29 avril 2016

Le grand sépulcre blanc

Émile Lavoie, Le grand sépulcre blanc, Montréal, Edouard Garand, 1925, 72 pages (Illustrations d’Albert Fournier) (Coll. Le roman canadien)

Fin de juillet 1910. Le gouvernement canadien, constatant que des bateaux américains et d’autres nations fréquentent ses eaux territoriales du Nord, pour y chasser les baleines et commercer avec les Inuits, décide d’envoyer une mission pour asseoir sa souveraineté sur la région.  En plus d’obliger les bateaux étrangers à détenir un permis de pêche (voir ce site), le rôle de la mission est de cartographier la région de la terre de Baffin. C’est ainsi que  Théodore Maltais, un ingénieur civil, est inséré dans l’équipe en tant qu’expert scientifique, dans ce  périple qui doit durer un an. Il doit faire des relevés géographiques, topographiques, météorologiques.  En plus, de sa propre initiative, il va tenir un journal qui contient beaucoup d’observations sur la flore, la faune et même sur les us et coutumes des Inuits : la religion, la sexualité, l’hygiène, la nourriture, les vêtements, les habitations...  Voilà pour l’aspect documentaire du roman, aspect si développé qu’on n’a plus  l’impression, parfois,  d’être dans un roman. Le fascicule contient quelques illustrations pour aider le lecteur à comprendre tout cela.

Pour donner un caractère romanesque à cet ensemble qui pourrait sembler rébarbatif au lecteur de « romans populaires » des éditions  Garand, l’auteur Émile Lavoie a imaginé plusieurs petites séquences où le danger guette notre héros : escalade d’une montagne, rupture soudaine des glaces, rencontre de bêtes sauvages, manque de nourriture, blessure… Mais, surtout, il a enrobé le tout d’une histoire sentimentale entre Theodore et une Inuit du nom de Pacca, dont le grand-père adoptif ainsi qu’un de ses oncles avaient du sang blanc dans les veines. Ils ont participé à son éducation, ce qui explique qu’elle parle français, qu’elle soit plus éduquée que ses congénères. Theodore en est si follement amoureux qu’il décide de l’épouser et de passer outre aux exigences de sa mission, malgré ses engagements. Bref, il ne veut pas rentrer au terme de sa mission. Deux ans plus tard, ayant perdu sa femme et son fils dans un accident sur les glaces, il rentre au pays. Il ira finir ses jours dans un monastère en Espagne.

Émile Lavoie est un scientifique. Il est clair qu’il veut avant tout faire œuvre pédagogique dans son roman. Il est parfois difficile de le suivre lorsqu’il écrit sur la géographie des lieux, même s’il nous fournit une carte. Il est plus accessible lorsqu’il parle du quotidien des Inuits. Il veut transmettre beaucoup d’informations et parfois, les moyens employés ne sont pas tellement « romanesques ». Pendant deux chapitres (12-13), il ne se passe à peu près rien, sinon une longue discussion entre le héros et le chef du village qui décrit le mode de vie de sa communauté. Les Inuits sont présentés sous un jour très sympathique. Même leurs mœurs sexuelles et religieuses trouvent grâce aux yeux de l’auteur, ce qui est remarquable pour l’époque. Émile Lavoie écrit bien, mais le travail d’éditeur de Garand est, comme d’habitude, de piètre qualité : au moins 300 fautes et une ponctuation dans les dialogues plutôt désastreuse.  

Qui est Émile Lavoie?
Théodore-Émile Lavoie est né le  17 décembre 1881 à Nouvelle (Bonaventure). Il a épousé Germaine Leclerc, le 8 janvier 1912, à L’Islet.  Émile Lavoie était l’ingénieur civil, responsable des questions scientifiques lors de l’expédition dans l’Arctique du capitaine J. E. Bernier, du 7 juillet 1910 au 24 septembre 1911. On trouve même des lettres et des carnets dont il est l’auteur dans les Fonds d’archives du célèbre navigateur  (Fonds J. E. Bernier). La question qui se pose bien entendu : jusqu’à quel point cette histoire est-elle autobiographique, d’autant plus que l’auteur ne s’en cache pas, puisque dans le texte il ajoute parfois des commentaires qui authentifient certains événements ?

