23 juin 2026

LA PRISE DE LA PAROLE

Michèle Lalonde

dédié aux 25000 qui marchèrent sur Québec le 31 octobre 1969[i]

nous sommes partis de loin
nous autres
qu'on s'en souvienne
nous étions
(comment dire?)

nous ne savions plus
dire

nous étions
désarticulés

les mots nous désertaient
et filaient à l'anglaise
avec le droit d'user du pronom possessif
le pouvoir même
de nous nommer
nous parlions mal
nous parlions oui

à peu près comme nous marchions
fatigués tantôt hors d'haleine
chacun courbant muettement l'échine
au-dessus du sillon
une langue à hue et à dia
un parler de chevaux de trait
rétifs et gauches
dans leurs attelages

c'était il n'y a pas longtemps
nous nous embourbions dans nos phrases
cherchant sans cesse le terme juste
pour dire
(comment dit-on?

comment dit-on?)
liberté

nous autres
partis de si loin et tête basse
au-dessus de l'inexprimable
nous arrivons d'un long portage
avec chacun sur ses épaules
son bagage de chanson d'aïeules
et l'humiliation de son père
nous nous sommes mis en marche
capables d'inventer un mot d'ordre

nous autres
hier encore
désidentifiés

honteux et pauvres de nous-mêmes
vautrés dans le silence
et l'impuissance du juron

nous avons fait du chemin
armés de quelques vérités nécessaires
nous voici dans la rue
coude à coude
une reconnaissable multitude
avec sa jeunesse érigée en porte-voix

pour prendre
enfin

la parole

(
Défense et illustration de la langue québécoise, Sehers/Laffont, 1980, p. 44-45)


[i] 50000 (et non 25000) Québécois marchèrent sur le parlement pour protester contre le bill 63 qui laissait aux parents le libre choix de la langue d'enseignement pour leurs enfants, si bien que la grande majorité des « nouveaux arrivants » choisissait l’anglais.




19 juin 2026

Il n’y a plus de chemin

Jacques Brault, Il n’y a plus de chemin, Montréal, Le Noroît, 1990, 61 p. (5 dessins de l’auteur)

La reliure est terne, les illustrations de Brault le sont aussi. Est-ce lui qui l’a voulu ainsi? On a l’impression d’assister au dernier chapitre d’une vie qui a été difficile. Que reste-t-il quand il n’y a plus de chemin?

En 1990, Jacques Brault n’a que 57 ans.

L’idée de représenter l’existence comme un « chemin », on l’a rencontrée dans ses recueils précédents. Rien de tout à fait neuf donc, mais jamais le sens n’avait été formulé aussi froidement.

« Il n'y a plus de chemin. Ici ou ailleurs. On est fait, mon pauvre Personne. Toi, tu t'en fous peut-être. Avant, j'ai connu l'espoir. C'est comme une santé de grand malade. Je n'ai pas peur de mourir. Ce serait ridicule, dans mon état. J'ai peur de ne plus me lever. »

Brault emprunte la figure du vagabond, du « batteur de pavé », de celui qui a erré et qui n’a trouvé que quelques distractions en cours de route.

« C'est comme une petite fille qu'on a eue par surprise et qui n'a pas grandi. Marelle, corde à danser, chansonnette sur l'oreiller. C'était des chemins, ça aussi. Regarde mes mains. De plus près. Elles ont connu la joue et la tresse. Cornées, crasseuses maintenant, juste bonnes à laisser là, entre les chardons et les craquelats. La petite rirait. Comme l'eau toute claire des rigoles après la pluie. Ça me mettait, ce rire en clochettes, une boule dans la gorge. J'avalais et j'étais solide pour la journée. »

Quand l’interlocuteur s’appelle « Personne » et que les compagnons de route sont « la solitude » et « l’angoisse », nul doute, on est devant un être souffrant. Brault avait tendance à philosopher pour expliquer son attitude face à la vie, à la société. Les raisonnements pointilleux mis de côté, il ne reste qu’un être qui n’est pas arrivé à se construire une vie habitable.

« Si tu as envie, Personne, de faire l'élastique, tu ouvriras la marche. On va couper par le travers de l'été. […] Vous deux, l'angoisse et la solitude, vous suivez; ne traînez pas, sinon je vous abandonne pour de bon. On ne cherche rien, et rien ne nous attend. On trouvera bien. Un espace vide. Un temps mort. Une espèce d'illumination, qui sait? L'important, c'est de partir. Qu'ils disaient. Recommencer. Sans but; sans raison. »

Ce recueil, qui tient plus du journal personnel que de la poésie (sans chichiter sur la distinction), a souvent l’allure d’un bilan. Le regard se tourne vers le passé, non pas pour mesurer le parcours (il n’y en a pas vraiment ou si peu) mais pour réaliser comment s’est construit l’effacement de soi, jusqu’à devenir ce « Personne », son interlocuteur.

Jacques Brault sur Laurentiana

Mémoire

Trinôme

La poésie et nous

La poésie ce matin

L’en dessous l’admirable

Trois fois passera

Moments fragiles

Il n’y a plus de chemin

Brault sur sa mère

Toucher les nuages

12 juin 2026

Moments fragiles

Jacques Brault, Moments fragiles, Montréal-Paris, Le Noroit-Le dé bleu, 2009 (1984), 113 pages (11 lavis de l’auteur).

