30 janvier 2015

Les Laurentiades

Moise-José Marsile, Les Laurentiades. Retour au pays des aïeux, Montréal, Les clercs de Saint-Viateur, 1925, 312 pages.

Pour en savoir plus sur l’auteur : Répertoire du patrimoine culturel du Québec

Les Laurentiades appartiennent au courant patriotique. Comme le recueil est publié en 1925, on peut supposer qu’il n’apportait rien de très nouveau sous les cieux canadiens-français. Une épopée sur les temps héroïques de la colonie, Louis Fréchette nous en avait déjà servi une : La Légende d'un peuple. Le recueil se présente comme un voyage, celui-là même des découvreurs : on part d’Europe et on s’installe en Acadie, puis à Québec, puis à Montréal avant de s’enfoncer dans le continent. On se retrouve devant de longues suites d’alexandrins (à quelques exceptions près) séparés par des chiffres romains, les titres présents dans la table des matières ayant été abandonnés. En bon romantique, le frère Marsile donne abondamment dans le haut lyrisme et le style épique.

En dédicace, il avoue s’être inspiré de  Byron pour la structure de son recueil. En guise de présentation, il nous sert cette profession de foi : « Cet effort de vieillesse, tel qu’il est, je l’offre au vieux sol natal avec un amour inaltérable, un souvenir toujours jeune. »

Premier chant. L’ACADIE
On quitte la France, on explore la Baie française, l’Ile de Sainte-Croix, on s’installe, on érige Port-Royal, c’est le Grand dérangement et la « Résurrection ». On rencontre Des Monts, Poutrincourt, Évangeline et Gabriel, Jacques et Marie, les Landry de Beaubassin, le père Hébert... « Grand-Pré! Grand-Pré! ton nom a le son d'une cloche / Qui chante et pleure en l’âme; et plus je me rapproche / De tes cimes d'azur, de tes coteaux penchants, / Et des bras de mer qui, loin, enserrent tes champs / Pour répandre leurs flots dans le bassin des Mines, / Plus il me semble entendre au milieu des ruines / Comme un écho lointain du chant de ton berceau / Ou les sanglots du glas d'adieu sur ton tombeau. »

Deuxième chant. QUÉBEC
Ce second chant est à l’image du premier. Un peu d’histoire sur la fondation, puis l’entrée dans le Saint-Laurent avec Cartier et la salutation au passage des lieux suivants : Percé, Le Saguenay, Saint-Jean-Port-Joli, Rivière Ouelle, Beaupré et finalement Québec. « O Québec! c'est donc toi que je contemple encore, / Le front resplendissant en des lueurs d'aurore! / Tu sembles rajeuni par l'air vif du matin / Et tu portes, avec un regard plus hautain, / Au bord du Saint-Laurent, la couronne immortelle / Des Plaines d'Abraham et de la Citadelle, / Pour les âges futurs tu voulus te percher / Comme un rival de l'aigle, au sommet d'un rocher. » Suit l’hommage à quelques personnages célèbres : Mgr de Laval, Louis Hébert, Marie de l’Incarnation, Brébeuf, Crémazie…

Troisième chant. MONTRÉAL
On passe par Trois-Rivières, Verchères, Chambly, Longueuil avant d’atteindre Montréal. On salue Maisonneuve, Jeanne Mance, Lambert Closse, Marguerite Bourgeois et plusieurs autres… « N'es-tu pas, dès ta naissance, Ville-Marie, / D'un lait de piété, d'un pain des forts nourrie? / Oui — bercée à toute heure aux échos d'hymnes saints / Ou du rêve sanglant des martyrs — tu deviens / De ce jeune pays le rempart où s'arrête / L'Iroquois en sa soif de haine et de conquête ». On quitte Montréal, on passe par Rigaud, les Mille-Îles, et le voyage se termine aux chutes Niagara.

En épilogue, Marsile fait un retour sur le dur labeur que fut le sien pendant l’écriture de ses Laurentiades : « D'une tremblante main, mais d'un cœur encor ferme— / Ma tâche enfin finie — ô livre, je te ferme; / De t'écrire je fis, au printemps des désirs, / Le rêve ambitieux. En mes rares loisirs — / Ainsi que de la ruche à la fleur qui parfume, / Va l’abeille — j'allais, de volume en volume  — / Des monts à la vallée, et, partout relisant / Les exploits des aïeux aux traces de leur sang; / De larmes bien des fois se mouillèrent ces pages… »

C’est pour occuper sa retraite que le frère Marsile aurait entrepris cette œuvre. On imagine assez facilement tout le travail qu’elle a dû lui coûter. Véritable travail de bénédictin, si vous me permettez le mélange des congrégations. Réussi? Je ne dirais pas. Trop académique, trop de rimes pour la rime, sans l’éclat de Fréchette.

