28 août 2026

Défense et illustration de la langue québécoise

Michèle Lalonde, Défense et illustration de la langue québécoise, Paris Seghers/Laffont, 1980, 239 p.

Le recueil mélange poésie et essais. Lalonde était une artiste très engagée dans la défense du Québec. Son discours brillant nous ramène dans les questionnements-débats des années 60-70.

Dans la première partie, « Déffence et illustration de la langue québécoyse », rédigée en 1973, Michèle Lalonde reprend le flambeau de Du Bellay afin de défendre la langue québécoise, même si le contexte diffère profondément. Selon elle, notre langue ne se définit pas par le joual : elle correspond plutôt à l’héritage linguistique des ancêtres, façonné par les années d’éloignement de la France. Revendiquer le joual revient, à ses yeux, à accepter sa condition d’aliéné. Elle interprète les œuvres de Tremblay et de VLB, non comme une défense du joual, mais comme une représentation de cette aliénation.

« Poésie intervenante » contient son célèbre « Speak White », mais aussi d’autres poèmes qui s’inscrivent dans la posture engagée de plusieurs artistes de l’époque. Dans « Événement d’octobre », elle met en lumière l’impression contradictoire ressentie par le peuple, assiégé par l’armée et ne sachant trop s’il devait se sentir coupable. « le peuple hurlait son / innocence / il n'aurait pas su dire / comment ni quand / le geste avait été posé / mais parce qu'il savait / pourquoi / il se sentait aussi coupable / que s'il en avait donné l'ordre / pris lui-même en flagrant délit / ce fut l'automne de la peur / de la mémoire en chien battu / qui oublie comment aboyer / et qui file doux devant ses maîtres ».

Dans « Portée disparue », une poète sous l’Occupation reconnaît que sa parole est vouée à l’oubli : « Sous les néons de l'Occupant, sous l'incandescent et gigantesque alphabet du Pouvoir, j'écrirai désormais comme quiconque: en lettres blanches sur murs de brique. Je me soumets d'emblée à l'autorité critique de la pluie. Avec les années, elle effacera mes phrases. Le temps me biffera des mémoires. »

Suivent deux textes destinés à la scène. « Panneau réclame », texte plutôt surréaliste à trois voix, a été lu lors de la Nuit de la poésie en 1970 par les trois Michel : Rossignol, Garneau et Lalonde elle-même. « Outrage au tribunal », texte très revendicatif, qui affirme que le Québec colonisé possède les outils nécessaires pour se libérer, a été lu par les mêmes interprètes dans les spectacles « Chants et poèmes de la résistance ».

Les textes qui concluent « Poésie intervenante » relèvent davantage de l’affirmation que de la dénonciation : « Que s'effacent les signes des vieux impérialismes! que s'estompent leurs couleurs! et même cet antique pavois bleu-de-roi pathétiquement récupéré des cendres de notre préhistoire et de génération en génération obstinément honoré comme le symbole d'un invincible vouloir-vivre qu'il brûle d'une flamme très haute égale à l'ardente vision des hommes et des femmes qui le sauvegardèrent nous lui rendons enfin l'ultime honneur du grand feu de joie qui s'allume dans nos consciences révolutionnées éclairées d'une assurance nouvelle un jour viendra où nous n'aurons besoin d'aucun emblème pour nous identifier et nous rallier nous serons reconnaissables à notre dignité d'êtres libres qui se souviennent du patient idéal de justice de leurs pères par cette mémoire-là nous vaincrons cette certitude est notre étendard. »

« Hiver dans l’âme », la troisième partie du recueil, donne à lire des poèmes beaucoup plus courts, de nature plus intimiste, vaguement liés au thème du pays. Un couple se défait sous le regard d’un pays qui tarde à naître : « il n'y a rien plus loin que cette ville absolue / ni âme qui respire ni bête encore vivante / le monde ici s'achève en un silence étale ».

La dernière partie, que j’ai survolée, s’intitule « Prose intervenante ». Elle s’ouvre sur deux textes plutôt descriptifs de Montréal, ville au visage anglophone. Suivent des essais réunis sous le sous-titre « Parcours théorique » : l’écriture engagée, les lendemains de l’élection perdue de 1973 par le Parti québécois, l’état de la « parlure », l’évolution idéologique depuis Refus global, les relations femme-homme et, plus largement, le féminisme sont les sujets abordés. Enfin, « trois fragments d’écriture narrative » viennent clore le recueil.

Michèle Lalonde sur Laurentiana
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Michèle Lalonde
Terre des hommes

20 août 2026

En pleine gloire

Madeleine (Anne-Marie Gleason), En pleine gloire (pièce en un acte), Montréal, La Patrie, 1919, 24 p.

