29 janvier 2013

Sur les pas de nos littérateurs


Séraphin Marion, Sur les pas de nos littérateurs, Montréal,  Albert Lévesque, 1933, 198 pages.

Albert Lévesque développe au début des années 30 une collection intitulée « Les jugements ». Albert Pelletier lui-même, mais aussi Desrochers, Dantin, Grignon et Séraphin Marion vont y participer. Sur les pas de nos littérateurs compte neuf chapitres. Y sont critiqués : La vie en rêve et Le coffret de Crusoé de Dantin, Avec ma vie de Lucien Rainier, Les Oasis de Rosaire Dion, Juana mon aimée et Dolorès de Harry Bernard et quelques autres, dont Les bois qui chantent de Gonzalve Desaulniers. C’est cette critique que j’ai lue (pages 71-92)

« Thème d'inspiration des véritables poètes de tous les temps et de tous les pays, le sentiment de la nature a toujours joui d'une faveur particulière au pays de Québec. Le contraire aurait de quoi surprendre: avec son royal Saint-Laurent, ses rivières larges comme des fleuves européens, ses chapelets de lacs disséminant des haltes de lumière sur l'étendue sombre de la forêt canadienne, la France Nouvelle cachait dans son sein une profusion de paysages pittoresques. »

Après avoir noté que le thème de la nature allait de soi pour tout écrivain canadien, il salue la « très précieuse contribution au sentiment de la nature » de Gonzalve Desaulniers.  S’en suit une véritable défense de la poésie contre certains « rigoristes » qui refuse à la poésie de la nature tout droit d’exister. Du même pas, il attaque « les tenants d'un intellectualisme exagéré. Et Dieu sait si cette race a pullulé au pays de Descartes, de Boileau et des encyclopédistes » . Heureusement des écrivains, comme Gonzalve Desaulniers ont compris que les «  grandes voix de la nature sont celles de Dieu lui-même. »

Après ce long préambule polémique, Marion s’attaque au thème de la nature chez Desaulniers. Pour lui, l’auteur ne peut pas se contenter de décrire la nature, il lui faut encore « saisir les rapports secrets entre l’âme humaine et l’âme des êtres et des choses ».

A partir d’ici, l’article de Marion est toujours polémique. Pour des raisons que j’ignore, il essaie par tous les moyens de nous démontrer que Desaulniers est un classique (ancien) et non un romantique. Comme il le rappelle lui-même, les classiques ne se sont guère intéressés à la nature. Qu’à cela ne tienne! Marion oublie Desaulniers et part à la recherche de passages qui parlent de la nature chez les classiques. Il finit par en trouver des miettes chez Molière, La Fontaine et Madame de Sévigné et davantage chez les Anciens.

Les choses se compliquent un peu par la suite. Si les vers de Desaulniers sont classiques, l’auteur admet qu’il est « romantique  de tempérament ». « Sensible au charme des aurores et des crépuscules, aux fêtes des rayons et des couleurs, il nourrit  une  prédilection  toute  spéciale pour les paysages tranquilles et imprégnés de mystiques silences des fins d'après-midi automnales. » Mais attention! Pas d’esclandre romantique chez Desaulniers, mais un traitement sobre de la nature. Pour Marion, cette vision élégiaque vient en droite ligne de la culture antique. Il y a une « tranquillité virgilienne » chez Desaulniers. Et Marion de renchérir sur le caractère classique de cette œuvre : « Il excelle à suggérer d’harmonieux ensembles »,  « il ne perd jamais la tête et ne jette pas à tous les vents des accents amoureux », « ce qui revient à dire que l’art de M. Desaulniers est un art de pudeur et de discrétion ».

On finit par comprendre que cet acharnement à refuser que Desaulniers fasse partie des romantiques dépasse le domaine littéraire : « Qu'en des termes galants ces choses-là sont dites! Quel fossé entre l'époque qu'elles ressuscitent et la nôtre! Notre siècle a aboli les distances et supprimé les bonnes manières. Ainsi les fadaises, les fignolages autour de gentils riens, les superflus si nécessaires aux vrais poètes sont relégués dans le monde des vieilles lunes où s'amusent encore d'innocents littérateurs. Puisse le classicisme continuer à opérer dans notre démocratie nivelée par le bas un nécessaire renversement de valeurs en maintenant la primauté du spirituel et le prestige de la beauté dégagée de toute visée utilitaire. »

Après avoir dit que ce recueil va faire « époque dans nos annales littéraires », il daigne faire ressortir « certaines ombres minuscules au tableau ». Il lui reproche deux choses : son style parfois déclamatoire et l’introduction de poèmes patriotiques (il fallait le prévoir, c’est un thème romantique!).