23 janvier 2015

Les Alternances

Alphonse Beauregard, Les Alternances, Montréal, Roger Maillet, 1921, 145 pages.

Neuf ans après la publication de Les Forces et deux ans avant sa mort accidentelle, Beauregard publie Les Alternances. Le recueil compte cinq parties, dont un poème liminaire (Symbole) dans lequel il dialogue avec la Vie. Bizarrement, on dirait le bilan d’un homme qui sent venir la mort. « Ô Vie! aurais-je pu tendre un cœur plus aride / Vers l’amour dont tu fais l’étoile qui nous guide, / Vers l’amour nécessaire aux résurrections? »

Conscience du cœur
« Le monde est plein d’objets qui parle à l’esprit », mais ce monde toujours lui échappe. Les objets, mais aussi le monde des idées et l’œuvre semblent inatteignables. « Or voici que le feu créateur m’abandonne / Et que nul fétichisme à sa place ne vient. » Le sujet (le je) essaie vainement  de pénétrer au cœur de la vie, de son passé, de retrouver la force de ses anciens espoirs, mais c’est la mort qu’il trouve. « Voyez la mort descend sur les hommes, et rien / N’en reste dont voudrait, pour sa pâture, un chien. »

Émotions raisonnées
L’homme est livré aux forces de l’univers. Par orgueil, il s’en croit le maître; à tort, il pense contrôler son destin. Le réveil est douloureux quand il découvre son impuissance : « L’humanité ravie à la fois et peureuse / D’ouvrir à tous les vents prometteurs son cerveau, / Et qui, tenace en son espoir de renouveau, / Cherche son équilibre aveuglément, sans trêve, / Entre les deux néants de la Terre et du Rêve. » L’homme est voué aux questionnements sans réponse : « Pour le bien vaut-il mieux choisir / Plus d’amour et de vie et de mort et de râles. / Ou moins d’êtres et de désirs / Et moins de massacrés dans la lutte fatale ? »

Espoir et Ferveur
Tout bonheur, il faut s’en griser dans le moment présent. « Notre amour me paraît d’avance une ruine / Dont je contemple, ému, le style merveilleux. » La relation amoureuse, objet des plus grandes ferveurs, est aussi source de souffrantes désillusions. Rapports difficiles avec les femmes et malheurs qu’il semble rechercher : « J’ai donné, par goût de la souffrance, / Une fin lamentable à ton affection. »

Souffrance et cynisme
Il passe en revue ses échecs amoureux, son peu d’aptitude au bonheur, ses angoisses qui le nourrissent et le rendent malheureux, pour finir par cette réflexion existentialiste-pathétique : « La vie aux formes innombrables / S’impose à mes regards, me commande, m’étreint / Sans dévoiler ses fins. / Et, face à l’étendue, ballant, désemparé, / Perdu sur cette terre absurde / Où nul ne pénètre les autres, / Où nul ne se connaît lui-même, / Où nul ne comprend rien, / Je crie mon impuissance aux formidables forces / De la matière en marche, éternelle, infinie. »

Calme
Cette partie a bien peu à voir avec ce qui précède. Finies les grandes réflexions. Le style devient presque limpide, ce qui n’était pas le cas dans ce qui précède. Disons que l’inspiration est beaucoup plus simple : « Je connais dans les Appalaches, / Un val séduisant qui se cache / comme un rêve ingénu ». On baigne dans les souvenirs, dans la nostalgie. « Je viens à ta beauté, seul, en pèlerinage, / Pays qui me fut bon ». La nature est très présente, la nature vierge que l’activité humaine abime. Un lac, une île, une rivière, la forêt inspirent des poèmes romantiques. On y trouve aussi quelques passages sentimentaux et, à la toute fin, deux poèmes qui donnent la parole aux « Vieux ».

