Plus de 1000 livres québécois! Patrimoine littéraire, bibliophilie, carnet de lecture. 196 000 pages vues en 2025. « Laurentiana » se dit des livres ou brochures relatifs au Québec, au Bas-Canada et à la Nouvelle-France.
6 septembre 2014
Les floraisons matutinales
8 août 2007
Patrie intime
Le recueil de Beauchemin s’ouvre et se ferme sur des odeurs. Dans le poème liminaire, « Prélude », l’auteur souhaite que son recueil soit comme une ancienne maison paysanne qui distille des parfums agrestes. Dans « Dernier bouquet », poème épilogue, toutes ses sources d’inspiration composent un bouquet, une somme poétique et un bilan humain.
Le recueil est divisé en quatre parties.
Patrie intime
La patrie intime du poète se réduit à un « petit cercle d’horizon ». Au cœur, on trouve la maison paysanne, bien campée dans la nature, à portée d’oreille de l’Église. Ici se perpétue la tradition française. Ces poèmes décrivent un monde idéalisé en reprenant les motifs habituels du terroir : la maison, le laboureur, la glaneuse, l’aïeule, la mère, le nouveau-né, le ber, le dévidoir, les aiguilles.
Au grand soleil des champs
Le point de départ, c’est la nature, mais non la « grande nature » à la manière de Desrochers, même si un poème prend comme sujet le Saint-Laurent. C'est parfois la nature agricole, celle du semeur, celle des champs, mais le plus souvent la nature telle qu’on la voit dans les jardins, aux abords des routes. Les oiseaux y sont légion - et même des rossignols! ; les arbres font aussi l’objet de plusieurs poèmes. Certains poèmes ont une portée symbolique : le Saint-Laurent et l’érable reflètent le destin sinon les caractéristiques du peuple canadien-français : calmes, courageux, forts.
Au rythme du clocher
Ce qui étonne, c’est la profondeur de la foi de l’auteur. Plusieurs poèmes sont des prières ou des chants religieux dans lesquels il célèbre son Créateur ou encore il lui demande humblement d’intercéder pour lui ou ses frères. « Viens du couchant, viens de l’aurore, / Viens, Esprit, viens du ciel des cieux, / Esprit que le silence adore, / Esprit des chants harmonieux. » D’autres poèmes évoquent des lieux saints, des offices religieux, des rites, des officiants. Ici, la religion est vécue pour elle-même, sans relent idéologique, pour sa beauté, comme espérance.
À ma plus doulce France
Seuls quelques poèmes réfèrent à son amour de la France. « Ma France, c’est mon pays »; « Moi je suis Français d’abord ». L’image qu’il véhicule de la France semble peu correspondre à la réalité : va pour la vieille langue et la douceur du paysage, mais dire qu’elle « est le ciel où se dessine / La croix du clocher natal » semble plutôt une vue de l’esprit. Quelques poèmes sont consacrés à la glorification des figures de l’histoire (Brébeuf, Montcalm, Papineau, Crémazie), d’autres à évoquer des événements ou des « circonstances » qui nous sont étrangers aujourd’hui.
Beauchemin a publié ce recueil deux ans avant sa mort, trente et un ans après les Floraisons matutinales. Il reprend là où Pamphile Lemay a laissé. Va-t-il plus loin? Je ne pourrais l’affirmer. Disons, comme le titre l’indique, qu’il est plus intime, moins « officiel ». Il a davantage le sens du rythme, de la petite touche musicale. C’est un poète du terroir, mais non un poète de la terre, du « labourage et des semailles ». C’est la nature qui lui parle. Il était médecin et devait se déplacer dans la campagne au chevet de ses malades. Il semblerait que ses poèmes naissaient souvent au cours de ces promenades. Chose sûre, il était très sensible aux chants des oiseaux. Plus encore que la nature, le sentiment religieux (plus que la religion) est à l’origine de plusieurs poèmes. Enfin, comme tous bons terroiristes, il a écrit aussi quelques poèmes patriotiques, un patriotisme intime pour ainsi dire.
Le problème avec Beauchemin, c'est qu’il est difficile de trouver quelques très bons poèmes qui porteraient le recueil, qui lui donneraient sa couleur et son identité. Tout est un peu égal, l’inspiration et l’écriture demeurant trop modestes tout compte fait. ***½
LA PRIÈRE DU VIEILLARD
Vers cet éternel lendemain,
Dieu des temps, c'est toi qui me pousses;
Dans la douceur de la secousse,
Je sens la douceur de ta main.
Comme un enfant, l'âme ravie,
Je m'abandonne à ta bonté,
Et je bénis la volonté
Qui prolonge encore ma vie.
D'un esprit lucide, je crois
En la grandeur du privilège
Et de la grâce qui m'allège
Le poids de mes dernières croix.
