18 septembre 2012

Légendes du nord-ouest


Dugast M. (Georges Dugas), Légendes du nord-ouest, Montréal, Librairie Saint-Joseph, Cadieux & Derome, 1883, 141 p.

La crainte de l'enfer
Tourangeau, comme beaucoup de voyageurs, a épousé une Indienne et n'est jamais revenu au Québec. Il vit avec elle et ses enfants près du Lac Athabasca. Un jour, sa femme entend un autre voyageur qui parle de l'enfer. Elle en éprouve une telle crainte qu'elle exige de son mari qu’il l’amène à Rivière-Rouge pour y recevoir une éducation chrétienne.

Bataille de soixante et sept Métis contre deux mille Sioux, en 1851
Les 13 et 14 juillet 1851, 67 Métis partis à la chasse sont attaqués par 2000 Sioux sur le pied de guerre. Ils vont se regrouper autour de leurs charriots et résister pendant deux jours aux attaques des Sioux qui finissent par abandonner faute de munitions.

Une leçon de pugilat
Un curé, immense, nouvellement arrivé à Fort William (Lac Supérieur), décide de mettre fin aux combats que se livrent les voyageurs en empoignant les deux pugilistes et en les secouant l’un contre l’autre.

Légende de la femme sauvage
Le jeune chef des Corbeaux, poursuivi par des Pieds noirs, abandonne sa femme pour accélérer sa fuite. Quelques jours plus tard, en passant inaperçu, il se glisse dans le camp des Pieds noirs pour reprendre sa femme. Elle lui dit de l’attendre dans un petit bois tout près.  Insultée que son mari l’ait abandonnée, elle le dénonce, les Pieds noirs s’en emparent et le torturent au grand plaisir de sa femme. Il est laissé pour mort, mais s’en tire. Quelque temps plus tard, avec ses compatriotes, il attaque le camp des Pieds noirs, s’emparent de sa femme et la brûle. 

Voyage de 1800 milles à pied, fait par Jean-Baptiste Lajimonière dans l'hiver de 1815
Dugas raconte le long et difficile voyage de Lajimonière, un coureur de bois renommé, du Manitoba jusqu’à Montréal, pour le compte de la compagnie de la Baie d’Hudson. On l’a chargé d’un message pour lord Selkirk.  Il doit lutter contre le froid, la faim mais aussi se méfier des agents de la compagnie du Nord-Ouest. Il sera finalement intercepté sur le chemin du retour, avant d’être libéré quand la compagnie d’Hudson s’empare du fort Douglas.

Légende du fort Garry
Le fort Gary occupa beaucoup de place dans la vie des Métis. C’est là qu’ils formèrent les premiers mouvements d’opposition contre le joug britannique. Ils réclamaient la liberté du commerce,  monopole de la compagnie du Nord-Ouest. Le père de Louis Riel devint leur chef. 

Massacre de la rivière Saint-Pierre
En 1861, dans le Minnesota, les Sioux massacrent tous les habitants des alentours de la rivière Saint-Pierre, prétextant que les grands esprits leur ont commandé ces actes barbares.

Marguerite Trottier, scalpée par les Sioux
En 1808, six hommes qui se rendent du fort Qu’Appelle au fort Gibraltar sont attaqués par des Sioux. Parmi eux se trouvent un certain Jutras qui travaille pour la compagnie du Nord-Ouest, sa femme indienne Marguerite Trottier, et son enfant. Quatre hommes sont tués sur le coup et deux réussissent à fuir, dont Jutras, abandonnant femme et enfant. On retrouve sa femme scalpée et à moitié mourante et l’enfant, mort. Elle survivra, mais quittera son mari.

Ce n’est pas un ouvrage littéraire. Ce ne sont pas aussi des légendes au vrai sens du terme. Dugas (1833-1928) raconte une série d’anecdotes, plusieurs très cruelles, qui font partie de la petite histoire de l’Ouest canadien. La plupart se sont passées avant sa venue dans l’Ouest. D’ailleurs, il cite à quelques reprises ses sources. Il y ajoute quelques considérations générales sur la vie de ces pionniers, sur les batailles entre les deux grandes compagnies, sur les exactions des Indiens (vus très négativement). On apprend peu de choses de la vie quotidienne des Métis, quelques bribes d’histoire par-ci, un peu d’ethnologie par-là, mais rien de plus. Sous son vrai nom, Dugas a écrit en 1890 un deuxième recueil de Légendes du Nord-Ouest  (même titre, ce qui peut prêter à la confusion).

