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1 février 2011

La chasse-galerie. Légendes canadiennes

Honoré Beaugrand, La chasse-galerie. Légendes canadiennes, Montréal, Beauchemin, 1900, 123 p. (Illustrations de Henri Julien, H. Sandham et Raoul Barré)

À Vicky qui aimait beaucoup ce recueil.

Le recueil est devenu un classique de notre littérature, surtout à cause du célèbre conte éponyme. Beaugrand a d’abord publié ses contes dans des journaux avant de les réunir en livre. Comme beaucoup l’ont fait avant lui, il a mis sur papier des histoires qu’il avait entendues.

La chasse-galerie
La légende ne serait pas proprement québécoise, mais originaire du Poitou, selon ce site. Il en existerait plusieurs versions, assez différentes les unes des autres. Celle de Beaugrand, qui a quand même une forte couleur locale, est devenue tellement célèbre qu’elle a éclipsé toutes les autres. En voici le résumé : le soir du jour de l’An 1858, en haut de la Gatineau, huit bûcherons décident de faire un pacte avec le diable : ils promettent de lui céder leur âme s’il les transporte à Lavaltrie, où résident leurs blondes. Mais attention, le pacte est un peu plus compliqué que cela : « Satan ! roi des enfers, nous te promettons de te livrer nos âmes, si d’ici à six heures nous prononçons le nom de ton maître et du nôtre, le bon Dieu, et si nous touchons une croix dans le voyage. À cette condition tu nous transporteras, à travers les airs, au lieu où nous voulons aller et tu nous ramèneras de même au chantier ! » Embarqués dans un canot, ils vont parcourir 200 lieues du haut des airs. Pour savoir s'ils vont réussir à garder leur âme, il faut lire le conte. 

La couverture
Le loup-garou
Il y a deux récits dans ce conte. Lors d’une soirée électorale, les gens demandent au père Pierriche Brindamour de leur raconter ses histoires de loups-garous. Le vieux commence par une histoire dont il a été témoin : en longeant l’Île-de-Grâce, des marins aperçoivent « une ronde de loups-garous que le diable avait réunis pour leur faire boire du sang de chrétien ». Pour les disperser, le père du narrateur leur tire dessus après avoir « fourr[é] son chapelet dans le canon » de son fusil. Puis, comme on se moque un peu de son histoire, le père Brindamour leur en raconte une seconde : son père, attiré par une belle sauvagesse, se rend à un rendez-vous nocturne qu’elle lui a donné. C’est un loup-garou qui s’y présente. Il lutte avec lui et réussit à s'en débarrasser en lui coupant une patte. Il ne reverra jamais sa belle sauvagesse et, au printemps suivant, on lui dit qu’on l’a revue mais qu’il lui manquait une main.

La bête à grand’queue
La tradition veut que la bête à grand’queue s’attaque à ceux qui font des pâques de renard depuis sept ans ou plus. C’est le cas de Fanfan Lazette, « un mauvais sujet qui faisait le désespoir de ses parents, qui se moquait des sermons du curé, etc. ». Par une soirée d’orages, accompagné d’un compagnon, il est poursuivi par une bête à grand’queue. Comme chacun le sait, le seul moyen de s'en défaire, c’est de lui couper la queue, ce qu’il réussira aux termes d’une lutte épique. Il n’empêche qu’il sera poursuivi en justice pour avoir taillé la queue du bœuf de F.-X. Trempe.

Macloune
Il s’appelait Maxime. On l’avait surnommé Macloune, parce que sa mère l’appelait ainsi. « Le pauvre garçon était un monstre de laideur ». Malgré tout, il savait se faire aimer, parce qu’il « était aussi bon qu’il était laid ». En plus, il était vaillant et débrouillard. C’est lui qui faisait vivre sa mère. Un jour, il rencontra une fille, Marie-Joyelle, une « pauvre orpheline maigre, chétive, épuisée par le travail ». Maxime le monstre était amoureux et voulut se marier. Tout le village condamna ce mariage : « Ils pensaient que ce serait un crime de permettre à Macloune, malade, infirme, rachitique et difforme […] de devenir le père d’une progéniture qui serait voué d’avance à une condition d’infériorité intellectuelle ». Aussi quand il alla voir le curé, celui-ci refusa de publier les bans à l’église. La conséquence fut tragique pour les amoureux.

Le Père Louison
Le père Louison était un grand vieillard qui menait sa petite affaire sans se mêler aux villageois. Il était passeur sur le Saint-Laurent et il vivait de chasse et de pêche. On l’appréciait quand même, car il n’y avait rien à redire sur son comportement. Pourtant, un jour il entra dans une telle fureur qu’il faillit tuer un de ses concitoyens qui l’avait frappé parce que lui-même avait réprimandé son fils. Lors du procès, on apprit que ce n’était pas la première fois qu’il perdait ainsi la tête. Le père Louison, craignant la prison, préféra fuir sans demander son reste même si la tempête était menaçante. On retrouva son canot flottant sur le fleuve.