Tout compte fait, il me semble que Marion n’analyse pas le recueil pour lui-même. Comme on l’a vu, il essaie davantage de défendre une thèse : le classicisme contre le romantisme. Simple goût personnel, polémique contre d’autres critiques?

27 janvier 2013

Les Bois qui chantent


Gonzalve Desaulniers, Les Bois qui chantent, Montréal, Beauchemin, 1930, 189 pages. (Préface de Louis Dantin)

Gonzalve Desaulniers (1863-1934) fut de la première cuvée de l’École littéraire de Montréal. Pourtant, il avait 67 ans quand parut Les Bois qui chantent. On peut imaginer que les poèmes de ce recueil ont été écrits sur une période de quarante ans et peut-être davantage. Cela explique peut-être la quantité de poèmes d’amour adolescent que contient le recueil.

Étonnant ce livre quand on pense qu’il a été écrit par un avocat devenu juge. Si je n’avais rien su de l’auteur, j’aurais pu penser qu’un coureur des bois ou un bûcheron ou un marin ou un paysan en était l’auteur. La plupart des poèmes ont pour cadre physique  la forêt, la mer (la Gaspésie à quelques occasions) ou un décor champêtre. On suppose que le juge devait vivre en ville, qu’il a eu une vie sociale : c’est tout juste si on peut le découvrir à travers quelques poèmes de circonstances. Rien sur l’espace urbain,  sur la vie citadine, sur la société. Rien sur les grands problèmes humains. Quelques références à la guerre, tout au plus, et encore à travers les yeux des paysans.

Le personnage typique qu’on rencontre dans ces poèmes, c’est celui de la jeune fille. Et que fait-elle? Telle une fleur, elle ne vit que de sa beauté. Son bonheur, c’est  de rencontrer un poète qui saura chanter ses charmes, dans un langage gracieux  que n’auraient pas renié les troubadours. « Vous souvenez-vous, vous étiez jolie? / Le flot déferlait sur le sable roux. / Pour un peu j’aurais commis la folie / Qu’on regrette alors qu’elle est accomplie. / Vous souvenez-vous, vous étiez jolie? »  Ce sont des paroles bien superficielles et il ne faut guère attendre plus de Desaulniers. Pour varier un peu le thème, il emprunte à Chateaubriand ses idylles chez les « enfants des bois », les Indiens.

Desaulniers ressassent tous les thèmes romantiques liés à la nature. La nature est le doux témoin des premiers amours; la nature est le refuge des amoureux abandonnés; la nature est la gardienne des souvenirs; la nature est le prolongement du divin. Desaulniers évoque Horace, mais on pense davantage à Chateaubriand, à Musset et, surtout, à Lamartine, par exemple  dans cet extrait qu’on pourrait multiplier : « Ne cherchons pas, goûtons cette heure évocatrice / D’un passé dont la cendre est brûlante à demi, / Et laissons de ce qui fut peut-être un caprice / Flotter le cher parfum sur le lac endormi. »

Certains poèmes ne contiennent pas plus de cinq vers, d’autres s’étendent sur plusieurs pages. Dans ceux-ci, Desaulniers raconte une histoire rimée, comme celle de ce vieil indien, cruel du temps de sa jeunesse, devenu guide de chasse, qui empêche un chasseur d’abattre une chevrette par respect pour la nature. Ou encore celle de cette jeune fiancée de 16 ans qui écrit une longue diatribe à l’adresse de son amoureux, l’encourageant à s’engager pour défendre la France, long poème que vient clore cette exhortation : «Va là-bas pour qu'un peu de tes triomphes fasse / Comme un nouveau manteau de gloire pour ta race ; / Pour que la France en toi reconnaisse les siens / O petit paysan des champs laurentiens ! » 

Vous l’aurez compris, Desaulniers n’est pas un grand poète. On suppose qu’au terme de sa vie, toute obligation sociale ayant cessé, il a décidé de laisser à la postérité des traces de son passage. Pour terminer, et c’est le bibliophile qui parle,  s’il n’a pu imposer son œuvre par son génie, il a voulu au moins que celle-ci repose dans un livre imposant (22 sur 28 cm) de belle facture.  Bien entendu, ceci ne rachète pas cela.

