14 novembre 2008

La Pension Leblanc

Robert Choquette, La Pension Leblanc, Montréal-New York, Les éditions du Mercure, 1927, 305 pages (Illustrations de Paul Lemieux)

La famille Leblanc tient pension pour touristes à Saint-Vivien, dans le Nord de Montréal. La famille compte quatre enfants, dont Rosaire, 19 ans, le héros de ce roman. Ce jeune homme n’aime guère la terre (parce que la famille Leblanc vit sur une terre) et rêve de partir en ville. Nous sommes vraisemblablement dans les années 1920.

Cet été, une jeune Montréalaise connue pour sa beauté, une femme riche, divorcée, Marcelle Nantel, doit venir à la pension. Malgré son jeune âge, elle vit de façon très indépendante. En la voyant, Rosaire ressent un vrai coup de foudre et, contre toute attente, Marcelle est attirée par ce jeune paysan peu dégrossi. Comme on le verra plus loin, c’est moins le garçon lui-même que le sentiment très fort qu’il éprouve pour elle qui la fascine.

Pendant deux ou trois semaines, ces deux êtres que leur expérience de vie, que leur milieu social, que leur instruction séparent, sont pour ainsi dire inséparables. Leur amour est plutôt chaste, ils font des promenades dans la campagne environnante. En tout et pour tout, ils n’échangeront qu’un baiser. Marcelle, qui a déjà un amant qui l’attend à Montréal, finit par se réveiller. Femme peu sensible, elle est quand même touchée par la sincérité de Rosaire. Elle voit bien que cet amour est impossible et que tout doit cesser. Elle prend donc ses distances face à son jeune amoureux. N’y comprenant rien, Rosaire, pour essayer de la reprendre, décide de s’éloigner pour quelques jours. Quand il revient, son amoureuse est partie, sans même un mot pour lui. Il en perd pour ainsi dire la raison, imaginant toutes sortes d’hypothèses pour amoindrir le choc de la séparation.

Lentement les choses finissent par se tasser, jusqu’à ce qu’il soit repris par sa folie amoureuse sur la simple réception d’une carte postale venue de New York. Un drame va mettre fin à son supplice : au cours d’une partie de chasse, son fusil part inopinément et la balle lui traverse le cou.

C’est sans doute l’un des meilleurs romans des années 1920. Robert Choquette démontre dès son coup d’envoi une technique très sûre et une habileté certaine à raconter une histoire. L’écriture le plus souvent est très efficace. La mise en place du décor, l’analyse des comportements des personnages sont judicieuses. Bref, on comprend facilement que ce jeune auteur soit devenu une vedette des radio-romans et téléromans (Le Curé du village, La Pension Velder).

Le roman n’est pas sans défaut pourtant. Ce qui lui manque, c’est une intrigue qui porterait des enjeux plus fondamentaux. Dans une très courte introduction, Choquette nous décrit son projet : « Ce roman constitue le premier anneau d'une chaîne d'études qui tâchera d'encercler, au cours des années à venir, les physionomies diverses de la Province de Québec. La présente étude porte sur le « Petit Nord » des Laurentides. Nous avons essayé de rendre, sans épuiser la matière, une idée assez complète du visage que présente ce coin de pays et de l'existence qu'on y mène. » En fait, il oubliera assez vite cette intention, se concentrant plutôt à raconter l’histoire d’amour entre Rosaire et Marcelle. On visite bien quelques lieux classiques du village (le bureau de poste, l’église, l’hôtel, la forge), on assiste à une noce et à un enterrement, on rencontre bien des gens, mais ce sont des lieux de passages, des gens de rencontre, pas toujours intégrés au roman. Pour l’essentiel, la dimension sociale annoncée en introduction est escamotée. La pension Leblanc, c’est surtout un roman d’amour où prime l’analyse psychologique. ***½

Extrait
Le jeune homme et Marcelle faisaient aussi des promenades, aux alentours les premières fois, jusqu'à l'angle du chemin de la pension et de la grand'route seulement. Ils poussaient aujourd'hui leurs promenades plus loin, sans souci des pensionnaires. Mme Gélinas se montrait convenablement choquée.
C'était au soleil couchant qu'ils s'éloignaient de préférence. Le jour, Rosaire était plus ou moins pris par une besogne, un service quelconque. Ils partaient après le souper de Marcelle. Le garçon l'attendait, jambes pendantes, assis au bord de la galerie. Il pensait à elle béatement, les yeux fixés sur les marches mutilées par Denis et le petit Couture, qui souvent y jouaient au couteau. Collie parfois les précédait, levant la tête à chaque oiseau qui filait en travers de la route. De temps à autre une voiture les rencontrait, un tombereau vide secoué dur par les chocs du chemin, et qui faisait le bruit d'une suite de casseroles dégringolant l'escalier. Le soleil, selon les soirs, descendait comme un immense ballon rouge qui allait rebondir en touchant la ligne de terre, ou bien s'enfonçait dans les paquets de nuages blanchâtres éboulés surl'horizon. Le vent tombait subitement. Le crépuscule glissait dans les arbres, de branche en branche, et les oiseaux surpris, s'obstinant encore sous les feuilles, ne poussaient plus, par ci par là, que de petits cris sans musique, irrésolus et perplexes.
Marcelle s'étonnait des choses les moins étonnantes. Chaque jour il fallait lui apprendre la différence entre les pins et les sapins. Rosaire éprouvait à ces questions une joie orgueilleuse qui s'épanouissait sur son visage. Il parlait avec ferveur, promenait ses yeux alentour, cherchant d'autres objets, d'autres phénomènes à lui expliquer. Mais Marcelle n'entendait déjà plus.
Devant le spectacle de la nature, si nouveau pour elle, à se trouver à même cette nature, elle la fille des villes, elle se sentait toute dépaysée, comme un enfant qu'on a changé de chambre pendant qu'il dormait. Elle s'en voulait de n'être pas plus émue, de ne pas éprouver la même ivresse que devant une page de Tolstoï. Elle n'avait pas de cœur, pensait-elle. Accoutumée de voir la nature à travers les arts et les livres, elle communiait mal avec le monde des choses inanimées. Son ivresse n'était pas pure. La nature n'était qu'un tremplin d'où Marcelle s'élançait dans des ravissements d'un autre ordre. Cette existence calme, dans les montagnes du Nord, avait reposé ses nerfs aigris par le tumulte de la ville et le camouflage social. Elle avait pris meilleur contact avec elle-même, et c'est du spectacle de son âme qu'elle jouissait.
Rosaire la regardait, qui marchait toujours un peu en avant. Une félicité sans bornes, indicible, lui amollissait le cœur comme une pêche trop mûre. La seule présence de Marcelle était un ensorcellement. Chaque jour il la trouvait plus belle, autrement belle que les portraits du Supplément. Il lui semblait que le moindre de ses gestes déplaçait l'air alentour. Mais, s'il s'arrêtait au pli de la robe battant contre la jambe, il éprouvait un étourdisse-ment, le sang lui mettait des plaques rouges au visage; et tout le temps de la promenade — sans savoir pourquoi, puisqu'elle était là, — le pauvre garçon se sentait immensément malheureux. (p. 108-111)

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