La scène se passe dans une maison en ruines, dans un village de Reims, en août 1918. Dubreuil, un soldat canadien du 22e régiment, ayant été blessé, est recueilli et soigné par une famille française dont il ne reste que le grand-père, un héros de la guerre de 1870, sa petite-fille (Marthe) et son petit-fils. Marthe et Dubreuil sont amoureux. Lors d’une sortie, Dubreuil est blessé mortellement.

La pièce se veut un hymne aux héros de la patrie, à l’amitié qui lie la France et le Canada. Le dialogue suivant met en scène Marthe, Dubreuil et le grand-père.

Extrait

MARTHE

Aussi votre 22e régiment canadien-français a-t-il immortalisé votre jeune patrie!

LE COLONEL

Il fut intrépide partout votre 22e, mais à Courcelette il devint magnifique! Là, vous avez senti, n’est-ce pas, jeune homme, que vous écriviez une page dans votre belle histoire, et vous l’avez écrite, cette page, avec le plus pur de votre sang. Ce furent des heures d’épopée vraiment, et les soldats venus de vos tranquilles villages et de vos villes paisibles connurent l’émotion d’être des héros!

LE LIEUTENANT

Notre 22e, il est fier, voyez-vous, de partager avec votre 22e de ligne, l’hon­neur suprême d’avoir eu le plus de morts. Mais si vaillant qu’il fût, il n’a pas, sachez-le bien, représenté à lui seul toute la Nouvelle France. Des soldats, nous en avions mis dans tous les régiments canadiens, et même dans ce magnifique “Princesse Patricia”, qui disparut dans une tourmente d’apothéose ! Nous en avions même chez vous, dans votre héroïque Légion Étrangère. Nous en avions partout, enfin !

LE COLONEL

Comme vous avez su vous battre... Comme vous savez mourir !

LE LIEUTENANT

Nous avons regardé tomber les Français, et nous avons compris que la mort n’était rien, et que le sacrifice était tout ! Puis, s’endormir ici, dans la terre ancestrale, à côté de tant de héros, nous a paru un très-beau sort. Aussi, tapis au fond des tranchées, nos petits soldats écrivent à leur maman, l’heure qui précède la grande attaque : “Si je meurs, il ne faut pas me pleurer, puisque je serai tombé pour une grande cause et que je reposerai en terre de France”. Voilà leur testament, leur adieu...

10 juillet 2026

Cet été qui chantait

Gabrielle Roy, Cet été qui chantait, Montréal, Les éditions françaises, 1972, 204 pages (Illustrations de Guy Lemieux et préface d’Adrienne Choquette).

Gabrielle Roy, l’été venu, déménageait à Petite-Rivière-Saint-François où elle avait un chalet depuis 1957 (Le voir sur internet). Aujourd’hui, ce chalet accueille des artistes en résidence.

Cet été qui chantait se lit comme une promenade au bord du fleuve. Pas de grande intrigue, mais une série de petits récits, presque des instantanés, cueillis dans un été passé dans ce petit village de Charlevoix. Et c’est ce qui fait son charme.

Roy regarde tout : les vaches, les oiseaux, les fleurs, les voisins… Même les « riens » du quotidien deviennent des moments pleins de sens. Elle a ce talent de rendre vivant ce qu’on ne remarque plus ou ce qui peut sembler insignifiant. Une clochette au cou d’une vache, une corneille qui s’attarde, une mare au crépuscule, le chant de l'ouaouaron : tout prend une dimension poétique.

La plupart du temps, elle est seule, mari et amis ne se pointant qu’à l’occasion. On comprend qu’elle est là pour écrire, pour être tranquille, pour écouter le monde autour d’elle. Et dans ce silence, elle tisse des liens, surtout avec Berthe (à qui elle dédie le livre), mais aussi avec les animaux, qu’elle décrit comme s’ils portaient vraiment attention  aux humains.

Certaines histoires marquent plus que d’autres : la corneille Jeannot, qui finit par mourir chez elle, ou encore cette vieille Martine qu’on emmène voir le fleuve comme dernier pèlerinage.

Une histoire, « L’enfant morte », se détache de l’ensemble, un souvenir triste que l’odeur des roses a fait surgir. Lors de ses débuts comme enseignante au Manitoba, elle a été confrontée à la mort d’une enfant.

C’est ma lecture du dernier et magnifique livre de Monique Proulx (Le bien ne fait pas de bruit) qui m’a incité à relire Cet été qui chantait. Proulx fut artiste en résidence au chalet Gabrielle-Roy et elle a bien connu Berthe.

Belles illustrations de Guy Lemieux.

Extrait

Aujourd'hui les vaches sont sur le flanc. Couchées toutes trois ainsi que leurs veaux. À ne rien faire qu'à se laisser délivrer par le vent chaud des mouches, taons et frappe-à-bord. C'est la première fois que je voyais cela : en plein jour, pattes repliées sous elles, orientées toutes de manière à recevoir ce vent béni entre les cornes, des vaches se laissant vivre! Je ne les avais jamais vues jusqu'ici que se grattant d'une patte, se grattant de l'autre, la queue en moulinet, les oreilles agitées, le dos parcouru de tressaillements, en état de défense tout le temps contre les insectes qui les torturent. Même en dormant. J'avais fini par penser qu'il était naturel pour elles de dormir deux minutes par-ci, deux minutes par-là, et de vivre et de mourir pour ainsi dire debout. Aujourd'hui seulement, à les voir enfin au repos, je comprends que ce n'est pas beaucoup plus naturel que ce ne le serait pour nous de passer toute notre vie debout.

En coupant à travers le champ où elles étaient si bien à leur aise, je fis attention pour ne pas les déranger et les obliger à se lever.

Aucune ne se leva, mais chacune comme je passais me salua vaguement du fond du regard. Elles parurent me reconnaître au premier coup d'œil aujourd'hui. À cause du vent sec qui leur éclaircissait le cerveau?

Peut-être, mais peut-être aussi à cause de mon petit chapeau blanc. J'ai remarqué qu'elles semblent plus vite me reconnaître lorsqu'elles le voient poindre à travers les aulnes. Toujours d'ailleurs avec une certaine stupéfaction, comme si elles se demandaient :

« Quand est-ce qu'elle va donc s'acheter un autre chapeau? Depuis le temps qu'on lui voit toujours le même! » (P. 115-116)

3 juillet 2026

Au petit matin

Jacques Brault et Robert Melançon, Au petit matin, Montréal, L’Hexagone, 1993, n. p.

« L'haïkaï-renga est un poème d'allure libre, volontiers ludique, lié en chaîne, où chaque maillon forme avec le maillon qui précède un poème différent de celui qu'il forme avec le maillon qui suit. La chaîne entière compose un long poème continu et discontinu à la fois, imprévisiblement sinueux. »

« Nous avons écrit ce renga en échangeant pendant plus d'une année un cahier dans lequel chacun inscrivait une strophe qui répondait à la précédente et créait une attente de la suivante. » (Les auteurs dans la préface)

Montréal est au cœur du recueil : les auteurs essaient de capter ses visages changeants au gré des heures, sa respiration, sa lumière et ses ombres, ses bruits, l'environnement qui l'enveloppe, les impressions qu’elle suscite et les présences discrètes qui l’animent.

Voici quatre extraits.

L'après-midi s'effiloche
au gré des chalands qui traînent
et se mirent aux vitrines

On dirait
qu'une âme géante
de métal et de ciment
s'enfante au corps du ciel
puis s'étire et soupire

Le vent léger porte
parmi les odeurs
de sueur d'essence
le parfum si frais
si mystérieux
du Saint-Laurent

Tant d'incertitude
prendra fin bientôt
Montréal gondole
sous le ciel qui s'ouvre

Jacques Brault sur Laurentiana

Mémoire

Trinôme

La poésie et nous

La poésie ce matin

L’en dessous l’admirable

Trois fois passera

Moments fragiles

Il n’y a plus de chemin

Brault sur sa mère

Toucher les nuages

23 juin 2026

LA PRISE DE LA PAROLE

Michèle Lalonde

dédié aux 25000 qui marchèrent sur Québec le 31 octobre 1969[i]

nous sommes partis de loin
nous autres
qu'on s'en souvienne
nous étions
(comment dire?)

nous ne savions plus
dire

nous étions
désarticulés

les mots nous désertaient
et filaient à l'anglaise
avec le droit d'user du pronom possessif
le pouvoir même
de nous nommer
nous parlions mal
nous parlions oui

à peu près comme nous marchions
fatigués tantôt hors d'haleine
chacun courbant muettement l'échine
au-dessus du sillon
une langue à hue et à dia
un parler de chevaux de trait
rétifs et gauches
dans leurs attelages

c'était il n'y a pas longtemps
nous nous embourbions dans nos phrases
cherchant sans cesse le terme juste
pour dire
(comment dit-on?

comment dit-on?)
liberté

nous autres
partis de si loin et tête basse
au-dessus de l'inexprimable
nous arrivons d'un long portage
avec chacun sur ses épaules
son bagage de chanson d'aïeules
et l'humiliation de son père
nous nous sommes mis en marche
capables d'inventer un mot d'ordre

nous autres
hier encore
désidentifiés

honteux et pauvres de nous-mêmes
vautrés dans le silence
et l'impuissance du juron

nous avons fait du chemin
armés de quelques vérités nécessaires
nous voici dans la rue
coude à coude
une reconnaissable multitude
avec sa jeunesse érigée en porte-voix

pour prendre
enfin

la parole

(
Défense et illustration de la langue québécoise, Sehers/Laffont, 1980, p. 44-45)


[i] 50000 (et non 25000) Québécois marchèrent sur le parlement pour protester contre le bill 63 qui laissait aux parents le libre choix de la langue d'enseignement pour leurs enfants, si bien que la grande majorité des « nouveaux arrivants » choisissait l’anglais.