Le titre est assez révélateur, tout compte fait : Beauregard oscille entre espoir et désespoir, bonheur et malheur, femme rêvée et femme démonisée, orgueil et humilité, intellectualisme et prosaïsme, philosophie et poésie, rationalisme et sentimentalisme… Son principal mérite à mes yeux : se distinguer de ses contemporains, même si ce n’est pas toujours pour le mieux.


Alphonse Beauregard sur Laurentiana
Les Alternances

16 janvier 2015

Poèmes épars

Joseph Lenoir-Rolland, Poèmes épars, Montréal, Les Fils de Casimir Hébert éditeurs, 1917, 71 pages. (Poèmes « recueillis, mis en ordre et publiés par Casimir Hébert ») (Préface de Casimir Hébert) (Nécrologie extraite du Journal de l’instruction publique, Avril 1861) (Appendice sur « Le roi des aulnes ») (1re édition : G. Malchelosse, 1916)

Joseph Lenoir-Rolland (1822-1861), dont les poèmes furent écrits entre 1840 et 1860, demeure le poète le plus intéressant avant l’arrivée de Crémazie. Il n’a pas réussi à se faire publier de son vivant même si, semble-t-il, il a joui d’un grand succès d’estime. C’est dans le Répertoire national et certaines revues que ses poésies paraîtront. Il faut donc attendre le XXe siècle avant qu’un certain nombre d’entre elles soient publiées en livre. Edmond Lareau, dans son Histoire de la littérature canadienne lui consacre une pleine page : « Le poète qui représente mieux la période qui sépare 1837 de 1840 est Joseph Lenoir. » Camille Roy (Manuel d’histoire de la littérature canadienne) ne lui accorde que deux paragraphes, mais reconnait en lui « le poète le plus remarquable parmi les précurseurs de Crémazie ».

Casimir Hébert n’a retenu que 22 poèmes de Lenoir-Rolland, dont le plus célèbre, celui qu’on reprend à l’occasion dans les anthologies « Chant de mort d’un Huron », inspiré du « Dernier Huron » de F. X. Garneau.

Chant de mort d'un huron
Légende canadienne

Sur la grande montagne aux ombres solitaires,
Un jour il avait fui le chasseur;
Son œil était de feu, comme l'œil de ses pères;
Mais son ombre roulait avec plus de fureur!

Où guide-t-il ses pas ? quelle rage l'anime ?
Le bronze de son front paraît étinceler!
Est-ce un sombre guerrier ou bien une victime
Qu'aux mânes de son frère il brûle d'immoler ?

Il est là près du chêne: une hache sanglante
Soutient ses larges bras l'un dans l'autre enlacés;
On dit qu'il se calma, que sa lèvre tremblante
Laissa même échapper ces mots qu'il a tracés :

"Chêne de la grande colline,
"Arbre chéri de mes aïeux,
"Écoute! qu'à ma voix ton oreille s'incline,
"Je suis venu te faire mes adieux!

"Il m'avait dit: tes pieds ont perdu leur vitesse
"A quoi te peuvent-ils servir?
"Ta hache est là qui pleure et maudit ta vieillesse:
"Elle sent que tu vas mourir!

"Pourtant je te l'apporte: à mon heure dernière,
"C'est le seul don que je puisse t'offrir!
"Je te la donne, à toi, mais fais que sa paupière
"Ne m'aperçoive point mourir!

"Quand de sa pesante massue
"Athaenzic aura broyé mes os,
"Pour te fertiliser j'ébranlerai ma nue,
"Qui te fera tomber ses eaux!

"Si tu vois l'orignal au pied toujours rapide
"Près de ton feuillage bondir,
"Dis, pour le consoler, qu'il marche moins timide,
"Parce que tu m'as vu mourir!

"Chêne de la grande colline,
"Arbre chéri de mes aïeux,
"Écoute! qu'à ma voix ton oreille s'incline
"Je suis venu te faire mes adieux!"

On dit qu'ayant chanté d'une voix bien sonore.
Le vieillard s'arrêta pour essuyer ses yeux,
Que ses larmes coulaient comme il en coule encore
Quand on perd un bonheur qui n'a pu rendre heureux!

On dit même qu'après, sur la grande montagne.
L'ombre du vieux guerrier parut souvent,
Qu'on entendit gémir, la nuit, au bruit du vent.
Comme une voix de mort qu'une lyre accompagne!

