14 janvier 2022

Souvenirs pour demain

Paul Toupin, Souvenirs pour demain, Montréal, CLF, 1960, 100 pages. 

Ce livre a remporté deux prix prestigieux : le GG du meilleur livre de non-fiction et le prix de la meilleure publication étrangère de langue française décernée par l’Académie française.

 

Paul Toupin (1918-1993) est un auteur bien oublié aujourd’hui. Il abandonne le théâtre au début des années 60 pour se consacrer au roman et à l’essai. Souvenirs pour demain est un début d’autobiographie qu’il poursuivra dans Mon mal vient de plus loin (1969) et De face et de profil (1977).

 

Dans la première partie, « Enfance », il raconte ses étés heureux auprès de sa grand-mère qui vivait près du fleuve et son difficile parcours scolaire, au collégial et à l’université, en raison de  ses difficultés avec l’autorité et avec les disciplines imposées. Dans la seconde partie, « Métamorphose », il fait le pari de nous raconter son grand amour de jeunesse sans jamais qu’on sache s’il s’agit d’un homme ou d’une femme. En 1960, l’homosexualité était taboue et condamnée par l’église… et un peu tout le monde, d’où sa prudence. Dans la troisième partie, « Requiem », il relate la maladie qui devait emporter son père médecin, mort d’un cancer dans la cinquantaine. C’est l’occasion de se remémorer les liens difficiles qu’ils entretenaient, de tenter de cerner le caractère qu’il avait et de s’interroger sur le sens de cette vie, en fait de toute vie.

 

La plupart du temps, Paul Toupin explique plutôt que de raconter, un peu comme le faisaient les romanciers des années 50.  Ses explications ne sont jamais banales. On découvre une personne qui n’est jamais au diapason avec son environnement humain. Cependant, l’esprit libre qu’il était, ne verse jamais dans le ressentiment ou les dénonciations à l’emporte-pièce. On devine un homme assez orgueilleux, non par fierté pour une quelconque réussite, mais plutôt pour avoir pris la mesure exacte de sa vie et de celle des gens qui l’entourent. 

 

Extrait

Il se réveillait, les yeux encore tout pleins des reflets de son rêve, dont il semblait poursuivre la dernière image. Il nous regardait mais sans nous voir, comme revenant dans un monde qui n'était plus le sien. C'est que la mort imposait de plus en plus sa présence. Elle n'était plus la timide personne qui, au début, n'osait dire son nom, et qui n'était pas invitée. Maintenant, avec confiance, sûre d'elle-même, elle s'installait, prenait ses aises. Jusque-là son travail avait été lent. Il ne fallait pas beaucoup d'expérience pour immobiliser une jambe, un bras. Mais elle n'avait attaqué que de loin, s'en prenant à ce qui était désarmé. Maintenant, elle allait déployer la plus rusée de ses stratégies pour remporter un assaut qui devait être final. Elle était sûre de vaincre. Elle s'était réfugiée subrepticement sur le ventre du malade. De là, elle déroulerait ses derniers anneaux, ceux qui paralyseraient tout le corps, crachant de son venin dans les yeux pour les aveugler, dans les oreilles pour les rendre sourdes. Puis, enfin, elle tenterait d'éteindre l'intelligence qui était sa véritable ennemie, la place forte la plus difficile à conquérir parce que la moins saisissable, retranchée dans une parcelle du cerveau d'une matière tout invisible. C'est de là qu'il fallait déloger la volonté, l'amour, la compréhension, mais surtout cette autre force inexpugnable, l'honneur de vivre. (p. 84-85)

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