Dans cette édition, on a ajouté
Le fantôme de l'avare.
Le fantôme de l’avare
Ce conte ne figure pas dans l’édition originale. En fait, il fait partie de Jeanne la fileuse. On est à la veille du jour de l’An et la tempête sévit. Un riche vieillard, par peur de se faire voler, refuse l’hospitalité à un voyageur. On le retrouve, le lendemain, complètement gelé, sur le seuil de la porte. Quand le vieillard meurt, il est condamné à revenir sur terre, à chaque veille du jour de l’An, jusqu’à ce qu’il puise se racheter. L’occasion se présente cinquante ans plus tard quand le narrateur se présente chez lui.

Vous l’aurez deviné, sur les six contes, quatre sont fantastiques et deux, réalistes. Beaugrand raconte aussi bien les uns que les autres. Comme conteur, il est au moins l’égal de Fréchette.

Le défi d’un conteur fantastique, c’est de donner une certaine vraisemblance à des événements surnaturels. Un bon conteur insinue un doute raisonnable sans tuer le surnaturel qui est le nerf de l’intrigue. Il me semble que Beaugrand relève bien ce défi.

Souvent cette hésitation fait l'objet d'une mise en scène à l’intérieur du récit. Autrement dit, certaines circonstances laissent penser que le héros puisse s'être trompé. Chez Beaugrand, la boisson coule abondamment, les histoires ont lieu le soir ou la nuit ou en pleine tempête, dans des lieux isolés, et elles se sont produites il y a longtemps, donc sont difficilement vérifiables; d'un autre côté, pour accréditer l’invraisemblable, l’auteur choisit un narrateur qui a participé aux événements, comme acteur ou comme témoin. Ainsi le lecteur, s’il accepte le pacte de lecture, est maintenu dans le doute jusqu’à la fin.

De toute façon, ce type d’histoire fait appel à d’anciennes terreurs qui n’ont jamais fini de titiller l’esprit humain, même chez les plus rationnels. C’est ce qui explique sans doute qu’on abat facilement ses défenses et qu’on se laisse toucher par des faits auxquels on n’accorde aucun crédit dans la « vraie vie ». Pour moi, ce fut une très agréable relecture.

La Chasse-galerie, avec ses illustrations, ses lettrines, ses bandeaux, ses culs-de-lampe rouges, est un très beau livre. Honoré Beaugrand qui était un bibliophile l'a lui-même édité. Il a distribué à ses amis les 200 exemplaires qu'il a tirés de son livre. Il a aussi publié une version anglaise la même année.


Voir aussi

17 novembre 2007

Jeanne la fileuse

Honoré Beaugrand, Jeanne la fileuseFall River, Fiske and Munroe, 1878, 301 pages. Ce roman a aussi été publié en 1888 aux éditions de La Patrie.

Beaugrand raconte l’histoire de deux familles : les Montépel et les Girard. En 1837, la famille Montépel a pris parti pour l’occupant britannique. Les Girard, se sont engagés du côté des patriotes et ont été dénoncés par les Montépel.

L’action proprement dite du roman débute en 1875. Aujourd’hui, les Montépel sont riches. Ils ont toujours les mêmes idées politiques. Mais leur fils unique, Pierre, est indépendant et ne partage pas les idées du père. Les Girard sont pauvres. Jules et Jeanne, leurs deux enfants, s’engagent à faire les récoltes chez Montépel, sans savoir qu’il est leur ennemi héréditaire, et deviennent amis de Pierre. Plus encore celui-ci s’éprend de Jeanne. Lui aussi ignore les événements de 37 et la trahison de son père. Pierre demande la main de Jeanne. Le vieux Girard, très malade, accepte. Montépel, père, refuse.

Pierre, désireux de gagner son indépendance et d’épouser Jeanne, part pour les chantiers avec son futur beau-frère. Ils abandonnent Jeanne et son père malade, qui meurt. Jeanne se trouve seule et n’a plus d’argent. Elle se joint à la famille Dupuis qui part pour Fall River, Mass. Elle travaille dans une filature. Les deux compères finissent par revenir des chantiers. Durant leur voyage aux États-Unis pour retrouver Jeanne, ils apprennent que la filature a brûlé, que beaucoup d’ouvriers ont péri. Jeanne a été blessée.

Les parents Montépel, abandonnés par leur fils, doivent revoir leurs positions. Ils acceptent qu'il épouse Jeanne. Pierre et Jeanne rentrent au Canada et Pierre reprend la ferme. Quant à Jules, il épouse la fille du bienfaiteur de Jeanne et s’installe aux États-Unis.

