3 novembre 2008

La Minuit

Félix-Antoine Savard, La Minuit, Montréal, Fides, 1968, 177 pages (1re édition : 1948)

Tout le récit se déroule entre le début de l’automne et la fête de Noël dans le hameau fictif de Saint-Basque que l’auteur situe à Tadoussac. Les gens, tantôt pêcheurs tantôt bûcherons, sont très pauvres, sauf Denis qui a acquis toutes les terres et Maltais l’usurier.

Geneviève recueille des « simples » (des herbes) sur les hauteurs de Tadoussac pour les malades de son patelin. Malgré son dénuement, elle prend soin des uns et des autres, entre autres de son voisin Maltais, le vieillard usurier. Son mari Gabriel travaille dans les bois avec leur fils ainé Jeannetot. Geneviève s’occupe seule de ses autres enfants, dans l’attente de son mari qui doit revenir à Noël.

Quand la maison de Rondeau passe au feu, toute la petite communauté se rassemble dans une corvée pour la reconstruire. Corneau, récemment arrivé de la ville, n’est guère impressionné par cette solidarité de pauvres. Il essaie de secouer leur léthargie, pour ne pas dire leur résignation. Il se met à les haranguer leur expliquant comment, dans les villes, les pauvres se sont révoltés contre les riches qui les exploitaient. Les Saint-Basquais se mettent à rêver et l’équilibre communautaire, fait d’entraide et de solidarité, est rompu : ils se jalousent, reluquent le peu de richesse des uns et des autres, perdent de vue le sens évangélique de leur pauvreté (« Bienheureux les pauvres, car le royaume de Dieu est à eux »). Finie la belle entente! « Les maisons d'alentour étaient sombres aussi : elles s'étaient fermées tôt à cause d'une peur inattendue sortie des idées en cours. Tous les monstres issus de la matière sans Dieu, toutes les vieilles terreurs de l'humanité, tous les cauchemars, voilà qu'ils sévissaient, maintenant, dans Saint-Basque, qu'ils sortaient des coupes, longeaient les chemins, poussaient des plaintes lugubres. » Ainsi va l’automne. Chacun pour soi. Chacun chez soi. Geneviève cesse de cueillir des simples pour guérir les malades. On se moque des malheurs des uns et des autres.

Au début de novembre, Gabriel est ramené des chantiers, très malade. Le docteur, le prêtre, les simples de Geneviève n’y peuvent rien. Il va s’éteindre lentement. Une nouvelle solidarité va s’établir autour du mourant. Corneau retourne en ville. Gabriel meurt le soir de Noël.

Le récit, qui a toutes les allures d’un conte philosophique, lu en dehors de toute visée religieuse, m’apparaît très discutable, pour ne pas dire inacceptable. Je comprends du propos de l’auteur qu’il suffit de rester pauvre, d’éviter toute révolte, de remettre cette pauvre vie entre les mains du Seigneur. Geneviève et les Saint-Basquais devraient accepter de se laisser exploiter par les riches Denis et Maltais, qui n’ont que du mépris pour eux? Ils devraient renoncer à toute forme de bien-être matériel et se réfugier dans des valeurs communautaires? Ils devraient renoncer à cette vie terrestre en attendant un paradis qui va réparer toutes les injustices de ce bas-monde? Drôle de philosophie, non?

L’écriture de Félix-Antoine Savard est, comme toujours, très travaillée. Trop, sans doute. On y perd un peu la substance de l’histoire qu’il raconte. Ses personnages deviennent des êtres de papier. À la longue aussi, je déplore la manie de Savard de nommer chaque colline, chaque sentier, le moindre petit cours d’eau. ***

Extrait
Corneau reprit son discours.
Les pauvres, ceux d'ailleurs, avaient accompli de grandes choses, oui ; mais, loin de perdre leur temps à gémir, ils avaient appris à libérer cette force qu'ils tenaient captive en eux-mêmes.
C'était bon pour les vieillards, pour les faibles de toujours courber le dos. La patience... (il n'osa dire la résignation, car c'était un mot sacré pour eux, l'un de ces derniers mots qu'on faisait balbutier aux mourants), la patience, ça tenait l'homme en langueur, empêchait son destin. Les riches, eux, ne patientaient pas. Ils se gardaient bien de patienter. Tout ce qui voulait vivre allait impitoyablement son chemin. Tout, sans exception : le ciel et la terre et jusqu'à cette marée qu'on entendait, au large, rompre le doux calme de la nuit et renverser l'ordre des étoiles qui s'était fixé dans l'étalé.
Les pauvres enfin dressés marchaient donc maintenant. Et rien ni personne ne les arrêteraient plus.
Eux, les chétifs pauvres, ils écoutaient ces paroles comme l'annonce d'une rédemption trop belle pour qu'ils la vissent jamais. Ils pensaient à Saint-Basque qui ne leur était plus qu'un creux vallon noir, fermé par les montagnes et trop loin, bien sûr, de ces courants de liberté dont parlait Corneau.
Non, cette délivrance n'arriverait jamais. Car, une lourde fatalité pesait sur eux, une vieille habitude d'impuissance les enchaînait. D'ailleurs, le Christ l'avait dit. C'était donc certain qu'il y aurait toujours des pauvres à Saint-Basque. Oui, toujours !
Corneau, lui, poursuivait son prêche sans pitié.
À Saint-Basque, ils continuaient de souffrir, mais parce qu'ils le voulaient bien ; mais parce qu'inertes et divisés, ils se contentaient tous de grogner sans rien faire. Dans les villes, les faibles avaient uni leur faiblesse ; et elle était devenue force pour la justice. Il répéta : « pour la justice. »
Vandal, Rondeau et les autres soupiraient en eux-mêmes : « pour la justice. » Car c'était leur grand mot, celui que, jalousement, ils avaient préservé de l'injure des hommes et du temps. Ce mot signifiait qu'un jour, après toutes les manigances des Maltais, Denis et leurs pareils, tout serait remis d'aplomb ; et la souffrance aurait enfin son prix éternel.
— Pour la justice ! reprit Corneau.
Mais sa justice, à lui, était autrement rapide que la leur. Elle n'avait pas à attendre une vague et lointaine éternité. Elle était instante.
Pervertissant alors les paroles de l'Évangile, il annonça que, bientôt, tous les misérables, tous les humiliés s'exalteraient eux-mêmes, prendraient leur cause dans leurs propres mains, et qu'à Saint-Basque, comme ailleurs, s'ils le voulaient... (p. 84-85)


Félix-Antoine Savard sur Laurentiana
Menaud maître-draveur

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