On trouve aussi des informations sur Émile Lavoie dans le Fonds de l’ordre Jacques-Cartier déposé à l’Université d’Ottawa. En 1952, en tant que co-fondateur de l’ordre, il a eu droit à une courte biographie. En voici le résumé :

Il a étudié au  St-Joseph's College, à Watertown, chez  les Pères Capucins à Ottawa et au collège de Rimouski. Il a travaillé un temps avant de reprendre ses études en génie civil entre 1905 et 1910. Il a suivi un « cours spécialisé en magnétisme terrestre et en météorologie à l'Université de Toronto ».  En I9I0-I911, il a accompagné l’expédition du capitaine Bernier dans l’Arctique. Il explore les iles Baffin, Bylot, North-Devon,  Cornwallis et fait le relevé des côtes inexplorées, ce qu’il décrit dans son roman.  Il explore aussi  la côte du Labrador, le détroit et la baie d’Hudson, la baie James et l’estuaire des rivières Rupert et Nattaway. À son retour au pays, il devient fonctionnaire aux Travaux publics, à Ottawa. Il va être l’un des principaux animateurs de l’ordre Jacques Cartier, une société secrète vouée à la défense du français,  fondée en 1926. En 1942, retraité, il s’établit à L’Islet. Une station météorologique porte son nom dans le Grand Nord.

Lire le roman (Édition corrigée)



26 avril 2016

Les éditions Édouard Garand


Logo qui apparaît sur la page de titre
S’inspirant de certains éditeurs français (Flammarion, Fayard, Calmann-Levy), qui connaissent beaucoup de succès en publiant des romans de gare, Édouard Garand crée au Québec la première maison d’édition vouée presque entièrement à la littérature populaire. Ne se contentant pas de choisir des manuscrits et d’imprimer des livres, il va en assurer la diffusion, notamment au moyen d’abonnement, mais aussi en librairie, en kiosque et en  s’assurant que ses livres fassent partie des récompenses de fin d’année dans les écoles. Garand va développer trois collections littéraires : « Le roman canadien», « Le théâtre canadien » et « Le récit canadien », cette dernière étant beaucoup plus modeste. Il va publier d’autres livres, entre autres la deuxième édition d’Émile Nelligan et son œuvre, en 1925. Il va également œuvrer dans les domaines musicaux et cinématographiques. L’éditeur ferme ses portes en 1948.


La collection « Le roman canadien »
La collection « Le roman canadien » demeure la plus grande réussite de Garand. L’iris bleu de Jules Larivière sera le premier titre de la collection qui en comptera 78.  Les romans, vendus 25¢, sont imprimés sur deux colonnes, sur du papier de piètre qualité, dans des fascicules aux couvertures aguichantes, presque toutes signées Albert Fournier. À partir de 1925, on trouve à la fin des fascicules le supplément « La vie canadienne », contenant critiques littéraires, poèmes, contes, extraits de romans à venir, etc., et publicités. Garand paie ses auteurs 50$ par  manuscrit. L’éditeur-homme d’affaires va jusqu’à publier 12 nouveaux fascicules en 1926. Le tirage, plus modeste au début, va grimper jusqu’à 13000 exemplaires. L’éditeur cesse sa production en 1931 : il essaiera vainement de la relancer dans les années 40 en ajoutant quatre fascicules à la collection.

Exemple de publicité
Garand affiche ses couleurs patriotiques en utilisant comme logo une image des patriotes dont la légende « Pour la race » est empruntée à l’abbé Groulx. Pour promouvoir ses romans, il n’hésite pas à faire vibrer la corde nationaliste de ses lecteurs et lectrices : n’est-on pas dans l’obligation morale d’encourager la littérature nationale ? Autre argument commercial qui milite en faveur de ses livres : un comité de lecture, comprenant au moins un curé, s’assure du caractère moral de l’entreprise, sans compter que quelques romans sont écrits par des religieux.

Les auteurs, dont certains vont devenir les vedettes de la maison Garand (Jean Féron, Ubald Paquin, Adèle Bourgeois), publient souvent leurs premières œuvres dans cette collection. Les sujets ne sont pas aussi simplistes qu’on pourrait le penser. Il y a les traditionnels romans sentimentaux et  d’aventures mais il y a aussi des romans historiques assez exigeants tout compte fait, ne serait-ce en raison des développements historiques qui passent par la description plutôt que par le récit. On peut aussi lire un roman sur le développement économique comme Gaston Chambrun,  un roman presque scientifique comme Le grand sépulcre blanc, un roman utopique comme L’impératrice de l’Ungava, un roman policier comme Le trésor de Bigot. 

Pour en savoir plus
Stéphanie Danaux, L’iconographie d’une littérature
Jacques Michon, L’édition littéraire au Québec
Marie-Claude Gagnon, « Les éditions Édouard Garand et la culture populaire »

Voir la liste des 78 titres sur Wikisource.



22 avril 2016

La petite maîtresse d’école

Marie-Anne Perreault (madame Elphège Croff), La petite maîtresse d’école, Montréal, Édouard Garand, 1928, 46 pages. (Coll. Le roman canadien no 56)

Marthe Dubreuil est engagée pour faire l’école dans un rang de Boisjoli. Cela constitue un événement pour le petit hameau de recevoir une nouvelle maîtresse d’école. Quelques familles se disputent son attention : les Audet, les Latulippe... C’est à qui la recevra en premier chez soi. 