POUR AIMER PLUS LONGTEMPS
Je t'aime et je n'ai pas encor pu te le dire;
Quand j'hésite à livrer l’aveu qui tremble en moi.
Je ne sais quelle main farouche l’y déchire
Avant qu'il ait monté de mon cœur jusqu’à toi.

Je t’aime et quand ma lèvre indiscrète se pose
Quelquefois sur ton front qui s'offre ingénument.
Je retiens son frisson léger de peur qu’il ose
Ce que je n oserai jamais assurément.

Je t’aime et ne veux pas surtout que tu le saches.
Tu pourrais par pitié m’aimer quelques instants:
Les amours partagés ont de frêles attaches
Et je veux aimer seul pour aimer plus longtemps.

Si cela vous intéresse, vous pouvez devenir « ami » du poète sur Facebook.

24 janvier 2013

Ombres et Clameurs


Claude-Henri Grignon, Ombres et Clameurs, Montréal, Albert Lévesque, 1933, 204 pages.

Avant qu’un Homme et son péché le rende célèbre, Claude-Henri Grignon fut journaliste et critique littéraire. Dans Ombres et Clameurs, il nous présente une critique de neuf auteurs parmi ses contemporains : Marie Lefranc, Albert Pelletier, Jules Fournier, Lionel Groulx, Alfred Desrochers, Germain Beaulieu, Lionel Léveillé, Lucien Rainier et Harry Bernard.
 
Grignon a la réputation d’avoir été un critique féroce. Certaines de ses attaques sont restées célèbres : on pense à celles contre Nelligan et Saint-Denys Garneau. Je ne ferai pas une présentation exhaustive de ce livre. Je vais me contenter du chapitre qu’il consacre au recueil Avec ma vie de Lucien Rainier.

Ce qui m’intéresse, ce n’est pas tant de recueillir ce qu’il dit de Rainier que de cerner un peu sa méthode. De ce point de vue, il est très traditionnel.
  1. Il commence par situer l’auteur : Rainier n’est pas un poète patriotique ou du terroir, mais un poète de l’âme.
  2. Il recherche ses influences : Verlaine, Jammes, Banville. 
  3. Il relève un certain nombre de thèmes : l’âme, la nature, la religion.
  4. Il essaie de préciser à quoi tient son admiration pour Rainier : « Qu’est-ce qui nous enchante dans ces poèmes si ce n’est le sentiment d’une rare délicatesse et d’un goût exquis? » Comme on le voit, la critique s’avère très impressionniste.
  5. Il relève trois défauts : l’expression est parfois « molle et imprécise » et il donne des exemples; on trouve au moins un poème digne d’une « enfant de Marie »; enfin, quand il lui arrive de s’essayer au poème patriotique, cela ne lui convient pas.
  6. Il termine par un jugement d’ensemble : il a beaucoup aimé le recueil de Rainier.
Et les méchancetés? On trouve ici et là du sarcasme contre le patriotisme grandiloquent et le terroir rabâché. À ce propos, il y a ce petit passage féroce contre deux auteurs du terroir : « Je profite de cette pièce, Moisson d'orge [il y a 2 ou 3 poèmes du terroir chez Rainier], et je crie à tous nos férus du terroir que pour réussir la vraie poésie de la terre, que pour donner une impression vivante que le pain est sacré, qu'il est la raison d'être du sol canadien-français, il ne s'agit pas tant d'aimer les choses de chez nous (comme le veut tel critique qui tombe d'admiration en face d'un poteau de clôture coiffé d'une chaudière à "lait"), ou de tout idéaliser bêtement à la façon de Blanche Lamontagne ou de Desilets, qui, à lui tout seul, a décrit les plus beaux labours en chocolat que le soc d'un faux patriotisme ait encore tracés ; non, mais de dire simplement les choses de la terre qui chantent assez par elles-mêmes, de tirer d'une observation permanente, aussi ancrée que l'atavisme, une émotion véritable d'où coule, abondante et fraîche, la poésie du sol. » (p. 167-168)

Ce que je retiens surtout de ce livre, c’est l’écriture très travaillée de Grignon. 

