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6 septembre 2014

Les floraisons matutinales

Nérée Beauchemin, Les floraisons matutinales, Trois-Rivières, Victor Ayotte éditeur, 1897, 214 pages.

Le titre évoque l'éveil, la plénitude et la fraîcheur, et sans doute aussi la beauté et une certaine conception ancienne de la poésie. « Matutinal » est vieux et littéraire. Il y a chez Nérée Beauchemin un souci esthétique, en ce sens que ses poèmes, plutôt longs, sont très travaillés. Il varie la longueur du vers, mais aussi les thèmes, le rythme et le ton. Cependant, bien malin qui pourrait y discerner un quelconque plan.

Le recueil débute par des poèmes religieux assez lourds aux oreilles d’aujourd’hui? Qui a encore le goût de lire de longs poèmes sur Léon XIII, sur la crèche ou le rite du viatique?  Heureusement, le recueil n’est pas que religion bien que la pensée religieuse demeure toujours en arrière-plan. Beauchemin était médecin, ce qui peut expliquer que plusieurs poèmes abordent le thème de la mort, dont deux assez pathétiques sur la mort d’un enfant (« Chrysanthème » et « Grand deuil »). Aux termes de pénibles questionnements,  l’assurance que tous ces morts ont accédé à une vie meilleure lui sert de consolation. « L'éloge des défunts n'est pas dans les chants tristes / Des poètes ; il est dans un pieux regret. »

Le principal motif du recueil n’est pas le patriotisme – comme on l’affirme parfois – mais la nature. Il y a beaucoup d’oiseaux et de fleurs et la plupart du temps – il emploie le verbe rossignoliser – l’usage qu’il en fait est crédible. Je m’explique : les oiseaux sont bien les nôtres et les fleurs fleurissent selon la bonne saison, ce qui n’est pas toujours le cas dans la poésie de l’époque. Les poèmes sont longs, descriptifs ou lyriques, et souvent se terminent par un court message sur le mode romantique ou symbolique. Rien de très original, la plupart du temps c’est le passage du temps qu’il lit dans les variations de la nature.

On a droit à des poésies sentimentales, plus intimistes, sans grands épanchements toutefois. Par exemple, dans « A la claire fontaine », une belle se meurt d'ennui en attendant son amoureux, parti sur un coup de tête à la guerre, alors qu'elle lui faisait des misères. Il écrit aussi un poème à celle qu’il aime : « Dans ta mémoire immortelle, / Comme dans le reposoir / D’une divine chapelle, / Pour celui qui t’est fidèle, / Garde l’espoir et l’amour. »

Quelques poèmes sont dédiés à ses amis poètes : Crémazie, Fréchette, Robert Walsh.

Beaucoup sont en quelque sorte des saynètes. L’une des plus réussies évoque les promenades en traineau. «  Aux heures de la promenade, / Sur les places, de trois à cinq, / De l’esplanade à l’esplanade, / Du skating rink au skating rink ». (Les clochettes)

On lit même un épithalame (le mot est de Beauchemin) plutôt amusant : « Quand on s'aime, on se marie : / La vie à deux, c'est si doux. / Mon cher, aime ta chérie : / Bon coeur jamais ne varie. / Cher tendre couple, aimez-vous. »

Enfin, il y a quelques poèmes patriotiques, qui célèbrent Papineau (l’orateur), les exploits D’Iberville à la Baie d’Hudson et tous les patriotes de 1837. Tout en admirant ses ancêtres, Beauchemin semble bien content que ce temps soit révolu : « Gloires passées, le temps de la lutte est passée. / Le grand combat est clos, la bataille est finie, / Et les lutteurs d'hier vivent en harmonie. / Honte à ceux dont les cris de rage osent encor / Troubler ce sympathique et généreux accord. » La reine Victoria a même droit a quelques vers laudatifs. « Le peuple est maître, c'est assez. Victoria, / Aux esprits assagis que son sceptre nivelle, / Impose le respect d'une charte nouvelle, / Et fait planer sur tous l'égale autorité / De sa très douce et très sereine majesté. »

Hantise

Je rêve les rythmes, les phrases
Qui montent dans un vol de feu,
À travers le ciel des extases,
Vers le beau, vers le vrai, vers Dieu.

Mon oreille éperdue essaie
De saisir l’infini concert :
Le son précis, la note vraie,
Fuit, revient, et fuit, et se perd.

J’aspire au lyrisme extatique,
Et sur les lyres aux sept clés
Je cherche à rendre le cantique
Des psaltérions étoilés.

J’invoque l’ange et le prophète,
Les esprits au vol large et sûr :
Le musicien, le poète,
Les chœurs de l’idéal azur.

Ô désespérante hantise !
Ô charme du rythme obsesseur !
Quelle est la voix qui s’harmonise
Avec ta céleste douceur.

Claviers aux multiples octaves,
Où donc les aurai-je entendus
Les rires clairs et les pleurs graves
De vos lointains accords perdus ?

Hélas ! j’ai beau scander mes mètres
Sur le grand mode ionien :
J’ai beau prier les dieux, les maîtres
De l’art nouveau, de l’art ancien :

J’ai beau pleurer, j’ai beau me plaindre,
Oh ! non, jamais je ne pourrai,
Je ne pourrai jamais atteindre
Aux divines splendeurs du vrai. (P. 83-85)

Du même auteur : Patrie intime

Lire le recueil à la BEQ





8 août 2007

Patrie intime

Nérée Beauchemin, Patrie intime, Montréal, Librairie d’Action canadienne-française, 1928, 199 pages.

Le recueil de Beauchemin s’ouvre et se ferme sur des odeurs. Dans le poème liminaire, « Prélude », l’auteur souhaite que son recueil soit comme une ancienne maison paysanne qui distille des parfums agrestes. Dans « Dernier bouquet », poème épilogue, toutes ses sources d’inspiration composent un bouquet, une somme poétique et un bilan humain.

Le recueil est divisé en quatre parties.

Patrie intime
La patrie intime du poète se réduit à un « petit cercle d’horizon ». Au cœur, on trouve la maison paysanne, bien campée dans la nature, à portée d’oreille de l’Église. Ici se perpétue la tradition française. Ces poèmes décrivent un monde idéalisé en reprenant les motifs habituels du terroir : la maison, le laboureur, la glaneuse, l’aïeule, la mère, le nouveau-né, le ber, le dévidoir, les aiguilles.

Au grand soleil des champs
Le point de départ, c’est la nature, mais non la « grande nature » à la manière de Desrochers, même si un poème prend comme sujet le Saint-Laurent. C'est parfois la nature agricole, celle du semeur, celle des champs, mais le plus souvent la nature telle qu’on la voit dans les jardins, aux abords des routes. Les oiseaux y sont légion - et même des rossignols! ; les arbres font aussi l’objet de plusieurs poèmes. Certains poèmes ont une portée symbolique : le Saint-Laurent et l’érable reflètent le destin sinon les caractéristiques du peuple canadien-français : calmes, courageux, forts.

Au rythme du clocher
Ce qui étonne, c’est la profondeur de la foi de l’auteur. Plusieurs poèmes sont des prières ou des chants religieux dans lesquels il célèbre son Créateur ou encore il lui demande humblement d’intercéder pour lui ou ses frères. « Viens du couchant, viens de l’aurore, / Viens, Esprit, viens du ciel des cieux, / Esprit que le silence adore, / Esprit des chants harmonieux. » D’autres poèmes évoquent des lieux saints, des offices religieux, des rites, des officiants. Ici, la religion est vécue pour elle-même, sans relent idéologique, pour sa beauté, comme espérance.

