12 avril 2007

La Terre paternelle

Patrice Lacombe, La Terre paternelle, Montréal, C.O. Beauchemin & Valois, 1871, 80 p. Le roman paraît de façon anonyme en 1846 dans L'Album littéraire et musical de la Revue canadienne. En 1848, James Huston l’insère dans son Répertoire national. L'édition de 1871 est la première en livre.

Jean Chauvin et sa petite famille vivent heureux sur la terre ancestrale près de Rivière-des-Prairies. Au grand désarroi de sa famille, Charles, le plus jeune des deux fils, décide de s’engager comme « voyageur » pour la compagnie du Nord-Ouest. De crainte que son second fils fasse faux bond, le père décide de lui faire donation du bien paternel en retour d’une rente viagère assez lourde. La mésentente s’installe, le fils aîné s’avère mauvais cultivateur et mauvais débiteur si bien que le père doit reprendre sa terre au bout de cinq ans. Avide d’argent et gâté par quelques années d’oisiveté, Jean Chauvin décide de louer sa terre et d’acheter un commerce... qui le ruine assez rapidement. Il devient porteur d’eau à Montréal et vit avec sa femme, son fils et sa fille dans la misère la plus lamentable. Son fils meurt et il ne peut même pas lui payer un enterrement à l’église. Heureusement, Charles, le fils déserteur, désireux de retrouver le giron familial, revient au bercail et rachète la terre paternelle. Le bonheur est de retour chez les Chauvin.

Le roman compte à peine 80 pages. La Terre paternelle est le premier roman du terroir (ou roman paysan ou roman de la terre) produit au Québec. Plusieurs lui succéderont jusqu’au Survenant (1945) en passant par Jean Rivard, Maria Chapdelaine… On y retrouve un certain nombre de motifs romanesques qui seront repris fréquemment par les successeurs de Lacombe.

L'enjeu :  Le principal enjeu du roman de la terre, c'est la transmission du bien paternel. En transmettant la terre à l'un de ses fils, le père assure la perpétuation des traditions, du patrimoine familial et paroissial, en quelque sorte d'une façon de vivre héritée des ancêtres. «Au pays de Québec, rien ne doit changer et rien ne doit mourir», écrira Louis Hémon dans Maria Chapdelaine.  Dans La Terre paternelle, le fils aîné reprend la terre et le fait qu'il ne se montre pas à la hauteur de sa mission crée le conflit qui alimente l'intrigue. 

La désertion
: On appelle «déserteur» celui qui abandonne la terre paternelle. Il est toujours mal vu. C’est en quelque sorte un traître. On dirait qu’il suffit qu’un fils déserte pour que le petit bonheur de la famille paysanne s’écroule. Habituellement, c’est plutôt la ville ou les États-Unis qui est le lieu de désertion ; chez Lacombe, ce sont les pays d’en haut pour le fils et la ville, pour le reste de la famille.


La donation : Quand les parents se font vieux, ils cèdent le bien paternel au fils aîné (parfois au plus jeune). En retour, ce dernier doit assurer leurs vieux jours. Ainsi se transmet l'héritage (matériel, culturel, spirituel) d'une génération à l'autre. Souvent les fils s’avèrent inaptes à protéger et à faire fructifier l’héritage des générations précédentes. Ou encore, ils refusent tout simplement de prendre la relève du père et «désertent».

L’exil en ville : La ville, c'est le malheur, c’est la corruption, c'est l’exploitation de l’homme par l’homme. Dans La Terre paternelle, fait unique selon moi, même les religieux y sont mercantiles, dégénérés, refusant au fils Chauvin et aux pauvres des funérailles et un enterrement décent.

L’inaptitude des Canadiens français en affaires : Les Chauvin exploitent un magasin. Au bout d’un an, ils ont déjà fait faillite et mangé les recettes d’une vie. L'argent, le machinisme, l'industrialisation, ce sont des domaines réservés aux Anglais protestants.

Là où Lacombe diffère de ses héritiers, c’est dans la façon de régler le problème. Bien entendu, les Chauvin, en reprenant possession de la terre paternelle, retrouvent le bonheur, ce qui est banal ; par contre, ce bonheur final, ils le doivent d’abord à un vieux voyageur (coureur des bois dans les pays d'en haut) qui les soutient dans leur malheur, puis à leur fils déserteur repenti : je ne vois pas d’autres romans de la terre qui concluent ainsi, donnant un rôle si positif à un paria de la société traditionnelle. 
Quant au récit lui-même, ne serait-ce à cause de sa brièveté, il se lit très facilement.
Patrice Lacombe - BAnQ
L’écriture de Lacombe est platement réaliste, ce qui n’est pas forcément un défaut. L'humour pointe à quelques reprises. L’intrigue est prévisible, mais comme le dit l’auteur, pouvait-il en être autrement dans un pays « où les mœurs en général sont pures et simples ». La fin du roman est très moralisatrice.


