16 janvier 2026

Contes canadiens

Hervé de Saint-Georges, Contes canadiens, Paris, Éditions Paul Dumont, 1947, 197 pages.

Le recueil compte huit nouvelles. On déduit que ces histoires se déroulent au début du vingtième siècle. Saint-Georges met en scène des drames qui perturbent des gens en apparence sans histoire. On dirait qu’une fatalité plane au-dessus de ce petit monde : presque tous les récits se terminent par un décès. Les critiques ont évoqué, avec raison, Maupassant pour décrire le réalisme de Saint-Georges. On pourrait aussi nommer Albert Laberge, en raison de sa vision pessimiste et Yves Thériault, pour certains personnages qui ne font qu’un avec la nature. Le recueil est très bien écrit. Les personnages sont particulièrement bien caractérisés. On peut comprendre que ce livre ait été réimprimé en 2008.

Le dernier train

Alcide est chef de gare dans un hameau perdu. Delvina, une ancienne maîtresse d’école qui s’est acheté un petit commerce quand elle a hérité d’un oncle, est amoureuse de lui depuis toujours. Il la fréquente mais refuse de l’épouser. Quand il apprend que sa petite gare sera fermée, il est coincé. De quoi vivre? Delvina lui propose une fois de plus le mariage. Alcide va choisir une sortie beaucoup plus dramatique.

Le réveillon des démons

Thomas Lapierre, dit Frisé, est un draveur sur la Gatineau, mais aussi un mécréant qui ne croit ni à Dieu ni à diable.  Pendant que ses amis se rendent à la messe de minuit au village voisin, il préfère rester au camp, s’empiffrer et se saouler. À minuit, une troupe de démons débarquent et le forcent à avaler la pire nourriture qui soit. D’un signe de croix, il réussit à s’en débarrasser et, tôt le lendemain, il court se confesser et communier.

Quand la flamme s'éteint

Ludovic et Maria, un couple de fermiers, vivent avec le père âgé qui leur a transmis sa terre. Celui-ci est malade et on s’attend à ce qu’il décède, ce que le couple souhaite. Il se rétablit mais ne peut plus accomplir les petits travaux qui l’occupaient. Le couple envisage de le placer à l’hospice, mais le testament prévoit un héritage de 800 $, à condition qu’il meure à la maison. Ayant entendu leur discussion, le père décide de partir chez sa sœur, mais il décède en chemin, privant ainsi le couple de l’héritage prévu.

Le rêve de Lee-Wing

Lee-Wing, un serveur, s’est amouraché d’une belle sténo qui vient au restaurant tous les jours. Elle s’en rend compte et ça l’amuse. Elle fait marcher le « sale petit Chinois » avant de l’abandonner quand elle voit qu’elle est allée trop loin. Il en meurt.

Le crime d'un honnête homme

Rémi, un petit aubergiste, aime la pêche. Un jour, il sort de l’eau un cadavre dont le portefeuille intact contient $2000. Impossible de savoir qui est cet homme, il le remet à l’eau et part avec l’argent. Il a tôt fait de se culpabiliser et, au bout de quelques mois, il retourne le chercher pour le mener au cimetière. Mal lui en prend puisqu’il se noie en essayant de le remonter dans son bateau.

Hilaire-aux-Anguilles

Hilaire, 80 ans, vit avec sa vieille.  Ses enfants ont déserté. Pour survivre, il chasse et il pêche. Un jour, il apprend que les vieux recevront bientôt une pension. Il n’y croit pas jusqu’à ce que le curé confirme la nouvelle. Sa vieille est très malade et meurt avant l’arrivée du premier chèque. Un ami lui apporte enfin la fameuse enveloppe contenant le chèque ainsi que les arréages, presque 200$. Ému, il meurt en examinant son chèque.

Les écumeurs de grèves

Edgar Forban et son fils Romain, mal vus par le village, sont accusés de pillage. Romain est amoureux de Gisèle, la fille de leur rival. Lors d’une tempête, le père de Gisèle est en danger. Malgré les réticences, les Forban le sauvent et retrouvent ainsi l’estime des habitants.

Le montreur d'ours

Tonio et son ours arrivent au village et présentent un spectacle interrompu par l’intervention du maire. Tonio est ensuite chassé et passe la nuit dans un fossé avec son ours. Le lendemain, le fils du maire se blesse gravement en coupant du bois, et personne ne parvient à arrêter l’hémorragie. Tonio, qui a le don d’arrêter le sang, aurait pu intervenir, mais il demeure introuvable. Peu après, un chasseur abat l’ours qui était resté auprès du corps de son maître, décédé lui aussi.