« Sur le modèle d'une légende Scandinave, « le Chant de mort du guerrier », Lenoir compose « le Chant de mort d'un Huron. Légende canadienne ». Un guerrier autochtone, affaibli par l'âge, adresse des adieux touchants à la vie, face au grand chêne de la montagne. Le poème entier baigne dans le symbolisme mythologique et sacré : la montagne, point de rencontre du ciel et de la terre ; le chêne sacré, cher aux aïeux, médium de communication entre le Huron, les divinités et les morts. (Jeanne d’Arc Lortie, DOLQ)

Quant aux autres poèmes, on y trouve des légendes (« Le génie des forêts »), des scènes exotiques où dominent tantôt la violence (« La mère Souliote », « Au Texas »), tantôt l’amour (« Dayelle — Orientale » « Graziela »), un poème sur l’inégalité sociale (« Misère »), quelques bluettes, un poème apologétique sur l’Angleterre (« magnanime Angleterre », « juste monarchie », « ô tranquille Angleterre »), un hommage aux Laboureurs (« Notre avenir est là! »), etc. Ajoutons qu’on y lit aussi quelques traductions.


Lire la critique de Jeanne d’Arc Lortie dans le DOLQ

Le poème de Legendre dans le Répertoire national de Huston

9 décembre 2014

L’homme rapaillé

L'homme rapaillé
Première édition
Gaston Miron, L’homme rapaillé, Montréal, PUM, 1970, 171 pages.

J'ai publié ce texte aux alentours de l'année 2000 sur Cyberscol, site disparu récemment. L'homme rapaillé est paru en 1970 mais certains poèmes datent du milieu des années 1950.

Comme l’œuvre de Miron fut en constante évolution, nous avons choisi la dernière version québécoise (Montréal, Typo, 1998) de L’homme rapaillé pour réaliser cette présentation. Cette version contient l’œuvre littéraire (presque) complète puisque Miron, au fil du temps, y a ajouté la plupart des poèmes de Deux Sangs et de Courtepointes.

Ce recueil a été traduit en plusieurs langues. Plus de 100000 exemplaires auraient été vendus de par le monde.

Dans cette présentation, nous allons nous attacher aux quatre grandes suites mironiennes : La marche à l’amour, La batèche, La vie agonique et L’amour et le militant. Nous présenterons aussi son plus célèbre texte didactique, Notes sur le non-poème et le poème. Citons quand même les autres parties du recueil : InfluencesAliénation délirante, Poèmes de l’amour en sursis, J’avance en poésie, Six Courtepointes, Pages manuscrites, Circonstances, De la langue.

La marche à l'amour

Cette suite est constituée de sept poèmes dont l’illustre poème éponyme. En simplifiant beaucoup, disons que la poésie de Miron évoque quelques facettes de l’amour. D’abord, les déconvenues amoureuses. L’amour ne va pas sans problème. Ou il ne se réalise pas et n’a de vie que dans le poème, ou il se brise et laisse le poète « à sa boue ». Pourtant, comme ce sera le cas pour le militant, il suffit d’aller au plus profond de la souffrance pour entrevoir la lumière :

ta lumière n’a pas fini de m’atteindre
ce jour-là, ma nouvellement oubliée
je reprendrai haut bord et destin de poursuivre
en une femme aimée pour elle à cause de toi 
(Poème de séparation 2)

Beaucoup plus fécondes sont les promesses de l’amour. Miron ne cesse de dire qu’il n’y a que « la marche à l’amour » pour amender « sa vie en friche », pour conjurer ses « manitous maléfiques », pour contrer ce qui « rend absent et malheureux », pour habiter « ces bouts de temps qui halètent » et traverser les siècles. La femme « tout ensoleillée d’existence » devient sa « ceinture fléchée d’univers », sa « réconciliation batailleuse », son « eau bleue de fenêtre ». Pourtant, sans cesse l’amour se dérobe et renvoie le poète à son errance.

je marche à toi, je titube à toi, je meurs de toi
lentement je m’affale de tout mon long dans l’âme
je marche à toi, je titube à toi, je bois
à la gourde vide du sens de la vie
à ces pas semés dans les rues sans nord ni sud
à ces taloches de vent sans queue et sans tête
je n’ai plus de visage pour l’amour
je n’ai plus de visage pour rien de rien
(La marche à l’amour)

Sur un mode plus didactique, les derniers poèmes du cycle font état des empêchements de l’amour. Essentiellement, il est menacé par l’action du militant et même par la poésie, « demeure provisoire de l’amour ». (Cécile Pelosse)