À ma plus doulce France
Seuls quelques poèmes réfèrent à son amour de la France. « Ma France, c’est mon pays »; « Moi je suis Français d’abord ». L’image qu’il véhicule de la France semble peu correspondre à la réalité : va pour la vieille langue et la douceur du paysage, mais dire qu’elle « est le ciel où se dessine / La croix du clocher natal » semble plutôt une vue de l’esprit. Quelques poèmes sont consacrés à la glorification des figures de l’histoire (Brébeuf, Montcalm, Papineau, Crémazie), d’autres à évoquer des événements ou des « circonstances » qui nous sont étrangers aujourd’hui.

Beauchemin a publié ce recueil deux ans avant sa mort, trente et un ans après les Floraisons matutinales. Il reprend là où Pamphile Lemay a laissé. Va-t-il plus loin? Je ne pourrais l’affirmer. Disons, comme le titre l’indique, qu’il est plus intime, moins « officiel ». Il a davantage le sens du rythme, de la petite touche musicale. C’est un poète du terroir, mais non un poète de la terre, du « labourage et des semailles ». C’est la nature qui lui parle. Il était médecin et devait se déplacer dans la campagne au chevet de ses malades. Il semblerait que ses poèmes naissaient souvent au cours de ces promenades. Chose sûre, il était très sensible aux chants des oiseaux. Plus encore que la nature, le sentiment religieux (plus que la religion) est à l’origine de plusieurs poèmes. Enfin, comme tous bons terroiristes, il a écrit aussi quelques poèmes patriotiques, un patriotisme intime pour ainsi dire.

Le problème avec Beauchemin, c'est qu’il est difficile de trouver quelques très bons poèmes qui porteraient le recueil, qui lui donneraient sa couleur et son identité. Tout est un peu égal, l’inspiration et l’écriture demeurant trop modestes tout compte fait. ***½


LA PRIÈRE DU VIEILLARD

Vers cet éternel lendemain,
Dieu des temps, c'est toi qui me pousses;
Dans la douceur de la secousse,
Je sens la douceur de ta main.

Comme un enfant, l'âme ravie,
Je m'abandonne à ta bonté,
Et je bénis la volonté
Qui prolonge encore ma vie.

D'un esprit lucide, je crois
En la grandeur du privilège
Et de la grâce qui m'allège
Le poids de mes dernières croix.

Malgré la crainte coutumière
Qui me fait trembler devant toi,
C'est avec la plus vive foi
Que je marche vers ta lumière.

16 septembre 2007

Les Soirs rouges

Clément Marchand, Les Soirs rouges, Trois-Rivières, Le Bien public, 1947, 183 pages

Même si le recueil de Marchand ne fut publié qu’en 1947, n’oublions pas que certains poèmes ont été écrits 17 ans auparavant, en pleine Crise économique, alors que l’auteur n’avait que 18 ans. Les dates sont importantes si on veut attribuer à ce recueil sa juste valeur. Les Soirs rouges s’ouvrent sur un poème liminaire, suivi de deux parties d’inégale valeur. Disons-le d’entrée, la première est de beaucoup supérieure à la seconde.

Récitatif de la bonne souvenance
L’auteur raconte son pèlerinage sur les lieux de son enfance. Tout un monde se réanime, resurgit du passé, un peu à la manière du vieux soldat canadien de Crémazie. Avec sa sœur, il se présente devant la vieille maison abandonnée. « Nous retrouvons, ce soir, la terre maternelle / Et sa force de pain et sa douceur de lait. » Ils entrent. Et voilà qu’ils retrouvent les aïeux, leurs « visages d’enfant », les « saisons de l’amour », le cri des ouvriers moissonneurs, les « carreaux des étables vieillottes », l’âtre éteint, la table à deux battants, le banc des sceaux, l’humble croix noire, etc. À la fin du poème, l’auteur comprend qu’il lui faut faire son deuil de ce monde illusoire : « La main du sort a clos le seuil et fermé l’huis. »

PREMIÈRE PARTIE

Prélude - Les prolétaires - Cri des hommes - Vie d’un quartier - Soir à Montréal

Avec cette suite de poèmes, écrits au début des années 1930, en pleine Crise, la ville fait une entrée plutôt apocalyptique dans la littérature québécoise. Montréal, la ville rouge, la « ville-monstre » apparaît comme une force brutale, mal contenue, pleine de bruit et de fureur, sale et corrompue, non encore délivrée des « laides pourritures ». La première victime de ce monde déshumanisé, c’est le prolétaire « parqué dans les faubourgs ». C’est un paysan déchu qui, dans un moment « de stupide vertige », a quitté « l’agreste paix du village natal ». Ce « traîne-la-misère » regrette amèrement sa campagne, son paradis perdu. Il travaille dans des usines, broie du minerai dans des enfers de feu et de souffre, devant des machines cruelles qui mangent sa vie. Et pour lui faire oublier son triste sort, quand « l’amertume du jour desserre son étreinte », il ne reste que la nuit : « La nuit aux yeux de forge et que le rut égare / Dans les dédales du plaisir, et qui tord / Sous le poids des désirs qui torturent son corps. » La ville est une bête qui se repaît du sang des ouvriers. Déjà ceux-ci lèvent « des poings révoltés », « clament le vain tourment de leurs souffrances arides / Et l’immense dégoût de leur coeur révolté ». Quand l’ouvrier est devenu vieux, il erre sans but dans des parcs, ou dans son petit quartier triste, là où les petits boutiquiers, la main sur la « bedaine sphérique » attendent des chalands qui ne s’arrêtent pas.

C’est dans ce monde que « s’édifie la maison des poètes nouveaux ». Marchand veut engager sa poésie auprès de l’ouvrier, « sonner (s)a défense en des hymnes vengeurs et des plains-chants brutaux ». Il veut que son « verbe rouge éclate et forlance les maux ».


DEUXIÈME PARTIE

Journal - Saisons mortes - Prosodies de novembre - Maléfices - Paroles aux compagnons


Dans la deuxième partie, Marchand est plus près de Nérée Beauchemin que d’Alphonse Desrochers, ses deux mentors. Le ton est plus intime mais en même temps plus conformiste, plus sobre, moins prégnant. Dans « Journal », on retrouve les thèmes romantiques classiques : la nostalgie du passé, la fuite inexorable du temps et la nature éternelle, l’appel de l’ailleurs, la solitude, les désillusions de l’âge, l’amour refuge. Dans « Saisons mortes » et « Prosodie de novembre », le mal-être, le sentiment d’une perte sinon la mort sont très présents. Dans « Maléfices », sur un mode fantaisiste, on retrouve l’ombre du vice qui plane sur la ville, une obsession chez l’auteur. Pour le reste, ce sont de petits tableaux urbains dans lesquels il campe tantôt un personnage aperçu, tantôt un lieu. Enfin, dans « Paroles aux compagnons », poème qui fait dix pages, Marchand témoigne de son profond attachement au monde ouvrier, de son empathie pour toute cette génération de déshérités, maltraités par l’histoire. « Et si parfois, avec aveuglement, la vie / Frappe sur vous des coups trop durs et trop constants / Songez que je suis là et que je vous attends / À mi-chemin, pour le partage de la peine… »

