6 mars 2026

L’affaire Sougraine

Pamphile Lemay, L’affaire Sougraine, Québec, C. Darveau, 1884, 458 pages.

Lemay s’inspire d’une affaire judiciaire de son époque, dont voici les faits. En 1882, à Notre-Dame-de-Montauban, une jeune fille de 16 ans s'enfuit avec un Abénaquis âgé d'une cinquantaine d'années, marié et père de famille. Les parents de l'adolescente donnent l'alerte, et les noms des fugitifs (Elmire Audet et Louis Sougraine) sont publiés dans les journaux. Entre-temps, le cadavre de la femme de Louis Sougraine est retrouvé.

Lemay étale l’action du fait divers dans une autre temporalité et en d’autres lieux.

Prologue

Au pied des Rocheuses, Longue Chevelure, un métis sioux catholique, sauve un Abénaquis (Sougraine) et une jeune fille canadienne (Elmire, enceinte) qu’un feu d’herbe menace. Les deux amants ont fui le Québec, Sougraine craignant d’être accusé du meurtre de sa femme.

Longue Chevelure, malheureux chez les Sioux et n’approuvant pas la conduite de Sougraine, confie la jeune fille enceinte, ainsi que sa propre femme et leur enfant à un groupe de Canadiens français qui retournent au Québec, après avoir participé à la ruée vers l’or. Il compte les rejoindre plus tard. Le projet tourne mal : sa femme est assassinée et il croit qu’il en a été ainsi de sa petite fille.

23 ans plus tard : mêmes personnages sous d’autres noms

Les D’Aucheron, un couple qui mène grande vie sans en avoir les moyens, veulent marier leur fille adoptive (Léontine) à un jeune politicien. Le père a besoin de ce dernier pour ses affaires. Un notaire, dans la trentaine, est aussi amoureux de Léontine et, comme les D’Aucheron sont ses débiteurs, il essaie de les forcer ä lui donner Léontine. Mais elle est amoureuse de Rodolphe Houde, un jeune médecin. Voilà pour le carré amoureux.

Presque tous les personnages évoluent, en toute conscience ou non, sous un nom d’emprunt et le roman consiste à dévoiler leur vraie identité au fil de l’histoire. Il se trouve que Mme D’Aucheron est Elmire Audet, la jeune fille qui avait fui dans l’ouest avec Sougraine. Sougraine est de retour à Québec sous un nom d’emprunt : Langue muette. Le jeune politicien est leur fils.  Léontine est la fille de Longue Chevelure, celle que tout le monde — et même lui — croyait morte. Et le jeune notaire est le fils du premier mariage de Sougraine. Un hasard n’attendant pas l’autre, ils se retrouvent tous dans un bal chez les D’Aucheron.

Le fil narratif, c’est l’histoire d’amour de Léontine et de ses trois prétendants. Mais le récit met aussi en scène le milieu bourgeois de Québec, un milieu fondé sur de fausses représentations, sur le cynisme des pseudo-riches face aux pauvres, même si des personnages viennent tempérer la critique virulente de Lemay.

« Voilà comment va le monde : Pendant que les uns gaspillent dans de vains plaisirs l'argent qu'ils amassent facilement, les autres mendient un morceau de pain ; pendant que les uns chantent, dansent, se divertissent, les autres pleurent et grelottent près d'un foyer sans chaleur. Il est bon d'être témoin de la folie des riches, cela nous fait aimer les pauvres. Je me demande parfois, disait-il encore, ce qu'il en adviendrait de tous ces gens heureux si les déshérités de la terre n'avaient pas pour se consoler les promesses de la religion. L'esprit de révolte germerait dans les cœurs, la haine soufflerait sur le monde, l'envie relèverait sa tête de vipère, et, le moment favorable venu, toute l'armée des misérables se précipiterait sur les classes aisées. Ce serait le partage du butin après la bataille du luxe et de la vanité contre l'indigence incrédule ou impie. Cette bataille et ce partage épouvantables arriveront bientôt si les apôtres de la libre pensée continuent leur œuvre diabolique. » (P. 159-160)

Le milieu politique n’échappe pas non plus à l’œil malicieux de l’auteur qui était bibliothécaire au Parlement. En plus des discours creux en périodes d’élection, ça sent le favoritisme et la malversation à plein nez.

Le roman se lit encore bien, si on accepte les multiples invraisemblances, les retournements de situation faciles, les explications souvent moralisatrices.  Le style est plus vif que dans les autres écrits de l’auteur.

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