Je voudrais t'aimer comme tu m'aimes, d'une
 seule coulée d'être ainsi qu'il serait beau
dans cet univers à la grande promesse de Sphynx
mais voici la poésie, les camarades, la lutte
voici le système précis qui écrase les nôtres
et je ne sais plus, je ne sais plus t'aimer
comme il faudrait ainsi qu'il serait bon
(Avec toi)
Les critiques se sont penchés sur la conception des rapports amoureux, particulièrement sur le rôle que Miron attribue à la femme. Ainsi Jacques Brault, dans « Miron le magnifique » : « Je veux dire que la femme ne figure qu’en fonction de l’homme; elle ne reçoit ses attributs que de l’homme, un avenir ne s’ébauche pour elle que dans le regard, les gestes, les paroles de l’homme. […] Or, l’homme de «La marche à l’amour » voit clairement cet état de choses; d’où le fiasco de son entreprise, d’où les souffrances, les plaies qu’il dénude, les dénonciations dont il s’accable et l’espèce de désœuvrement du cœur et du corps où s’installe son attente d’un amour à venir. »

La batèche

Cette suite ne contient que deux poèmes : Le damned Canuck et Séquences. Cri de colère, cri de ralliement aussi sans doute, la parole de Miron devient plus incisive :

grands hommes, classe écran, qui avez fait de moi
le sous-homme, la grimace souffrante du cro-magnon
l’homme du cheap way, l’homme du cheap work
le damned Canuck 
(Le damned Canuck)

L’idée de « La batèche » lui est venue dans une taverne en 1953. Ses compagnons et lui se récitaient leurs poèmes. Autour d’eux les habitués forment un cercle. Laissons Miron raconter la suite : « Tout à coup l’un de ceux-ci nous apostrophe : "C’est pas ça, vous l’avez pas pantoute. C’est comme ça qu’on dit : Crisse de câlisse de tabarnak d’ostie de saint-chrême..." En un éclair, je viens de saisir l’un des éléments rythmiques de notre parole populaire, celui du juron. » Cette « découverte » nous vaudra ces vers, devenus célèbres :

Damned Canuck de damned Canuck de pea soup
sainte bénite de sainte bénite de batèche
sainte bénite de vie maganée de batèche
belle grégousse de vieille réguine de batèche
(Séquences)

La vie agonique

Cette suite contient douze poèmes. Miron s’acharne à dire le triste sort de ce pays agonique « chauve d’ancêtres », ce « pays que jamais ne rejoint le soleil natal », « l’inutile chlorophylle de son amour sans destin », « son visage de peuple abîmé », sa « campagne affolée de désolement », son inutile « abondance captive »... L’homme agonique a partie liée avec ce pays. L’homme agonique a un visage, celui de Miron, « le rouge-gorge de la forge » : « Je suis malheureux plein ma carrure »; « je suis ici à rétrécir dans mes épaules »; « moi je gis, muré dans la boîte crânienne / dépoétisé dans ma langue et mon appartenance / déphasé et décentré dans ma coïncidence ».

Et pourtant le destin de l’homme agonique n’est pas sans appel. La résistance s’organise autour de « l’amour tocsin » et de la poésie, « poésie mon bivouac » dira Miron. Il faut assumer – pour la dépasser –  sa condition d’humilié, quitter « les parallèles de sa pensée », aller sur la place publique et monter « la garde du monde ».

Il n’en faut pas plus pour rejoindre la lumière, pour que l’avenir existe :

mais donne la main à toutes les rencontres, pays
toi qui apparais
par tous les chemins défoncés de ton histoire
aux hommes debout dans l’horizon de la justice
(Compagnon des Amériques)

nous te ferons, Terre de Québec
lit des résurrections
et des mille fulgurances de nos métamorphoses
de nos levains où lève le futur
de nos volontés sans concessions
les hommes entendront battre ton pouls dans l’histoire
c’est nous ondulant dans l’automne d’octobre
c’est le bruit roux de chevreuils dans la lumière
l’avenir dégagé
             l’avenir engagé
(L’octobre)

L'amour et le militant

Cette suite compte sept poèmes, les cinq premiers étant regroupés sous le titre éponyme, les sixième et septième étant « Le camarade » et « Le salut d’entre les morts ».
L'édition de 1994

Dans une lettre écrite à Claude Haeffely, datée de 1965, Miron écrit que « L’amour et le militant » est « une tentative de concilier ces deux démarches [la poésie et l’action politique] dans une vision totalisante ». (À bout portant) Beaucoup de poèmes de Miron mélangent furtivement l’intime et le politique. « L’amour et le militant » expose et dénoue cette problématique. Quelle place doit occuper l’intime, trop souvent relégué à l’arrière-plan par les obligations du militant? Contrepoids ? Compensation? Rempart ? Si l’intime est peu satisfaisant, peut-on atteindre le « pays lumineux de [s]on être » ?