Aujourd’hui, on fait une bonne place à Clément Marchand dans l’histoire de la littérature, ce qui n’a pas toujours été le cas. Marchand représente bien le poète de son époque, en équilibre instable entre la campagne et la ville, entre la morale catholique et la liberté, entre l’ordre et l'aventure. C’est un poète tourmenté par ses propres démons intérieurs, mais aussi très lucide, bouleversé par la Crise, par le drame humain qui résulte de l’incurie du grand capital. Il a épousé la cause des ouvriers, a engagé sa poésie dans leur combat. Il a su trouver les mots justes et forts pour témoigner de son indignation. On regrette seulement qu’il n’ait pas continué à vilipender les injustices sociales, là où me semble-t-il sa poésie était à son meilleur. (***** pour la première partie; *** pour la seconde)

Extrait

Ah! nous avons senti sur nos fronts le dégoût
Des fastueux viveurs que nourrit ta luxure,
Et les dérisions nous ont poussés à bout
De ceux-là qu'ont souillés tes caresses impures.
Dans la clarté de sang qui suinte des verrières,
Nos clameurs épuisées longent les édifices.
Ville du népotisme et de la forfaiture,
Tes cloches ont sonné la fin de nos misères.
Nous frissonnons de haine à ton vent d'injustice.
Une colère abrupte a martelé nos tempes.
Nos muscles ont frémi de l'instinct qui les trempe
Et nous avons senti dans nos veines le sang
Revigorer nos bras et nos poings impuissants.
Vers toi, vers les foyers opulents où l'or luit,
Vers tes hôtels de quiétude et de lumière
Nous crisperons nos poings durcis par la colère.
Nous n'écouterons plus, au fond de nos vains songes,
Planer ta voix mielleuse et lourde de mensonges.
Nous secouerons le joug qui fit courber nos têtes.
Nous coifferons nos fronts du souffle des tempêtes,
Et, torses nus, mi-fous, semblables à des bêtes
Qu'affolerait le fouet de rages indomptées,
Nous bondirons vers toi, ville immonde, vers ceux
Dont les exactions firent de nous des gueux.
Affranchis de la peur qui nous rivait aux lois,
Nous heurterons tes huis de nos poings révoltés,
Et les nuits frémiront à l'accent de nos voix.
Nous surgirons enfin des humides taudis,
Blêmes, le cœur vidé de toute pitié vaine;
Nous irons, emportés par des souffles de haine,
Vers les centres nerveux de la ville où naguère,
Attirés par l'appât trompeur d'un vil métal,
Nous vînmes, confiants, étreindre nos misères
Et heurter notre rêve à ton grand cœur brutal.
Nous crierons notre audace à qui voudra l'entendre
Et, ruinant l'orgueil des élégants faubourgs,
Nous abattrons les toits, nous faucherons les tours.
Nos hordes rouleront, laissant l'affreux dégoût
Derrière elles flotter au clocher des églises
Qui, seules dans la nuit, seront encor debout.
Et quand tout fumera sur tes anciennes gloires,
Quand, de tes flancs troués, crouleront les trésors
Dont se souillent les mains rougies par les victoires,
Lorsque l'aurore, entre tes murs démantelés,
Dissipera l'horreur des viles cruautés,
Alors, nous, tes dompteurs, ayant maté ton corps
Et purifié tes chairs vicieuses par les flammes,
Ivres, nous fouillerons au fond de ta grande âme
Pour voir s'il reste en elle un peu d'humanité. (p. 46-47)

20 décembre 2007

Noël d'antan (10)

LE SAPIN DE NOËL

Le frère des buis et des houx.
Le sapin des arpents de neige,
Jouit, au pays de chez nous,
D'un liturgique privilège.

Près de la Crèche, le hameau
Érige encore dans l'église
La parure du baliveau,
Qu'une étoile argentine irise.

Suivant le rituel ancien
De la divine nuit de fête,
Le petit sapin canadien
Est enguirlandé jusqu'au faîte.

L'arbre se dresse, endimanché,
Sous le velours vert qu'il étale,
Tel, vêtu d'un satin broché,
Le portechape dans la stalle.

On raconte que, certain soir,
A travers le givre et la mousse
Du bucolique reposoir,
Glisse une berceuse tout douce.

Est-ce le sapin de Noël
Dont le murmure, avec mystère,
Se mêle aux musiques du ciel
Et berce l'Enfant solitaire ?

(Nérée Beauchemin, Patrie intime, 1928)

14 mai 2021

Visions encloses

Clara Lanctot, Visions encloses, Victoriaville, La voix des Bois-francs, 1930, 144 p. (Préface de Marie Lemaire-Duguay)

Clara Lanctot (1886-1958), qui a publié Visions d’aveugle en 1913, était effectivement devenue aveugle à 8 ans. Dans la préface, Lemaire-Duguay raconte son drame. Visions encloses est sa seconde et dernière œuvre. L’autrice y reprend une dizaine de poèmes de son premier recueil.

Nérée Beauchemin lui a offert le poème qui ouvre le recueil. La cécité en est le thème et il est simplement intitulé « À Clara Lanctot ».

Tournez votre regard vers une jeune amie
Dont les yeux sont fermés au reflet lumineux,
Mais dont l’âme pourtant s’ouvre à la poésie,
Comme une tendre fleur à la clarté des cieux.

C’est par la poésie que l’autrice appréhende le monde. Elle est en quelque sorte ses yeux : « Je puis voir sans ouvrir les yeux, / Par ton éclat, ô poésie! ». Les premiers poèmes, tout en douceur, racontent ses rêves d’amour. Ou plutôt parle de cet amour qui n’a fait que l’effleurer : « Quand vous irez sur la route fleurie, / … / Souvenez-vous de la petite amie / Tremblant un peu les doigts entre vos doigts. » Plus loin, on comprend que son rêve s’est réalisé.

Suivent six poèmes qui décrivent la frustration d’être aveugle : « Par les yeux, l’infini pénètre jusqu’à l’âme »; « La cécité m’étreint de son épais bandeau ». Son drame est survenu quelques jours avant Noël : « Et c’est Noël! … la nuit commence, / La sombre nuit des yeux fermés ». Son début de révolte trouve apaisement dans sa foi : « Vous le voulez, Seigneur, j’accepte sans murmure, / Et je vois que Vous dans mon obscurité. »

La partie suivante contient une quinzaine de poèmes qui célèbrent la nature. Celle-ci est douce, consolatrice, remplie de fleurs et d’oiseaux. Même l’hiver finit par trouver grâce à son cœur : « Du blanc et du blanc, clair, immaculé, / Au ciel, sur la terre et dans tout l’espace… / Les yeux sont ravis, le cœur consolé : / Au rigide hiver, qui ne ferait grâce! … » Comme on s’y attendait, Lanctot est très sensible aux sons, aux parfums, ce qui n’empêche pas qu’on lise des passages purement visuels : « Étalent [des fleurs] au soleil un calice entrouvert, / Ou cachent leurs couleurs sous un frais rameau vert. »

Le recueil se termine par des poèmes plus personnels. Il y est beaucoup question de sa recherche du bonheur (comme dans tout le recueil), de sa foi, mais aussi de ses amitiés, d’enfants, de deuil.

RESTEZ CLOS

Ô mes yeux, restez clos ! la splendide nature,
Si belle qu’elle soit, pour vous est sans beauté.
Vous le voulez, Seigneur, j’accepte sans murmure,
Et je ne vois que Vous dans mon obscurité. 

Mon esprit, restez clos ! les images rêvées
Sont un profond mystère à mes regards éteints…
Sur moi, que je comprenne, ô mon Dieu, vos desseins,
Et que mes visions vers Vous soient élevées.

Ô mon cœur, restez clos sur vos chères amours!
Nul ne saura jamais vos élans de tendresse…
Que seul l’amour divin me consume et me blesse.
J’atteindrai le bonheur au terme de mes jours.

