11 septembre 2008

La Chesnaie

Rex Desmarchais, La Chesnaie, Montréal, L’Arbre, 1942, 294 pages.

1938-1939. Hugues Larocque est le chef d’un mouvement clandestin, la Société Secrète Dictatoriale (S. S. D.), ultranationaliste, qui ne rêve rien de moins que de prendre le pouvoir par un éventuel coup d’état. C’est un meneur, pour qui les hommes sont faibles, qu’il suffit de les manipuler, et donc qui exerce un contrôle total (ou presque) sur les gens qui le suivent (certains fanatisés). Le réseau a des ramifications jusqu’à Rimouski. Éventuellement, il espère transformer ses actuels collaborateurs en de véritables soldats, ce qu’il se garde bien de leur dire.

Le problème, c’est qu’il n’a pas d’argent. Il est conscient qu’il faut préparer la population, susciter le mécontentement, sinon la révolte contre les politiciens, donc affaiblir la démocratie. Une occasion se présente de donner un élan à son rêve. Son vieil ami Alain Després vient d’hériter de sa tante de Saint-Eustache. Or, il sait que son ami, qui rêve de devenir écrivain, est sensible à l’idée nationaliste (descendant des patriotes de Saint-Eustache) et facilement influençable. Il réussit donc à le convaincre de financer un journal, La Nouvelle-France, auquel il pourra participer, et il le convainc de lui céder la gouverne de son domaine (La Chesnaie) pour financer leurs actions. Alain, complètement dominé par le charisme et la force de son ami, cède petit à petit devant Larocque, même lorsque ce dernier provoque la mort d’un collaborateur qui avait trahi. Il est scandalisé par l’acte mais trop fasciné par le personnage pour sortir du piège qu’on lui a tendu.

À cette histoire se greffent des histoires d’amour alambiquées qui vont dénouer l’intrigue. Larocque, autrefois, a été amoureux de Claire Després (la sœur d’Alain). Ils auraient même eu, en toute clandestinité encore une fois, un enfant : comme Claire voulait rompre avec Larocque, ne supportant pas ses idées extrémistes, ce dernier de concert avec un ami médecin lui a dit que son enfant était mort en naissant. Claire l’a quitté sans cesser de l’aimer et, huit ans plus tard, a épousé un Anglais, Archibald Brown, un agent du service secret, fils d’une riche famille anglophone. Quant à Alain, il a eu une femme et un fils qui sont morts et il a retrouvé une ancienne flamme, Marthe Roy, dont le père est un politicien véreux que Larocque veut dénoncer dans le journal. Alain refuse que son futur beau-père soit traîné dans la boue et prévoit assassiner Larocque. Il faut dire qu’il se sent prisonnier maintenant de la volonté de son ami et qu’il ressent le besoin de s’en libérer. Une bataille a lieu et c’est plutôt Claire qui tue son ex-amant sans le vouloir. Bref, le tout se termine plutôt mal. Les Brown offre de l’argent (30 000$) à Alain qui s’est ruiné dans l’aventure. Celui-ci le brûle, ne pouvant accepter l’argent des Anglais et voulant respecter la mémoire de Larocque malgré leurs différends : « … je veux que sa mémoire demeure pure aux yeux de tous. »