Malgré la crainte coutumière
Qui me fait trembler devant toi,
C'est avec la plus vive foi
Que je marche vers ta lumière.
16 septembre 2007
Les Soirs rouges
Même si le recueil de Marchand ne fut publié qu’en 1947, n’oublions pas que certains poèmes ont été écrits 17 ans auparavant, en pleine Crise économique, alors que l’auteur n’avait que 18 ans. Les dates sont importantes si on veut attribuer à ce recueil sa juste valeur. Les Soirs rouges s’ouvrent sur un poème liminaire, suivi de deux parties d’inégale valeur. Disons-le d’entrée, la première est de beaucoup supérieure à la seconde.
Récitatif de la bonne souvenance
L’auteur raconte son pèlerinage sur les lieux de son enfance. Tout un monde se réanime, resurgit du passé, un peu à la manière du vieux soldat canadien de Crémazie. Avec sa sœur, il se présente devant la vieille maison abandonnée. « Nous retrouvons, ce soir, la terre maternelle / Et sa force de pain et sa douceur de lait. » Ils entrent. Et voilà qu’ils retrouvent les aïeux, leurs « visages d’enfant », les « saisons de l’amour », le cri des ouvriers moissonneurs, les « carreaux des étables vieillottes », l’âtre éteint, la table à deux battants, le banc des sceaux, l’humble croix noire, etc. À la fin du poème, l’auteur comprend qu’il lui faut faire son deuil de ce monde illusoire : « La main du sort a clos le seuil et fermé l’huis. »
PREMIÈRE PARTIE
Prélude - Les prolétaires - Cri des hommes - Vie d’un quartier - Soir à Montréal
Avec cette suite de poèmes, écrits au début des années 1930, en pleine Crise, la ville fait une entrée plutôt apocalyptique dans la littérature québécoise. Montréal, la ville rouge, la « ville-monstre » apparaît comme une force brutale, mal contenue, pleine de bruit et de fureur, sale et corrompue, non encore délivrée des « laides pourritures ». La première victime de ce monde déshumanisé, c’est le prolétaire « parqué dans les faubourgs ». C’est un paysan déchu qui, dans un moment « de stupide vertige », a quitté « l’agreste paix du village natal ». Ce « traîne-la-misère » regrette amèrement sa campagne, son paradis perdu. Il travaille dans des usines, broie du minerai dans des enfers de feu et de souffre, devant des machines cruelles qui mangent sa vie. Et pour lui faire oublier son triste sort, quand « l’amertume du jour desserre son étreinte », il ne reste que la nuit : « La nuit aux yeux de forge et que le rut égare / Dans les dédales du plaisir, et qui tord / Sous le poids des désirs qui torturent son corps. » La ville est une bête qui se repaît du sang des ouvriers. Déjà ceux-ci lèvent « des poings révoltés », « clament le vain tourment de leurs souffrances arides / Et l’immense dégoût de leur coeur révolté ». Quand l’ouvrier est devenu vieux, il erre sans but dans des parcs, ou dans son petit quartier triste, là où les petits boutiquiers, la main sur la « bedaine sphérique » attendent des chalands qui ne s’arrêtent pas.
C’est dans ce monde que « s’édifie la maison des poètes nouveaux ». Marchand veut engager sa poésie auprès de l’ouvrier, « sonner (s)a défense en des hymnes vengeurs et des plains-chants brutaux ». Il veut que son « verbe rouge éclate et forlance les maux ».
DEUXIÈME PARTIE
Journal - Saisons mortes - Prosodies de novembre - Maléfices - Paroles aux compagnons
Dans la deuxième partie, Marchand est plus près de Nérée Beauchemin que d’Alphonse Desrochers, ses deux mentors. Le ton est plus intime mais en même temps plus conformiste, plus sobre, moins prégnant. Dans « Journal », on retrouve les thèmes romantiques classiques : la nostalgie du passé, la fuite inexorable du temps et la nature éternelle, l’appel de l’ailleurs, la solitude, les désillusions de l’âge, l’amour refuge. Dans « Saisons mortes » et « Prosodie de novembre », le mal-être, le sentiment d’une perte sinon la mort sont très présents. Dans « Maléfices », sur un mode fantaisiste, on retrouve l’ombre du vice qui plane sur la ville, une obsession chez l’auteur. Pour le reste, ce sont de petits tableaux urbains dans lesquels il campe tantôt un personnage aperçu, tantôt un lieu. Enfin, dans « Paroles aux compagnons », poème qui fait dix pages, Marchand témoigne de son profond attachement au monde ouvrier, de son empathie pour toute cette génération de déshérités, maltraités par l’histoire. « Et si parfois, avec aveuglement, la vie / Frappe sur vous des coups trop durs et trop constants / Songez que je suis là et que je vous attends / À mi-chemin, pour le partage de la peine… »
Aujourd’hui, on fait une bonne place à Clément Marchand dans l’histoire de la littérature, ce qui n’a pas toujours été le cas. Marchand représente bien le poète de son époque, en équilibre instable entre la campagne et la ville, entre la morale catholique et la liberté, entre l’ordre et l'aventure. C’est un poète tourmenté par ses propres démons intérieurs, mais aussi très lucide, bouleversé par la Crise, par le drame humain qui résulte de l’incurie du grand capital. Il a épousé la cause des ouvriers, a engagé sa poésie dans leur combat. Il a su trouver les mots justes et forts pour témoigner de son indignation. On regrette seulement qu’il n’ait pas continué à vilipender les injustices sociales, là où me semble-t-il sa poésie était à son meilleur. (***** pour la première partie; *** pour la seconde)
Extrait
Ah! nous avons senti sur nos fronts le dégoût
Des fastueux viveurs que nourrit ta luxure,
Et les dérisions nous ont poussés à bout
De ceux-là qu'ont souillés tes caresses impures.