Bio de Clara Lanctot

7 décembre 2014

Gaston Miron (1928-1996)

(Texte publié en 2003 sur Cyberscol, site disparu — première version à la fin des années 1990)

Gaston Miron est né en 1928 à Sainte-Agathe-des-Monts : « je suis né ton fils en-haut là-bas / dans les vieilles montagnes râpées du nord » (L’octobre) Il passera quelques vacances d’été à Saint-Agricole et au Lac-de-l’Orignal, dans le canton de l’Archambault, lieu évoqué dans son oeuvre : « Pays de jointures et de fractures / vallée de l’Archambault / étroite comme les hanches d’une femme maigre » (Fragment de la vallée) Tout jeune, il vit son premier choc culturel : il découvre que son grand-père, qu’il admire, patauge dans le plus  « noir analphabète ».

Aîné d’une famille de cinq enfants, il a 12 ans lorsque son père décède. Dans la lignée paternelle, on est charpentier de père en fils et ce n’est pas sans regret que Miron délaisse cette tradition : « dans un autre temps mon père est devenu du sol / il s’avance en moi avec le goût du fils et des outils » (Art poétique) À Sainte-Agathe, qui se transforme l’été en centre de villégiature pour fortunés anglophones, il fait une première expérience de son « bilinguisme de naissance » : la langue du majoritaire, qui est celle de l’argent, plonge les siens dans un état de dépendance servile.

Son secondaire, il le fait à Granby dans un juvénat des Frères du Sacré-Cœur. On l’initie à la poésie d’Octave Crémazie, de Pamphile le May, de Nérée Beauchemin… Entre-temps, sa mère « avec ses mains d’obscures tendresses » se remarie et la famille déménage à Saint-Jérôme. Il la rejoint à la fin de ses études et travaille un an comme manœuvre auprès des plombiers. À 19 ans, il quitte le milieu familial et s’installe à Montréal. Le choc est brutal :

 or je suis dans la ville opulente
la grande Ste. Catherine Street galope et claque
dans les Mille et Une Nuits des néons
moi je gis, muré dans la boîte crânienne
dépoétisé dans ma langue et mon appartenance
déphasé et décentré dans ma coïncidence
(Monologues de l’aliénation délirante)

Le jour, il exerce un peu tous les métiers : commis de bureau, instituteur, serveur... Le soir, il étudie les sciences sociales à l’Université de Montréal et rencontre Olivier Marchand qui le met en contact avec  la poésie moderne : Eluard, Desnos, Aragon… Ce même Marchand l’introduit à l’Ordre de Bon Temps. Ce mouvement, issu de la JEC (Jeunesse étudiante catholique) et voué à la défense du folklore canadien-français, tente de développer l’esprit d’initiative chez les jeunes.

Le Devoir et Amérique française publient ses premiers poèmes en 1949.

À l’Ordre de Bon Temps, en plus d’Olivier Marchand, il rencontre Gilles Carle, Louis Portugais, Mathilde Ganzini et Jean-Claude Rinfret, les personnes qui vont devenir ses premiers compagnons de route. En 1953, ce groupe fonde l’Hexagone, une maison d’édition mais aussi un lieu de rassemblement pour les poètes et les artistes. Miron choisit le nom. « Nous étions six le jour où nous en avons décidé la création. » Ce mouvement, que Miron dirige et anime jusqu’en 1983, fera date dans l’histoire de la littérature québécoise. La même année, Miron et Marchand publient conjointement Deux Sangs. Pour financer l’entreprise, le groupe lance une souscription auprès d’amis et fabrique de façon artisanale le recueil, tiré à 500 exemplaires, dont 200 « autographiés par les auteurs, [et] spécialement destinés à ceux dont la confiance et le soutien [ont permis] la présente édition ».

Dès 1954, Miron commence à rédiger ses grands cycles poétiques : « La vie agonique », « La marche à l’amour » et « La batèche ». De 1954 à 1958, les poètes de l’Hexagone (auxquels se sont joints Jean-Guy Pilon, Fernand Ouellet, Paul-Marie Lapointe...) donnent plusieurs récitals, ici et là au Québec.

Miron adhère au Parti social démocratique en 1955 et est candidat défait dans Outremont en 1957. Il collabore à la fondation de la revue Liberté en 1959.  La même année, il quitte le Québec et va étudier les techniques de l’édition à l’école Estienne à Paris. Il visite l’Europe et fait beaucoup de rencontres décisives parmi les poètes français : André Frénaud, Eugène Guillevic, Robert Marteau, Michel Deguy, Édouard Glissant, Maurice Roche, Jean-Pierre Faye… Pourtant, lui-même abandonne pour ainsi dire l’écriture, à cause de l’isolement  social qu’elle confère, pour se consacrer tout entier à l’action.

De retour en 1961, il travaille dans l’édition. En même temps, il participe activement à la Révolution tranquille. En fait, il est de tous les combats : il milite tour à tour dans le R. I. N., le M. L. P. (Mouvement de libération populaire), le P. S. Q. (Parti socialiste québécois), le M. U. F. Q. (Mouvement pour l’unilinguisme français au Québec), le F. Q. F. (Front du Québec français). En 1963, il est membre de l’équipe de Parti pris, revue et maison d’édition dans la lignée de l’Hexagone, avec un discours social et artistique beaucoup plus véhément toutefois.

Il renoue avec la poésie et publie des fragments de ses grands cycles poétiques : « La marche à l’amour » est publiée en 1962 dans Le Nouveau Journal, « La vie agonique » et « La batèche » le sont en 1963 dans Liberté, « L’amour et le militant » en 1963 chez Parti pris, « Les poèmes de l’amour en sursis » en 1967 dans Liberté.

En 1966, une conférence de Jacques Brault, intitulée Miron le magnifique, atteste de l’estime que l’on voue au personnage. « Qui parmi nous ne connaît pas Gaston Miron? Cet homme répandu comme une légende, animateur et agitateur de première force, dont le visage se confond presque avec le visage de notre société... » Miron est déjà un mythe, même s’il refuse de publier, lui qui retouche sans cesse ses poèmes, luttant contre les mots, « comme un cheval de trait  / tel celui-là de jadis dans les labours du fond ». (Paris)

En 1969 naît sa fille Emmanuelle qu’il élève seul et à qui il dédiera L’Homme rapaillé. « Dans la floraison du songe / Emmanuelle ma fille / je te donne ce que je réapprends ». (L’héritage et la descendance)

Son travail dans l’édition l’amène souvent en Europe et il en profite pour faire connaître la littérature québécoise. Il participe à l’organisation de la « Rencontre des poètes canadiens » en 1968 et à celle de la célèbre « Nuit de la poésie » présentée au Gésù en mars 1970. En avril de la même année, poussé par Georges-André Vachon et Jacques Brault, Miron finit par rassembler ses poèmes et quelques textes en prose et publie L’Homme rapaillé aux Presses de l’Université de Montréal.  Phénomène jamais vu au Québec, le recueil figure sur la liste des best-sellers. En octobre, il fait partie des 350 personnes arrêtées en vertu de la Loi des mesures de guerre. Il passe 13 jours en prison : «  je crache sur votre argent en chien de fusil / sur vos polices et vos lois d’exception » (Séquences). Quelques jours après sa sortie de prison, il reçoit le prix France-Québec. Ce recueil lui vaut aussi le prix de la revue Études françaises en 1970, celui de la ville de Montréal en 1971 et le prix Belgique-Canada en 1972.