Extrait
De tous les voyageurs canadiens du N.-Ouest, tin des plus remarquables marcheurs connus, a été sans contredit J.-Bte Lajimonière. Il entreprit et accomplit des courses dont le récit paraîtrait incroyable, si des témoins encore vivants n'étaient pas prêts à en affirmer la vérité. Une chose peut-être aussi étonnante que sa force pour supporter la fatigue, ce fut son coup d'œil pour se diriger à travers les bois et le désert vers le point où il voulait aller. Au dire d'un ancien bourgeois des compagnies, M. McKenzie, J.-Bte Lajimonière n'a jamais trouvé, même parmi les sauvages, qui semblent doués de l'instinct des animaux les plus sagaces, un homme pour s'orienter aussi bien que lui. Il savait, après plusieurs jours de marche dans diverses directions, revenir droit au point d'où il était parti. Aussi, pour expédier un message, avait-on la plus grande confiance en lui, car il était aussi brave et hardi que courageux et entreprenant.
En l'année 1815, J.-Bte Lajimonière, après avoir habité tantôt à Pembina, tantôt à la Saskatchewan, puis de nouveau à Pembina, s'était enfin bâti une petite cabane sur les bords de l'Assiniboine, pour lui et sa famille. Il y vivait de pêche et de chasse, quand, un jour, un des premiers employés au fort Douglass l'invita à venir le voir pour une affaire très importante. Cet employé se nommait Collin Robinson.
Depuis deux ans les compagnies du N.-Ouest, et de la Baie d'Hudson étaient en lutte ouverte. Les forts, qui étaient voisins, s'épiaient nuit et jour pour arrêter les messages et saisir les lettres, et découvrir les machinations d’une compagnie contre l’autre. (p. 66-68)

8 septembre 2012

Le Poids de Dieu


Gilles Marcotte, Le Poids de Dieu, Paris, Flammarion, 1962, 218 pages.

« Depuis la tentative condamnée des prêtres-ouvriers le public a ressenti le pathétique cas de conscience des jeunes prêtres qui veulent inscrire le message chrétien dans la pleine réalité de l'homme, alors qu'une autre partie du clergé en tient pour des formes d'apostolat plus autoritaires. Le héros de Le poids de Dieu est l'un de ces jeunes prêtres.

Nommé vicaire du curé Marquis, dans la paroisse ouvrière d'une petite ville canadienne, Claude Savoie est choqué par les méthodes de son curé, qu'il juge réactionnaires. Il rêve d'accomplir un acte de profonde sympathie qui l'engagerait nettement du côté des hommes.

Or, l'occasion de cet acte va lui être fournie par le jeune Serge Normand, un fils de notaire qui s'est détourné de ce qu'on croyait être une vocation sacerdotale, par amour pour une jeune tuberculeuse. Marie Norbert. Hospitalisée dans un état grave, Marie est prête à renoncer à Serge, lequel, au contraire, malgré l'opposition véhémente de ses parents, soutenus par le curé Marquis, désire s'engager indissolublement vis-à-vis de Marie. Il demande au vicaire de bénir leurs fiançailles; à quoi celui-ci consent, déclenchant une réprobation quasi-unanime, que modérera seulement la mort de la jeune malade, survenue peu après la cérémonie.

Incertain du bien-fondé réel de son acte trop chrétien, Claude « rentrera dans le rang », non sans avoir dû surmonter une grave crise intérieure. » (Quatrième de couverture)

J’ai toujours admiré le critique Gilles Marcotte. Son roman, lui, me plaît moins. Certains critiques ont souligné l’intense vie intérieure du jeune curé Savoie. Tout est traduit dans une analyse minutieuse, subtile, élégante qui occupe presque tout le roman. Cette manière, très française, m’a toujours semblé artificielle. On empêche le personnage de vivre, de respirer (même si à partir du chapitre 10, on passe au « je »).