Dans la clarté de sang qui suinte des verrières,
Nos clameurs épuisées longent les édifices.
Ville du népotisme et de la forfaiture,
Tes cloches ont sonné la fin de nos misères.
Nous frissonnons de haine à ton vent d'injustice.
Une colère abrupte a martelé nos tempes.
Nos muscles ont frémi de l'instinct qui les trempe
Et nous avons senti dans nos veines le sang
Revigorer nos bras et nos poings impuissants.
Vers toi, vers les foyers opulents où l'or luit,
Vers tes hôtels de quiétude et de lumière
Nous crisperons nos poings durcis par la colère.
Nous n'écouterons plus, au fond de nos vains songes,
Planer ta voix mielleuse et lourde de mensonges.
Nous secouerons le joug qui fit courber nos têtes.
Nous coifferons nos fronts du souffle des tempêtes,
Et, torses nus, mi-fous, semblables à des bêtes
Qu'affolerait le fouet de rages indomptées,
Nous bondirons vers toi, ville immonde, vers ceux
Dont les exactions firent de nous des gueux.
Affranchis de la peur qui nous rivait aux lois,
Nous heurterons tes huis de nos poings révoltés,
Et les nuits frémiront à l'accent de nos voix.
Nous surgirons enfin des humides taudis,
Blêmes, le cœur vidé de toute pitié vaine;
Nous irons, emportés par des souffles de haine,
Vers les centres nerveux de la ville où naguère,
Attirés par l'appât trompeur d'un vil métal,
Nous vînmes, confiants, étreindre nos misères
Et heurter notre rêve à ton grand cœur brutal.
Nous crierons notre audace à qui voudra l'entendre
Et, ruinant l'orgueil des élégants faubourgs,
Nous abattrons les toits, nous faucherons les tours.
Nos hordes rouleront, laissant l'affreux dégoût
Derrière elles flotter au clocher des églises
Qui, seules dans la nuit, seront encor debout.
Et quand tout fumera sur tes anciennes gloires,
Quand, de tes flancs troués, crouleront les trésors
Dont se souillent les mains rougies par les victoires,
Lorsque l'aurore, entre tes murs démantelés,
Dissipera l'horreur des viles cruautés,
Alors, nous, tes dompteurs, ayant maté ton corps
Et purifié tes chairs vicieuses par les flammes,
Ivres, nous fouillerons au fond de ta grande âme
Pour voir s'il reste en elle un peu d'humanité. (p. 46-47)
20 décembre 2007
Noël d'antan (10)
Le frère des buis et des houx.
Le sapin des arpents de neige,
Jouit, au pays de chez nous,
D'un liturgique privilège.
Près de la Crèche, le hameau
Érige encore dans l'église
La parure du baliveau,
Qu'une étoile argentine irise.
Suivant le rituel ancien
De la divine nuit de fête,
Le petit sapin canadien
Est enguirlandé jusqu'au faîte.
L'arbre se dresse, endimanché,
Sous le velours vert qu'il étale,
Tel, vêtu d'un satin broché,
Le portechape dans la stalle.
On raconte que, certain soir,
A travers le givre et la mousse
Du bucolique reposoir,
Glisse une berceuse tout douce.
Est-ce le sapin de Noël
Dont le murmure, avec mystère,
Se mêle aux musiques du ciel
Et berce l'Enfant solitaire ?