La « nouvelle maîtresse » est vite adoptée par les enfants et les « jeunesses » du rang, la plupart filles et fils de cultivateurs. Il y a surtout Raymond Latulippe, un beau gars un peu sauvage qu’aucune fille n’a su dompter jusqu’ici, qui a un béguin pour elle. Et il lui plait bien, mais les choses se gâtent pendant les fêtes de fin d’année. Le fils des Audet, un futur docteur, a invité la jeune maîtresse d’école, invitation qu’elle n’a pas pu refuser. Raymond la boude et il pense même partir et abandonner ses vieux parents et la terre qui lui est destinée. Grâce à une intervention de la vieille tante Charmine, les tourtereaux finissent par joindre à nouveau leurs ailes…

Le récit sentimental occupe l’essentiel du roman. En toile de fond se joue le drame du roman de la terre : qui va assurer la relève ? Certains passages (la tire de la Sainte-Catherine, la corvée des fèves, un mariage à l’ancienne) ancrent davantage le roman dans l’idéologie du terroir. C’est léger, mais non sans charme. 

On y trouve quelques jolies expressions : 

- Tu peux la remercier, notre maîtresse sans cela tu aurais « fumé »... répondit un des jeunes.
- La brunante était répandue sur le petit bois et le « serein » tombait...
- Des tartes à la Fayette 
- En attendant la bonne tire qui fait déjà des « cheveux »
- Dansons au moins les confitures, demandent les jeunes. 
- Le vendeur de plomb ou « tourner l’écuelle » amuse toujours les joueurs. Pendant plusieurs heures, nos jeunes se divertirent à ces jeux, de temps en temps on passait la tire ou une ronde de vin du pays. 

Je ne sais pas, même avec le contexte, ce que sont : une tarte à la Fayette, danser les confitures et les jeux « le vendeur de plomb » et « tourner l’écuelle ». Vous le savez?

Sur Marie-Anne Perreault (Mme E. Croff)

Madame Elphège Croff (1896-1974)


Marie-Anne Perreault est née à Rivière-Ouelle, le 12 août 1896 et est décédée le 2 février 1974 à Rimouski. L’essentiel de sa vie s’est passé à Price, tout près de Matane.

À l'âge de 17 ans,  elle vient à Price pour enseigner à l'école du village. Elle aurait acquis son diplôme à Saint-Pascal de Kamouraska. Combien d’années dure ce premier séjour à Price? On l’ignore.

Ce qu’on sait, c’est qu’elle a déménagé à Québec puisque dès 1924 elle écrit des articles dans L'Apôtre (revue publiée à Québec de 1924 à 1931) et à partir de 1926, elle signe la rubrique « Foyer » de L’Action catholique sous le pseudonyme de Jeanne Le Franc. Elle tient aussi la page féminine dans L'Écho du Bas Saint-Laurent de Rimouski en 1926. Cette même année et à Québec, elle épouse Elphège Croft (1886-1972) qu’elle avait connu lors de son séjour à Price et qui était veuf depuis 1917. Ils n’auront pas d’enfant. 

Utilisant son nom nom de femme mariée, en le transformant légèrement, elle publie cinq livres. En 1927, elle fait paraître un recueil de ses chroniques : Les heures brèves aux presses de l'Action Sociale. Puis, coup sur coup, elle signe trois romans dans la populaire collection d’Édouard Garand, « Le roman canadien » : L'Enjôleuse (1928), La Petite Maîtresse d'école (1929) et Celle qui revient (1930). On trouve un compte rendu de ces quatre œuvres dans le DOLQ. Enfin, en 1931, elle publie une monographie sur Rivière-Ouelle (Nos ancêtres à l’œuvre à Rivière-Ouelle, Albert Lévesque, 1931), dont des pages sur la pêche aux marsouins, presque disparue à l'époque. Rappelons qu’elle est née à Rivière-Ouelle.

Quand le couple revient-il à Price? On n’en est pas sûr. Selon la tradition orale de l’endroit, elle aurait ouvert une école commerciale sur la rue de la Gare à Price, en 1929. Cette école, L’Institut Croft, ne sera incorporée qu’en 1962 et fermera ses portes en 1967-68, probablement en raison du développement du réseau scolaire public. On sait aussi qu’elle a fondé Le Cercle des fermières de l’endroit en 1939. À son décès, elle a légué des biens à la fabrique, et aussi à ses anciens élèves. Qui a hérité de ses écrits littéraires? On ne le sait pas… jusqu’à maintenant, du moins.