Extrait
Quelques-uns de nos lecteurs auraient peut-être désiré que nous eussions donné un dénouement tragique à notre histoire ; ils auraient aimé à voir nos acteurs disparaître violemment de la scène, les uns après les autres, et notre récit se terminer dans le genre terrible, comme un grand nombre de romans du jour. Mais nous les prions de remarquer que nous écrivons dans nn pays où les mœurs en général sont pures et simples, et que l'esquisse que nous avons essayé d'en faire, eût été invraisemblable et même souverainement ridicule, si elle se fut terminée par des meurtres, des empoisonnements et des suicides. Laissons aux vieux pays, que la civilisation a gâtés, leurs romans ensanglantés, peignons l'enfant du sol, tel qu'il est, religieux, honnête, paisible de mœurs et de caractère, jouissant de l'aisance et de la fortune, sans orgueil et sans ostentation, supportant avec résignation et patience les plus grandes adversités ; et quand il voit arriver sa dernière heure, n'ayant d'autre désir que de pouvoir mourir tranquillement sur le lit où s'est endormi son père, et d'avoir sa place près de lui au cimetière avec une modeste croix de bois, pour indiquer au passant le lieu de son repos.
Encore donc un coup de pinceau à un riant tableau de famille, et nous avons fini.
Le père Chauvin, sa femme et Marguerite recouvrèrent bientôt, à l’air pur de la campagne, leur santé affaiblie par tant d’années de souffrances et de misères. Cette famille, réintégrée dans la terre paternelle, vit renaître dans son sein la joie, l’aisance, et le bonheur qui furent encore augmentés quelque temps après par l’heureux mariage de Chauvin avec la fille d’un cultivateur des environs. Marguérite ne tarda pas à suivre le même exemple ; elle trouva un parti avantageux et alla demeurer sur une terre voisine. Le père et la mère Chauvin font déjà sauter sur leurs genoux des petit-fils bien portants. Le père Danis se charge de les endormir en leur chantant d'une voix cassée quelques anciennes chansons de voyageurs.
Nous aimons à visiter quelquefois cette brave famille, et à entendre répéter souvent au père Chauvin, que la plus grande folie que puisse faire un cultivateur, c’est de se donner à ses enfants, d’abandonner la culture de son champ, et d’emprunter aux usuriers. » (p. 78-80) 


Lire le roman

Voir aussi La Littérature du terroir au Québec



9 avril 2007

Forestiers et Voyageurs

Joseph-Charles Taché, Forestiers et Voyageurs, Montréal, Librairie Saint-Joseph, 1884, 238 p.

(Ce récit est paru d’abord, en feuilleton, dans Les Soirées canadiennes en 1863.) 

Comme le dit Luc Lacoursière en introduction dans la collection du Nénuphar, Forestiers et Voyageurs est « un mélange assez difficile à définir ». Le récit navigue entre le documentaire et la fiction, entre l’étude ethnographique et le conte folklorique, entre la littérature et l’histoire. Chose sûre, il est tout à fait instructif pour tous ceux et celles qui s’intéressent aux forestiers et aux voyageurs. Il va de soi que Taché aime beaucoup ces personnages. Il est remarquable aussi de constater tout le respect qu’il voue aux Autochtones, aussi bien à leurs grandes connaissances de la nature qu’à leur spiritualité.

L’action débute vraisemblablement vers les années 1820. La narration est assez complexe. Le narrateur, on l’apprendra plus tard, est un médecin quelque peu désœuvré. Nous sommes en janvier. Il se joint à une caravane chargée d’apporter aux forestiers des vivres et d’autres articles de consommation dans un chantier qui se trouve à deux jours de route, en amont d’une rivière dans le bas du fleuve. Il n’y a pas d’intrigue proprement dite. Taché décrit le camp, les différents métiers (le contremaître, le couque, les bûcheurs, les grand’haches, les piqueurs, les charretier, les claireurs), la nourriture. Nous faisons connaissance avec le Père Michel, un vieux voyageur qui chasse aux alentours et habite avec les bûcherons. C’est un conteur hors pair qui anime les soirées des bûcherons dans le camp. C’est lui qui assumera l’essentiel de la narration dans la deuxième partie du livre.

En effet, la suite est racontée par le père Michel, lors des deux soirées que le médecin passe au camp. C’est un narrateur de deuxième niveau. Tout en racontant sa vie, le père Michel enchâsse d’autres récits (je les mets entre parenthèses pour faciliter la compréhension), qui impliquent d’autres narrateurs.