Claude Savoie n’est pas seulement brimé par le narrateur mais aussi par les autres personnages du roman. Savoie n’a jamais rien choisi. Il s’est laissé porter par les événements, les autres ont décidé pour lui. Vient un jour où il a besoin de s’affirmer : cela n’a rien à voir avec la religion au fond. Il aurait été médecin (d’ailleurs son alter ego dans le roman est médecin) et c’eût été la même chose. Il pense porter un dur coup au curé Marquis en bénissant les fiançailles de Serge Normand, sans se rendre compte qu’il est manipulé par ce dernier. Encore une fois.

Comme je l’ai dit, même si Marcotte questionne le rôle du prêtre dans la société, le principal enjeu de son récit est psychologique. Pour ce, la « rébellion » de Claude Savoie aurait eu plus d’impact s’il avait tout simplement défroqué.

J’ignore ce qui a poussé Marcotte à écrire ce roman après Les Insolences du frère Untel. La révolte du curé Savoie nous semble un peu pâle après les coups de gueule du « petit frère ». On veut bien qu’il marche avec les hommes plutôt que de s’ériger en censeur. Pourtant, il est « terriblement » en-deça des critiques qui vont jeter à terre la forteresse religieuse dans les années qui suivent la parution du roman.
 
Extraits
« II faut un don total, un sacrifice entier, une rentrée ardente dans la mêlée, sans un regard en arrière, sans regret aucun de ces choses qui doivent n'être rien pour moi. (Quelles choses ? Claude fouille sa mémoire et ne trouve que des brindilles : un petit succès scolaire, une courte -oh ! très courte - attache amoureuse.) Pratique intégrale des vertus : humilité, charité. Accepter les humiliations avec le sourire, en remercier Dieu sur-le-champ, aller même au-devant d'elles pour l'amour du Christ. Rendre service à tous, surtout à ceux que je n'aime pas. »
Sa terrible, sa monotone jeunesse !... Claude suit page à page, accablé d'ennui, le contrepoint régulier de la faiblesse et de la résolution. C'est donc dans ce marasme qu'est née sa vocation ? Pourtant, jamais il n'est fait mention du sacerdoce. Seulement les mots : « Absolu », « Dieu », « Christ », répétés comme une obsession, et la liste infinie des refus exigés.
«Renoncer à la chair, cela veut dire renoncer au désir d'être aimé. Je suis tenté de dire avec le personnage de l'Évangile: « Cette parole est dure. » Renoncer aux amours humaines, me construire une tour d'ivoire dans laquelle Dieu seul pourrait entrer...» (p. 130-131)

Mon passé se fraye vers moi des chemins que je n'avais pas prévus. Il me revient par bribes à la mémoire, et chaque fois je suis surpris qu'un nouveau souvenir n'apporte pas avec lui une nouvelle blessure. Il me semble que cela s'est passé il y a très longtemps, dans une vie qui n'est pas, ou n'est plus, la mienne. Ces actes, ces événements, ne m'appartiennent que par leur face cachée ; leur configuration sociale provient d’une aberration dont je ne me reconnais plus responsable. L'ici, le maintenant, sont les seules catégories où je consens à me considérer. Je nais aujourd'hui, et je naîtrai demain. A quoi ? Je l'ignore et ne m'inquiète pas encore de l'apprendre.
Peut-être quitterai-je la soutane : elle me gêne. Ce n'est pas le prêtre qui se cherche en moi, c'est l'homme. (p. 199)

Voir : André Brochu, « Gilles Marcotte, critique et romancier. Entretien »

4 septembre 2012

Les Élus que vous êtes


Clément Lockquell, Les Élus que vous êtes, Montréal, Variétés, 1950, 197 pages.

À la fin de ses études, le frère Bernard est assigné à la petite communauté de Saint-Valère. Peu de temps après, il apprend qu’il doit rejoindre son alma mater, le collège Champlain, une maison d’éducation qui compte 50 religieux. Il quitte à regret un milieu défavorisé et surtout, il croit que la vie collégiale n’est pas susceptible de favoriser sa vocation. « Volontiers, j'aurais passé ma vie à n'instruire que les gamins de Saint-Valère, parce que j’aurais pu ensevelir mon orgueil dont vous ne pouvez pas deviner toutes les ressources. À Champlain, je serai toujours menacé de consentir à ma vanité foncière. Quand je me serai repu de faciles succès, je regretterai que mes talents ne puissent pas s'étaler avec plus d'apparat. Ce n'est pas tellement Champlain que je redoute: c’est moi, ballotté par les occasions qu'il me fournira d'exaspérer ma suffisance de demi-lettré, et mon penchant à la censure. » On l’a compris, la vie religieuse oblige les frères à renoncer à leur individualité. Les rebelles n’y ont pas leur place. Au nom des  sacrées vertus d’obéissance et d’humilité, on décape les caractères trop incisifs.

