Michèle Lalonde
dédié aux 25000 qui marchèrent sur Québec le 31 octobre 1969[i]
nous sommes
partis de loin
nous autres
qu'on s'en souvienne
nous étions
(comment dire?)
nous ne savions plus
dire
nous étions
désarticulés
les mots nous désertaient
et filaient à l'anglaise
avec le droit d'user du pronom possessif
le pouvoir même
de nous nommer
nous parlions mal
nous parlions oui
à peu près comme nous marchions
fatigués tantôt hors d'haleine
chacun courbant muettement l'échine
au-dessus du sillon
une langue à hue et à dia
un parler de chevaux de trait
rétifs et gauches
dans leurs attelages
c'était il
n'y a pas longtemps
nous nous embourbions dans nos phrases
cherchant sans cesse le terme juste
pour dire
(comment dit-on?
comment dit-on?)
liberté
nous autres
partis de si loin et tête basse
au-dessus de l'inexprimable
nous arrivons d'un long portage
avec chacun sur ses épaules
son bagage de chanson d'aïeules
et l'humiliation de son père
nous nous sommes mis en marche
capables d'inventer un mot d'ordre
nous autres
hier encore
désidentifiés
honteux et pauvres de nous-mêmes
vautrés dans le silence
et l'impuissance du juron
nous avons
fait du chemin
armés de quelques vérités nécessaires
nous voici dans la rue
coude à coude
une reconnaissable multitude
avec sa jeunesse érigée en porte-voix
pour prendre
enfin
la parole
(Défense
et illustration de la langue québécoise, Sehers/Laffont, 1980, p. 44-45)
[i] 50000 (et non 25000) Québécois marchèrent sur le parlement pour protester contre le bill 63 qui laissait aux parents le libre choix de la langue d'enseignement pour leurs enfants, si bien que la grande majorité des « nouveaux arrivants » choisissait l’anglais.




