7 juin 2019

Du sang sur la neige

Maurice Constantin-Weyer, Du sang sur la neige, Paris, La Cité des Livres, 1931, 69 pages.

Le court livre de Constantin-Weyer contient deux récits historiques qui mettent en scène la guerre entre les Anglais et les Français, dans la première moitié du XVIIIe siècle. Dans Du sang sur la neige, le marquis de Vaudreuil demande au seigneur de Rouville de mener une expédition punitive contre la petite ville de Deerfield (récit raconté de façon beaucoup plus romancée par Oscar Massé dans Mena’sen). Le motif : il semble que les Anglais encouragent les Indiens, qui leur sont alliés,  à mener des raids meurtriers contre des villages de la Nouvelle-France.

Dans Grand-Pré, 300 Français et Indiens, dirigés pas Coulon de Villiers  mènent un raid contre les positions des Anglais à Grand-Pré, tout près de Louisbourg (les Anglais s’en sont emparé en 1745). Le motif : affaiblir la position ennemie pour éventuellement reprendre Louisbourg.

Ce sont vraiment des récits historiques, à peine rehaussés par la fiction. C’est précis, un peu froid même.

Ce qui est étonnant en lisant ces récits de guerre, édulcorés tout compte fait, c’est le peu de cas qu’on fait de la vie humaine. On devine l’horreur, mais on la décrit sans la montrer, sans la faire sentir. Pour employer un terme de cinéma, on s’en tient au plan d’ensemble.

Pour gagner l’admiration du lecteur, il faut bien humaniser un peu les héros. C’est le prix à payer pour légitimer des tueries sans motifs vraiment valables. Dans Du sang sur la neige, certaines victimes sont des enfants, des vieillards impotents. Rouville, lui-même sévèrement blessé, éprouve une certaine compassion pour les captifs qu’il ramène, mais pas assez pour abandonner à ses poursuivants une vieille femme qui n’arrive plus à suivre. Dans Grand-Pré, après s’être-entretués, les Anglais hissent le drapeau blanc et ce qu’il reste d’officiers anglais et français partagent un repas! C’est ce que l’auteur appelle le sens de l’honneur… De quoi inspirer à Voltaire son Candide

Extrait
Une cinquantaine des hommes de Rouville, blancs et peaux- rouges, étaient déjà dans le village.

Les carabines françaises, les haches indiennes arrachèrent des étincelles à la faible lueur des étoiles. Ou... ou... ou... i... i... ipe!... Le sinistre cri de guerre des Abénaquis s'éleva, s'enfla, retomba sur le village, lourd de toutes les terreurs. Aussitôt, par petits groupes, les assaillants se ruèrent contre les maisons.

Le bruit des haches qui sapaient les portes, quelques coups de feu, les hurlements sauvages des Indiens, les jurons anglais et français, les cris de détresse des femmes et des enfants crevèrent la nuit. Chaque porte arrachée découpait dans l'ombre un rectangle de lumière. Des éclairs jaillirent.

Aux côtés du chef abénaqui (sic), Hertel de Rouville se rua à la maison de Williams, le ministre protestant. Il importait avant tout de le prendre. La pesante épaule du Canadien fit voler la porte de ses gonds. Le pasteur apparut, à demi vêtu, un pistolet dans chaque main. Sa première balle frappa Hertel de Rouville au-dessous de la clavicule. La seconde manqua de peu le chef indien, et alla tuer un des sauvages qui le suivaient. Déjà, malgré sa blessure, Rouville avait saisi le ministre à bras-le-corps.

C'était le choc de deux athlètes. Williams, moins grand, moins lourd que Rouville, était néanmoins habile à tous les exercices du corps, et son agresseur était affaibli par la blessure qu'il avait reçue. Tous deux roulèrent par terre, et le combat aurait peut- être mal tourné pour Rouville, si le chef abénaqui n'était parvenu à saisir un des bras du pasteur et à l'immobiliser. La minute d'après, Hertel se relevait, soufflant et jurant, tandis que les sauvages attachaient solidement les pieds du pasteur. On entendit alors un cri déchirant. La femme du ministre, son nouveau-né dans les bras, se précipitait dans la cuisine, où avait eu lieu le combat. Rouville donna l'ordre qu'on la fît s'habiller ainsi que ses cinq enfants, et qu'on emmenât immédiatement toute la famille en lieu sûr.

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