(Nérée Beauchemin, Patrie intime, 1928)
14 mai 2021
Visions encloses
Clara Lanctot, Visions encloses, Victoriaville, La voix des Bois-francs, 1930, 144 p. (Préface de Marie Lemaire-Duguay)
Clara Lanctot (1886-1958), qui a publié Visions d’aveugle en 1913, était effectivement devenue aveugle à 8 ans. Dans la préface, Lemaire-Duguay raconte son drame. Visions encloses est sa seconde et dernière œuvre. L’autrice y reprend une dizaine de poèmes de son premier recueil.
Nérée Beauchemin lui a offert le poème qui ouvre le recueil. La cécité en est le thème et il est simplement intitulé « À Clara Lanctot ».
Tournez
votre regard vers une jeune amie
Dont
les yeux sont fermés au reflet lumineux,
Mais
dont l’âme pourtant s’ouvre à la poésie,
Comme
une tendre fleur à la clarté des cieux.
C’est par la poésie que l’autrice appréhende le monde. Elle est en quelque sorte ses yeux : « Je puis voir sans ouvrir les yeux, / Par ton éclat, ô poésie! ». Les premiers poèmes, tout en douceur, racontent ses rêves d’amour. Ou plutôt parle de cet amour qui n’a fait que l’effleurer : « Quand vous irez sur la route fleurie, / … / Souvenez-vous de la petite amie / Tremblant un peu les doigts entre vos doigts. » Plus loin, on comprend que son rêve s’est réalisé.
Suivent six poèmes qui décrivent la frustration d’être aveugle : « Par les yeux, l’infini pénètre jusqu’à l’âme »; « La cécité m’étreint de son épais bandeau ». Son drame est survenu quelques jours avant Noël : « Et c’est Noël! … la nuit commence, / La sombre nuit des yeux fermés ». Son début de révolte trouve apaisement dans sa foi : « Vous le voulez, Seigneur, j’accepte sans murmure, / Et je vois que Vous dans mon obscurité. »
La partie suivante contient une quinzaine de poèmes qui célèbrent la nature. Celle-ci est douce, consolatrice, remplie de fleurs et d’oiseaux. Même l’hiver finit par trouver grâce à son cœur : « Du blanc et du blanc, clair, immaculé, / Au ciel, sur la terre et dans tout l’espace… / Les yeux sont ravis, le cœur consolé : / Au rigide hiver, qui ne ferait grâce! … » Comme on s’y attendait, Lanctot est très sensible aux sons, aux parfums, ce qui n’empêche pas qu’on lise des passages purement visuels : « Étalent [des fleurs] au soleil un calice entrouvert, / Ou cachent leurs couleurs sous un frais rameau vert. »
Le
recueil se termine par des poèmes plus personnels. Il y est beaucoup question
de sa recherche du bonheur (comme dans tout le recueil), de sa foi, mais aussi
de ses amitiés, d’enfants, de deuil.
Ô mes yeux, restez clos ! la splendide
nature,
Si belle qu’elle soit, pour vous est sans
beauté.
Vous le voulez, Seigneur, j’accepte sans
murmure,
Et je ne vois que Vous dans mon obscurité.
Mon esprit, restez clos ! les images
rêvées
Sont un profond mystère à mes regards
éteints…
Sur moi, que je comprenne, ô mon Dieu, vos
desseins,
Et que mes visions vers Vous soient
élevées.
Ô mon cœur, restez clos sur vos chères
amours!
Nul ne saura jamais vos élans de tendresse…
Que seul l’amour divin me consume et me
blesse.
J’atteindrai le bonheur au terme de mes
jours.
Bio de Clara Lanctot
7 décembre 2014
Gaston Miron (1928-1996)
À l’Ordre de Bon
Temps, en plus d’Olivier Marchand, il rencontre Gilles Carle, Louis Portugais,
Mathilde Ganzini et Jean-Claude Rinfret, les personnes qui vont devenir ses
premiers compagnons de route. En 1953, ce groupe fonde l’Hexagone, une maison
d’édition mais aussi un lieu de rassemblement pour les poètes et les artistes.