La presque totalité de ces informations est tirée de la revue Le Reflet (Vol. 10 Nos 1 & 2, juin 2001), organe du Comité du patrimoine de Price. Les articles sont signés : Janine Corriveau et Anita Langlois. Monsieur Fabien Boucher nous a transmis ces articles.

(à venir : son roman La petite maîtresse d'école)

15 avril 2016

L'héritage maudit

Frère Gilles,  L'héritage maudit : nouvelle canadienne,  Montréal, La Tempérance, 1919, 64 pages. 

« Ebrii gignunt Ebrios » (Plutarque) :  un ivrogne en engendre un autre, cite le Frère Gilles en exergue. Et il conseille aux mamans de mettre ce livre entre les mains de leur fille.

Céline Larrivée vit seule sur la ferme avec son vieux père, son frère, qui devait hériter du bien paternel, étant décédé. Plusieurs garçons lui tournent autour, mais c’est Cyprien Lachance qui lui tombe dans l’œil. Et quand son père meurt subitement, c’est lui qu’elle engage comme fermier. Or son père ainsi que sa tante l’ont mis en garde contre Cyprien qui a la réputation d’être un buveur.  

Céline l'épouse quand même et les malheurs ne tardent pas à venir : il est un mauvais fermier et la terre périclite. Il se rend de plus en plus souvent à Montréal où il fait la noce avec son frère. Finalement, il décide d'y déménager sa famille (3 enfants). En ville, c’est la débandade complète. Il boit, devient violent, la famille manque de tout. Dans une de ses colères, il bouscule sa fille aînée qui en meurt. Au sortir d’une de ses beuveries, il se bat, est grièvement blessé et, incapable de se laisser soigner sans boire, il succombe à ses blessures. Ne reste plus à Céline et à ses deux enfants qu'à rentrer au bercail. Le fermier qui loue sa terre, et qui est depuis toujours amoureux d’elle, est prêt à libérer la maison. Le curé, mis au courant de tout cela, nous apprend que Cyprien avait un père alcoolique qui lui avait transmis cet héritage maudit. « Aux chantiers, s'était réveillée en lui cette soif latente de la boisson qu'il avait héritée de son père; il a tout sacrifié pour assouvir cette soif de damné. Vous étiez ici à son mariage. Vous avez vu les progrès du mal, et vous en voyez aujourd'hui les conséquences funestes. C'est lui qui a reçu l'héritage maudit. »

C’est un roman du terroir, ce dont ne rend pas compte le résumé. La transmission du bien paternel, l’idéalisation du paysan qui collabore avec Dieu, l’aspect formateur et vivifiant du travail agricole, la perpétuation de l'héritage des ancêtres, la ville mauvaise sont tous des thèmes classiques qu’on retrouve dans ce petit roman. « Il dit les joies pures dont la terre avait fleuri son existence, en échange de ses soins mercenaires. Devant elle, il ne voyait ni maître ni serviteur, car après tout, la terre n'appartient qu'à Dieu. Il se reconnaissait le gérant de cette infime portion confiée à ses soins pour ce peu de temps qu'est la vie. Comme il avait reçu cette terre de ses ancêtres, de même il devait la rendre à ses enfants. Si, pour remplir ses devoirs envers elle, il avait besoin d'aides, il ne voyait pour tous qu'un même devoir dans un même intérêt et un même amour. Et d'un geste large, embrassant tout le bien : Voilà, après Dieu, dit-il, celui que nous servons! »

Par contre, et c’est en cela qu’il est différent, sa thèse principale a plutôt trait à l’alcoolisme. C’est un roman à thèse, à visée morale, qui incite les jeunes filles à éviter les beaux parleurs qui fréquentent la « bebotte » : « Il semblerait même que le malheur est promis à ceux qui renient la terre, pour se prostituer à l'amour de la boisson par exemple, comme ce pauvre Cyprien. » Inutile de dire que la démonstration du Frère Gilles ne fait pas dans la dentelle : Céline trahit la mémoire de son père, est battue, met au monde un « pauvre petit être rachitique, scrofuleux », doit mendier. Pourtant, en tant que narrateur, le frère Gilles ne semble pas scandalisé qu’une religieuse incite Céline à la résignation : « Elle dit qu'elle avait le droit de pleurer pour son mari, pour ses enfants... Mais dès lors qu'il s'agit des autres, c'est debout qu'il faut souffrir... Le sacrifice est une fête entre l'âme et Dieu... elle goûterait comme II est doux, car II a tant souffert !... » Donc, si on a bien compris, « tu dois éviter les alcooliques, mais si tu en épouses un, endure ton malheur ».

Autres romans qui prêchent contre l'alcoolisme :
L'obscure Souffrance de Laure Conan
Autour d'une auberge de A. C. de Lisbois