Le frère Bernard possède une forte personnalité, une propension à juger les autres, à commencer par ses supérieurs, et un fond de vanité qui l’empêchent de se fondre dans le rang. C’est ce manque d’humilité que, trois ans plus tard, ses confrères évoqueront pour lui refuser l’occasion de prononcer ses vœux perpétuels. Le frère Bernard vit ce refus comme un affront. Humilié, il songe à quitter la vie religieuse et à « retourner au monde », même si ce départ équivaut à un échec, sinon à une déchéance.

Finalement, il reste et gagne la confiance de ses collègues, puisqu’il devient préfet. Avec certains confrères, il met de l’avant une série de réformes qui divisent la communauté. Il propose d’alléger le règlement disciplinaire pour les élèves plus vieux et de réformer les programmes en diminuant les sciences au profit des humanités.

Fier de ses réformes, le frère Bernard veut élargir encore plus son action : dans la revue qu'édite la maison provinciale, il publie un article « Initiative et obéissance » qui lui vaut des remontrances de son supérieur. Il doit se rétracter.

Dernier soubresaut dans sa vie : le frère Fabien, un conservateur qu’on citait comme exemple, et qui s'opposait à lui, quitte la communauté : « Ses jugements respiraient la plus stricte orthodoxie. Il n'avait jamais pris de risques. La tradition lui servait d'unique phare. Avec sa conduite quotidienne, on aurait pu écrire la règle tout entière. L'iota de la lettre et les pratiques de simple suggestion lui étaient des ordres. Et voilà qu'il a violé les commandements de Dieu. Lui, le défenseur virulent des conseils, il n'a pas su accomplir les grands préceptes. Lui qui, ostensiblement, se défendait de toucher la main d'un enfant, voilà qu'il s'est laissé séduire par l'Ève éternelle. Il est donc possible, Seigneur, qu'un cœur honnête laisse bouillonner en son tréfonds toute cette lie ! » La dernière phrase, misogyne à souhait, n’est pas un cas isolé.

Quand le médecin le diagnostique « cardiaque avancé », il est nommé directeur de Champlain. Ainsi se termine le roman.

On pense parfois que ces communautés vivaient dans l’harmonie : c’est une tout autre image que nous présente Lockquell. Les guerres de pouvoir, les clans, les insultes font aussi partie de leur quotidien. Ce qui alimente le débat dans Les Élus que vous êtes, c’est le désir de changement de quelques réformistes. En cela, le roman représente bien les années 50 et annonce Les Insolences du frère Untel.

Pour quelqu’un de ma génération, qui a côtoyé religieux, prêtres, frères et sœurs, c’est un bon roman. C’est bien écrit et probablement assez représentatif de la vie de tous ces hommes et de ces femmes qui ont choisi une existence en marge du monde. On comprend que la voie était difficile, mais aussi qu’il était probablement encore plus difficile d’en dévier quand on l’avait choisie. Au-delà de la certitude d’avoir fait bouger des choses dans la communauté, ce qui reste au Frère Bernard au terme de sa vie, c’est la satisfaction de l’éducateur d’avoir apporté sa modeste contribution à l’édification de certaines personnalités.

Extrait
En classe, bien sûr, je les tenais. Mais après, et au-delà ? Qu'est-ce qui resterait de notre effort, de notre sollicitude ? Aux jours sombres, c'était fumée et vent que les pauvres paroles que nous prononcions sur ces têtes inattentives et ces cœurs tiraillés. Mais aux heures sereines, je ne croyais pas que toute une vie eût été stérile, n'eût-elle réussi qu'à infuser dans une douzaine d'âmes la confiance dans la vertu et le respect des valeurs de l'intelligence. Évidemment, notre tâche n'était pas de celles qui se voient récompensées sur-le-champ. Mais qui sait si ces enfants des autres ne tireraient pas plus de nous que de leurs pères selon la chair ! 
Mince consolation ! me disais-je parfois. Vite ressaisi, je savais la valeur de notre génération spirituelle. Je n'y pensais pas dans les cadres de la pédagogie oratoire qu'on nous avait imposée, dans les cours bien tirés au cordeau, à l'école normale : l'expérience m'avait déjà procuré assez de joies, austères assurément, pour que je trouvasse dans cette exaltation très pure et très désintéressée un antidote contre les sursauts de l'instinct.