Éditions La Patrie, 1888
Quant à moi, ce roman est l’un des meilleurs du XIXe siècle. Notre histoire littéraire ne l’a pas retenu (Camille Roy, Samuel Baillargeon, Bessette, Geslin et Parent ne le mentionnent même pas) parce qu’il allait à l’encontre de la politique officielle qui visait à contrer l’émigration en faisant appel au patriotisme sinon à la religion. Beaugrand était d’accord qu’il fallait contrer l’émigration, mais il déplorait le moyen utilisé. Pour lui, il fallait s’attaquer au vrai problème: les Canadiens français étaient pauvres et on devait leur donner un moyen de gagner dignement leur vie. Beaugrand, un globe trotter dont la vie est déjà un roman, a vécu à Fall River. Il y a même fondé un journal. Il essaie de montrer que les ouvriers aux États-Unis s’en sortent bien, du moins mieux que les paysans canadiens-français. Sans doute espérait-il qu’on développe l’industrie, qu’il puisse y avoir d’autres débouchés que l’agriculture pour les Canadiens français. C’est un roman à thèse (voir les extraits) qui a le mérite de proposer une vision différente. Pour expliquer le silence autour de Beaugrand, il faut aussi dire qu’il était un franc-maçon déclaré. ***½


Extraits
« Un mouvement d'émigration peut-être sans exemple dans l'histoire des peuples civilisés, s'est produit, depuis quelques années, dans les campagnes du Canada français. Des milliers de familles ont pris la route de l'exil, poussées comme par un pouvoir fatal vers les ateliers industriels de la grande république américaine. Quelques hommes d'état ont élevé la voix pour signaler ce danger nouveau pour la prospérité du pays, mais ces appels sont restés sans échos et l'émigration a continué son œuvre de dépeuplement. On prétend que plus de cinq cent mille Canadiens français habitent aujourd'hui les États-Unis; c'est-à-dire plus d'un tiers du nombre total des membres de la race franco-canadienne en Amérique. Si ces chiffres sont corrects, et il est à peine permis d'en douter, il est facile de comprendre les effets désastreux de ce départ en masse de ses habitants, sur la prospérité matérielle du pays, et sur l'influence de la nationalité française dans la nouvelle confédération. » (p. 165)

« L'émigrant franco-canadien vient donc et demeure aux États-Unis, parce qu'il y gagne sa vie avec plus de facilité qu'au Canada. Voilà la vérité dans toute sa simplicité. Ce n'est pas en criant famine à la porte de celui qui a du pain sur sa table et de l'argent dans sa bourse, qu'on le décide à prendre la route de l'exil. » (p. 173)

« Ce n'est pas le manque de patriotisme qui pousse l'émigrant canadien vers les États-Unis; ce n'est pas l'amour exagéré des richesses ni l'appât d'un gain énorme; c'est une raison qui prime toutes celles-là: c'est le besoin, l'inexorable besoin d'avoir chaque jour sur la table le morceau de pain nécessaire pour nourrir sa famille; et c'est vers le pays qui fournit du travail à l'ouvrier que se dirige naturellement celui qui ne demande qu'à travailler pour gagner honnêtement un salaire raisonnable qui lui permette de vivre sans demander l'aumône. » (p. 202)

3 mars 2023

Conteurs canadiens-français du XIXe siècle

Edouard-Zotique Massicotte, Conteurs canadiens-français du XIXe siècle, Montréal, Beauchemin, 1902, 330 p. (Illustrations de J.-E. Massicotte et préface de l’auteur) 

Les frères Massicotte se sont donné la main pour réaliser cette anthologie. Seize auteurs ont été retenus : Philippe Aubert de Gaspé fils, Alphonse Poitras, Philippe Aubert de Gaspé père, Faucher de Saint-Maurice, Benjamin Sulte, Pierre J.-O. Chauveau, Jean-Charles Taché, Charles M. Ducharme, Joséphine Marchand, Louis Fréchette, Honoré Beaugrand, Robertine Barry, Wilfrid Larose, Louis de Montigny, Léon-Pamphile Lemay et Ernest Choquette. Ils n’ont retenu qu’un récit de la plupart des auteurs; cependant, Aubert de Gaspé père en a trois et Fréchette, quatre. Un lexique de 21 pages a été ajouté à la fin.

 

Dans la préface, E.-Z. Massicotte, après avoir expliqué que plusieurs contes étaient venus de France mais qu’ils s’étaient « canadiennisés », distingue les conteurs qui donnent dans le littéraire de ceux qui essaient de préserver la couleur locale.  

 

Comme j’ai déjà blogué plusieurs des récits de cette anthologie, je vais m’en tenir aux nouveaux.

— Dans « Histoire de mon oncle », parue d’abord dans le Répertoire national, Alphonse Poitras met en scène des morts-vivants aperçus par des « voyageurs » de retour des pays d’En-haut. 