Moments fragiles représente le sommet de l’œuvre de Jacques Brault et s’impose comme un classique des années 80. Même si le titre suggère une certaine douceur, il ne faut pas s’y méprendre: la tristesse qui imprègne ses poèmes frôle souvent le désespoir. « Je gravis une colline / et je m'assois solitaire / sous un ciel vide / à mes pieds s'endort / comme un chien ma tristesse ». Qu’il évoque l’enfance, s’attarde sur l’instant présent ou aborde la vieillesse — et la mort dans le poignant poème final — l’ensemble témoigne d’une existence marquée par l’usure des sentiments, la solitude et un mal de vivre profond.

 

Le recueil compte cinq suites (Murmures en novembre, Amitiés posthumes, Vertiges brefs, Leçons de solitude, Presque silence) mais il est difficile d’y voir une progression. Disons que ce sont des variations sur les mêmes thèmes. L’écriture est très dépouillée, elle s’approche davantage du réel et n’a jamais été aussi belle. Plusieurs poèmes ressemblent à des haïkus.

 

Mon chemin s'est défoncé à bien des tournants 
je songe engourdi de mille douleurs 
aux amis laissés derrière moi cheminant 
et les peupliers jaunis tremblent 
            d'une proche frayeur

Regrets et faillites       à quoi bon
m'en reblanchir les tempes
de tous côtés les feuilles s'accolent
et se séparent et se perdent
lors d'une vie antérieure
je fus par erreur un vagabond
fonçant dans l'ombre      un aboi de chien
j'écoutais parfois la pluie s'endormir
et vêtu de givre dur je demeure
debout dans une extase de pierre

5 juin 2026

Trois fois passera

Jacques Brault,
Trois fois passera précédé de Jour et nuit, Montréal, Éd. du Noroît, 1981, 87 pages (14 collages de Célyne Fortin) 

Le recueil mélange essai, poésie et prose poétique.

On ne peut pas dire que la poésie de Brault laisse beaucoup de place à la joie, aux beautés de ce monde. Le poète (mais aussi l’humain, l’amoureux) choisit la position la plus inconfortable qui soit. Jetant un regard très sombre sur le monde qui l’entoure, incapable de s’épanouir dans la durée, il tente tant bien que mal de s’accrocher à l’instant, à des moments de bonheur fugaces, au simple fait d’être vivant. C’est précisément cet état d’inconfort, ces éclats de présent, qui donnent un sens à sa vie.  

 

JOUR ET NUIT

Les hommes de paille

Brault plonge dans son enfance, alors qu’on voyait beaucoup d’épouvantails (dans la campagne au nord de Montréal), qui ne faisaient peur à personne, surtout pas aux oiseaux. Ces épouvantails que l’hiver anéantissait.  Cette parabole se termine par une réflexion sur le présent : « Et nous restons, nous aussi hommes de paille. Sans autre part qu'ici. Crucifiés aux ciels de braise et de neige. Hommes sans cesse rempaillés. Chasseurs d'oiseaux-chimères. Nourris de médiocrité satisfaite. »

 

Malgré tout

Après avoir énuméré toutes les horreurs, laideurs, petitesses… tous les « malgré », il termine par ces quelques vers, porteurs d’un mince réconfort : « assise à notre porte et patiente / nous attend / depuis plus longtemps qu'à jamais / nous attend / douceur de vivre petite soeur du mourir / sagesse bien-nommée mal-aimée / la plus folle / (nous attend) / de nos folies / saveur d'être ici / malgré... / TOUT »

 

TROIS FOIS PASSERA

 

Fragments d’une lettre

Il écrit une lettre à une femme aimée qui dort près de lui. Il s’agit d’une réflexion sur la notion de bonheur, sur la nécessité de l’écriture et sur sa propre pensée qui n’en finit plus de se retourner sur elle-même. Texte d’une grande finesse, presque harassant pour le lecteur. « Ça dit, ça laisse dire que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue, et que malgré le pire rien ne vaut plus et mieux que le fait de vivre cette pauvre vie. »

 

L’instant d’après

Brault essaie de traquer l’« instant » qui donne un sens à l’amour comme à l’écriture : « Oui, ce sont les petites amours qui font l'amour grand, les petits achèvements qui nous ouvrent au grand inachevé, les instants vécus qui donnent à voir et qui dissimulent l'éternité à vivre. Et c'est dans l'instant d'après qu'on pâtit vraiment, qu'on approche douloureusement et avec fol espoir, de ce bonheur fatalisé, de ce réel resserré sur un instant et suspendu entre deux néants. »

 

Une poétique en miettes

L’écriture est vécue comme une lutte contre soi-même, contre toute forme de complaisance. Il suffit de s’y adonner, de laisser agir les mots, « ne pas définir, mais indéfinir. La poésie ne vient au poème que par surcroît. » Écrire pour combler ce vide ressenti alors qu’il était enfant :

 

« Et par ces pages mal fichues me vient une douleur. Enfantine. Insondable. Quelque chose comme le tremblement du monde au matin où pour la première fois on s'éveille. Seul. Cela ne s'écrit pas, cela ne se vit pas. Cela se meurt.

Au milieu de mon hiver, une ombre légère passera devant mes yeux; j'écrirai. Dans l'intervalle, une ombre seconde, entre nous deux, repassera...

... et la dernière y restera. »

2 juin 2026

Toucher les nuages

Jacques Brault, Toucher les nuages, Montréal, Le Noroît, 2018,  14 p. (Coll. Orphanos) 

Poèmes et dessins naïfs de Jacques Brault.  Petit livre offert aux souscripteurs en soutien à leur maison d'édition. (Éditions Le Noroît)