Toujours dans les années 1970, il est écrivain résident aux universités d’Ottawa et de Sherbrooke, il enseigne à l’école nationale de Théâtre de Montréal et il travaille aux éditions Leméac. En 1975, il publie un deuxième recueil, Courtepointes. En 1977, il entre à l’Académie Mallarmé (fondée en 1937 pour honorer la mémoire du grand poète symboliste).

Dans les années 1980, il donne de multiples lectures de ses poèmes, ici, mais aussi en Europe et aux États-Unis. En 1981, une nouvelle version de L’Homme rapaillé est publiée aux éditions Maspero à Paris et, la même année, il reçoit le prix Guillaume-Apollinaire. C’est la consécration internationale. Dans cette édition sont insérés les poèmes de Courtepointes.

Plusieurs grandes récompenses couronnent cette oeuvre exceptionnelle : le prix Duvernay (1977), le prix Athanase-David (1983), le prix Molson du conseil des arts du Canada (1985). On lui décerne aussi la médaille de l’Ordre des francophones d’Amérique en 1991 et les insignes de Commandeur des Arts et des Lettres de la République française en 1993.

Miron a également participé à l'élaboration de deux anthologies : Écrivains contemporains du Québec en 1989 avec Lise Gauvin et Les Grands Textes indépendantistes en 1992 avec Andrée Ferretti. Il a écrit beaucoup d'articles dans les revues et les journaux. Un échange épistolaire, À bout portant, qu'il a tenu avec Claude Haeffely, a également été publié en 1989. À partir de 1991, il donne un peu partout, accompagné de musiciens, un spectacle poétique, La Marche à l’amour

Il meurt le 14 décembre 1996. Tout le Québec reconnaît en lui le grand écrivain mais aussi l’ambassadeur infatigable de la culture québécoise et pour en témoigner, on lui offre des obsèques nationales. Il est inhumé au cimetière de Sainte-Agathe, près des siens. « Ci-gît, rien que pour la frime / ici ne gît pas, mais dans sa langue / Archaïque Miron / enterré nulle part / comme le vent. » (Stèle)

Pour honorer sa mémoire, la bibliothèque de Sainte-Agathe-des-Monts et celle de la Délégation générale du Québec à Paris portent désormais son nom. Dans les Sentiers Poétiques de Saint-Venant-de-Paquette, un site est aménagé en son honneur et une stèle immortalise sa vie poétique.

En 1998, un colloque international, « Miron ou la marche à l’amour… en poésie », est tenu à l’Université de Toronto.

En 2003, Marie-Andrée Beaudet et Pierre Nepveu présentent un recueil posthume,  Poèmes épars, qui regroupe certains poèmes parus dans des revues, d’autres publiés dans Deux Sangs mais non intégrés à L’Homme rapaillé, ainsi que certains inédits.

Gaston Miron sur Laurentiana

Gaston Miron - biographie
Deux sangs
L’Homme rapaillé (étude)

L’homme rapaillé (aperçu)
À bout portant
Les débuts de l’Hexagone (Pilon)
L'Hexagone 25 : rétrospective 1953-1978
Les Matinaux (René Char)
Pour saluer Miron
(2015 : Courtepointes)
Le damned Canuck
(étude)
Pour saluer Miron (2018)
Avec toi (2019)
Compagnon des Amériques (2020) 
Hommage à Miron (2021)
Sur la place publique (étude)
Balado sur Miron

Le poème liminaire

16 octobre 2016

Némoville

Adèle Bourgeois-Lacerte, Némoville, Beauregard, Ottawa, 1917, 144 pages. (Préface de l’auteure)

« C’est au souvenir de Vingt mille lieues sous les mers et L’île mystérieuse, qui en fait suite, que j’ai intitulé mon livre Némoville, à la mémoire du capitaine Nemo, inventeur-propriétaire du Nautilus. On retrouvera le Nautilus dans mon récit ; je l’ai retiré de l’abîme pour quelque temps. Ceux que ce grand sous-marin a intéressés autrefois, seront heureux sans doute, d’en entendre parler de nouveau. » (l’auteure dans la préface)

L’histoire débute en 1873 dans le Pacifique. Un paquebot, emportant « des émigrés, mais non des émigrés de basse origine » vient d’échouer sur une île volcanique. Deux membres du groupe, Roger de Ville et Paul Lamontagne, lors d’une expédition de reconnaissance, découvrent l’épave du Nautilus, le sous-marin du capitaine Nemo. Ils projettent de le renflouer, mais plus encore, d’en faire le départ d’une ville sous-marine : Némoville. « Il ne serait pas si difficile de construire d’autres sous-marins, que nous pourrions relier entre eux par des couloirs-tubes, détachables à loisir ; quand l’un des sous-marins voudrait remonter à la surface, il n’aurait qu’à se détacher des autres ». Comment y parviendront-ils, l’auteure se garde bien de nous le faire savoir. « Quelques-uns à peine firent de faibles objections, mais d’autres, parmi ceux qui avaient beaucoup souffert de la méchanceté des hommes sur la terre, témoignèrent un véritable enthousiasme pour l’idée originale du jeune ingénieur. Un homme un peu âgé et d’aspect taciturne du nom de Richard, offrit même d’avancer les fonds nécessaires à la réalisation de ce projet extraordinaire. On décida de renflouer immédiatement le « Nautilus », et dès le lendemain on se mit à l’œuvre. »

On se retrouve quelques années plus tard. Roger est devenu le gouverneur de la ville. Lors d’une expédition de pêche en mer, il découvre un canot flottant, mais surtout une belle jeune fille dont il tombe amoureux. Elle s’appelle Gaétane. Or, le médecin de Némoville tombe aussi amoureux de la belle naufragée et voyant qu’il est repoussé, il décide de se venger. Pendant que Gaétane dort avec une amie dans un sous-marin, il détache celui-ci de la ville et les deux jeunes filles partent à la dérive. Le sous-marin finit pas s’amarrer sur une île volcanique où nos deux jeunes « robinson(nes) » se débrouillent plutôt bien. Après bien des recherches, Roger finit par retrouver sa Gaétane et le vilain est sévèrement puni. Mais coup de théâtre, Roger et ses comparses décident que la ville sous-marine a assez duré; il la coule et retourne dans le monde des terriens.


Rare roman de science-fiction dans la littérature québécoise. L’auteur ne s’embarrasse pas d’explications pseudo-scientifiques et le récit tourne assez vite en récit sentimental. Lacerte décrit un monde utopique où tout le monde est beau (sauf le docteur); indirectement, elle critique la mesquinerie du monde des « terriens ». 

« En 1891, Emma-Adèle Bourgeois (1870-1935), épouse d'Alide Lacerte, s'établit à Ottawa. Elle est née à Saint-Hyacinthe, mais elle a étudié à Trois-Rivières, où elle a pu croiser le poète de Yamachiche, Nérée Beauchemin, qui a probablement dédié un poème au couple, « Épithalame », en l'honneur de leur mariage, poème que l'on retrouve dans son recueil Les Floraisons matutinales (1897). Au début du vingtième siècle, Emma rend hommage à ses lectures de jeunesse en signant une suite de L'Île mystérieuse de Jules Verne, Némoville (1917), qui pourrait être le premier roman de science-fiction franco-ontarien. Comme l'a découvert Mario Rendace, elle continue d'ailleurs à creuser le filon vernien, signant « L'évadé de Minoussinsk » en 1925, qui prolonge plus ou moins Michel Strogoff. » (Trudel, Culture des futurs)

5 juillet 2010

Carabinades

Ernest Choquette, Carabinades, Deom frères, Montréal, 1900, 226 pages. (Couverture et illustrations d’Ozias Leduc)

La dédicace se lit comme suit : « À mes confrères - rien qu’à mes confrères – ex-carabins et ex-carabines, je dédie ces carabinades. »

Le recueil compte 26 nouvelles, la plus longue contenant 12 pages. On l’aura deviné, presque toutes ont comme cadre le milieu médical, ce qui représente déjà un défi en soi, même si l’auteur est médecin.