18 août 2012

Manitoba


Maurice Constantin-Weyer, Manitoba, Paris, Ferenczi, 1930, 157 pages. (Bois originaux de Gérard Cochet) (1re édition : Paris, F. Rieder, 1924)

Dans Manitoba, Maurice Constantin-Weyer raconte son aventure manitobaine. Cet intellectuel français, par esprit d’aventures, a immigré dans l’Ouest canadien (1904-1914). Il a acquis un lot de colonisation, mais mal préparé, il a dû s’en défaire au bout de deux ans. Il est devenu trappeur, cowboy, ouvrier agricole pour gagner sa subsistance. En 1914, il retourne en France et s'engage dans l'armée française.  (Pour en savoir plus : André Fauchon)

Le récit, qui tient aussi de l’essai et de l'autobiographie, est divisé en 8 chapitres. Le premier raconte son tumultueux voyage d’arrivée et le dernier, son départ. Les chapitres 2 à 5 sont consacrés à chacune des saisons. Il décrit son expérience manitobaine, sans la personnaliser, si bien qu’on n’a pas toujours l’impression qu’il est le sujet de son récit.  Il raconte tantôt les travaux de colonisation des nouveaux arrivants, tantôt ses expériences de chasse et de pêche, mais aussi la fenaison, un feu de forêt, son travail chez un fermier anglais et auprès d’un arpenteur dans le grand Nord. Ce qu’on retient de ces chapitres, ce sont les descriptions très imagées de la nature canadienne.

Les chapitres 6 et 7 sont sans doute plus critiquables. L’un est consacré à l’esprit d’entreprise des Anglo-saxons. Il fait de Donald A. Smith un véritable héros, un entrepreneur-poète : « Un créateur d’empire, il faut qu’il soit poète. Car il ne crée que s’il s’évade de la terre, non pour la quitter à jamais, mais pour, l’ayant embrassée de haut, mesurée, possédée de l’œil, en un mot dominée, il revient à son contact plein d’air pur et de vigueur nouvelle. » Le grand mérite de Smith, c’est d’avoir compris qu’il « n’est de colonisation que celle qui s’appuie sur l’agriculture ». Bref, Smith a rêvé un Manitoba agricole et a tout fait pour que  son rêve devienne réalité.

Le chapitre suivant est consacré au Canadien français. Il s’intitule platement « Jean-Baptiste ». Jean-Baptiste est un Canadien français qui est venu dans les prairies sans aucun rêve. Il s’est installé dans un petit village catholique sur des terres à peine exploitables. « Il n’a pas l’âme d’un poète, et pourvu qu’il aille dans une contrée où il y a une église, s’il peut y gagner sa vie, il demande rien d’autre au destin. » Jean-Baptiste commence par travailler pour un compatriote, ramasse un petit pécule et acquiert son lot de colonisation. Il bâtit sa maison et les dépendances, commence le défrichage. Il revient au Québec, le temps d'y trouver une femme. Viennent les enfants. Un jour, Jean-Baptiste décide de risquer un coup qui pourrait lui rapporter gros. Il veut acheter du poisson et le revendre pendant le carême à ses compatriotes. L’aventure tourne mal et il manque de tout perdre. Mais Jean-Baptiste est courageux (ou fataliste) : il se dit qu’il n'a perdu que quelques années après tout.

