23 février 2017

Les Mystères de Montréal

Hector Berthelot, Les Mystères de Montréal, Roman de mœurs, Montréal, Imprimerie A. P. Pigeon,  1898, 118 pages.

Ce roman fut d’abord publié, en feuilleton, dans Le Vrai Canard en deux étapes : la première partie est publiée du 20 décembre 1879 au 31 juillet 1880 ; la deuxième paraît du 13 novembre 1880 au 5 mars 1881. Berthelot avait adopté le pseudonyme Monsieur Ladébauche. L’édition que je présente, c’est celle de 1898, la première présentée en volume.

Berthelot a divisé son roman en trois sections : un long prologue qui fait 8 chapitres et deux autres parties de 20 et 16 chapitres. Les chapitres sont courts, de même que les phrases, ce qui est compréhensible compte tenu du public auquel il était destiné. Disons-le tout de suite, l’édition est négligée, truffée de fautes et d’irrégularités typographiques.

On ne résume pas un tel livre par le menu détail. Ce serait trop long, tant les événements fourmillent, souvent sans attache logique entre eux.

Prologue
Bénoni Vaillancourt est amoureux d’Ursule Sansfaçon. Ses revenus ne lui permettent pas de l’épouser. Cléophas Plouff  fait aussi la cour à Ursule. Il a quarante ans et il est séparé de sa femme et de ses enfants. Bénoni est jaloux et sa jalousie augmente quand Cléophas sau ve la belle. Les deux en viennent au coup et se retrouvent devant le juge.

Première partie
Un notaire-détective du nom de  Caraquette doit s’assurer que les termes de l’héritage du Monsieur de Saint-Simon soient respectés. Pour l’instant, le comte et la comtesse de Bouctouche profitent de cet héritage puisque leur jeune fils est le légataire universel de cet oncle décédé.  Or l’enfant meurt. Le comte cache la mort de son fils et décide de le remplacer par un autre enfant. C’est Cléophas Plouff qui l’aide dans cette entreprise en lui proposant le jeune frère d’Ursule (beaucoup plus âgé que l’enfant décédé!).  Le comte meurt à son tour (il s’est empoisonné lui-même!);  Cléophas, ayant compris ses manigances, réussit à mettre la main sur le trésor des Bouctouche que Caraquette trimballe dans une valise (!?).  

Deuxième partie
Après avoir assassiné Cléophas, Bénoni s’est emparé du trésor des Bouctouche et mène grande vie. Il épouse en grandes pompes Ursule. Caraquette finit par découvrir la vérité et fait chanter Bénoni. Finalement, il le dénonce à la police. Ce dernier est arrêté et pendu. Le trésor est remis à la veuve qui épouse un certain Malpèque, lequel était l’héritier suivant du comte de Saint-Simon.

Quelques personnages
Le roman va un peu dans tous les sens. Le paroxysme de la confusion est atteint dans la seconde partie. L’auteur se mêle dans son histoire. Bénoni se demande où est caché le trésor des Bouctouche, alors que quatre chapitres plus tôt, c’est lui-même qui l’a volé et caché. 

La narration est maladroite : l’auteur coordonne mal les actions simultanées de ses personnages : «Laissons maintenant Caraquette à St-Jérôme et retournons à Montréal.» Le développement des personnages laisse souvent pantois : ainsi la comtesse qui ouvre un débit illégal de boisson pour survivre. Le développement manque de cohérence : des personnages changent du tout au tout pour satisfaire aux caprices des événements. 

Est-ce à dire que ce roman ne vaut pas la peine d’être lu? Non.  Il y a quand même une présence de la ville de Montréal, le défilement de ses rues, de ses places, des hôtels, des débits de boisson, des métiers de l’époque, des journaux, des moyens de transports… Il y a aussi un foisonnement au plan du langage qui vaut à lui seul le détour. Bon, c’est vrai qu’il y a beaucoup de mots anglais (parfois francisés) et d’anglicismes (swell, lofer, fair-play, flush; «Il portait un pea-jacket en velveteen un peu usé aux coudes et doublé en farmer’s satin. »); mais on trouve aussi beaucoup d’expressions (le sens de plusieurs m’échappe) assez savoureuses. J’en ai relevé neuf :

·         Il menait la vie à grandes guides : il menait grand train
·         se sentir un peu casquette : un peu saoul
·         faire peter la bande de jim rabette d’un portefeuille : l’ouvrir
·         oeil de vaisselle : œil de verre
·         attraper une gratte : se faire engueuler
·         Comme il logeait le diable dans sa bourse : n’avait pas d’argent
·         Caraquette en cherchant son voleur avait fait buisson creux : n’était arrivé à rien
·         brosser son chien dans les auberges : se saouler
·     quelques jeunes gens qui ne cherchaient qu’à effeuiller sa couronne de vertu : je vous laisse deviner!

Il y a aussi beaucoup d’humour ; d’abord, ce petit mot d’amour que Bénoni sert à Ursule : « Chère belle gueule »;  presque illettré, ce même Bénoni écrit à sa belle : « Lesse moé assavoir  ton adresse pour que j’aie te voir à Singe Erôme. » Et ce commentaire de l’auteur sur les deux tourtereaux : « Vous allez croire qu’ils se sont embrassés. Pas du tout. Les bouches des deux amoureux se touchèrent, mais ce fut pour changer de gomme. »

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