Claude-Henri Grignon sur Laurentiana
Le Déserteur
Un homme et son péché (édition originale)
Un homme et son péché (édition du Vieux Chêne)
Ombres et Clameurs
Le Secret de Lindbergh

22 janvier 2013

Avec ma vie


Lucien Rainier, Avec ma vie, Montréal, Le Devoir, 1931, 164 pages.

Lucien Rainier (1877-1956), de son vrai nom Joseph-Marie Melançon, fit partie de la première mouture de l’École littéraire de Montréal. Il abandonne assez vite pour entrer en religion. Ordonné prêtre en 1900, il enseigne deux ans, devient vicaire, et enfin aumônier du couvent des religieuses des Saints-Noms-de-Jésus-et-de-Marie de 1912 à 1947. Il n’a publié qu’un recueil de poésie, Avec ma vie, en 1931, sous le pseudonyme de Lucien Rainier.

Dans son Manuel d’histoire de la littérature canadienne, Camille Roy le présente ainsi : « Ce recueil est tout plein de la poésie de la conscience, sereine ou inquiète, satisfaite ou douloureuse. Lucien Rainier fouille les replis de l'âme. Il y a de la confidence romantique dans ces poèmes courts et expressifs. Le poète sait aussi sortir de lui-même et chercher dans la nature des thèmes lyriques; mais c'est pour associer la nature elle-même à sa vie intérieure. D'autre part, Lucien Rainier est un méditatif qui jongle sur les formes du rêve ou de la pensée. Il veut que ces formes soient belles, fines, ciselées. Il réussit le plus souvent dans son métier d'artiste. »

Comme le déclare Jean Charbonneau dans L’École littéraire de Montréal, Rainier publie après un silence de trente ans. On peut donc considérer qu’Avec ma vie est le travail de toute une vie. Deux épigraphes coiffent le recueil. Rainier y affirme ses craintes face à la poésie moderne et sa certitude que la poésie existe seulement pour la beauté.

Le recueil compte trois parties, qui auraient pu faire l’objet de trois plaquettes : Les saisons mystiques, Les stèles et médaillons et Chantier au bord du rêve.

Les saisons mystiques
Cette partie compte 24 poèmes sans titre. Dès le premier quatrain, on entre dans une nostalgie lourde : « Mon Souvenir, donnant la main à mon Regret, / d’un pas que rend tremblant le faix lourd des années, / s’en va dans le jardin funéraire et secret / où mon Passé repose entre les fleurs fanées. » Et le premier quatrain du second poème est encore plus lugubre : « Les mauvais souvenirs de ma vie, en cohue, / dévalent dans mon âme et mon âme devient / un sombre champ de guerre où leur foule se rue... / De ma paix dévastée il ne subsiste rien. » Cette tristesse, ces souffrances, il les accepte : « Vous m’avez retiré, Seigneur Dieu, votre joie... / Que serviraient les mots de révolte et les cris ? ».  On comprend que son sacerdoce met en quelque sorte fin à un long calvaire : « trop d’automne et de gel avait franchi sa porte / pour qu’une sève encor pût le reconquérir.  // Mais, suprême fleuriste inattendu, vous vîntes, / Jésus ! ranimant tout de votre feu vainqueur ! » Bien entendu, il ne suffit pas d’avoir trouvé le Christ pour vivre une sérénité sans sursaut : « Cette âme de malade, inquiète et brisée, / va rajeunir d’un coup, je le sens, je le veux, / quand s’en ira vers Vous, en mystiques aveux, / la réserve d’amour que j’ai thésaurisée. »

Les stèles et médaillons
Ces stèles et ces médaillons, comme il se doit, servent à célébrer la mémoire de gens qu’il a affectionnés. Ainsi, ont droit à un poème la vierge Marie et le Christ (Vendredi saint), un dominicain, un vieux prêtre qui dit une messe basse, et surtout certaines religieuses, fondatrices de la communauté, dont certaines sont connues : Marguerite Bourgeois, mère d’Youville.  Parmi eux tous, une jeune fille décédée en bas-âge : « Tu peux dormir tranquille en ton cercueil fermé / sans un pli de regret sur ta bouche amaigrie, / car, nulle moins que toi jamais ne fut flétrie, / fleur que l’avril vit naître et qui mourut en mai. » D’autres stèles sont consacrées à Dollard des Ormeaux, Jeanne Mance, Vauquelin, Louis Hyppolite Lafontaine. Il y a donc quelques poèmes patriotiques, moins claironnants que ceux de Fréchette, mais loin de l’esprit de l’école littéraire de Montréal.