Tout n’est pas mauvais dans ces Carabinades. Quand l’auteur se met en tête de « faire du style », ce n’est pas toujours heureux. Certains récits sont quand même de belles réussites qui méritent de figurer dans une anthologie. L'auteur a beaucoup d'humour. Le livre est très petit (15 cm), ce qui ne rend pas justice aux illustrations de Leduc. Il est imprimé à l'encre rouge.

The country doctor
Poème en anglais de William Drummond.

Le lit No 38
Un jeune médecin accompagne les derniers jours d’une Française, émigrée au Canada par amour. Touchant.

Ils étaient cinq
Les frasques de cinq carabins dans un bistro.

Les sauvages
Un père laisse croire à sa fille qu’il a combattu des « sauvages », ce qui fait le tour du village.

Le docteur Santa Claus
Un médecin se transforme en père Noël pour soigner l’enfant malade d’une famille pauvre.

Mes disséqués
Tous les morts qui ont été disséqués apparaissent au narrateur. Climat bien rendu.

Une erreur de diagnostic
Pour épouser son amoureux, une jeune fille laisse croire qu’elle est enceinte. Amusant.

Premiers cas
Deux médecins racontent leur premier cas : pour l’un, une dent qui refuse d’obtempérer; pour l’autre, la diarrhée d’une petite vieille. Comique.

Avec mes chiens
Le narrateur se promène en montagne avec ses chiens. Réflexion sur la nature humaine.

Souvenir d'hôpital
Un jeune médecin soigne avec succès une jeune cabaretière que tout le monde apprécie.

La petite Lise
Le médecin laisse croire à tout le monde que Lise a une tumeur au ventre, ce qui lui permet de pratiquer un avortement. Audacieux.

L'arbre de Noël de Pomponne
Les parents préparent avec une « joie enfantine » l’arbre de Noël que leurs enfants vont découvrir le lendemain.

Un chanceux
Le narrateur et son ami écrivent une lettre d’amour à une Irlandaise dont ils sont épris en signant le nom d’un copain dont ils veulent se moquer.

Les chers confrères
Suite de faits cocasses, sans lien entre eux, ayant pour cadre le milieu médical.

Une drôle d'opération
Deux médecins discutent d’un célèbre chirurgien qui a opéré un député prétentieux qui voulait « péter plus haut que le trou » (sic). Grosse farce. (Lire l’extrait)

En route
Les pensées et les rencontres d’un médecin qui s’en va, sur un chemin de campagne, soigner une patiente.

Mon dernier chemin de croix
Un médecin, père d’un jeune enfant, promet un chemin de croix si le croup épargne son fils.

Oh! la bonne formule
Un médecin prétend guérir l’alcoolisme à l’aide d’un médicament.

Pas encore lui
Dans l’attente d’un accouchement, un médecin admire la vie bucolique des paysans.

Loulou
Un carabin, venu de la campagne, se décide à accompagner ses compagnons au bordel.

Vengeance de carabin
Un carabin se venge d’un prêtre qui lui a refusé une permission de sortie.

Pauvre Jalap
Les maîtres pleurent leur chien Jalap, happé par un train.

Le docteur « La galette »
Un fermier va livrer du beurre dans une maison close.

La Gritte
Un carabin apporte son « cadavre de dissection » en classe.

C’est c’t’anglais
Un carabin courtise une Anglaise.

La médecine au XXe siècle
Projection humoristique de la médecine à l’ère de la technologie.

Le vieux docteur
Le bilan de vie d’un vieux médecin retraité.

Lied
Poème du docteur Nérée Beauchemin. « Je ne sais qu’une ballade, / Celle que, de l’aube au soir, /Je chante au cœur du malade : / La ballade de l’espoir »

À lire ce recueil, on devine que l’auteur devait être un fameux conteur. Dans une réunion entre confrères, il devait être le centre d’attraction, ayant toujours une « bonne histoire » à raconter. Car, disons-le, beaucoup des récits de Choquette sont des anecdotes comiques, des frasques de collégiens, des situations incongrues de la vie, que l’on se plaît à raconter aux amis. Ceci dit, quelques récits sont plus traditionnels, plus développés, proposent une certaine vision du médecin de campagne de la fin du XIXe siècle. On trouve deux ou trois histoires étonnantes, osées, pour le Québec censuré de l’époque.


Extrait
À cette heure-là, les échos de la vogue tarasconnaise qui avait salué d'un tintamarre épouvantable l'arrivée de l'avis de notre fameux confrère, le docteur Coutelas assourdissaient les oreilles.

Les titres de ce magnifique charlatan: — chef de clinique aux hôpitaux de Londres, ex-interne des hôpitaux de Paris, correspondant de la "Lancette" d'Alger, membre de la société médicale de New-York, masseur de Sarah Bernhardt, serineur des cliniques de Péan, doucheur chez l'abbé Kneipp. inventeur de la méthode néo-nervoso-électro-bromo-magnétique, — couvraient la première page de nos journaux.

Sur la seconde page, c'était le récit, détaillé de ses hauts faits d'armes. Il avait par là-bas cathétérisé le comte de Chambord, administré des clystères à la duchesse d'Uzès, enlevé le petit pansicot à un vieux mandarin, opéré quatre crevés de haute marque, extrait la dent que Prumont avait contre les Juifs...

Mais c'est ici qu'il fallait voir ça.

Ce n'était rien moins que des guérisons étonnantes, merveilleuses, miraculeuses de patients happés en pleine agonie, à moitié ensevelis, déjà à trois pieds sous terre, ouf! et gentiment déposés en un rien de temps, grassouillets, rougeauds, prêts à faire de la haute voltige, entre les mains des parents qui n'avaient seulement pas le temps d'essuyer leurs larmes tant ça se faisait vite.

Une belle-mère même — la Presse rapportait ça — enterrée depuis cinq jours, avait été retirée par lui de son tombeau, toute mangée de vers, les organes en compote, et remise — après si peu de temps de respiration artificielle et d'inhalation d'oxygène, qu'elle sentait encore le cadavre — à son gendre furieux dont elle reprenait possession de l'héritage.

Par contre-coup naturellement une baisse surprenante, s'était faite dans les pèlerinages a Beaupré. La bonne sainte Anne boudait sur son autel; les curés de paroisses, absolument désorientés, ne se rattrapaient plus qu'avec des bazars, et j'en connais qui ont été obligés de tirer des plans inouïs, d'installer des troncs à toutes les marches des balustres, de prétendre même que la sainte Vierge leur était apparue, pour faire mousser la recette. (p. 121-123)
Lire le recueil

Ernest Choquette sur Laurentiana

26 février 2007

La maison condamnée


Le thème de la «maison condamnée» est fréquent chez les auteurs du terroir. Cette maison désertée, c'est celle des ancêtres. Elle rappelle une douloureuse défection face à l'imposant devoir de survivance. Ici, nous présentons des poèmes. On peut lire aussi sur le sujet « La maison condamnée » d'Adjutor Rivard, maître en matière de «vieilles choses».