Le père Michel est né à Kamouraska au 18e siècle. Ses parents étaient des agriculteurs, à une époque où l’agriculture était très florissante. Son père, sombrant dans cette vie facile, se mit à boire et perdit son bien. L’enfant fut recueilli par le curé qui l’éduqua et l’employa jusqu’à ses 17 ans. Ensuite, il travailla pendant quelques années pour le Seigneur de Kamouraska. Il s’occupait d’une pêche sur le Saint-Laurent, tout en habitant l’île-aux-Patins. (Il raconte l’histoire d’un compagnon de travail qui s'est noyé dans une fosse avec son cheval en voulant retourner sur l’île en pleine nuit.) Bientôt, il quitta cet emploi et déménagea à Paspébiac, s’adonnant à la pêche à la morue. (Il raconte l’histoire d’un bateau en feu qu’ils tentent en vain de secourir, le bateau s’éloignant à mesure qu’ils s’en approchent. Les vieux leur apprirent qu’il s’agissait du « feu de la baie », un feu apparu suite au Grand Dérangement pour tourmenter les Anglais incendiaires.) Dans la Baie-des-Chaleurs, il se lia avec les Micmacs et partagea même quelques saisons de chasse avec eux. (Il raconte l’histoire du passeur de Mitis qui assassina trois Anglais, eux qui avaient tué sa femme lors de la Conquête.) De retour dans la région de Rimouski, il s’allia à un Autochtonenommé Ikès et les deux partagèrent un territoire de chasse. On disait d’Ikès qu’il était sorcier, ce que le père Michel eut l’occasion de vérifier. De temps à autre, il devait faire des sacrifices à un esprit, qu’il appelait Mahoumet, sinon la chasse s’en ressentait grandement. L’année suivante, il s’allia à un dénommé Lévesque de l’Île-Verte et devint chaloupier. Ils transportaient des marchandises et des gens. Ils traversaient souvent sur la Côte-Nord, entre autres à Tadoussac. (Il raconte quelques épisodes dans la vie de deux missionnaires et décrit leur grande amitié avec les Montagnais.) Le père Michel et Lévesque décidèrent d’aller trafiquer avec les Montagnais, ce qui était défendu, les Autochtones devant obligatoirement vendre leurs peaux aux Postes du roi. Ils se rendirent jusqu’à Mingan et descendirent en suivant la côte jusqu’à Portneuf, sans être inquiétés. Là, ils furent interceptés par des garde-côte et, dans l’altercation qui s’ensuivit, le père Michel blessa gravement le commis qui les avait arraisonnés. Malheureux, il promit de se rendre à Beaupré, si Dieu voulait bien laisser la vie au commis.

Ici se termine la première soirée de contes du père Michel. Le lendemain matin, le docteur l’accompagne sur son « chemin de plaques ». Le narrateur en profite pour décrire différents pièges, entre autres une martrière. En après-midi, c’est le contremaître qu’il accompagne. Il décrit les différentes opérations que subit un arbre, de l’abattage jusqu’à la jetée.

Le soir venu, le père Michel reprend sa narration devant les bûcherons assemblés. À Québec, il rencontra un représentant de la compagnie du Nord-Ouest et signa un contrat de cinq ans. Il remit à plus tard sa promesse de se rendre à Beaupré. Ici commencent ses aventures de voyageur dans les pays d’en haut (Manitoba, Saskatchewan, Alberta...). (Tout en décrivant le trajet des voyageurs, le père Michel insère dans son récit des légendes, dont celle du « Noyeux du père récollet », celle de « L’hôte à Valiquet » et celle, célèbre, de « Cadieux ». On découvre le quotidien et le rituel des voyageurs : certaines chansons, les rites d’initiation, comment ils faisaient pour se débarrasser d’un nouveau (un mangeur de porc) qu’ils n’aimaient pas, certaines légendes des Sauteux.) Au bout de cinq ans, le père Michel se réengagea pour quatre autres années, repoussant encore sa promesse de pèlerinage. La deuxième partie de son contrat fut difficile : la compagnie de la Baie d’Hudson tenta de déloger la compagnie du Nord-Ouest. Il y eut même quelques batailles armées. Finalement, le tout se termina en 1806 (seule date précise dans le récit) par la capitulation de la compagnie canadienne. La même année, le père Michel revint dans le Bas-Canada. Sa première action fut de se rendre à Portneuf, pour découvrir ce qu’il était advenu du commis qu’il avait blessé. Il apprit qu’il était Anglais et qu’il s’était converti au catholicisme avant sa mort. Le père Michel décida d’accomplir quand même sa promesse : il se rendit à Beaupré pour se faire pardonner. Après, il doit avoir à peu près quarante ans, il « vécut tranquillement et sans aventures ». Ainsi se terminent la deuxième soirée et le récit de Taché.