10 janvier 2026

Romantic death


Ruby Boardman, Romantic death. Mediterranian summer. Phantasmal chevalier, and a drawing, Québec, chez l'auteure, 1955.

Ruby Boardman est née le 23 juin 1897 à San Francisco. Elle est la fille unique de Wilbur F. Boardman, un riche homme d’affaires qui est né à New York et a vécu en Californie (San Francisco, puis Berkeley). 

En 1918, elle voyage en France pour satisfaire son admiration, sinon son amour, pour une artiste de Music hall française, Gaby Deslys (1881-1920). Cette dernière lui avait envoyé une photo et, quelques années plus tard, la jeune fille lui avait adressé un dessin et un poème. Les deux deviennent amies. Ruby l’accompagne même dans ses derniers moments et est désignée comme exécutrice testamentaire de ses œuvres de bienfaisance. Elle restera en France après le décès de son amie.

Le 3 avril 1937, à Flassans-sur-Issole, elle épouse Marcel Blanchon, un industriel né à Versailles le 19 mars 1903 et décédé dans la même ville, le 16 février 1972.

Ruby Boardman est peintre et poète. Elle a présenté des expositions, dont une aux Tuileries en 1930, et a écrit sept recueils de poésie dont Verses to mademoiselle Gaby Deslys (1920), Poems (1929), Saint Tropez (1932), Mimi of Mogador (1936). Elle a même publié un livre à compte d’auteur, à Québec, en 1955, intitulé Romantic death, avec en sous-titres Mediterranean summer. Phantasmal chevalier, and a drawing.

Quand arrive-t-elle au Canada ? On a trouvé des traces de sa présence à partir de 1949. Cette année-là, elle fait don d’un éventail nacré d’or — qui date de 1725 et provient de la cour de France — au Musée du Québec et c’est le premier ministre Maurice Duplessis lui-même qui l’en remercie. Dans les années 50, elle entretient une correspondance avec Gustave Lamarche et Rina Lasnier, deux littéraires de premier plan à cette époque au Québec.

Elle est décédée lors d’un voyage à Saint-Germain-en-Laye le 21 juin 1960 à l’âge de 62 ans. Son corps est rapatrié et elle est enterrée au cimetière de Courville à Québec. Toujours en 1960, les 22 et 23 novembre, la « succession Ruby Blanchon » organise à Québec une vente à l’encan de ses biens : on propose des meubles de style Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, Empire, Régence anglaise, Chippendale, Impérial français, Late Sharaton et Provincial français. Seront aussi vendus des peintures, de l’argenterie, des armes, de la vaisselle, tous des objets très anciens et de très grande valeur. Elle a légué à la bibliothèque de l’Université Laval 86 livres rares publiés avant 1700.

Extrait de : Lessard Jean-Louis et J-Y Dionne – Le manoir de Tilly, Saint-Antoine-de-Tilly, 2021, p. 95-96.

   

6 janvier 2026

Cri d’alarme

Halina Izdebska, Cri d’alarme, Montréal, Parizeau, 1945, 162 pages (Collection les chants nouveaux)

Izbedska (1898-1954?) n’est pas une écrivaine québécoise, même si son recueil de poèmes en prose (c’est elle qui utilise cette appellation) a été publié à Montréal en 1945. Il est difficile de trouver des informations sur cette femme. Je comprends, à travers les lignes, qu’elle est née en Pologne, qu’elle a vécu en Union soviétique, puis en France où elle s’est mariée pendant la Première guerre mondiale. Elle a publié des poèmes dans des revues et au moins deux livres en francais dans les années 20. Elle a traduit des textes en russe et publié dans cette langue des récits. Probablement, pendant la Seconde Guerre mondiale, elle a émigré à New York.

Son lien avec le Québec est le suivant : entre le 10 avril 1943 et le 11 août 1945, elle a publié des récits et des poèmes dans le journal Le Jour de Jean-Charles Harvey. On trouve aussi un récit dans Le Samedi en 1946.

Cri d’alarme se lit encore très bien. Certains textes évoquent son enfance : « En Pologne, à l'âge de onze ans, j'aimais prendre dans la campagne, tous les jours, une direction nouvelle, n'importe laquelle, pourvu qu'elle berçât mon cœur déjà inassouvi par une combinaison de lignes et de lumières imprévue. ». Elle se remémore aussi certains moments de sa jeunesse, de son mariage, de sa vie de jeune mère vécues en France.