  * * * 
Georges Bouchard (1888-1956) est né à Saint-Philippe-de-Néri. Il sera agronome, professeur, journaliste et député. Sans être celui d'un grand écrivain, son recueil Vieilles choses, vieilles gens, magnifiquement illustré par Holgate, a connu beaucoup de succès.
 LA MAISON CONDAMNÉE (extrait)
Pouvons-nous arriver à la ferme sans jeter un regard de commisération sur la silhouette morne, presque honteuse, de la maison abandonnée, qui, dans le langage pittoresque de nos campagnards, est devenue la maison condamnée !

Maison condamnée, en effet, à expier la désertion de ses habitants par un deuil profond, par un air dépenaillé, signe d'une grande affliction.

Maison condamnée à subir sans défense les morsures du froid, les injures du temps et des gens.

Maison condamnée à ne plus offrir de sourires d'enfants, ni de grâces féminines à travers ses fenêtres maintenant voilées de vieilles planches irrégulières.

Maison condamnée à ne plus être comme autrefois une grâce vivante qui attire, mais une ruine hideuse qui repousse.

Maison condamnée à être un objet de frayeur pour les passants à cause des êtres imaginaires qu'on lui prête et qui font dire hantée.

Maison condamnée souvent à servir de refuge aux chemineaux, aux nomades, aux sans-patrie, comme pour rendre encore plus cruel le souvenir des disparus qui errent peut-être à l'aventure dans un pays étranger

Maison condamnée à publier les .défaites, les défaillances, ou les abandons envers la race, comme à montrer les trouées dans les forteresses réputées inexpugnables de nos foyers ruraux. Ceux qui partent cessent trop souvent de rester nôtres !

Maison condamnée à afficher la dégénérescence des fils qui n'ont pas su maintenir les positions conquises par leurs devanciers, qui n'ont pas su cultiver là où leurs pères ont su défricher.

(Vieilles choses, vieilles gens, Montréal, Granger frères, 1943, p. 79-80. - 1re édition : 1926.)
 * * * 


Albert Lozeau (1878-1924) n'est pas un poète du terroir, mais un poète intimiste. Atteint de paraplégie, il observa le monde à partir de la fenêtre de sa chambre. Autodidacte, il participa de loin à L'École littéraire de Montréal. Il écrivit une série de Billets pour les journaux, mais surtout trois recueils de poésie : L'Âme Solitaire (1907), Le Miroir des Jours (1912), Lauriers et Feuilles d'Érable (1916). Le poème ci-dessous n'est pas représentatif de son œuvre, mais s'inscrit bien dans le thème de la «maison abandonnée».
 LA MAISON DU PASSÉ
Bienheureux qui possède encor l'humble maison 
Construite par l'aïeul, en bonne pierre grise, 
Dans les arbres, au bord de l'eau, près de l'église, 
Qui contente à la fois son cœur et sa raison!

Heureux qui de son seuil voit passer la saison, 
Qui s'assied où sa mère autrefois s'est assis., 
Qui dort dans le vieux lit de son père, à sa guise, 
Qui garde la coutume et l'ancienne façon!

Sous le toit paternel le souvenir habite. 
L'âme des parents morts dans les chambres palpite, 
Des générations y viennent s'émouvoir;

Le cortège infini des ancêtres défile 
En silence, de pièce en pièce, chaque soir... 
- Il n'est point de passé dans les maisons de ville.

(Poésies complètes, t. 3 : Les Images du pays, précédées des Lauriers et feuilles d'érable, Montréal, s. n., 1926, p. 195)

  * * * 
Alphonse Beauregard (1881-1924) est né à La Patrie et décédé accidentellement en 1924. Il a dû abandonner ses études et pratiquer différents métiers. Il a participé à la revue Le Terroir et fut membre de l'École littéraire des Montréal. Il a publié Les Forces (1912) et Les Alternances (1921).

MAISON ABANDONNÉE

Audacieusement sise à cette hauteur, 
Cette maison proprette et d'une vigne ornée 
Est au milieu d'un tel déploiement de splendeur 
Que l'on devrait, il semble, y trouver le bonheur. 
Pourtant elle est abandonnée.


Abandonnée, avec ces champs verts alentour !
Vide, quand on peut voir de toutes ses fenêtres
Des coteaux, des vallons et des coteaux toujours !
Déserte, quand un lac au gracieux contour
Se montre là-bas dans les hêtres !

J'ai vu dans des pays ennuyeux, gris et plats, 
Des maisons sans aucun relief ni caractère, 
Près desquelles paissaient des troupeaux de bœufs gras, 
Pleines de mouvement, de filles et de gars, 
Où l'on trouvait bonne la terre.

Aux unes la richesse, à l'autre un pur tableau.
Ô Nature, en frappant de gel cette colline. 
Voulais-tu dire au bâtisseur qui vint si haut, 
Que l'homme éperdument attiré par le beau
À la misère se destine ?

Défricheur, qui rasas les bois pour t'établir 
Et préparas l'émotion qui me transporte, 
Je dois à ton travail de goûter ce plaisir ;
Pour te remercier permets-moi de t'offrir 
Ces vers écrits devant ta porte.

(Les Alternances, Montréal, Roger Maillet, 1921, p. 111-112)


* * * 

Blanche Lamontagne (1889-1958) « a puisé dans ses souvenirs d'enfance comme dans la vision directe de la nature de sa petite patrie gaspésienne, toute la matière de ses chants. Ses poèmes réalistes, descriptifs, et qui montrent avec vérité les choses les plus humbles de la vie rustique, sont aussi pénétrés d'un idéalisme très sain, qui les anime, les anoblit, leur donne leur sens supérieur. Nos meilleures traditions religieuses soutiennent la pensée du poète et l'attachent à toute cette vie rurale de chez nous qui ne va pas sans la piété ancienne, fidèlement conservée. » (Camille ROY, 1939, p. 109)

HYMNE À LA VIEILLE MAISON (extrait)

Avec son air rustique et bon, 
Portant sur ses épaules 
Les verts cheveux des saules, 
Rêve notre Vieille Maison...

Mieux que le plus beau paysage, 
Mieux que les grèves et les monts, 
La demeure que nous aimons 
N'a jamais changé de visage. ..

C'est ici que mes aïeux ont vécu, 
Qu'ils ont souffert, qu'ils ont aimé, que la jeunesse 
Dans sa coupe d'amour leur a versé l'ivresse, 
Et qu'ils sont morts, tombant comme tombe un vaincu.

C'est cette porte matinale 
Qui, par un jour clair et joyeux, 
Reçut au foyer des aïeux 
L'épouse à l'âme virginale. ..

C'est là que, la main dans la main, 
Simples dans le bonheur, calmes dans la souffrance, 
Ils ont, le cœur nourri de la même espérance, 
Parcouru le même chemin.

Mais la mort guettait, d'un œil sombre : 
Un jour, le foyer, resté seul, 
Les a vus, couverts d'un linceul, 
Prendre le noir chemin de l'ombre.

Depuis que la tombe a repris 
Leur être, un étrange silence 
S'appesantit sur leur absence, 
Et nous ne savons plus le côté qu'ils ont pris. ..

Ils vont... ils vont... Sur quelle route, 
Dans quel chemin ont-ils posé 
Leur désir épuisé, 
Et tendu leur rêve en déroute ?...

Ont-ils, dans la douceur 
De ces lieux, que la foi devine, 
Ont-ils trouvé, là-bas, sur la route divine, 
Une vieille maison qui ressemble à la leur ?...

Ont-ils, dans leur âme charnelle, 
Et leur attache à la maison, 
Ont-ils, au bout de l'horizon, 
Ont-ils trouvé, Seigneur, ta maison Éternelle ?

