11 décembre 2020

Approches (Dugas)

Marcel Dugas, Approches, Québec, Éditions du Chien d’Or, 1942, 113 pages.

Le recueil contient six textes. Léo-Pol Morin, Alain Grandbois et Simone Routier sont des amis que l’auteur a rencontrés en Europe. On ne peut pas dire que Dugas fait de grandes analyses. On est plus dans les impressions, les sentiments.

 

Léo-Pol Morin

Dugas était en France au début du XXe siècle. C’est là qu’il a rencontré Léo-Pol Morin. Il nous présente son ami, mais surtout il nous fait revivre cette période (qu’on dit souvent extraordinaire) qui va jusqu’à la Première Guerre mondiale. Les deux fréquentent les salons, côtoient Cocteau et Ravel. Et les deux assistent à certains événements culturels qui ont marqué le début du siècle, par exemple les représentations houleuses du Sacre du printemps. Morin revient au Québec en 1914, participe à la fondation du Nigog. Il va entreprendre une véritable croisade pour convertir quelques Canadiens français à l’art moderne. 

 

Alain Grandbois

« Je connus l’auteur de ce livre à Paris. Je le vis tous les jours, durant treize ans, au café des Deux Magots. » Grandbois avait publié les Poèmes d’Hankeou (dont Dugas avait un exemplaire), Louis Jolliet et Marco Polo.  Dans un texte qui mélange autobiographie et critique littéraire, il vante les qualités littéraires de son ami et, surtout, s’en prend aux critiques qui ont osé dénigrer Marco Polo.

 

L’univers de François Hertel

« Les mondes chimériques , c’est le bréviaire de l’ironie. Elle couvre tous les sujets : art, littérature, histoire avec ses hypothèses,opinions des hommes, vérités plus larges et qui exigent du discernement et la volonté de les découvrir. »

 

St-Denys Garneau

Il paraphrase, en y ajoutant du sien, beaucoup de poèmes de Garneau, encore vivant à l’époque. Dugas emploie à quelques reprises le mot « chef d’œuvre » à propos de certains poèmes de  Regards et jeux dans l’espace.

 

Simone Routier

Après avoir perdu son fiancé, Simone Routier est revenue au Canada et est rentrée chez les religieuses. Dugas évoque avec tendresse son parcours.

 

Notre nouvelle épopée

Dugas essaie de définir l’enjeu de la participation canadienne à la guerre. De son discours émergent le culte de l’Europe, de la France en particulier, une certaine conception de la civilisation, où culture et religion voisinent. 


4 décembre 2020

Pots de fer

Marcel Dugas, Pots de fer, Québec, Édition du Chien d’or, 1941, 55 p.

Le recueil de Dugas est publié en pleine Guerre mondiale. C’est d’ailleurs le sujet des deux premiers textes. « Guerre » est une allocution prononcée à Radio-Canada le 26 juillet 1940. Par suite de la défaite rapide de la France, Dugas dit toute son admiration pour ce pays qu’il habite au moment du déclenchement des hostilités. Il refuse d’accabler la bourgeoisie française pour la défaite et considère que le triomphe allemand n’est que temporaire. « Ce que j’ai pu voir » est une suite ou plutôt un complément du premier texte. Dugas raconte sa fuite hors de la France pour gagner l’Angleterre. Son périple démarre à Saint-Affrique et passe par Toulouse, Bordeaux, Bayonne, Saint-Jean-de-Luz. De là, un bateau australien l’amène à Liverpool. Il capte plutôt bien le désordre qui suit la débandade de l’armée française (l’extrait). Le dernier texte, adressé à André Thérive, intellectuel bien oublié, est très daté et il est difficile d’en saisir la portée. Lors d’une fête donnée au critique français, Dugas feint de lire une lettre provenant d’un Huron vivant sur les bords du Mississipi.

Pourquoi le titre « Pots de fer »? Parce ce que « ce titre en vaut un autre » et que « l’on plante dans les pots de fer des cactus, du lierre, du réséda, d’humbles fleurs ».

Extrait

Toulouse semblait une ville assiégée par des soldats. Elle en débordait. Mêlés aux civils, on eût dit un flot humain qui s’écoulait sur les boulevards, montant et descendant les rues. Il y en avait partout, à la gare, dans les jardins, aux abords des hôtels. On se demandait pourquoi il y en avait autant; on se demandait pourquoi ils étaient là. Couverts de poussière, décharnés, brûlés par le soleil, ils semblaient désemparés, allant à la recherche de quelque chose qui leur échappait. Plus précisément, ils donnaient l’impression d’être livrés à eux-mêmes, aux hasards de la rue, privés de chefs: troupes hagardes, atterrées, dont les maîtres avaient perdu le contrôle. À la nuit tombée, on les apercevait étendus par terre, sur la terrasse des cafés et des hôtels, dormant à côté de femmes et d’enfants qui n’avaient pu trouver de gîte pour la nuit.

La ville présentait l’aspect du désordre, du chaos. Sur tout cela, planait un demi-silence troublé à peine par des réflexions timides, des appréciations, des critiques qui gardaient une sorte de pudeur à se traduire. […]

On ne pouvait manquer de se montrer surpris du silence qui pesait sur elle. Des ombres et des ombres se croisaient. À peine saisissait-on un mot se détachant de ces groupes d’hommes qui glissaient dans la nuit. Ce silence était parent de celui qui s’établit dans une chambre mortuaire, ce silence oppressait le cerveau et le cœur. On eut désiré un cri poussé, un sanglot décelant une présence plus humaine. Mais toujours cet indescriptible silence. Ces Français vaincus s’enfermaient dans un mutisme qui ne se démentait pas un seul instant. C’était quelque chose de très particulier et de très impressionnant. (p. 21-23)

27 novembre 2020

Cantate pour une joie

Gabriel Charpentier, Cantate pour une joie, Montréal, Erta, 1956, n.p. [8 pages].