Au « milieu de la plus quotidienne obscurité » s’impose cette nécessité : « Femme, il me faut t’aimer femme de mon âge ». Aux « actions prochaines dans la lutte » du militant répondent « l’aube recommencée sur l’autre versant », le « manège du désir » et « l’étreinte plus pressante que la fatalité » de l’amoureux. « Jusque dans le bas-côté des choses » survit ce couple sans cesse menacé, « tour à tour désassemblé et réuni à jamais ». La « patiente amoureuse », frêle, fragile, frileuse femme souffre « au creux dans [s]on ventre » de l’action du militant qui déborde sur la vie amoureuse. Pour dompter la durée et la mort, pour garder « la mémoire et la trace », il y a l’amour, le couple. Et Miron de conclure : « et j’en finis pas d’écouter les mondes / au long de tes hanches…»

Notes sur le non-poème et le poème

On le sait, L’Homme rapaillé a toujours contenu un certain nombre d’essais, terme qu’on emploiera à défaut de mieux (Miron parle de « Recours didactiques »). Plusieurs de ces textes en prose (parfois entrecoupés de poèmes) traitent de la langue. Dans « Notes sur le non-poème et le poème », c’est d’aliénation dont nous parle Miron. Non pas l’aliénation socio-économique, si mesurable, mais celle plus subreptice, qui pervertit la langue du minoritaire. « Je dis que la langue est le fondement même de l’existence d’un peuple, parce qu’elle réfléchit la totalité de sa culture en signes, en signifiés, en signifiance. » Être dépossédé de sa langue, c’est être coupé du dehors, c’est se condamner à l’amnésie. Le réel est « sans contours », les autres deviennent un « agrégat », les mots « flottent à la dérive » dans un magma innommable. Comment savoir qui l’on est si l’on n’est nommé que de l’extérieur, par l’autre? Comment un peuple amnésique pourrait-il transmettre sa mémoire ? « Je suis suspendu dans le coup de foudre d’un arrêt de mon temps historique…» 

Bien entendu, les poètes au premier chef souffrent de cette perversion du langage. À commencer par Miron lui-même qui, dans ce texte, doit recourir à l’explication, donc au non-poème. « La mutilation présente de ma poésie, c’est ma réduction présente à l’explication. » Pourtant, il faudra en venir au poème, identifier l’origine du mal, les coupables, se libérer du sentiment de culpabilité du minoritaire. « L’affirmation de soi, dans la lutte du poème, est la réponse à la situation, qui sépare le dehors et le dedans. Le poème refait l’homme. » En attendant que le poème devienne « souverain », le poète doit emprunter d’autres voix, celles du non-poème : «  je me fais didactique… je me fais politique… je me fais utopique… je me fais idéologique… »

Gaston Miron sur Laurentiana

8 décembre 2014

À bout portant

Claude Haeffely et Gaston Miron
Photo : Georges Dutil. Droits : Pierre Filion
Gaston Miron et Claude Haeffely, À bout portant, correspondance de Gaston Miron à Claude Haeffely, 1954-1965, Montréal, Leméac, 1989, 174 p.

(Texte publié sur Cyberscol en 2003)

Gaston Miron et Claude Haeffely ont tenu une correspondance entre 1954 et 1965. À bout portant contient 52 lettres, toutes écrites par Miron, celles de Haeffely ayant été perdues, il semblerait. Pour compenser cette perte, Haeffely a écrit de courts billets «qui permettent de faire le pont d’une lettre à l’autre». (page 9)

Rappelons que Claude Haeffely, éditeur et poète, a d’abord résidé au Québec en 1953 et s’est lié d’amitié avec Miron. Il s’établira définitivement au pays en 1962.