Durant des années, le même cercle d'amis s'est réuni chez le poète Albert Lozeau, le samedi soir. Rainier leur consacre un poème : «  Or, Bertrand, Gill, Renaud, Brunet, les deux Milette / et Melançon, coquin jusqu'à changer son nom, /  venaient, le samedi, par les beaux soirs ou non, / dans le "Nicaloso", fumer la cigarette. // L'endroit mystérieux,  n'étant qu'une chambrette, / se chargeait d'un brouillard si lourd, que le champion / au noble jeu d'échecs, matait à l'aveuglette, / ne pouvant distinguer un fou d'avec un pion. »

Chantier au bord du rêve
Le titre suggère qu’on entre dans un univers où tout est plus léger. Finies les grandes angoisses des « Saisons mystiques ». Dans beaucoup de poèmes, Rainier se contente de célébrer la nature sans   grandes effusions romantiques. On est plus près de Verlaine que de Lamartine ou Hugo. La nature est souvent le départ d’une allégorie assez fantaisiste dont le but est de décrire la vie intérieure. Il s’agit de faire « chanter » le poème, mais tout cela est bien léger. Peut-être par manque de contenu, non sans humour, on joue avec les mots, et le rythme comme en témoigne le poème qui suit :


RONDEAUX

Dans un rondeau, malgré l'âge et la rouille,
obstinément je rime et je... gargouille.
A ma rescousse,  esclaves : adjectifs,
noms et pronoms! Verbes, soyez actifs:
à des travaux forcés je vous verrouille!

J'ai grand besoin d'une experte patrouille.
Certe, au Larousse il faut plus d'une fouille
pour treize vers qui ne soient point fautifs
dans un rondeau.

La Madelon qui file sa quenouille
a moins de mal, quand l'écheveau s'embrouille,
que moi, casant des mots rébarbatifs
en if, en ouille...  Or, soyez; attentifs :
cela ressemble aux sauts de la grenouille

19 janvier 2013

Les Bengalis


Arthur de Bussières, Les Bengalis, Montréal, Edouard Garand, 1931, 141 pages. (Poèmes rassemblés par Casimir Hébert; précédé d’« Un mot du lecteur » de Casimir Hébert et d’une préface de jean Charbonneau)

On sait peu de choses d’Arthur de Bussières, sinon qu’il vient d’un milieu pauvre et que ses études n’ont probablement pas dépassé le niveau primaire. Il gagne péniblement sa vie comme peintre en bâtiment. Il participe aux séances de L’École littéraire de Montréal entre 1896 et 1900, se liant à Nelligan. La plupart des 61 poèmes des Bengalis proviennent de cette période. Il est décédé en 1913 à l’âge de 36 ans.

Charbonneau trace le portrait suivant de Bussières : « Il arrivait au Château de Ramezay, lieu de réunion de l’École littéraire à ses débuts, sans paletot, coiffé d’une casquette indigente, sans gants, le col emmitouflé d’un misérable foulard, chaussé de pantoufles légères  retenues par de frêles cordons. Tel il nous apparaissait, une cigarette aux commissures des lèvres où passait par instant un sourire énigmatique. »

Ses poèmes, très souvent des sonnets, sont donc rassemblés et publiés 18 ans après son décès. Les historiens littéraires de sa génération l’ignorent, à commencer par Camille Roy.

Bussières était un émule de Jose Maria de Heredia. Il lui consacre d’ailleurs un poème. En réaction à l’école romantique, plutôt que de laisser libre cours à ses états d’âme, Heredia dresse des tableaux impersonnels du monde environnant, ce qui va donner naissance au mouvement parnassien. Il recherche les paysages exotiques, les mots rares et les rimes osées.