C’est un des romans les plus bizarres écrits au Québec. Malgré sa portée sociale, c’est un roman psychologique, avec des analyses de personnage parfois fastidieuses. Bien écrit, bien raconté, il se lit encore bien, malgré tout. On peut y lire une attaque contre le clergé : « L’Église est toujours avec le pouvoir établi. L’Église condamne les révolutions qui commencent… Dès que nous nous manifesterons, l’autorité religieuse nous lancera l’anathème. Si nous réussissons, elle nous absoudra. » Va pour la petite pointe contre l’Église qui l’a bien méritée! Par contre, pour ce qui est du reste, on déraille allègrement. Il développe l’idée que seul un Chef (le « C » majuscule du roman) fort et, au besoin, une dictature peuvent sortir un peuple de sa médiocrité : « Vraisemblablement, la dictature lui apparaissait un gouvernement d’exception, bon pour sauver d’une crise. Ensuite, la démocratie refluerait comme une marée et régnerait. Jusqu’au jour où l’excès des maux susciterait un nouvel appel au dictateur. » Desmarchais ne condamne pas le despote Larocque, malgré son projet de dictature. Plus encore, dans le dernier chapitre, il essaie de nous faire croire que son action s’inscrit dans le sillage des patriotes. Ce livre nous rappelle plutôt le nationalisme fasciste de l’entre-deux-guerres. Enlevons le « D » au SSD, et nous y voilà! Et cette recherche d’un « Chef », d’un « Maître » qui réglera tous les problèmes est, on ne peut plus, haïssable et le mot est bien faible. « La nation française aux heures les plus noires, peut se payer le luxe d’espérer toujours parce que toujours lèvent en elle des Hugues Larocque : hommes prêts à immoler leur cœur, à verser leur sang pour l’Idée. »

Extrait

Revenant du haut des terres, il admirait, sous son panache de chênes, la vieille maison de pierre grise : ne mariait-elle pas dans un équilibre harmonieux, par l'agencement de ses murs et de son toit, l'architecture canadienne à l'architecture française ? Avec ses murailles trapues, construites en pierres des champs, elle jaillissait naturellement de cette éminence, elle répondait aux besoins de ceux qui l’élevèrent. Mais ceux-ci avaient voulu parfaire leur ouvrage en y posant une couronne française. Il y avait là un signe. Ce n'était pas une chimère que de vouloir acclimater ici le génie et la culture de la France. Le sol et le climat étaient propices à l'épanouissement de cette noble plante dont la vigueur le dispute à l'éclat. Certes une tâche préliminaire s'imposait : déblayer le terrain de la végétation parasite qui l'avait envahi, qui menaçait d'étouffer la tige française. Le corps à corps avec cette mauvaise herbe il l'entreprendrait lorsqu'il sentirait son armée assez forte pour combattre avec des chances sérieuses de victoire. Pour l'instant, il s'agissait d'organiser, d'encadrer et d'établir sur des bases inébranlables la nation canadienne-française : la doter d'une doctrine en harmonie avec son tempérament ethnique; lui inspirer la fierté de ses origines et la foi dans ses destinées. La campagne du "Sanatorium national" se terminerait bientôt : quatre exécutions et on poserait le point final. Cette campagne avait remporté un succès qui dépassait l'attente de Larocque. Le tirage de "La Nouvelle-France" se maintenait à vingt-cinq mille exemplaires. Les journalistes canadiens-français et canadiens-anglais s'étaient livrés à de violentes polémiques autour des révélations scandaleuses. Quelques journaux défendaient avec les plus nettes réserves le point de vue de Larocque. La plupart prenaient la contrepartie. En définitive, toute cette agitation de la plume et de la parole desservait les parlementaires. On avait fourni au peuple de bonnes raisons de rire de ses élus et de mépriser ces roitelets fabriqués en série, à coups de votes. Les braves gens donnaient libre cours à leurs mépris et riaient à s'en tenir les côtes. C'était le but que se proposait Larocque en provoquant, sur une large scène, cette danse de fantoches. (p. 242-245)

Rex Desmarchais sur Laurentiana

Le Feu intérieur
L'Initiatrice
La Chesnaie


Voir la critique de Gilles Dorion dans le DOLQ.
Voir la lecture de Jean-Louis Trudel

1 commentaire:

Jean-Louis Trudel a dit...

Personnellement, j'ai l'impression qu'il s'agit plutôt d'une critiques de certains nationalistes contemporains que d'une apologie de leurs discours. La date de parution n'est pas innocente, quand même...