Miron choisit le nom. « Nous étions six le jour où nous en avons décidé la
création. » Ce mouvement, que Miron dirige et anime jusqu’en 1983, fera
date dans l’histoire de la littérature québécoise. La même année, Miron et Marchand
publient conjointement Deux Sangs. Pour financer l’entreprise, le groupe
lance une souscription auprès d’amis et fabrique de façon artisanale le
recueil, tiré à 500 exemplaires, dont 200 « autographiés par les auteurs, [et]
spécialement destinés à ceux dont la confiance et le soutien [ont permis] la
présente édition ».Il meurt le 14 décembre 1996. Tout le Québec reconnaît en lui le grand écrivain mais aussi l’ambassadeur infatigable de la culture québécoise et pour en témoigner, on lui offre des obsèques nationales. Il est inhumé au cimetière de Sainte-Agathe, près des siens. « Ci-gît, rien que pour la frime / ici ne gît pas, mais dans sa langue / Archaïque Miron / enterré nulle part / comme le vent. » (Stèle)
Gaston Miron sur Laurentiana
Gaston Miron - biographie
Deux sangs
L’Homme rapaillé (étude)
L’homme rapaillé (aperçu)
À bout portant
Les débuts de l’Hexagone (Pilon)
L'Hexagone 25 : rétrospective 1953-1978
Les Matinaux (René Char)
Pour saluer Miron (2015 : Courtepointes)
Le damned Canuck (étude)
Pour saluer Miron (2018)
Avec toi (2019)
Compagnon des Amériques (2020)
Hommage à Miron (2021)
Sur la place publique (étude)
Balado sur Miron
16 octobre 2016
Némoville
« En 1891, Emma-Adèle Bourgeois (1870-1935), épouse d'Alide Lacerte, s'établit à Ottawa. Elle est née à Saint-Hyacinthe, mais elle a étudié à Trois-Rivières, où elle a pu croiser le poète de Yamachiche, Nérée Beauchemin, qui a probablement dédié un poème au couple, « Épithalame », en l'honneur de leur mariage, poème que l'on retrouve dans son recueil Les Floraisons matutinales (1897). Au début du vingtième siècle, Emma rend hommage à ses lectures de jeunesse en signant une suite de L'Île mystérieuse de Jules Verne, Némoville (1917), qui pourrait être le premier roman de science-fiction franco-ontarien. Comme l'a découvert Mario Rendace, elle continue d'ailleurs à creuser le filon vernien, signant « L'évadé de Minoussinsk » en 1925, qui prolonge plus ou moins Michel Strogoff. » (Trudel, Culture des futurs)
5 juillet 2010
Carabinades
La petite Lise
Les chers confrères
ExtraitLire le recueil
À cette heure-là, les échos de la vogue tarasconnaise qui avait salué d'un tintamarre épouvantable l'arrivée de l'avis de notre fameux confrère, le docteur Coutelas assourdissaient les oreilles.
Les titres de ce magnifique charlatan: — chef de clinique aux hôpitaux de Londres, ex-interne des hôpitaux de Paris, correspondant de la "Lancette" d'Alger, membre de la société médicale de New-York, masseur de Sarah Bernhardt, serineur des cliniques de Péan, doucheur chez l'abbé Kneipp. inventeur de la méthode néo-nervoso-électro-bromo-magnétique, — couvraient la première page de nos journaux.
Sur la seconde page, c'était le récit, détaillé de ses hauts faits d'armes. Il avait par là-bas cathétérisé le comte de Chambord, administré des clystères à la duchesse d'Uzès, enlevé le petit pansicot à un vieux mandarin, opéré quatre crevés de haute marque, extrait la dent que Prumont avait contre les Juifs...
Mais c'est ici qu'il fallait voir ça.
Ce n'était rien moins que des guérisons étonnantes, merveilleuses, miraculeuses de patients happés en pleine agonie, à moitié ensevelis, déjà à trois pieds sous terre, ouf! et gentiment déposés en un rien de temps, grassouillets, rougeauds, prêts à faire de la haute voltige, entre les mains des parents qui n'avaient seulement pas le temps d'essuyer leurs larmes tant ça se faisait vite.
Une belle-mère même — la Presse rapportait ça — enterrée depuis cinq jours, avait été retirée par lui de son tombeau, toute mangée de vers, les organes en compote, et remise — après si peu de temps de respiration artificielle et d'inhalation d'oxygène, qu'elle sentait encore le cadavre — à son gendre furieux dont elle reprenait possession de l'héritage.
Par contre-coup naturellement une baisse surprenante, s'était faite dans les pèlerinages a Beaupré. La bonne sainte Anne boudait sur son autel; les curés de paroisses, absolument désorientés, ne se rattrapaient plus qu'avec des bazars, et j'en connais qui ont été obligés de tirer des plans inouïs, d'installer des troncs à toutes les marches des balustres, de prétendre même que la sainte Vierge leur était apparue, pour faire mousser la recette. (p. 121-123)
Ernest Choquette sur Laurentiana
26 février 2007
La maison condamnée
Le thème de la «maison condamnée» est fréquent chez les auteurs du terroir. Cette maison désertée, c'est celle des ancêtres. Elle rappelle une douloureuse défection face à l'imposant devoir de survivance. Ici, nous présentons des poèmes. On peut lire aussi sur le sujet « La maison condamnée » d'Adjutor Rivard, maître en matière de «vieilles choses».
Georges Bouchard (1888-1956) est né à Saint-Philippe-de-Néri. Il sera agronome, professeur, journaliste et député. Sans être celui d'un grand écrivain, son recueil Vieilles choses, vieilles gens, magnifiquement illustré par Holgate, a connu beaucoup de succès.
