Jean Basile (Bezroudnoff), Les voyages d’Irkoutsk, Montréal, HMH, 1970, 169 pages.
(« Irkoutsk » est orthographié « Irkousz » sur la page de titre. C’est une ville russe située en Sibérie.)
Jonathan dit: « Dieu ne peut pas être dans mes livres car mes livres ne sont pas quelque chose que l’on lit. » Je dis: « Parce qu’ils sont illisibles. » Il dit: « Pas du tout, ma chérie, mes livres il ne faut pas les lire, il faut simplement les suivre. » (p. 120)
Judith est la narratrice de ce troisième tome de la « Trilogie des Mongols ». Les trois J. (Jérémie, Jonathan et Judith), qu’on a déjà rencontrés dans La jument des Mongols et Le grand Khan, se promènent d’un appartement à l’autre et parlent et parlent encore. Il faut dire que le plus souvent, ils sont sous l’effet des hallucinogènes et leurs discours est à l’avenant. On a droit à de longs soliloques décousus (flux de la conscience), à quelques passages descriptifs, à des dialogues d’intellectuels fermés sur eux-mêmes. En fait, Basile essaie de rendre compte d’un triple foisonnement, celui de Montréal, celui d’une époque mais aussi celui de ses personnages perdus dans cette période de changements. Encore une fois, les référents culturels (et beaucoup plus contre culturels que dans les romans précédents) pullulent et je dois bien avouer que certains m’échappent.
Jean Basile nous offre même un exposé sur les drogues et leurs effets.
1) Qu’appelle-t-on LSD? La synthèse du LSD a été réalisée, dès 1938, en Suisse, aux laboratoires Sandoz. On ne découvrit ses effets que par hasard, le jour où le docteur Hoffman, son inventeur avec le docteur Stoll, oublia de se laver les mains avant de se mettre à table. Quelle mouche le piqua qu’il s’avisa de se lécher les doigts! On le nomma LSD pour abréger son appellation contrôlée: lysergsaure diethylamid, en allemand « dangereux destructeur de la jeunesse de notre belle nation ». (p. 97-98)
Le roman est difficile à résumer puisqu’il n’y a pour ainsi dire aucun fil narratif. Judith, narcissique et manipulatrice (comme les deux autres J.), est encore et toujours en quête d’un amoureux. Entre-temps, elle couche avec tout ce qui bouge. Elle dirige maintenant une galerie d’art et elle croit avoir trouvé la perle rare (un amoureux). Elle s’est entichée d’un jeune artiste qui se nomme Victor (elle le surnomme Victor-Axel). Ce dernier veut présenter une exposition intitulée « Quelques bonnes raisons de ne pas manger de la merde ». Il lui plait et elle accepte de promouvoir ses œuvres à condition qu’il accepte ses avances. Ce jeune homme prétentieux, à l’image des trois J., va finir par céder mais l’expérience ne sera pas celle qu’elle espérait.
Deux autres amis de Judith sont très présents dans le roman : Aurélien fraichement sorti de Bordeaux et Anatole, un gai qui se prostitue.
La fin du roman demeure ouverte. D’une part, on lit :
« Avant même de finir les quelques pages de ce livre, avant même d’arriver à ce que Jérémie appelle « Sa surprise », il me reste cependant à reprendre une des phrases de Jonathan qui parlait ainsi de ses livres: « Je ne demande pas qu’on me lise, je ne demande pas qu’on me suive. » Merci, merci, mes chers lecteurs, de m’avoir suivie jusqu’au bout, merci, mille fois merci, merci. Il est d’usage enfin que l’on donne quelques renseignements généraux sur l’avenir de ses héros. Je n’y manquerai pas. Jonathan continuera d’écrire des livres; Jérémie continuera de travailler tout en surveillant, chaque matin, la marche inexorable de ses rides. Quant à moi, je me marierai, tôt ou tard, avec un quelconque beau garçon. » (p. 162).
Pourtant, le roman se prolonge sur quelques pages. Et, la « surprise » de Jérémie, c’est la mort de Victor à laquelle il a contribué en ajoutant « une bonne dose de Seconal dans son gin fizz ». Au cours du roman, les trois J. s’interrogent continuellement sur leur avenir. Ils sont maintenant dans la trentaine et n’ont toujours rien de solide dans leur vie personnelle et professionnelle. Bien entendu, il est tentant de dire que Jérémie, en tuant Victor, tue du coup leur jeunesse turbulente.
Jean Basile sur Laurentiana
Lorenzo
Journal poétique 1964-1965
La jument des Mongols
Le grand Khan
Les voyages d’Irkoutsk
Entrevue avec Jean Basile (fondateur de Mainmise)