes leur en savent gré tant cet amour devient  difficile à porter. 

Les enfants qui s'aiment  a connu beaucoup de succès. Il a été traduit en anglais et en allemand. Il a connu plusieurs éditions en livre de poche. C’est un roman très sentimental, comme il se doit, les protagonistes étant très jeunes. Il reflète les valeurs d’une époque, où les amours adolescentes étaient mal vues. D’ailleurs, la jeune fille en éprouve de la culpabilité et lutte contre ce sentiment qui entame sa pureté et son enfance auxquelles elle s’accroche de toutes ses forces. Elle va même jusqu’à se punir. 

Claire Morin doit le succès de son roman à son écriture élégante, mais aussi à l’efficacité de l’analyse psychologique. Elle choisit une narratrice qui raconte avec le recul des années cette aventure, ce qui lui permet d’entrer dans la psychologie des personnages.  Il faut dire enfin que Les enfants qui s'aiment se veut un hymne à la France: la Bretagne, Versailles, le bois de Vincennes, Notre-Dame-de-Paris…et plus particulièrement, la ville de Paris.

Le titre est emprunté à un poème de Prévert. Juliette Gréco et Yves Montand l’ont chanté.



C’est Claire France qui aurait introduit Marie-Claire Blais chez Beauchemin

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