Pouvons-nous arriver à la ferme sans jeter un regard de commisération sur la silhouette morne, presque honteuse, de la maison abandonnée, qui, dans le langage pittoresque de nos campagnards, est devenue la maison condamnée !Maison condamnée, en effet, à expier la désertion de ses habitants par un deuil profond, par un air dépenaillé, signe d'une grande affliction.Maison condamnée à subir sans défense les morsures du froid, les injures du temps et des gens.Maison condamnée à ne plus offrir de sourires d'enfants, ni de grâces féminines à travers ses fenêtres maintenant voilées de vieilles planches irrégulières.Maison condamnée à ne plus être comme autrefois une grâce vivante qui attire, mais une ruine hideuse qui repousse.Maison condamnée à être un objet de frayeur pour les passants à cause des êtres imaginaires qu'on lui prête et qui font dire hantée.Maison condamnée souvent à servir de refuge aux chemineaux, aux nomades, aux sans-patrie, comme pour rendre encore plus cruel le souvenir des disparus qui errent peut-être à l'aventure dans un pays étrangerMaison condamnée à publier les .défaites, les défaillances, ou les abandons envers la race, comme à montrer les trouées dans les forteresses réputées inexpugnables de nos foyers ruraux. Ceux qui partent cessent trop souvent de rester nôtres !Maison condamnée à afficher la dégénérescence des fils qui n'ont pas su maintenir les positions conquises par leurs devanciers, qui n'ont pas su cultiver là où leurs pères ont su défricher.(Vieilles choses, vieilles gens, Montréal, Granger frères, 1943, p. 79-80. - 1re édition : 1926.)
* * *
Albert Lozeau (1878-1924) n'est pas un poète du terroir, mais un poète intimiste. Atteint de paraplégie, il observa le monde à partir de la fenêtre de sa chambre. Autodidacte, il participa de loin à L'École littéraire de Montréal. Il écrivit une série de Billets pour les journaux, mais surtout trois recueils de poésie : L'Âme Solitaire (1907), Le Miroir des Jours (1912), Lauriers et Feuilles d'Érable (1916). Le poème ci-dessous n'est pas représentatif de son œuvre, mais s'inscrit bien dans le thème de la «maison abandonnée».
Bienheureux qui possède encor l'humble maisonConstruite par l'aïeul, en bonne pierre grise,Dans les arbres, au bord de l'eau, près de l'église,Qui contente à la fois son cœur et sa raison!Heureux qui de son seuil voit passer la saison,Qui s'assied où sa mère autrefois s'est assis.,Qui dort dans le vieux lit de son père, à sa guise,Qui garde la coutume et l'ancienne façon!Sous le toit paternel le souvenir habite.L'âme des parents morts dans les chambres palpite,Des générations y viennent s'émouvoir;Le cortège infini des ancêtres défileEn silence, de pièce en pièce, chaque soir...- Il n'est point de passé dans les maisons de ville.(Poésies complètes, t. 3 : Les Images du pays, précédées des Lauriers et feuilles d'érable, Montréal, s. n., 1926, p. 195)
Alphonse Beauregard (1881-1924) est né à La Patrie et décédé accidentellement en 1924. Il a dû abandonner ses études et pratiquer différents métiers. Il a participé à la revue Le Terroir et fut membre de l'École littéraire des Montréal. Il a publié Les Forces (1912) et Les Alternances (1921).