D’autres textes sont plutôt des instantanées. Par exemple, elle est assise dans un parc et elle observe les passants : « J'ai entendu aujourd'hui dans la rue quelque chose d'extraordinaire : l'entretien paisible de quelques êtres humains, entretien qui était comme un oiseau dans la main et dont chaque parole bannissait le ciel. »

D’autres traduisent ses états d’âme, entre autres les difficultés de quitter la France : « Nous avons traversé l'Océan comme un grand amour malheureux : comment survivre à tant d'exil? Comme le mot « quitter » sait scalper nos âmes ! Avons-nous emporté dans nos bagages de quoi espérer pendant mille ans ? »

Enfin, certains textes sont des réflexions sur le déroulement chaotique de sa vie : elle pose un regard affligé sur son époque (lire l’extrait) tout en maintenant vivant l’espoir d’un monde meilleur.

Bref, rien de compliqué, le journal d’une « exilée », d’une battante qui continue de s’accrocher à la vie dans ce qu’elle a de plus simple à offrir.  

Le tout est très bien écrit, davantage évoqué que raconté, agréable à lire. En refermant le livre, on regrette de ne pas en savoir plus sur cette femme.


QUELQU'UN M'A DIT

Quelqu’un m'a dit que mes poèmes resteraient dans les siècles pour apprendre à l'humanité future quel feu a brûlé ces années incroyables vécues par notre génération sur la terre.

Certes, il y a eu peu d'époques aussi saturées de tempêtes et de cataclysmes, aussi fécondées par la mort, où le bonheur ait été aussi bref et déchirant, aussi intense la douleur et aussi démesuré l'espoir. Je suis le chant de nos ténèbres et de nos lueurs. Mais ne suis-je que cela ?

Je sens un autre cri monter à mes lèvres.

A travers les terres immenses, à travers les océans aux senteurs multiples, depuis que dans le temps a sombré le chaos: mon cœur bat dans tout enfant nouveau-né, dans toute floraison d'étoiles, dans les larmes noires du crépuscule tombant sur le monde, dans tout gémissement d'amour, dans la rapacité jamais rassasiée de la mort, dans l'immortelle révolte de la vie.

30 décembre 2025

Bilan 2025

Voici mon bilan de l’année 2025 : 195000 pages ont été vues. Plus de 500 pages par jour. Blogger offre toutes sortes de statistiques. En voici quelques-unes.






12 décembre 2025

Férie. Conte du jour de l’An


Cécile Chabot, Férie. Conte du jour de l’An, Montréal, Beauchemin, 1962, 63 pages (Dessins de l’auteure)

En 1944, Cécile Chabot a publié chez Fides deux contes de Noël qui sont des classiques dans le genre. Les deux recueils sont rehaussés d’illustrations exceptionnelles de Chabot qui était aussi peintre. (Je viens de republier les deux comptes rendus que je leur avais consacrés en 2017).

Dix-huit ans plus tard, Cécile Chabot ajoute un troisième volet à ses contes de Noël, intitulant l’ensemble « Contes du ciel et de la terre ». Les deux premiers recueils, publiés en 1944, étaient consacrés à Noël et à l’Épiphanie, mais le jour de l’An n’avait pas été abordé. En 1962, l’autrice a non seulement ajouté ce troisième volet, mais elle a également réécrit les textes (un récit plus classique) et réalisé de nouvelles illustrations pour les deux contes de 1944. Cette nouvelle édition a été publiée chez Beauchemin.

Pour bien comprendre le résumé qui va suivre, il faut relire Imagerie.

Après Noël, encouragée par la population de Sainte-Pétronille, la Sainte Famille décide de rester sur l’île, ravie de rencontrer les insulaires. Tous viennent leur rendre visite et les couvrir de petites attentions. Joseph et Marie se réjouissent de l’ambiance joyeuse qui anime les habitants. Le jour de l’An, en après-midi, Dieu leur offre deux superbes chevaux.  Ils vont découvrir Sainte-Pétronille et remercier les habitants pour leur accueil chaleureux. Une fois de retour à l’église, le curé, sa servante et le bedeau les invitent à partager le repas traditionnel du Nouvel An.

Cette trilogie, c’est un trésor national. Encore une fois soulignons la beauté des illustrations et la voix poétique que l’autrice emprunte pour raconter une histoire aussi simple.

On peut sans doute l’inscrire dans la lignée des grands auteur.trice.s de contes de Noël : Joséphine Marchand, Louis Fréchette, Louis Dantin.