« Inspiré par Ravel et Honegger, il [Pierre Mercure] compose Cantate pour une joie, en 1955, sur sept poèmes de Gabriel Charpentier – qui est l’un de ses amis. Cette oeuvre pour soprano, chœur et orchestre constitue sa première création majeure. Intégrant des oeuvres plus anciennes, Ils ont détruit la ville et les trois mélodies de Dissidence, Cantate pour une joie célèbre les temps modernes avec fougue et lyrisme.» (Savoirs libres, 4 décembre 2016)

Le recueil contient sept poèmes. Le premier évoque une petite fin du monde : « les lions jaunes hurlent dans le sable / l’épouvante est dans la ville / et les ténèbres entourent ma demeure / tout le monde a peur ». Dans sa traversée de ce décor d’épouvante, le poète trouve un ami, « une main tendue où [il] peu[t] tendre sa main ». Il parcourt les restes d’une ville anéantie : « ils ont détruit la ville / dans l’eau les pierres les rats les hommes les femmes ». Son existence est misérable. « Hélas je ne suis / je ne suis qu’en désirance / et me retrouve clown / ou pierrot sans lune ». Pourtant, « son corps [ayant été] purifié par les brumes souterraines », le joie surgit : « le cri de joie est sorti de ma bouche / tout le monde danse sur les places / et les colonnes chavirent / le cri de joie est en avant de moi / je le prends avec moi / il m’illumine de lumière ».

On peut certes interpréter cette courte suite de poèmes de différentes façons. Ce qui me vient le plus facilement, c’est le schème religieux : l’apocalypse, un sauveur, la traversée du désert, la grâce et le paradis retrouvé. Sans être neuve, cette poésie simple et accessible se prêtait bien à la mise en musique.

Consulter
La semaine à Radio-Canada, 1950-1966 
Ici Radio-Canada, 1966-1985, 20 octobre 1966 (Le décès de Pierre Mercure) 
Écouter Cantate pour une joie   (Pierre Mercure dirige l’orchestre)

20 novembre 2020

Le dit de l’enfant mort

Gabriel Charpentier, Le dit de l’enfant mort, Paris, Pierre Seghers, 1954, 35 pages.

Dans le dernier poème, Charpentier donne la clé de son recueil : « Au fond / c’est l’histoire d’un petit mort comme vous et moi / d’un petit mort bien ordinaire ».

Ce « petit mort bien ordinaire » est un être seul qui fuit tant bien que mal son malheur et qui rencontre de temps à autre un « naufragé » comme lui : « Cauchemar sur la route / la mort m’entoure de ses bras / […] /je suis perdu dans les herbes hautes/ […] / je crie ». Sa fuite éperdue ne semble mener nulle part : « A marché, pendant de longues journées, a traversé de vastes marécages, a fui, a dormi sous les arbres morts, a gardé son agonie, ses songeries, a fermé ses mains ses yeux ses bras ». Comme le titre et certains passages le suggèrent, il se pourrait bien que l’objet de cette fuite soit relié à l’enfance : « C’est le rêve d’un enfant que je porte dans ma main. […] où est l’enfant mort? Qui est cet enfant? Invention! Invention! Ne m’abandonne pas. Je me livre à eux. Je leur donne mon bateau. Mon âme est morte ce matin, bien loin, loin, sur la mer, doucement, sans fermer les yeux. » Certains passages font état d’une grande violence : « ils me défigurent/ ils m’enlèvent de toi / ils me frappent / ils me frappent / ils me frappent / ils m’entourent / ils me brûlent ». Compte tenu de tout cela, le petit poème cité au début de ce billet est pour le moins déconcertant.


13 novembre 2020

Heures perdues

Adolphe Poisson, Heures perdues, Québec, Imprimerie générale A. Côté, 1895, 256 pages. (1ère édition : 1894)

Étonnant de constater que ce recueil connaît une deuxième édition seulement un an après la première ! En plus on apprend que 1000 exemplaires ont été écoulés. Poisson avoue dans la préface que ce n’est pas tant la qualité de sa poésie qu’un soudain « goût pour les choses de l’esprit » qui explique son succès.

 

Le recueuil contient 39 poèmes, plutôt longs. On vogue d’un sujet à l’autre, le recueil n’ayant aucune structure. 

 

L’inspiration en est variée.  Poisson célèbre des personnages publics  : Louis-Napoléon Bonaparte, Léon XIII, Jacques Cartier, Longfellow. Quelques poèmes appartiennent au courant patriotique. D’autres évoquent des expériences plus personnelles, comme le décès de son père, de sa sœur Juliette et de son petit frère. Enfin, on a droit à des réflexions sur le temps qui fuit, sur la vie après la vie, sur l’inspiration, etc. 

 

Poisson est davantage un rimailleur qu’un poète. Certains poèmes, qui réfèrent à des événements de son époque, sont très datés et peu significatifs pour un lecteur contemporain. Bandeaux et culs-de-lampe agrémentent le recueil.