— Dans « Le loup-Garou », Benjamin Sulte relate une histoire de fantastique expliqué : le loup-garou s’avère être un hiboux. Cette histoire est d’abord parue dans Mélanges d'histoire et de littérature (1876). 

— Chauveau présente « L’histoire de Lanouet », un conte écrit en vers. Son récit fantastique, extrait de Souvenirs et légendes (1877), se déroule au Labrador. Un trappeur est mort seul dans sa maison; son ami venu le secourir découvre une bête satanique à ses côtés. 

— Le conte qui a été retenu de Charles Ducharme, « À la Sainte-Catherine », a été publié dans Ris et Croquis en 1889. Colette, une célibataire, plutôt que de coiffer la Sainte-Catherine encore une fois, fait un pacte avec le diable. 

— Wilfrid Larose a publié en 1898 Variétés canadiennes, dont est extrait « Entre deux quadrilles », un conte de Noël : une famille pauvre reprend courage en constatant qu’il y a pire qu’elle. 

— Enfin, la provenance du récit de Louvigny de Montigny a été omise. Son « Histoire d’un Loup-garou » est plus classique : dans un gîte abandonné, un chasseur est visité par un loup-garou, qui se trouve à être un ami. Malheureusement, il le tue au lieu de seulement l’égratigner, ce qui aurait annulé l’envoûtement. 

 

J’ai déjà présenté les autres récits dans les livres suivants :

Le chercheur de trésors ou l’influence d’un livre de P.-A. de Gaspé fils.

Les Anciens Canadiens et Mémoires de P.-A. de Gaspé père

À la brunante de Faucher de Saint-Maurice

Forestiers et voyageurs de J.-C. Taché 

Contes de Noël de Joséphine Marchand

Originaux et détraqués et La Noël au Canada de Louis Fréchette

La chasse-galerie d’Honoré Beaugrand

Fleurs champêtres de Robertine Barry

Contes vrais de Pamphile Lemay

Les carabinades d’Ernest Choquette





24 octobre 2025

Contes de Noël d'antan au Québec

(J’ai le plaisir de vous présenter mon dernier livre. Il est sorti en octobre aux éditions GID. Il s’inscrit tout à fait dans le prolongement de Laurentiana.)

Des milliers de contes de Noël ont été publiés au Québec, la plupart dans des journaux et des périodiques. Et, contrairement à ce qu’on pourrait penser, ils s’adressaient aux adultes. Quand le temps des fêtes approchait, toutes les publications s’arrachaient ces récits, afin de servir à leur lectorat une édition spéciale ou, à tout le moins, un supplément de Noël. Quelques-uns seulement étaient repris en livre.

J’ai retenu 24 contes publiés entre 1884 et 1950, abordant tous les thèmes qui nourrissaient ce genre littéraire : la féerie d’une nuit de Noël, l’émerveillement des enfants devant la crèche, leur joie à la vue des étrennes, le bonheur retrouvé des laissés-pour-compte, les vertus consolatrices de la religion, l’attendrissement des puissants face à la misère ambiante, l’éveil à la tendresse et aux sentiments amoureux, etc. Chaque conte est précédé d’une courte biographie de l’auteur ou de l’autrice et d’une brève présentation. Un avant-propos et une conclusion nous aident à cerner l’importance que ces contes ont eue au fil du temps.

Ce recueil est aussi l’occasion de raviver le souvenir de 12 auteurs et 12 autrices qui ont brillé en leur temps : Robertine Barry, Honoré Beaugrand, Ernest Choquette, Éva Circé, Sylva Clapin, Laure Conan, Gaëtane de Montreuil, Louis Dantin, Henriette Dessaules, Louis-Joseph Doucet, Anna Duval, Louis Fréchette, Anne-Marie Gleason, Germaine Guèvremont, Philippe La Ferrière, Albert Laberge, Blanche Lamontagne, Wilfrid Larose, Georgina Lefaivre, Joséphine Marchand, Joseph-Ferdinand Morissette, Damase Potvin, Marc Sauvalle et Gabrielle St-Pierre.

Chose sûre, ces récits nous offrent un plaisir de lecture et l’occasion de nous retremper dans une bienfaisante naïveté, un sentiment souvent bien enfoui dans la mer des tracasseries de l’âge adulte.

Vous pouvez vous procurer le livre en librairie ou directement aux éditions GID (frais d’envoi de 10$ - gratuit pour un achat de deux livres) :

https://leseditionsgid.com/contes-de-noel-dantan-au-quebec.html?v=2351

Partagez s’il vous plaît. Demandez à votre bibliothèque de l'acquérir. Si les ventes sont satisfaisantes, un second tome sera offert l’automne prochain. Il suffit de COPIER COLLER le lien ci-dessus.



22 janvier 2016

Le Fratricide

Joseph-Ferdinand Morissette, Le Fratricide, Montréal, Eusèbe Sénécal & Fils, 1884, 189 pages.

En plus du roman, le livre contient trois courts textes : la nouvelle « Albertine et Frédéric », le récit « Douleurs et larmes » et la légende « Un revenant ».

Saint-Clément-de-Beauharnois, 18.. Pierre Julien va mourir. Contre son gré, on demande un prêtre à son chevet. Celui-ci finit par lui arracher une confession, ce qui constitue le récit. Dès son enfance, Pierre Julien est connu pour son mauvais caractère : jaloux, malveillant, rancunier. Quand Alexina choisit d’épouser son frère Arthur plutôt que lui, il jure que ce mariage ne se fera pas. Il scie les pieux du quai où celle-ci puise l’eau et elle est sauvée de justesse par Arthur qui passait par là (par hasard!). La date du mariage approchant, voyant que son frère a tout mis en œuvre (il a une maison, une terre, du bétail et une récolte d’engrangée), il passe à l’attaque. Il met le feu et détruit tout, y compris le cheptel. Son frère Arthur en perd la raison et il faudra attendre deux ans avant qu’il la retrouve grâce aux villageois qui ont tout reconstruit à l’identique : sa maison, la grange… Le projet de mariage à nouveau sur les rails, Pierre décide de récidiver, ce dont son père se doute. Il le prend sur le fait, le chasse de la maison. Pierre part pour Montréal, s’acoquine avec des criminels, se fait prendre et se retrouve avec une peine d’emprisonnement de cinq ans à Kingston. À cause de son caractère, son séjour en prison lui vaut maintes punitions, dont des coups de fouet. Quand, cinq ans plus tard, il sort de prison, il est toujours aussi décidé à se venger. Un matin, il se cache dans l’étable de son frère, l’assomme et le pend, simulant ainsi un suicide. Comme il n’habite pas la région, il n’est pas soupçonné. C’est cette confession qu’il fait au curé avant sa mort.

Albertine et Frédéric : Histoire d’amour classique entre une jeune bourgeoise et le commis du magasin de son père. Les parents consentent au mariage sans difficulté.

Douleur et larmes : La petite fille bien aimée d’Arthur et Alice meurt malgré toutes leurs prières. Alice ne lui survit pas et Arthur finit par entrer au cloître.

Le revenant : un homme perdu dans une tempête hivernale, trouve une maison, et est reçu par un revenant.  Honoré Beaugrand a écrit un conte très semblable : « Le fantôme de l’avare ».

Récits très superficiels, avec les éléments classiques du roman populaire : un bon et un méchant, campés sommairement, un décor à l’avenant, une suite d’actions pas toujours plausibles, des motivations plutôt floues, la rédemption du vilain.

Lire le roman sur Internet archive ou sur la BEQ.

7 février 2020

Les deux testaments

Anna Duval-Thibault, Les deux testaments, Fall River, Imprimerie de l’Indépendant, 1888, 181 pages. (Note au lecteur et Avant-propos de l’autrice)

(Je n’ai jamais vu ce livre. Lu sur internet)

Edmond Bernier est veuf. Il vit avec un neveu orphelin nommé Joe Allard et sa belle-mère sur la rue Papineau à Montréal. Edmond est amoureux de Maria Renaud, la fille d’un riche marchand. Maria, quant à elle, est amoureuse de Xavier Leclerc. Mais son père, manipulé par Edmond, refuse qu’elle épouse Xavier et à force d’insister, Maria finit par épouser le veuf Bernier, même si elle ne l’aime pas. Et le veuf à force de manipulations finit par obtenir de sa belle-mère qu’elle fasse un testament en sa faveur, au détriment de son neveu. Ayant obtenu ce qu’il voulait, Bernier se débarrasse de son neveu en le plaçant dans une école loin de Montréal. Quand ce dernier apprend que sa grand-mère est morte, il prend la clé des champs et on le perd de vue.

Une vingtaine d’années passent. Edmond et Maria, toujours aussi mal assortis, vivent maintenant à Beauport, et ils ont une grande-fille, Marie-Louise. Comme elle s’ennuie, ils décident de l’envoyer chez des parents à New York. Il se trouve que Joe, l’orphelin disparu, s’est réfugié dans cette famille et il tombe amoureux de Maria, sentiment qu’elle partage. Au bout d’un mois, Maria doit rentrer chez elle. Sa mère, devinant les sentiments de sa fille pour Joe, invite celui-ci à accompagner sa parenté new-yorkaise qui a prévu la visiter. Joe demande Marie-Louise en mariage. Le père, toujours aussi manipulateur, s’organise pour l’écarter. Joe retourne à New York complètement démoli jusqu’à ce qu’il découvre la vérité : Edmond Bernier est ce vieil oncle qui lui a volé son héritage. Plus encore, il retrouve un second testament que sa grand-mère avait fait dans lequel elle lui léguait tous ses biens. Joe se précipite à Beauport et arrive juste à temps, puisque le père Edmond est en train de forcer sa fille à épouser un homme fortuné qu’elle n’aime pas. Ses méfaits étant découverts, le père Edmond devient fou et les jeunes gens peuvent se marier.

Histoire rocambolesque, invraisemblable. Avec un tel scénario, Molière faisait des comédies et madame Duval-Thibault (1862-1958), du gros mélo. Ce qu’il y a de plus intéressant dans ce livre, outre le fait qu’il ait été publié à Fall River, tout comme Jeanne la fileuse d’Honoré Beaugrand, c’est le très puritain avant-propos.

Pour aller plus loin : Maurice Poteet, Une réédition : Les deux testaments 

Avant-Propos
« Depuis quelque temps des productions françaises de bas étage, ne se recommandant certes pas par la forme, encore moins par la morale, mais qui, grâce à leurs prix modiques, gagnent peu à peu l'accès de toutes les classes de la société, prennent une vogue de plus en plus alarmante.
Rien de vrai, de beau, de sain et de noble dans cette littérature malsaine.
Les héros sont assez souvent de vulgaires malfaiteurs, qui entassent crimes sur crimes, pendant le cours du récit, jusques (sic) au jour où, traqués par des policiers à l’intelligence surhumaine, ils terminent leur ignoble carrière sur l’échafaud avec un cynisme révoltant qui n’a rien d’édifiant pour le lecteur.
Quant aux héroïnes, elles sont pour la plupart des femmes de mauvaise vie, dont l’auteur détaille les faits et gestes avec une précision digne d’un meilleur usage. Les épouses les plus vertueuses ont ordinairement une faute de jeunesse à se reprocher, et les jeunes filles honnêtes sont d'une fadeur et d’une bêtise extrême, sans doute pour mieux contraster avec les courtisanes qui sont toujours représentées comme des modèles de grâce et d'esprit irrésistible.
Cette littérature immonde ne peut que démoraliser et abrutir l'esprit de ses lecteurs.
Et, pourtant, on admet ces romans-feuilletons au sein de familles honnêtes et pieuses.
Il ne manque pas de propagateurs enthousiastes de cette littérature pernicieuse.
Il y a peu d'années encore, la classe illettrée prêtait une signification tout à fait scabreuse au mot roman. Aujourd'hui ces préjugés ont presque entièrement disparu, mais hélas! on est tombé de Charybde en Sylla.
Un bon moyen de combattre l'influence de ces romans serait peut-être d’offrir, à leur place, des productions canadiennes se rattachant à nos mœurs, à notre histoire et qui, si elles ne sont pas toujours des chefs-d’œuvre, ne contiennent néanmoins rien de préjudiciable à la morale, ou n’excluent pas totalement l'idée de Dieu.
Faisons aimer davantage à la génération qui croît — génération plus ou moins exposée à l’absorption de la race anglo-saxonne — les traditions et les coutumes de nos pères.
Mme Duval-Thibault
Fall River, Mass, E. U. Déc. 1888. »


11 novembre 2025

Aperçu des contes

Jean-Louis Lessard, Contes de Noël d’antan au Québec, Québec, éd. Gid, 2025, 246 pages.

Voici un aperçu des 24 contes. 

Joseph-Ferdinand Morissette - Un revenantDepuis 50 ans, un vieillard est condamné à revenir sur terre à la veille du jour de l’An. 

Joséphine Marchand (Josette) - Hier et demainQui dépose les cadeaux de Noël? Est-ce vraiment Santa Claus?

Anna Duval - Une tournée de l’enfant JésusQuand l’enfant Jésus s’ennuie...

Robertine Barry (Françoise) - Le baiser de MadeleineEn ce jour de l’An, parents et amis défilent pendant toute la journée.  Madeleine, elle, attend son beau Pierre.

Honoré Beaugrand - La chasse-galerieUn soir du jour de l’An 1858, en haut de la Gatineau, huit bûcherons font un pacte avec Satan.

Louis Fréchette - OuisePauvre petit Jésus tout dépenaillé dans sa crèche de fortune!

Ernest Choquette - Le docteur Santa ClausUn médecin a compris que le meilleur remède n’est pas nécessairement un médicament…

Wilfrid Larose - Entre deux quadrillesComment gâter son enfant quand tout va mal.

Gaëtane de Montreuil - Noël vécu Seuls les enfants sages reçoivent des cadeaux...

Anne-Marie Gleason (Madeleine) - Nuit de NoëlQuand il ne reste que les mystères de la religion…

Laure Conan - Le premier arbre de NoëlLe petit Jésus sait récompenser les généreux.

Éva Circé (Colombine) - Le dîner des roisQuand on est parents, on oublie facilement les manquements des enfants.

Marc Sauvalle - Le Noël de PietroMême les cœurs durs ont besoin d’un peu de beauté.

Sylva Clapin - La savaneIl allait oublier sa famille.

Henriette Dessaules (Fadette) - Son Noël Mourir quand on n’a pas connu la vie.

Georgina Lefaivre (Ginevra) - L’amoureux de Mlle AmélieL’amour survit aux rides.

Gabrielle St-Pierre Dugal (Payse)Conte des temps messianiques Quand l’enfant prodigue revient…

Louis-Joseph Doucet - Le renard du Père DurandC’est ainsi qu’on crée des légendes… et des contes de Noël.

Damase Potvin - Dans la brume Heureusement le clocher pointe haut dans le ciel.

Blanche Lamontagne - Les deux compagnesQuand St-Pierre voit arriver ces deux-là, il est un peu décontenancé.

Albert Laberge - La malade Certains ont perdu l’esprit de Noël...

Louis Dantin - L’invitée Qui est cette jeune femme qui hante la nuit?

Germaine Guèvremont - Un petit NoëlIl y a des requêtes qui ne se refusent pas.

Philippe La Ferrière – Noël d’un gueux Savoir donner sans humilier est un art.

16 mai 2015

101 œuvres québécoises à lire



Radio-Canada vient de publier une liste des 100 œuvres incontournables de la littérature canadienne, dans laquelle les anglophones sont tellement sous-représentés que c’en est ridicule (voir Brian Busby sur la liste de la CBC). Si je comprends bien, la liste est le fruit d’un sondage grand public et des propositions d’un certain nombre de personnalités dont plusieurs ont peu à voir avec la littérature.  Disons que certains titres me laissent pantois. On parle bien ici d’une liste d’IN-CON-TOUR-NA-BLES. Ce n’est pas rien. Bon, on est habitué à ce que les journalistes gonflent les mots. En fouillant dans mes anciennes notes de cours d’une part, et en me fiant aux lectures que j’ai faites ces dernières années d’autre part, je me suis amusé à recenser les 100 livres québécois francophones que je recommanderais à un étudiant qui veut devenir professeur de littérature.

J’ai retenu comme genres le roman, le théâtre et la poésie. Je me suis arrêté à l’an 2000 pour des raisons évidentes. Il faut laisser le temps faire son œuvre. Il y a différentes raisons qui font entrer un titre dans cette liste : la qualité de l’ouvrage, l’impact culturel ou social, la représentativité de l’époque, l’influence sur les pairs et même certains incidents (index, scandale) tout à fait accessoires… Si vous croyez que notre futur professeur de littérature devrait aborder d’autres titres, il vous suffit d’ajouter un commentaire et je le publierai.


 

LISTE DES ŒUVRES QUÉBÉCOISES IMPORTANTES

 