MAISON ABANDONNÉEAudacieusement sise à cette hauteur,Cette maison proprette et d'une vigne ornéeEst au milieu d'un tel déploiement de splendeurQue l'on devrait, il semble, y trouver le bonheur.Pourtant elle est abandonnée.Abandonnée, avec ces champs verts alentour !Vide, quand on peut voir de toutes ses fenêtresDes coteaux, des vallons et des coteaux toujours !Déserte, quand un lac au gracieux contourSe montre là-bas dans les hêtres !J'ai vu dans des pays ennuyeux, gris et plats,Des maisons sans aucun relief ni caractère,Près desquelles paissaient des troupeaux de bœufs gras,Pleines de mouvement, de filles et de gars,Où l'on trouvait bonne la terre.Aux unes la richesse, à l'autre un pur tableau.Ô Nature, en frappant de gel cette colline.Voulais-tu dire au bâtisseur qui vint si haut,Que l'homme éperdument attiré par le beauÀ la misère se destine ?Défricheur, qui rasas les bois pour t'établirEt préparas l'émotion qui me transporte,Je dois à ton travail de goûter ce plaisir ;Pour te remercier permets-moi de t'offrirCes vers écrits devant ta porte.(Les Alternances, Montréal, Roger Maillet, 1921, p. 111-112)
* * *
Blanche Lamontagne (1889-1958) « a puisé dans ses souvenirs d'enfance comme dans la vision directe de la nature de sa petite patrie gaspésienne, toute la matière de ses chants. Ses poèmes réalistes, descriptifs, et qui montrent avec vérité les choses les plus humbles de la vie rustique, sont aussi pénétrés d'un idéalisme très sain, qui les anime, les anoblit, leur donne leur sens supérieur. Nos meilleures traditions religieuses soutiennent la pensée du poète et l'attachent à toute cette vie rurale de chez nous qui ne va pas sans la piété ancienne, fidèlement conservée. » (Camille ROY, 1939, p. 109)
HYMNE À LA VIEILLE MAISON (extrait)Avec son air rustique et bon,Portant sur ses épaulesLes verts cheveux des saules,Rêve notre Vieille Maison...Mieux que le plus beau paysage,Mieux que les grèves et les monts,La demeure que nous aimonsN'a jamais changé de visage. ..C'est ici que mes aïeux ont vécu,Qu'ils ont souffert, qu'ils ont aimé, que la jeunesseDans sa coupe d'amour leur a versé l'ivresse,Et qu'ils sont morts, tombant comme tombe un vaincu.C'est cette porte matinaleQui, par un jour clair et joyeux,Reçut au foyer des aïeuxL'épouse à l'âme virginale. ..C'est là que, la main dans la main,Simples dans le bonheur, calmes dans la souffrance,Ils ont, le cœur nourri de la même espérance,Parcouru le même chemin.Mais la mort guettait, d'un œil sombre :Un jour, le foyer, resté seul,Les a vus, couverts d'un linceul,Prendre le noir chemin de l'ombre.Depuis que la tombe a reprisLeur être, un étrange silenceS'appesantit sur leur absence,Et nous ne savons plus le côté qu'ils ont pris. ..Ils vont... ils vont... Sur quelle route,Dans quel chemin ont-ils poséLeur désir épuisé,Et tendu leur rêve en déroute ?...Ont-ils, dans la douceurDe ces lieux, que la foi devine,Ont-ils trouvé, là-bas, sur la route divine,Une vieille maison qui ressemble à la leur ?...Ont-ils, dans leur âme charnelle,Et leur attache à la maison,Ont-ils, au bout de l'horizon,Ont-ils trouvé, Seigneur, ta maison Éternelle ?(La Vieille Maison, Montréal, L'Action nationale, 1920, p. 7-9)* * *
Nérée Beauchemin (1850-1931) chante «la terre, le clocher, la race : triple objet de la littérature régionaliste qui fleurit avec une abondance nouvelle au pays de Québec après 1900.» (Camille Roy, 1939, p. 67)
LA MAISON VIDEPetite maison basse, au grand chapeau pointu,Qui, d'hiver en hiver, semble s'être enfoncéeDans la terre sans fleurs, autour d'elle amassée.Petite maison grise, au grand chapeau pointu,Au lointain bleu, là-bas, dis-le-moi, que vois-tu ?Par les yeux clignotants de ta lucarne rousse,Pour voir plus clair, plus loin, tu sembles faire effort,Et froncer les sourcils sous ton chapeau de mousse.Vers ces couchants de rêve où le soleil s'endort,Pour voir plus clair, plus loin, tu sembles faire effort.Il est couché, là-bas, au fond du cimetière,Celui qui t'aime encore autant que tu l'aimais.Petite maison vieille, au chapeau de poussière,Celui qui t'aime encore autant que tu l'aimais,L'absent, tant regretté, ne reviendra jamais.(Patrie intime, Montréal, L'Action canadienne-française, 1928, p. 39-40)
RÉCITATIF DE LA BONNE SOUVENANCE (extrait)Clément Marchand est né en 1912. Il a dirigé une maison d'édition célèbre en son temps, le Bien public.Courriers de village (1940) appartient au domaine du terroir. Les Soirs rouges (publié en 1947, mais prix David en 1939!), après son prologue terroiriste, nous plonge dans la réalité urbaine du prolétariat frappé par la Crise.
