Pamphile Lemay, L’affaire Sougraine, Québec, C. Darveau, 1884, 458 pages.
Lemay s’inspire d’une affaire judiciaire de son époque, dont
voici les faits. En 1882, à Notre-Dame-de-Montauban, une jeune fille de 16 ans
s'enfuit avec un Abénaquis âgé d'une cinquantaine d'années, marié et père de
famille. Les parents de l'adolescente donnent l'alerte, et les noms des fugitifs
(Elmire Audet et Louis Sougraine) sont publiés dans les journaux. Entre-temps, le
cadavre de la femme de Louis Sougraine est retrouvé.
Lemay étale l’action du fait divers dans une autre
temporalité et en d’autres lieux.
Prologue
Au pied des Rocheuses, Longue Chevelure, un métis sioux
catholique, sauve un Abénaquis (Sougraine) et une jeune fille canadienne (Elmire,
enceinte) qu’un feu d’herbe menace. Les deux amants ont fui le Québec,
Sougraine craignant d’être accusé du meurtre de sa femme.
Longue Chevelure, malheureux chez les Sioux et n’approuvant
pas la conduite de Sougraine, confie la jeune fille enceinte, ainsi que sa propre
femme et leur enfant à un groupe de Canadiens français qui retournent au Québec,
après avoir participé à la ruée vers l’or. Il compte les rejoindre plus tard. Le
projet tourne mal : sa femme est assassinée et il croit qu’il en a été ainsi
de sa petite fille.
23 ans plus tard : mêmes personnages sous d’autres noms
Les D’Aucheron, un couple qui mène grande vie sans en avoir
les moyens, veulent marier leur fille adoptive (Léontine) à un jeune
politicien. Le père a besoin de ce dernier pour ses affaires. Un notaire, dans
la trentaine, est aussi amoureux de Léontine et, comme les D’Aucheron sont ses
débiteurs, il essaie de les forcer ä lui donner Léontine. Mais elle est
amoureuse de Rodolphe Houde, un jeune médecin. Voilà pour le carré amoureux.
Presque tous les personnages évoluent, en toute conscience
ou non, sous un nom d’emprunt et le roman consiste à dévoiler leur vraie identité
au fil de l’histoire. Il se trouve que Mme D’Aucheron est Elmire Audet, la jeune
fille qui avait fui dans l’ouest avec Sougraine. Sougraine est de retour à
Québec sous un nom d’emprunt : Langue muette. Le jeune politicien est leur
fils. Léontine est la fille de Longue
Chevelure, celle que tout le monde — et même lui — croyait morte. Et le jeune
notaire est le fils du premier mariage de Sougraine. Un hasard n’attendant pas
l’autre, ils se retrouvent tous dans un bal chez les D’Aucheron.
Le fil narratif, c’est l’histoire d’amour de Léontine et de
ses trois prétendants. Mais le récit met aussi en scène le milieu bourgeois de
Québec, un milieu fondé sur de fausses représentations, sur le cynisme des
pseudo-riches face aux pauvres, même si des personnages viennent tempérer la
critique virulente de Lemay.
« Voilà comment va le monde
: Pendant que les uns gaspillent dans de vains plaisirs l'argent qu'ils
amassent facilement, les autres mendient un morceau de pain ; pendant que les
uns chantent, dansent, se divertissent, les autres pleurent et grelottent près
d'un foyer sans chaleur. Il est bon d'être témoin de la folie des riches, cela
nous fait aimer les pauvres. Je me demande parfois, disait-il encore, ce qu'il
en adviendrait de tous ces gens heureux si les déshérités de la terre n'avaient
pas pour se consoler les promesses de la religion. L'esprit de révolte
germerait dans les cœurs, la haine soufflerait sur le monde, l'envie relèverait
sa tête de vipère, et, le moment favorable venu, toute l'armée des misérables
se précipiterait sur les classes aisées. Ce serait le partage du butin après la
bataille du luxe et de la vanité contre l'indigence incrédule ou impie. Cette
bataille et ce partage épouvantables arriveront bientôt si les apôtres de la
libre pensée continuent leur œuvre diabolique. » (P. 159-160)
Le milieu politique n’échappe pas non plus à l’œil malicieux
de l’auteur qui était bibliothécaire au Parlement. En plus des discours creux en
périodes d’élection, ça sent le favoritisme et la malversation à plein nez.
Le roman se lit encore bien, si on accepte les multiples
invraisemblances, les retournements de situation faciles, les explications souvent
moralisatrices. Le style est plus vif
que dans les autres écrits de l’auteur.
Pamphile Lemay sur Laurentiana
Picounoc le maudit
Le Pèlerin de sainte-Anne
Les Vengeances
Les Gouttelettes
Fables
Contes vrais

.jpg)
.jpg)
.jpg)