Constantin-Weyer a des idées bien arrêtées sur maints sujets. Il a d’abord cette vision élémentaire d’un monde sauvage où les forts mangent les petits. Bien sûr, cette dure loi de la nature, il l’emprunte au règne animal, entre autres aux loups qu’il semble affectionner. Mais quand il l'applique aux humains, cela donne des phrases comme : « Des gens qui savent combien il est nécessaire de se discipliner pour créer un empire, ont dû bien rire de voir la France donner le droit de vote aux noirs!... Un homme qui sait la vie, — ce que vous ne savez guère, — craint de voir une arme aux mains des faibles, car il sait que les faibles en abuseront toujours. Le fort peut pécher par excès de générosité et d'insouciance, le faible, non! Et cela sous peine de mort, ce qui est encore dans la nature des choses. » Ou encore : « Et si la France se repeuple, sans déverser le trop-plein de sa population dans des colonies prêtes à l'accueillir, et à lui donner des terres, elle va à une autre guerre. Un pays est militariste, non pas en fonction de l'armée qu'il entretient, mais en fonction des sacs de blé ou des bœufs qu'il est obligé d'importer. Dans quelques siècles, il sera probablement admis, par le monde, de réduire la natalité par la castration des éléments malsains du pays. En attendant, les colonies peuvent seules servir de régulateur à notre besoin de nous reproduire. »

Extrait
Voilà bientôt cinq ans que Jean-Baptiste a quitté le Bas-Canada. Il est né dans cette admirable province de Québec où chaque montagne est un dôme de verdures diverses, une mosaïque des feuillages des arbres les plus nobles; où chaque vallon est un champ bien cultivé, un verger aux pommiers bien alignés, ou un lac d'une transparence précieuse; où chaque gorge possède sa cascade comme un chant perpétuel; où les montagnes s'écartent soudain pour faire au plus beau fleuve du monde une haie attentive ri respectueuse.
Les agglomérations s'y nomment des « paroisses ». On y parle un français qui, quoi qu'on en dise, manque de pureté. Il vient directement de la source, mais d’une source un peu trouble, qui a dissous dans son cheminement souterrain le sel de tous les patois de la côte française de l'Atlantique ; des mots anglais, des mots indiens qui y sont tombés; leur saveur n'était pas désagréable, on n'a pas filtré l'eau. C'est au surplus la langue que parlent familièrement en chaire les « messieurs prêtres ». Le Canada français est avant tout le Canada catholique.
Jean-Baptiste est le fils d'une race rude et robuste. Son père, son grand-père étaient des bûcherons, grands travailleurs, souvent ivres et parfois batailleurs. En remontant plus haut, si l'on savait le chemin, on trouverait sans doute un ancien marin, et peut-être un pauvre La Ramée, ou une pitoyable Manon Lescaut, déportés sous Louis XIV pour de petits méfaits. Mais les « messieurs prêtres » ont passé par là. Leur parole autoritaire et dure a discipliné ces âmes; aux époques où le danger sous tant de formes s'embusquait dans la sylve canadienne, ils ont évoqué la Mort, et se sont aidés, pour leur œuvre de fondateurs d'empire, de toutes les terreurs que leur prêtait généreusement l'au-delà. Puis, les âmes pétries, ils continuent par habitude.
Parce que l'Église l'ordonne, parce que la chair le veut, les familles canadiennes sont nombreuses. A seize ans, quatorzième enfant de son père, troisième enfant de sa mère — la première femme Laroche est morte en mettant au monde l'onzième — Jean-Baptiste n'a plus trouvé dans la « paroisse » assez d'ouvrage pour payer sa pension à ses parents. Il a songé à cet Ouest mystérieux qu'on vante comme le plus merveilleux des mondes : pas de rochers, pas de montagnes, pas de ruisseaux, pas de cascades, rien de ce qui peut gêner le colon. Un des oncles est parti là-bas, il y a longtemps déjà. On l'a vu revenir à plusieurs reprises, froissant à poignées les piastres, et, de bar en bar, saoulant à ses frais tous les mâles du pays. » (p. 104-105)

Sur son oeuvre
Un homme se penche sur son passé




10 août 2012

Autour d’une auberge


A. C. de Lisbois, Autour d’une auberge, Montréal, Imprimerie de la Croix, 1909, 183 pages. (A. C. de Lisbois est le pseudonyme d’Azarie Couillard-Després)

Le curé de Notre-Dame-de-Pointe-aux-Foins a décidé que l’auberge du village devait fermer. En chaire, il prononce un prône qui divise ses paroissiens. Cette auberge appartient à un Français, monsieur Sellier, débarqué au Québec il y a vingt ans, qui n’a que faire des directives du curé, ce qu'il ne peut dire ouvertement. Il est puissant puisqu’il possède un moulin à scie qui fait vivre plusieurs paroissiens. En fait, il a hérité de la fortune de son beau-père quand sa femme est morte. On apprendra, plus loin dans le roman, qu’il a assassiné son beau-père. Craignant la réaction des Canadiens, il s’est associé à Jules Rougeaud, le maire du village, dont il rétribue généreusement les services. Il n’hésite pas à acheter les conseillers, à intimider ses créanciers. Il s’est même trouvé un homme de paille pour diriger l’auberge.