Ma sœur, déjà le soir emmitoufle les branches,Et les vieilles maisons, dans l'ombre, sont moins blanches.Entrons. N'entends-tu pas se perdre au fond du boisLa très douce chanson où revit l'autrefois?N'entends-tu pas décroître, à l'horizon des gerbes,Les lointaines foulées des troupeaux dans les herbesEt les sourds roulements des chars nimbés de foinQui vont, faisant gémir les chemins bruns, au loin?Entrons et que le seuil tende à nos pas tremblantsLa douceur qu'autrefois y défeuillaient les champs.Entrons pieusement, sans bruit et sans tristesse,Afin que notre vie soit comme une caresseEt réchauffe le cœur meurtri de la maisonQui pleure d'anciens deuils, de saison en saison.Contre le seuil s'appuient nos ombres parallèles.Nous retrouvons, ce soir, la terre maternelleEt sa force de pain et sa douceur de laitEt la séduction profonde de ses traits.On dirait qu'un appel chante dans chaque pierre,Que dans chaque fenêtre un visage s'éclaireEt que tout le passé nous accueille, très las,Nous dit une chanson et nous prend à son bras.Rien au fond n'est changé, si ce n'est que la vieEst toute imprécisée et d'ombres poursuivie.Nous sommes revenus par le même chemin,Mais le son de nos voix est plus sourd, et nos mainsTremblent un peu devant le tranquille mystère Que défend la vigile ardente de la pierre.Trop longtemps nous avons erré loin de ces lieuxEt nourri de l'abstrait nos rêves soucieux.Il faut qu'en la fraîcheur des fenêtres déclosesNos regards fatigués du leurre se reposent.Car c'est là, dans la paix où la nuit va venir,Que s'approfondiront en nous les souvenirsDe l'époque lointaine, à jamais en allée,Où ce toit désuet chantait sous la feuillée,Pendant qu'aux prés fumants, en blondes visions,S'esquissait le bonheur des prochaines moissons.Voici l'aire surgie des mains de nos ancêtresEt qui, pendant un siècle, eut nos pères pour maîtres.C'est là que nos aïeux — race de laboureurs —Passèrent dans la gloire obscure des labeurs,Ouvrant les sillons bruns, liant les orges mûresEt déployant, au creux des combes en culture,Le conquérant effort de leurs torses musclés.C'est là qu'au crépuscule, en la ferveur des blés,Ils hâtèrent gaiement leurs hautes silhouettesVers ce toit qui semblait, d'une chanson muette,Accueillir leurs pas lourds et leurs gestes aimés.Et c'est là que la vie a doucement rythméLe bonheur à leur front et le chant à leurs lèvres,Et de fortes amours ensemencé leurs rêves.(Les Soirs rouges, Trois-Rivières, Bien public, p. 9-11)
Alphonse Désilets (1880-1956), agronome de profession, a voué un « culte pour nos bonnes gens, leur vie joyeuse et rustique, et la terre où s'exprime leur simple histoire ». (Camille Roy, 1939, p. 110)
LA MAISON QUI MEURTVous la reconnaîtrez en passant sur la route ;Elle est silencieuse, on ne sait depuis quand !Des vieux vous diront bien qu'il s'est fait un encanChez elle, en « trente-sept », et que sa vieille voûteFut faite d'épinette et blanchie à la chaux,Mais ils ne savent rien de plus sur son histoire...Si vous entr'ouvrez les volets de pruche noireQui, depuis bien longtemps ont tenu ses yeux clos,Vous saurez la détresse où la plongea naguèreLe départ de tous ceux qu'elle a vu naître au jourEt chanter et sourire et se parler d'amourAvant d'aller mourir sur la terre étrangère.Elle vous parlera des nids et des berceauxQu'elle sut protéger contre l'intempérie ;Elle évoquera même un vieux qui l'a chérieParce qu'elle est le fruit de ses vaillants travaux.Les objets oubliés, pendus à la muraille,Un vieux gilet de lin, les pinces du foyer,Une vieille chaussure au pied de l'escalier,Un chapeau dont grand'mère avait tressé la paille,Sont les seuls lambeaux d'âme qui lui soient restés.Aussi ressemble-t-elle à ces affreux squelettesQue la mort, au détour du chemin sombre, guetteEt qu'une âpre bourrasque aura vite emportés. . .Elle s'en va mourir comme une condamnée.Soumise à son destin, elle a courbé le front,Elle s'est prosternée en face de l'affrontEn attendant que l'heure ultime soit sonnée !...L'abandon qu'en son cœur, joyeux anciennement,A fait naître aujourd'hui l'ingratitude humaine,Le silence et le froid, son plus cruel tourment,Elle supporte tout sans murmure et sans haine.Voulez-vous éprouver la solide vertuQui l'anime et que lui léguèrent les ancêtres ?Quand la tempête, un soir, fouettera ses fenêtres,A son toit, par l'orage tant de fois battu,Demandez un asile et vous verrez la joieQu'elle met à rouvrir son sein hospitalier !Elle vous offrira le vieux siège oubliéPrès de l'âtre où personne aujourd'hui ne s'assoie.Elle vous défendra contre le vent rageuxOu l'éclair qu'interdit son vieux paratonnerre ;Et vous reconnaîtrez que son grand cœur de mèreQuoique triste est resté vaillant et généreux...(Mon pays, mes amours, Chez l'auteur, 1913, p. 24-26)