(La Vieille Maison, Montréal, L'Action nationale, 1920, p. 7-9)

 * * * 


Nérée Beauchemin (1850-1931) chante «la terre, le clocher, la race : triple objet de la littérature régionaliste qui fleurit avec une abondance nouvelle au pays de Québec après 1900.» (Camille Roy, 1939, p. 67)

LA MAISON VIDE

Petite maison basse, au grand chapeau pointu, 
Qui, d'hiver en hiver, semble s'être enfoncée 
Dans la terre sans fleurs, autour d'elle amassée. 
Petite maison grise, au grand chapeau pointu, 
Au lointain bleu, là-bas, dis-le-moi, que vois-tu ?

Par les yeux clignotants de ta lucarne rousse, 
Pour voir plus clair, plus loin, tu sembles faire effort, 
Et froncer les sourcils sous ton chapeau de mousse. 
Vers ces couchants de rêve où le soleil s'endort, 
Pour voir plus clair, plus loin, tu sembles faire effort.

Il est couché, là-bas, au fond du cimetière, 
Celui qui t'aime encore autant que tu l'aimais. 
Petite maison vieille, au chapeau de poussière, 
Celui qui t'aime encore autant que tu l'aimais, 
L'absent, tant regretté, ne reviendra jamais.

(Patrie intime, Montréal, L'Action canadienne-française, 1928, p. 39-40)
  
  * * * 
Clément Marchand est né en 1912. Il a dirigé une maison d'édition célèbre en son temps, le Bien public.Courriers de village (1940) appartient au domaine du terroir. Les Soirs rouges (publié en 1947, mais prix David en 1939!), après son prologue terroiriste, nous plonge dans la réalité urbaine du prolétariat frappé par la Crise.
                    RÉCITATIF DE LA BONNE SOUVENANCE (extrait)
Ma sœur, déjà le soir emmitoufle les branches, 
Et les vieilles maisons, dans l'ombre, sont moins blanches. 
Entrons. N'entends-tu pas se perdre au fond du bois 
La très douce chanson où revit l'autrefois? 
N'entends-tu pas décroître, à l'horizon des gerbes, 
Les lointaines foulées des troupeaux dans les herbes 
Et les sourds roulements des chars nimbés de foin 
Qui vont, faisant gémir les chemins bruns, au loin? 
Entrons et que le seuil tende à nos pas tremblants 
La douceur qu'autrefois y défeuillaient les champs. 
Entrons pieusement, sans bruit et sans tristesse, 
Afin que notre vie soit comme une caresse 
Et réchauffe le cœur meurtri de la maison 
Qui pleure d'anciens deuils, de saison en saison.

Contre le seuil s'appuient nos ombres parallèles.

Nous retrouvons, ce soir, la terre maternelle 
Et sa force de pain et sa douceur de lait 
Et la séduction profonde de ses traits. 
On dirait qu'un appel chante dans chaque pierre, 
Que dans chaque fenêtre un visage s'éclaire 
Et que tout le passé nous accueille, très las, 
Nous dit une chanson et nous prend à son bras. 
Rien au fond n'est changé, si ce n'est que la vie 
Est toute imprécisée et d'ombres poursuivie. 
Nous sommes revenus par le même chemin, 
Mais le son de nos voix est plus sourd, et nos mains 
Tremblent un peu devant le tranquille mystère Q
ue défend la vigile ardente de la pierre.

Trop longtemps nous avons erré loin de ces lieux 
Et nourri de l'abstrait nos rêves soucieux. 
Il faut qu'en la fraîcheur des fenêtres décloses 
Nos regards fatigués du leurre se reposent. 
Car c'est là, dans la paix où la nuit va venir, 
Que s'approfondiront en nous les souvenirs 
De l'époque lointaine, à jamais en allée, 
Où ce toit désuet chantait sous la feuillée, 
Pendant qu'aux prés fumants, en blondes visions, 
S'esquissait le bonheur des prochaines moissons.

Voici l'aire surgie des mains de nos ancêtres 
Et qui, pendant un siècle, eut nos pères pour maîtres. 
C'est là que nos aïeux — race de laboureurs — 
Passèrent dans la gloire obscure des labeurs, 
Ouvrant les sillons bruns, liant les orges mûres 
Et déployant, au creux des combes en culture, 
Le conquérant effort de leurs torses musclés.

C'est là qu'au crépuscule, en la ferveur des blés, 
Ils hâtèrent gaiement leurs hautes silhouettes 
Vers ce toit qui semblait, d'une chanson muette, 
Accueillir leurs pas lourds et leurs gestes aimés. 
Et c'est là que la vie a doucement rythmé 
Le bonheur à leur front et le chant à leurs lèvres, 
Et de fortes amours ensemencé leurs rêves.

(Les Soirs rouges, Trois-Rivières, Bien public, p. 9-11)

 * * * 
Alphonse Désilets (1880-1956), agronome de profession, a voué un « culte pour nos bonnes gens, leur vie joyeuse et rustique, et la terre où s'exprime leur simple histoire ». (Camille Roy, 1939, p. 110)
LA MAISON QUI MEURT

Vous la reconnaîtrez en passant sur la route ; 
Elle est silencieuse, on ne sait depuis quand !
Des vieux vous diront bien qu'il s'est fait un encan 
Chez elle, en « trente-sept », et que sa vieille voûte
Fut faite d'épinette et blanchie à la chaux, 
Mais ils ne savent rien de plus sur son histoire...
Si vous entr'ouvrez les volets de pruche noire
Qui, depuis bien longtemps ont tenu ses yeux clos, 
Vous saurez la détresse où la plongea naguère 
Le départ de tous ceux qu'elle a vu naître au jour 
Et chanter et sourire et se parler d'amour 
Avant d'aller mourir sur la terre étrangère. 
Elle vous parlera des nids et des berceaux 
Qu'elle sut protéger contre l'intempérie ; 
Elle évoquera même un vieux qui l'a chérie 
Parce qu'elle est le fruit de ses vaillants travaux.

Les objets oubliés, pendus à la muraille,
Un vieux gilet de lin, les pinces du foyer,
Une vieille chaussure au pied de l'escalier,
Un chapeau dont grand'mère avait tressé la paille,
Sont les seuls lambeaux d'âme qui lui soient restés.
Aussi ressemble-t-elle à ces affreux squelettes
Que la mort, au détour du chemin sombre, guette
Et qu'une âpre bourrasque aura vite emportés. . .
Elle s'en va mourir comme une condamnée.
Soumise à son destin, elle a courbé le front,
Elle s'est prosternée en face de l'affront
En attendant que l'heure ultime soit sonnée !...

L'abandon qu'en son cœur, joyeux anciennement, 
A fait naître aujourd'hui l'ingratitude humaine, 
Le silence et le froid, son plus cruel tourment, 
Elle supporte tout sans murmure et sans haine.

Voulez-vous éprouver la solide vertu 
Qui l'anime et que lui léguèrent les ancêtres ? 
Quand la tempête, un soir, fouettera ses fenêtres, 
A son toit, par l'orage tant de fois battu, 
Demandez un asile et vous verrez la joie 
Qu'elle met à rouvrir son sein hospitalier ! 
Elle vous offrira le vieux siège oublié 
Près de l'âtre où personne aujourd'hui ne s'assoie. 
Elle vous défendra contre le vent rageux 
Ou l'éclair qu'interdit son vieux paratonnerre ; 
Et vous reconnaîtrez que son grand cœur de mère 
Quoique triste est resté vaillant et généreux...

(Mon pays, mes amours, Chez l'auteur, 1913, p. 24-26)