Que nous apprennent ces lettres? D’abord, Miron tient une chronique de la vie littéraire au profit de son ami français. Les lettres se font l’écho des modestes débuts des éditions de l’Hexagone, de l’indigente vie culturelle des années cinquante. Sur un autre plan, Miron dévoile l’extrême dénuement de sa vie, lui qui est confiné à une minuscule chambre, qui doit presque mendier pour vivre (« je n’avais qu’une seule idée en tête, me trouver 50¢ pour pouvoir manger » Lettre du 1 décembre 1954), ce qui finit par altérer sa santé.

Pourtant là n’est pas l’essentiel. Au fil des lettres apparaît le nœud qui dynamise la vie de Miron et qui constitue la thématique de maints poèmes : comment arrimer la poésie à l’amour et à l’action? La poésie ne serait-elle qu’un exutoire qui gomme le manque d’amour et la vieille nécessité de s’engager, découverte auprès des plombiers de Saint-Jérôme? En ce cas, vaut-il la peine d’écrire si on n’est pas aimé? « L'amour fut, dans la projection de ma vie, la pierre d'angle, la raison de vivre unique. Et cet amour n'est jamais apparu à la ligne d'horizon. Alors, qu'est-ce que ça me foute la santé, la poésie et autres sornettes, quand je n'ai pas même le minimum vital d'affection humaine. Si la pierre d'angle n'y est pas, quel sens a l'édifice?» Lettre du 20 juillet 58) La poésie ne doit-elle pas céder place à l’action? « La seule voie de ma génération, c’est l’action. Et c’est pourquoi je ne puis pas écrire. » Lettre du 13 février 1958)

En fait, la poésie finit par empoisonner sa vie. Par tous les moyens, sous tous les prétextes, pourrait-on dire, Miron essaie de s’en délivrer. Pourtant, même s’il avoue sa faillite en poésie, son imposture (« Je dis que la poésie chez moi est une imposture » Lettre du 16 avril 58), même s’il dénonce la pression que son entourage exerce sur lui qui l’oblige à tenir un rôle qui lui répugne, même quand il évoque la nécessité de préserver sa santé mentale et physique, même quand la poésie ne « parvient pas à naître dans le poème », rien n’y fait : Miron est toujours poète.

Toutes ces lettres témoignent de cette difficulté d’être poète malgré soi : hésitations, dénégation de soi, sentiment d’imposture, angoisse, découragement, recherche identitaire, quête du langage et du sens. Voici quelques citations :

« Je ne serai jamais qu’une bestiole de la poésie et qu’un chicot de poésie.» Lettre du 29 juillet 1954

« J’écris dans l’impossible. Je rate. Je bafouille tous les alphabets. Je me cherche les indices de moi.» Lettre du 21 septembre 1955

« Tout ce que j’écris m’apparaît aussitôt lamentablement défait. Je ne suis plus capable d’aucune structure. Ce se sont  que lambeaux de poèmes, guenilles, seulement quelques vers à luire tristement.» Lettre du 21 février 1956

«Nous sommes à un tel point menacés, du dedans et du dehors à la fois, par le haut et par le bas, que nous nous sommes peu à peu pétrifiés en un bloc de résistance, long à réagir positivement.» Lettre du 3 juillet 1956

«Oui, la poésie, je la vis jusqu’à l’anéantissement. Mais elle ne parvient pas à naître dans le poème, un poème. Je me sens toujours aussi vide qu’il y a deux ans. Bien sûr que j’aligne des mots, des vers. Mais ça ne vaut rien. Rien.» Lettre du 26 novembre 1956

« Tu sais que je suis l’écrivain de langue française qui écrit le plus mal sa langue aujourd’hui! Mal. Avoir mal. Être mal. MAIS VIVANT. » Lettre du 11 septembre 1957

« Je dois m’avouer, en toute sincérité et objectivité, que l’écriture est bien stérilisée chez moi, que la poésie est bien morte, bel et bien, il n’y a plus rien à chercher ou à tirer de ce côté-là.. En dépit de mes dénégations des dernières années, j’attendais un choc qui me redonnât à nouveau la flamme et le don; je comptais sur l’Europe à cette fin… » Lettre du 15 novembre 1959

Bref, ce livre raconte les difficultés d’un artiste qui arrive difficilement à concrétiser les promesses qu’il avait fait naître. Comment pourrait-il en être autrement quand on sait que Miron dut assumer, avant même d’avoir publié un livre complet, un peu parce qu’il l’a voulu ainsi, beaucoup parce qu’on avait besoin d’une légende, le titre de plus grand poète du Québec?