13 février 2009

Les Forces

Alphonse Beauregard, Les Forces, Montréal, Arbour & Dupont, 1912, 168 pages.

Il y aurait toute une étude à faire du poème liminaire des recueils publiés entre 1900 et 1925. Dans la plupart, le poète désamorce les critiques trop dures en avouant humblement que sa poésie présente des faiblesses. Mais ce n’est pas le cas d’Alphonse Beauregard dans Les Forces. Lui aussi admet que les lecteurs ont des raisons de trouver son livre « imparfait », mais du même souffle il ajoute : « Lecteur, quel que soit ton arrêt / Sur ma verve ou ma poétique, / Ne t’en fais pas un doux secret, / Je ris gaiement de la critique. »

Son recueil est divisé en quatre parties.

Tableaux
Le dernier poème s’intitule « Sonnets impressionnistes » et il me semble que ce titre traduit bien le projet que le poète poursuit dans les poèmes les plus intéressants de cette partie. Beauregard décrit des paysages, à la manière des peintres impressionnistes, des lieux dont il essaie de traduire l’atmosphère. Comme tout bon impressionniste, il affectionne les éléments marins, c’est-à-dire les navires, les ports, le voyage, la brume, les oiseaux. « L’eau terne enserre les dragues / Dans un bassin de mercure / Où nage, sombre teinture, la fumée aux gestes vagues. » (Marine) Il s’agit moins de dessiner un lieu avec précision que d’en donner une « impression ». « Le Saint-Laurent, mordu par les souffles d'automne, / S'exaspère. Partout sur le fleuve dément / L'âme des bois brûlés flotte languissamment. / Affolé, mon canot plonge dans l'eau gloutonne. » (Le Saint-Laurent) Quant aux autres poèmes de cette section, leurs thèmes sont plus éclectiques : un arbre mort, les Iroquois, un corbillard, le sport...

Flirt et sentiment
On pourrait penser que l’amour est au centre de cette partie. Pas du tout ou si peu! On y parle d’amour, mais on n’y trouve pas de poème d’amour, le poète préférant le flirt à l’amour passionné, à l’amour qui engage une vie. « L’amour est un facteur de vie et non un but. » (La chimère) Un profond sentiment de solitude, exprimé avec la retenue parnassienne, émane de cette section. L’amour et l’amitié ne sont que des chimères. Les choses de l’esprit sont plus prégnantes que les appels du cœur. « Pendant que nous serons ensemble, je ne veux / Ni sonder vos secrets, ni dévoiler mon âme, / Mais simplement pencher mon front sur vos cheveux, / Tourner dans un remous de lumière et de femmes. » (L’invitation)

Les forces
Les trois grandes « forces » qui animent l’être humain sont l’amour, l’amour divin et l’instinct (Les trois forces). L’espoir de participer à l’avancement de l’humanité, l’énergie vitale de la jeunesse, le sentiment d’unicité de chaque être vivant... seraient d’autres « forces » qui commanderaient l’action humaine. Dans un autre poème (C’était écrit), il affirme que l’Homme n’a pas la possibilité de choisir, que presque tout est joué d’avance. « À travers le fracas des marteaux et des feux, / Dans le bruit grandissant dont la terre bourdonne, / Constamment je perçois le mot d’ordre orgueilleux / Que l’homme esclave et maître à lui-même se donne. » (L’effort vital)

Mélange
Comme l’indique le titre, cette partie contient les poèmes qui n’ont pas trouvé place dans les sections précédentes. La ville, les malheurs d’un handicapé, un chien, les femmes, le Saint-Laurent, la mort, Vauquelin et le patinage sont quelques-uns des sujets abordés.

Étonnant quand même ce recueil! Il vaut certainement le détour pour qui veut explorer les prolongements de l’École littéraire de Montréal. Le vers est travaillé, même si le poète n’évite pas toujours les clichés et les tournures de phrases un peu alambiquées (voir l’extrait). On peut dire que le recueil a du contenu et que ses thèmes sont modernes, universels.


L'éternel féminin
La montagne portait sa robe d'or bruni,
Or fragile tombant, feuille à feuille, des branches,
Dans le chemin, parmi la foule du dimanche,
Sur les sentiers ombreux et le gazon terni.

Reposés de leur course à travers l'infini,
Et doux, comme l'émoi d'une âme qui s'épanche,
Les rayons du soleil d'octobre, en nappes blanches
Sur le sol déjà froid, versaient un feu béni.

Ce ne fut que le soir, en soufflant ma veilleuse,
Que me vint nettement l'image glorieuse
Dans ses mille détails ternes et rutilants.

J'avais distraitement vu les choses agrestes,
Trop attentif à suivre ou deviner les gestes
D'une fille aux yeux noirs qui ramassait des glands.



Alphonse Beauregard sur Laurentiana
Les Alternances

Aucun commentaire: