20 septembre 2014

Journal d'Henriette Dessaulles


Fadette, Journal d'Henriette Dessaulles, Montréal,HMH, 1971, 325 pages. (Préface de Pierre Dansereau, Introduction de Louise Saint-Jacques Deschênes)

Avec raison, lecteurs et critiques disent beaucoup de bien du Journal d'Henriette Dessaulles. Pour qui recherche un plaisir de lecture, je dirais même que ce journal est l'une des œuvres les plus attrayantes de notre XIXe siècle. La raison en est bien simple : la modernité de l'écriture. C'est vif, fin, direct, parfois poétique, sans jamais de fausses notes. On est loin de la grandiloquence des romantiques à la Fréchette et même du concreto-pratique à la Gérin-Lajoie. 

Rappelons que le journal a dormi presque cent ans dans les tiroirs et que la présente édition est la première. Il a été écrit entre 1874 et 1881 par une toute jeune fille née en 1860, ce qui donne une idée de sa précocité. Henriette Dessaulles est petite-fille de Seigneur, filleule de Louis-Joseph Papineau et fille de Casimir Dessaulles, notable et maire de Saint Hyacinthe. On comprend qu'elle vit dans un milieu riche, protégé, éduqué (Elle lit surtout en anglais : Dickens, Tennyson). La question qui nous brûle les lèvres : aurait-elle pu publier ce journal de son vivant? Sans doute, non. On peut même penser qu'il n'aurait pu l'être avant les années 60, tant l'impertinence de la jeune fille aurait dérangé.

Dans l'introduction, Louise Saint-Jacques Deschênes nous avertit que certaines coupures ont été effectuées et que certains cahiers semblent perdus. Peu importe, on suit fort bien le parcours d'Henriette. L'intrigue, à l'image des contes de fée, est simple. Henriette est orpheline depuis l'âge de quatre ans. Son père s'est remarié et Henriette sent que sa belle-mère ne l'aime pas. À 14 ans elle tombe amoureuse de son voisin de cinq ans son aîné : Maurice St-Jacques. Celui-ci le lui rend bien. La belle-mère d'Henriette le devine et fait tout en son pouvoir pour l'empêcher de le fréquenter. Bien sûr, il y a l'âge et les convenances sociales, mais il y a aussi des raisons liées au statut social : le père de Maurice est un marchand. Jamais la jeune fille ne renoncera à son amour, quitte à affronter sa belle-mère, ses amies, les religieuses et son vieux confesseur.

Le livre est intéressant parce qu'il nous montre de l'intérieur l'éducation d'une jeune fille bourgeoise au XIXe siècle (rien à voir avec le Fréchette de Mémoires intimes). On lit ses hésitations en raison du silence qui entoure les relations amoureuses, on suit le difficile combat intérieur qu'elle doit mener contre les principes moraux qu'on lui inculque, on comprend la solitude dans laquelle l’isole son esprit critique. On voit que ses amies immédiates ont un peu les mêmes problèmes, même celles qui jouent le jeu des conventions. On saisit toute la différence entre l'éducation des jeunes filles et celle des garçons.

« Je ne sais qu'une chose, c'est que j'ai en moi un grand mystère qui s'appelle moi, que je n'y comprends plus rien et que je barbouillerais vainement tes dernières pages blanches pour y écrire ce que je pense et ce que je sens. Tu es une de mes mauvaises habitudes, cher cahier discret, aurais-je l'énergie de te mettre de côté, tolérera-t-on ta présence dans ce beau couvent où je passerai l'année prisonnière ? Oh ! petite moi tu seras reluquée, surveillée, gardée, couvée. On voudra t'emmouler, te pétrir, te perfectionner. On te prendra tout de toi : ton temps, ta volonté, tes goûts, on cherchera à voler tes impressions, à diriger tes affections, à assouplir ton caractère. À quoi tout cela aboutira-t-il ? Que retireras-tu de cette année difficile ? Hélas, si on réussit, tu ne seras plus toi, et si on échoue, tu seras la plus malheureuse des petites filles, parce que tu seras la plus persécutée ! » p. 126

Par dessus tout, c'est l'esprit d'Henriette Dessaulles, sa précocité et son intelligence qui nous séduisent. Et on apprécie son côté «qui-ne-s'en-laisse-pas-imposer». Non seulement elle remet  en cause les convenances que lui impose son milieu bourgeois, mais aussi les mascarades dont s'accompagnent les rites religieux. Elle ne craint pas de critiquer les religieuses et les prêtres :

« Pourquoi défend-t-on la valse ? On dit que c'est mal... quel mal peut-il se fabriquer pendant qu'on rythme les pas ? Personnellement, j'aurais de la répugnance à avoir si près de moi, certains hommes que je déteste rien qu'à les voir me regarder. Mais ça c'est une déplaisance, ce n'est pas le mal dont nos curés parlent avec un si beau tapage. Alors ? Je renonce à comprendre et je valse comme je mangerais des chocolats et le Pape viendrait me dire que je fais mal qu'il ne me convaincrait pas, ben sûr ! » p. 307

Elle ose même questionner la bonté de Dieu quand sa petite sœur meurt dans d'atroces souffrances ou qu'un de ses amis dans la fleur de l'âge est emporté :

« Notre ami est parti ce matin et demain ce sera notre tour. Je suis triste, singulièrement triste et inquiète. Je ne m'habitue pas à l'idée qu'un être fort et jeune doive renoncer à tout avant d'avoir joui de rien et qu'il ira, Dieu sait où, après avoir été si malheureux. Dieu s'occupe-t-il réellement de chacun de nous ? Je ne le crois pas. Nous sommes des atomes, des parcelles d'un grand Tout qu'Il dirige et gouverne d'après un plan que Lui seul connaît. Mais ce grand Dieu ne s'occupe pas de la poussière que nous faisons en remuant pour arriver ou partir. Et pourtant, serait-ce juste ainsi ? Nous vivons sans l'avoir voulu, nous mourrons sans le vouloir . . . et nous disons que nous sommes libres. Pauvres misères que nous sommes ! » p. 123

Henriette Dessaulles sur Internet

Sur Laurentiana



6 septembre 2014

Les Floraisons matutinales

Nérée Beauchemin, Les Floraisons matutinales, Trois-Rivières, Victor Ayotte éditeur, 1897, 214 pages.

Le titre évoque l'éveil, la plénitude et la fraîcheur, et sans doute aussi la beauté et une certaine conception ancienne de la poésie. « Matutinal » est vieux et littéraire. Il y a chez Nérée Beauchemin un souci esthétique, en ce sens que ses poèmes, plutôt longs, sont très travaillés. Il varie la longueur du vers, mais aussi les thèmes, le rythme et le ton. Cependant, bien malin qui pourrait y discerner un quelconque plan.

Le recueil débute par des poèmes religieux assez lourds aux oreilles d’aujourd’hui? Qui a encore le goût de lire de longs poèmes sur Léon XIII, sur la crèche ou le rite du viatique?  Heureusement, le recueil n’est pas que religion bien que la pensée religieuse demeure toujours en arrière-plan. Beauchemin était médecin, ce qui peut expliquer que plusieurs poèmes abordent le thème de la mort, dont deux assez pathétiques sur la mort d’un enfant (« Chrysanthème » et « Grand deuil »). Aux termes de pénibles questionnements,  l’assurance que tous ces morts ont accédé à une vie meilleure lui sert de consolation. « L'éloge des défunts n'est pas dans les chants tristes / Des poètes ; il est dans un pieux regret. »

Le principal motif du recueil n’est pas le patriotisme – comme on l’affirme parfois – mais la nature. Il y a beaucoup d’oiseaux et de fleurs et la plupart du temps – il emploie le verbe rossignoliser – l’usage qu’il en fait est crédible. Je m’explique : les oiseaux sont bien les nôtres et les fleurs fleurissent selon la bonne saison, ce qui n’est pas toujours le cas dans la poésie de l’époque. Les poèmes sont longs, descriptifs ou lyriques, et souvent se terminent par un court message sur le mode romantique ou symbolique. Rien de très original, la plupart du temps c’est le passage du temps qu’il lit dans les variations de la nature.

On a droit à des poésies sentimentales, plus intimistes, sans grands épanchements toutefois. Par exemple, dans « A la claire fontaine », une belle se meurt d'ennui en attendant son amoureux, parti sur un coup de tête à la guerre, alors qu'elle lui faisait des misères. Il écrit aussi un poème à celle qu’il aime : « Dans ta mémoire immortelle, / Comme dans le reposoir / D’une divine chapelle, / Pour celui qui t’est fidèle, / Garde l’espoir et l’amour. »

Quelques poèmes sont dédiés à ses amis poètes : Crémazie, Fréchette, Robert Walsh.

Beaucoup sont en quelque sorte des saynètes. L’une des plus réussies évoque les promenades en traineau. «  Aux heures de la promenade, / Sur les places, de trois à cinq, / De l’esplanade à l’esplanade, / Du skating rink au skating rink ». (Les clochettes)

On lit même un épithalame (le mot est de Beauchemin) plutôt amusant : « Quand on s'aime, on se marie : / La vie à deux, c'est si doux. / Mon cher, aime ta chérie : / Bon coeur jamais ne varie. / Cher tendre couple, aimez-vous. »

Enfin, il y a quelques poèmes patriotiques, qui célèbrent Papineau (l’orateur), les exploits D’Iberville à la Baie d’Hudson et tous les patriotes de 1837. Tout en admirant ses ancêtres, Beauchemin semble bien content que ce temps soit révolu : « Gloires passées, le temps de la lutte est passée. / Le grand combat est clos, la bataille est finie, / Et les lutteurs d'hier vivent en harmonie. / Honte à ceux dont les cris de rage osent encor / Troubler ce sympathique et généreux accord. » La reine Victoria a même droit a quelques vers laudatifs. « Le peuple est maître, c'est assez. Victoria, / Aux esprits assagis que son sceptre nivelle, / Impose le respect d'une charte nouvelle, / Et fait planer sur tous l'égale autorité / De sa très douce et très sereine majesté. »

Hantise

Je rêve les rythmes, les phrases
Qui montent dans un vol de feu,
À travers le ciel des extases,
Vers le beau, vers le vrai, vers Dieu.

Mon oreille éperdue essaie
De saisir l’infini concert :
Le son précis, la note vraie,
Fuit, revient, et fuit, et se perd.

J’aspire au lyrisme extatique,
Et sur les lyres aux sept clés
Je cherche à rendre le cantique
Des psaltérions étoilés.

J’invoque l’ange et le prophète,
Les esprits au vol large et sûr :
Le musicien, le poète,
Les chœurs de l’idéal azur.

Ô désespérante hantise !
Ô charme du rythme obsesseur !
Quelle est la voix qui s’harmonise
Avec ta céleste douceur.

Claviers aux multiples octaves,
Où donc les aurai-je entendus
Les rires clairs et les pleurs graves
De vos lointains accords perdus ?

Hélas ! j’ai beau scander mes mètres
Sur le grand mode ionien :
J’ai beau prier les dieux, les maîtres
De l’art nouveau, de l’art ancien :

J’ai beau pleurer, j’ai beau me plaindre,
Oh ! non, jamais je ne pourrai,
Je ne pourrai jamais atteindre
Aux divines splendeurs du vrai. (P. 83-85)

Du même auteur : Patrie intime

Lire le recueil à la BEQ