À chaque année, le permis de boisson doit être renouvelé par le Conseil municipal. La première année, Sellier réussit à acheter deux conseillers au grand désespoir du curé et de quelques citoyens qui forment le comité de la tempérance. Cependant, l’année suivante, on s’assure que les nouveaux membres élus du Conseil soient des partisans de la tempérance. Sellier perd son permis et Rougeaud fait brûler la maison d’un opposant pour se venger. Un témoin l’a vu, il est emprisonné. Quant à Sellier, il meurt peu de temps après, victime d’un arbre.

Vous l’aurez compris, Autour d’une auberge, c’est d’abord une charge à fond contre les « buvettes ». L'auteur reprend de façon laborieuse tous les arguments et contre-arguments que le débat suscite. Des extraits, comme celui qui va suivre, occupent une grande partie du roman (ils sont énoncés par le curé et repris par les tempérants; je vous épargne les arguments du clan adverse).

« Car celui qui s'habitue à prendre de ce poison s'abrutit insensiblement. Les ravages de l'alcool sont incalculables. Que de maladies il engendre ! Cette boisson brûle les organes, l'estomac, le foie, le rein, le cœur. Elle occasionne les dérangements du cerveau, les syncopes du cœur, l'apoplexie, l’épilepsie, la démence......C'est la boisson qui peuple les asiles d'aliénés. Oh! combien il est coupable le gouvernement de notre pays qui n'élève pas une digue puissante contre ce courant envahisseur, de crainte de voir ses revenus diminuer. Oui ! Mes Frères, les ministres, les députés, sont responsables de cet état choses qu'ils tolèrent. Ils ont peur des hôteliers des grandes villes. Pourquoi reculent-ils? Pourquoi font-ils pas des lois sévères contre ces buvetiers ? Pourquoi ne protègent-ils pas notre race contre l’alcool? »

Le roman défend aussi la place des curés dans la société. Sellier, qui a vécu dans la France laïque, trouve que les Canadiens forment une « bande de poules mouillées ». Pour lui, le pouvoir ecclésiastique s’arrête au seuil de l’église. Cela nous vaut un argumentaire en faveur des curés. Un chapitre est consacré à démolir les thèses qu’André Siegfried a développées dans Le Canada, les deux races ; problèmes politiques contemporains, (Paris, A. Colin, 1906). Pour Siegfried, le clergé a joué un rôle important dans la préservation de la « race » canadienne-française, mais le tribut est devenu trop lourd, entre autres en ce qui regarde les écoles, complètement dépassées selon lui.

Enfin, disons que le roman se présente comme une attaque en règle contre la France républicaine : « La France se meurt sous le gouvernement infâme qui la régit. Les impies réclament la liberté pour eux, mais ils la refusent aux catholiques qui souffrent des persécutions continuelles. Pour arriver à leurs fins les francs-maçons ont attaqué les écoles: ils les ont laïcisées. Ils ont chassé les religieux et les religieuses de leurs couvents; puis se sont mis ensuite à piller les églises. Ce n'est pas tout: ils s'attaquent maintenant au clergé. Ils emprisonnent les évêques, les prêtres qui refusent de reconnaître des lois injustes, draconiennes, et qui revendiquent la liberté de l'Église. Les dernières nouvelles nous apprennent que le Cardinal Andrieu, Mgr Amette ont été poursuivis et condamnés par des juges à la crèche du gouvernement. Mgr Ricard et plusieurs vicaires généraux, le 2 juillet 1909, ont reçu le même honneur pour avoir défendu les droits de l'Église du Christ. / Voilà la liberté si vantée par Sellier, type parfait de tant d'autres, qui viennent sur nos bords, exalter les bienfaits de la libre pensée, et plaindre les Canadiens parce qu'ils sont restés attachés à leur foi. » (p. 150-151)