24 janvier 2008

Fontile

Robert Charbonneau, Fontile, Montréal, L’Arbre, 1945, 201 pages.

Fontile (Saint-Romuald?), pendant la Crise - Élevé à l’étage supérieur du magasin de sa riche et puissante famille, Julien Pollender a mené une enfance solitaire. Il a perdu sa mère en bas-âge et son père s’est remarié rapidement. Ni ses grands-parents, ni sa belle-mère, ni même son père ne se sont intéressés à lui. À l’école, il s’est fait un ami, Georges, qu’il a perdu quand ce dernier a dû quitter le collège, ses parents ayant fait de mauvaises affaires.

Après ses études collégiales, Julien quitte Fontile pour étudier les Lettres à l’extérieur. Il fréquente des petits cénacles universitaires, il se prend pour un poète, il a même sa petite coterie, mais il finit par se rendre compte que sa coterie ne compte que des flatteurs et que du talent, il n’en a pour ainsi dire point. Il rencontre une fille qui l’abandonne, vu son peu d’empressement à s’engager. Sans terminer ses études, déçu, il quitte la ville et rentre à Fontile. Il flâne, incapable de se décider à faire quelque chose de sa vie. Il essaie de se réaliser tant bien que mal dans l’entraide (il distribue un peu de la richesse familiale).

Il rencontre Armande Aquinault, la fille du député. C’est le coup de foudre. Les deux s’entendent bien même si, encore une fois, Jean ne réussit pas à véritablement s’engager. Arrive ce qui devait arriver : elle lui annonce qu’elle va le quitter. Il est dévasté. Il apprend quelque temps plus tard qu’elle est atteinte d’une maladie incurable. Il finit par se laisser entraîner dans la politique et, à la fin du roman, il est élu député grâce à l’argent de sa famille. Tout ceci représente, tout au plus, un pis-aller à ses yeux, même si son désir d’aider les plus faibles semble sincère.

Le roman ressemble beaucoup au précédent (Ils posséderont la terre). Encore des intellectuels qui n’arrivent pas à composer avec l’étroitesse d’esprit d’un petit milieu bourgeois. Encore des épris d’absolu que la vie semble décevoir. Encore des relations difficiles entres les parents et les enfants. On y retrouve certains personnages du roman précédent dans des rôles secondaires : Edouard et Ly ainsi que André et Dorothée sont mariés.

Quelques années séparent les deux romans. Charbonneau décrit beaucoup plus le cadre physique de Fontile. La nature, mais aussi le milieu géographique (la ville, ses rues, la rivière) occupent une place quand même importante. L’auteur réussit à dépasser l’analyse psychologique. C’est tout un milieu social (avec ses jeux de pouvoir, ses petites intrigues,) qui est décrit.

Sur le plan personnel, on peut dire que Julien Pollender ne réussit jamais à être bien avec lui-même. Intellectuel calculateur, il s’auto-analyse jusqu’à la stérilité, si bien qu’il n’arrive pas à « mordre dans la vraie vie ».

Extrait

J'étais déchiré, j'avais perdu tout équilibre. Je ne voyais d'issue que dans un désespoir sans visage. Où aurai-je fui ? On ne se fuit pas soi-même. J'avais trop l'habitude de me penser comme écrivain. Avant d'aborder l'obstacle, je pouvais m'imaginer qu'il m'eût suffi de vouloir pour le surmonter. Mais chaque effort me permettait de mesurer ce qui me manquait. Je n'avais rien appris, même les choses les plus simples.
Être vide, être nul serait tolérable si l'on n'en était pas conscient.
J'étais une sorte de désert qu'aucune humidité ne rendrait fécond. Tout n'y faisait que passer, semences aussitôt recouvertes de sable et conservées intactes, mais stériles.
Cette grande inquiétude qui s'était emparée de moi, ou plutôt qui ne m'avait jamais quitté et qui atteignait tout à coup son paroxysme, je l'avais appelée l'ambition. Avait-elle un autre nom ? Ou si tel était son nom n'avait-elle pas un sens que jusqu'ici je n'avais pas perçu ? Car tout a un sens et il est impossible qu'un homme, en s'y appliquant avec méthode ne le découvre pas.
Mon problème immédiat avait été de me délivrer de moi-même. A douze ans, je ne me faisais aucune illusion sur ce désir, plus fort que tous les autres, plus impératif, plus lié à ma personne. Chargé d'inquiétude religieuse, à un âge où les autres s'amusent sans arrière-pensée, je ne savais pas jouer. Préservé de toute tentation de la chair, mais troublé dans mon esprit, j'avais été maladivement religieux. J'étais tourmenté. Je m'arrachais de mon lit pour assister à la messe, j'avais un oratoire, j'interrogeais les Écritures avec trop de passion. Je ne souffrais pas tellement cependant ou plutôt ma souffrance n'était pas aiguë, sauf à certaines heures. Elle était de tous les instants. J'étais comme un enfant qui par accident a mis le feu à une maison. Il commence par se nier à lui-même son acte. Il l'abolit dans son esprit, mais il n'est pas rassuré. S'il est dans l'impossibilité de retourner le vérifier à mesure que les heures passent, son angoisse grandit, peu à peu elle se substitue à tout raisonnement. Pour peu que cet état se prolonge, l'enfant tombera malade. (p. 145-146)

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