1837

Philippe Aubert de Gaspé fils

Le chercheur de trésors

roman

1846

Patrice Lacombe

La terre paternelle

roman

1863

Antoine Gérin-Lajoie

Jean Rivard le défricheur

roman

1863

Philippe Aubert de Gaspé

Les anciens Canadiens

roman

1882

Laure Conan

Angéline de Montbrun

roman

1892

Louis Fréchette

Originaux et détraqués

contes

1900

Honoré Beaugrand

La chasse-galerie

contes

1903

Émile Nelligan

Émile Nelligan et son œuvre

poésie

1904

Rodolphe Girard

Marie Calumet

roman

1914

Louis Hémon

Maria Chapdelaine

roman

1916

Lionel Groulx

Les rapaillages

récit

1918

Albert Laberge

La Scouine

roman

1919

Frère Marie-Victorin

Récits laurentiens

récit

1929

Alfred Desrochers

À l'ombre de l'Orford

poésie

1933

Claude-Henri Grignon

Un homme et son péché

roman

1934

Jean-Charles Harvey

Les demi-civilisés

roman

1937

Saint-Denys Garneau

Regards et Jeux dans l'espace

poésie

1937

Félix-Antoine Savard

Menaud maître-draveur

roman

1938

Ringuet

Trente arpents

roman

1944

Alain Grandbois

Les îles de la nuit

poésie

1945

Gabrielle Roy

Bonheur d'occasion

roman

1945

Germaine Guèvremont

Le survenant

roman

1947

Clément Marchand

Les soirs rouges

poésie

1948

Roger Lemelin

Les Plouffe

roman

1948

Paul-Marie Lapointe

Le vierge incendié

poésie

1948

Gratien Gélinas

Tit-coq

théâtre

1950

Rina Lasnier

Escales

poésie

1951

Roland Giguère

Les armes blanches

poésie

1953

Marcel Dubé

Zone

théâtre

1953

Anne Hébert

Le tombeau des rois

poésie

1953

André Langevin

Poussière sur la ville

roman

1953

Gilles Hénault

Totems

poésie

1955

Gabrielle Roy

Rue Deschambault

nouvelles

1958   

Yves Thériault 

Agaguk 

roman

1960 

Gérard Bessette

Le libraire

roman

1960 

Paul-Marie Lapointe

Arbres

poésie

1962

Ferron Jacques

Contes du pays incertain

contes

1963

Gatien Lapointe

Ode au Saint-Laurent

poésie

1964

André Major

Le cabochon

roman

1964

Paul Chamberland

Terre Québec

poésie

1964

Jacques Renaud

Le cassé

roman

1965

Hubert Aquin

Prochain épisode

roman

1965

Marie-Claire Blais

Une saison dans la vie d'Emmanuel

roman

1965

Michel Tremblay

Les belles-sœurs

théâtre

1965

Jacques Brault

Mémoire

poésie

1965

Fernand Ouellette

Le soleil sous la mort

poésie

1966

Réjean Ducharme

L'avalée des avalés

roman

1966

Marcel Dubé

Au retour des oies blanches

théâtre

1967

Jacques Godbout

Salut Galarneau!

roman

1967

Gérald Godin

Les cantouques

poésie

1968

Roch Carrier

La guerre, yes sir!

roman

1968

Michèle Lalonde

Speak white

poésie

1968

Claude Gauvreau

Étal mixte

poésie

1968

Denis Vanier

Pornographic delicatessen

poésie

1969

Françoise Loranger        

Double jeu

théâtre

1969

Victor-Lévy Beaulieu

Race de monde!

roman

1970

Jacques Ferron

L'amélanchier

roman

1970

Anne Hébert

Kamouraska

roman

1970

Gaston Miron

L'homme rapaillé

poésie

1970

Nicole Brossard

Suite logique

poésie

1973

Réjean Ducharme

L'hiver de force

roman

1974

Madeleine Gagnon

Pour les femmes et tous les autres

poésie

1976

Louky Bersianik

L'Euguélionne

roman

1976

Boucher Denise et all.

La nef des sorcières

théâtre

1976

An Antane Kapesh

Je suis une maudite sauvagesse

récit

1978

Michel Tremblay

La grosse femme d'à côté est enceinte

roman

1979

Marie Uguay

L'outre-vie

poésie

1980

France Théoret

Nécessairement putain

poésie

1980

Jean-Pierre Ronfard

Vie et Mort du roi boiteux

théâtre

1981

Yves Beauchemin

Le matou

roman

1981

Louis Caron

Les fils de la liberté

roman

1981

Normand Chaurette

Provincetown Playhouse, juillet 1919, j'avais 19 ans

théâtre

1981

Marie Laberge

C'était avant la guerre à l'Anse-à-Gilles

théâtre

1982

Anne Hébert

Les fous de Bassan

roman

1983

Francine Noël

Maryse

roman

1983

Claude Beausoleil

Une certaine fin de siècle

poésie

1984

Jacques Poulin

Volkswagen blues

roman

1985

Dany Laferrière

Comment faire l'amour avec un Nègre sans se fatiguer

roman

1985

Michel-Marc Bouchard

Les feluettes

théâtre

1985

Yolande Villemaire

Quartz et Mica

poésie

1985

Michel Beaulieu

Kaléidoscope

poésie

1985

François Charron

La vie n'a pas de sens

poésie

1986

Sylvain Trudel

Le souffle de l'harmattan

roman

1986

René-Daniel Dubois

Being at home with Claude

théâtre

1986

Robert Lepage

Vinci

théâtre

1987

Arlette Cousture

Les filles de Caleb

roman

1987

Robert Lepage

La trilogie des dragons

théâtre

1987

Élise Turcotte

La voix de Carla

poésie

1987

Fernand Ouellette

Les heures

poésie

1989

Louis Hamelin

La rage

roman

1989

Élise Turcotte

Le bruit des choses vivantes

roman

1990

Christian Mistral

Vautour

roman

1990

Robert Lepage

Les aiguilles et l'opium

théâtre

1990

Jacques Brault

Il n'y a plus de chemin

poésie

1990

Hélène Dorion

Un visage appuyé contre le monde

poésie

1992

Monique Proulx

Homme invisible à la fenêtre

roman

1994

Collectif

Cabaret neiges noires

théâtre

1994

Sergio Kokis

Le pavillon des miroirs

roman

1995

Ying Chen

L'ingratitude

roman

1998

Gaétan Soucy

La petite fille qui aimait trop les allumettes

roman

1998

Wajdi Mouawad

Littoral

théâtre

Revu en décembre 2023 — Ajout d’An Antane Kapesh et ajout des liens