17 décembre 2011

Premières Poésies


Eudore Évanturel, Premières poésies 1876-1878, Augustin Coté, Québec, 1878, 203p. (Préface de Joseph Marmette).

On comprend mal que Joseph Marmette ait pu offrir une préface aussi élogieuse aux poésies d’Eudore Évanturel, tant elles sont loin de son œuvre. Est-ce simplement l'amitié qui l’a motivé ou voulait-il secouer l’arbre un peu trop classique du monde littéraire de son époque? Toujours est-il que sa préface fit scandale et qu’elle attira sur l’œuvre de son « jeune ami » bien des critiques dont il aurait pu se passer. Évanturel cessa d’écrire et publia, en 1888,  une version expurgée (autocensurée) de son œuvre.

Contrairement à la plupart des recueils du XIXe siècle, Premières poésies n’appartient pas au courant patriotique. Évanturel cite Musset et s’inspire de sa vie personnelle. D’autres l’ont fait avant lui, mais seulement à travers quelques poèmes perdus dans une mer de patriotisme. On peut comprendre les sautes d’humeur de ses contemporains qui n’y virent que « niaiseries », tant l’enjeu leur semblait sans intérêt. Aujourd’hui, Évanturel, que les années 1960 ont redécouvert, demeure le poète du XIXe siècle le plus près de l’inspiration contemporaine.

Dans sa longue préface de 21 pages, Joseph Marmette présente son « jeune ami » : ils se sont rencontrés sur l’Île d’Orléans que les deux fréquentent l’été quand ils veulent « aller s’abreuver d’air pur ». Marmette insiste beaucoup sur la délicatesse de l’inspiration d’Évanturel pour finir par dire que, dans l’avenir, il devrait imiter les élans patriotiques du grand Crémazie.

Le recueil est divisé en deux parties. La plupart des poèmes n’obéissent pas à une construction classique : le nombre de vers varient d’un à l’autre et parfois, d’une strophe à l’autre.

Pinceaux et palettes
 « Le printemps », le premier poème, impose un ton et une légèreté qui nous reposent des envolées du grand Crémazie et de ses épigones : « Phtisique, et toussant dans la neige, / L'Hiver s'est éteint lentement. / Le ciel pleurait pour le cortège, / Le jour de son enterrement. // C'est au Printemps à lui survivre. / Il revient en grand appareil. / Non pas en casquette de givre, / Mais en cravate de soleil. » Oui, le ton est léger et les métaphores s’inspirent du quotidien le plus banal.

L’humour, présent dans l’extrait ci-dessus, n’est pas une constante, mais on le retrouve ici et là, et même quand il s’agit de parler d’amour comme dans le poème « Les amoureux » : Évanturel y présente un vieux garçon de cinquante ans qui courtise une veuve comme s'il avait la vie devant lui.

Dans certains vers, l’inspiration est on ne peut plus prosaïque (vulgaire, diraient ses contemporains) : « Les nuits sont froides; l’on s’enrhume » ou encore : « L'Hiver, le pied dans sa pantoufle, / Se réchauffe près des tisons. » On pourrait multiplier les exemples.

On trouve beaucoup de petits tableaux parnassiens, comme « Pastel », « Promenade », « L’opticien », assez bien ficelés mais dont il y a peu à dire.

Tout n’est pas riant dans cette poésie, loin de là : Évanturel parle des pauvres, des solitaires et surtout des personnes malades. À preuve ce tableau pathétique sur la mort d’un ami dans le poème « Au collège » : « II mourut en avril, à la fin du carême. // C'était un grand garçon, un peu maigre et très blême, / Qui servait à la messe et chantait au salut. »  Ou encore l’évocation d’un homme frappé par le tonnerre ou celle d’une jeune fille qui se prépare à aller à un bal alors que c’est la mort qui l’attend. Par contre, il traite de tels sujets davantage sur le mode parnassien que romantique. Un sujet triste comme « Les orphelins » pourrait laisser cours à tous les débordements lacrymaux. Rien de tel chez Évanturel :

LES ORPHELINS
A pas égaux, toujours au centre du trottoir,
Trainant les bouts ferrés de leur semelle épaisse,
Le dimanche et les jours de fête, l’on peut voir
Les petits orphelins revenir de la messe.

Deux à deux, les voilà silencieusement.
La Sœur de Charité qui les suit par derrière,
Les mains jointes, les yeux inclinés humblement,
Achève d'égrener les Ave du rosaire.

II est midi. La cloche a fini de tinter.
Leur longue file est droite et leur tenue est bonne.

II passe !
II est passé, sans vouloir s'arrêter,
Le petit régiment commandé par la nonne!


Œillades et soupirs
Une dédicace coiffe la seconde partie : « A ma lectrice ». Le premier poème lui est adressé : « Et ces riens brodés dans mon âme / Je vous les offre à vous madame / Comme on offrirait des bonbons. » Encore une fois, la modestie et la légèreté de l’inspiration.

« Œillades et soupirs » commence par « En revenant des eaux », un long poème (31 strophes de six vers), en fait un petit récit versifié : lors d’une croisière sur le fleuve, le poète a rencontré une jeune fille; le soir même, un orage secoue le navire en tous sens. À la demande de la jeune fille, les deux demeurent sur le pont malgré le danger. Le lendemain, il débarque à Québec et il ne reverra jamais cette jeune voyageuse de 15 ans dont le souvenir le poursuit : « Les amis étaient froids ; — je courus à ma chambre. / Ce ne fut, je crois bien, qu'à la fin de septembre / Que j'ouvris au soleil un coin de mes volets. // Jamais je n'ai revu, mon ami, l'étrangère! »

Les oeillades et les soupirs du titre, ce sont ceux des amoureux. Évanturel évoque la rencontre amoureuse sous toutes ses facettes : l’éblouissement de la première rencontre, le partage des rêves les plus fous, l’élégie pour sa belle, le rendez-vous manqué, les querelles et les réconciliations, la tristesse de la séparation, le rappel mélancolique d’un ancien amour,  la promenade solitaire dans la nature. Le ton est parfois romantique, parfois banal, mais le plus souvent courtois (celui du chevalier moyenâgeux pour sa belle dame). 

En guise d’extrait, voici un court poème qui offre un bel aperçu de l’auteur. Remarquez la liberté formelle, la simplicité du langage, la narration qui affleure et l’humour du dernier vers.

LE RENDEZ-VOUS
J’étais sorti, croyant la voir après la messe.

Comme elle m'en avait d'ailleurs fait la promesse,
En me quittant, la veille au bas de l’escalier.
Et j'allais respirant un parfum printanier,
Qui me versait l’odeur du paradis dans l’âme
En songeant que j’allais rencontrer cette femme,
— Qui me faisait souffrir encor plus que jamais —
Pour ne plus lui cacher enfin que je l’aimais.

Je ne l'entrevis point au sortir de l’église.

Pas un chapeau pareil au sien, ni robe grise.

J’attendis vainement jusqu’au soleil couché.

Je revins, cependant, sans paraître fâché,
Très lentement, les yeux levés, la tête haute.

Mais j'ai battu mon chien en entrant.
C'est sa faute.

1 commentaire:

Armando a dit...

Pour des raisons qui deviennent sensibles particulièrement à cette période de l’année, j’ai apprécié la lecture du texte ‘Les orphelins.’

Je dépose ici mes sincères vœux de Bonnes Fêtes et le souhait d’une Nouvelle Année étoilée de bonheurs.