De façon maladroite, Taché va remettre la narration au docteur dans le chapitre 19. Le médecin va raconter la vie des hommes-de-cages : leurs techniques pour construire les cages (les cribes, les drames), le travail des cageux, leur vie au quotidien, les dangers du métier, surtout dans les rapides. ****

8 avril 2007

Money musk et autres voyageries

Pour entendre le fameux Money musk qui avait ensorcelé le violon de Fifi Labranche dans Les Contes de Jos Violon. Si je comprends bien, il existerait plusieurs versions de ce "reel".

Un site intéressant sur les voyageurs.

Voir mon compte-rendu du roman de Léo-Paul Desrosiers : Les Engagés du Grand Portage.

7 avril 2007

Deux pas en arrière

De Fréchette à Desrochers, il n'y a que deux pas en arrière à franchir pour retrouver Jean-Charles Taché et ses Forestiers et Voyageurs (1863). Toujours les voyageurs, peu de temps après qu'ils soient devenus des forestiers, quand la traite des fourrures périclita. Je suis en train de relire le livre, mais en attendant je vous transmets la définition du voyageur que Taché présente dans sa préface.


« Voyageur, dans le sens canadien du mot, ne veut pas dire simplement un homme qui a voyagé; il ne veut pas même dire toujours un homme qui a vu beaucoup de pays. Ce nom, dans notre vocabulaire, comporte une idée complexe.

Le voyageur canadien est un homme au tempérament aventureux, propre à tout, capable d’être, tantôt, successivement ou tout à la fois, découvreur, interprète, bûcheron, colon, chasseur, pêcheur, marin, guerrier. Il possède toutes ces qualités, en puissance, alors même qu’il n’a pas encore eu l’occasion de les exercer toutes.

Selon les besoins et les exigences des temps et des lieux, il peut confectionner une barque et la conduire au milieu des orages du Golfe, faire un canot d’écorce et le diriger à travers les rapides des rivières, lacer une paire de raquettes et parcourir dix lieues dans sa journée, porté par elles sur les neiges profondes. Il sait comment on prend chaque espèce de poisson dans chaque saison; il connaît les habitudes de toutes les bêtes des bois qu’il sait ou poursuivre ou trapper. La forêt, les prairies, la mer, les lacs, les rivières, les éléments et lui se connaissent d’instinct.

Le voyageur canadien est l’homme aux expédients, par excellence; aussi, est-il peu de situations qui le prennent au dépourvu. Les quatre points cardinaux lui sont égaux. Le clocher de sa paroisse est à ses courses, ce qu’est le grand pilier du portique de Notre-Dame de Paris au système milliaire de France, le point central. Il partira aussi volontiers pour le fond de la baie d’Hudson que pour le golfe du Mexique, pour la chasse aux loups-marins dans les glaces de l’Atlantique, que pour la chasse à la baleine dans les eaux du Pacifique. Rarement, cependant, il laissera sa paroisse avec l’intention de n’y pas revenir tôt ou tard; quand il prend congé de ses proches et de ses amis, son dernier mot est toujours : « A la revue! Que Dieu vous conserve jusqu’à ce que je revienne! »

5 avril 2007

CITY-HOTEL

En lisant les contes de Fréchette, ce poème d’Alfred Desrochers s’est mis à me trotter dans la tête. Probablement est-ce dû au fait qu’ils emploient tous les deux le mot « ribotte ». Desrochers a consacré toute une partie d’À l’ombre de l’Orford (1929) aux « shantymen » (les « voyageurs » de Fréchette). Ce sont de magnifiques poèmes. Voici le plus connu.

CITY-HOTEL
« Nous n’irons plus voir nos blondes »

Le sac au dos, vêtus d’un rouge mackinaw,
Le jarret musculeux étranglé dans la botte,
Les « Shantymen » partants s’offrent une ribotte,
Avant d’aller passer l’hiver à Malvina

Dans le bar, aux vitraux orange et pimbina,
Un rayon de soleil oblique, qui clignote,
Dore les appui-corps nickelés, où s’accote
En pleurant, un gaillard que le gin chagrina.

Les vieux ont le ton haut et le rire sonore,
Et chantent des refrains grassouillets de folklore ;
Mais un nouveau, trouvant ce bruit intimidant,

S’imagine le camp isolé des Van Dyke,
Et sirote un demi-schooner, en regardant
Les danseuses sourire aux affiches de laque.