Une bonne partie – et la meilleure - du recueil de Bussières est parnassienne. En ce, il devance bien entendu Paul Morin et son Paon d’émail (1911). Sans y avoir mis les pieds, Bussières écrit des poèmes qui se déroulent au Moyen-Orient, en Grèce, en Allemagne et même en Asie. Voici le décor dans lequel va paraître la belle Khirma la Turque : « Des arômes subtils nagent en plein vergers, / Tout autour des bosquets fleuris de promenades / Où le kokila dit ses folles sérénades / Au dahlia qui croît sur les orangers ». Oui, on est bien loin de la belle paysanne à l’ombre d’un érable. Mais allons encore un peu plus loin, cette fois-ci à la rencontre d’un pêcheur de Bornéo.

Le rêve du Dayak

Dans ses longs voiles peints de verts et d’incarnats,
Songeant, tels des rêveurs en leur iconostase,
Un dayak du Passir, promène son extase
Sur les flots rutilants du blond Kalié-Nas.

Il n’entend plus vibrer, au chant des gitanas,
La grève où vit et rôde un parfum de scithase,
Ni les brios charmants du jour qui lui et jase,
Vers le haut faîte aigu des graves quinquinas.

C’est qu’il voit dans les flots, sous lui, tout le Pactole
Et que sa coque lourde aux flancs masqués de tôle
Semble voguer sur l’or et les pourpres rubis.

Et sa prunelle où le désir met de vains drames,
Brillant comme l’acier de ses kandjars fourbis
Pleure sur l’onde claire aux cadences des rames.

L’autre influence de Bussières, c’est le romantisme, mais un romantisme tempéré, si je peux employer cette expression. Certains poèmes parlent d’amour, de la fuite du temps, de la solitude, de la brièveté du bonheur, du sentiment religieux... Je ne suis pas sûr qu’on ait toujours bien servi la mémoire du poète en les publiant.

Comparaison

Ainsi, quand le doigt de l’aurore
Dévoile le sein nu des fleurs,
Pétales aux fraîches couleurs
Qu’un chaud rayon de soleil dore,

Colibris et merles siffleurs,
Désertent la plage sonore,
Et vont, pour revenir encore,
Y boire la rosée en pleurs.

Ainsi, dans ton cœur, ô mignonne,
Source où l’amour toujours frissonne,
Je bois sans pouvoir l’épuiser,

Et plein d’une amoureuse flamme,
Radieux, je berce mon âme
Dans l’ivresse de ton baiser.


14 janvier 2013

Devant deux portraits de ma mère


Ma mère, que je l'aime en ce portrait ancien,
Peint aux jours glorieux qu'elle était jeune fille,
Le front couleur de lys et le regard qui brille
Comme un éblouissant miroir vénitien!

Ma mère que voici n'est plus du tout la même;
Les rides ont creusé le beau marbre frontal;
Elle a perdu l'éclat du temps sentimental
Où son hymen chanta comme un rose poème.

Aujourd'hui je compare, et j'en suis triste aussi,
Ce front nimbé de joie et ce front de souci,
Soleil d'or, brouillard dense au couchant des années.

Mais, mystère de cœur  qui ne peut s'éclairer!
Comment puis-je sourire à ces lèvres fanées?
Au portrait qui sourit, comment puis-je pleurer?


On trouve le sonnet « Devant deux portraits de ma mère » dans « Le jardin de l’enfance », la deuxième partie d’Émile Nelligan et son œuvre. En plus de celui-ci, trois autres poèmes ont pour sujet la mère : « Premier remords », « Ma mère » et « Le talisman ». Ils racontent bien l’étendue des sentiments de Nelligan pour sa mère, amour si grand qu’il en est douloureux. Dans « Ma mère », on comprend que son art finit par se confondre avec sa mère : « O toute poésie, ô toute extase, ô Mère! ». Dans «Le talisman », on retrouve un peu de cette relation trouble qu’on discerne dans « Devant deux portraits de ma mère ». Sa mère lui a donné un petit portrait (le talisman) qu’il porte à son cou et auquel il prête de drôles de vertus : « Ce talisman sacré de ma jeunesse en deuil / Préservera ton fils des bras de la Luxure ». Sa mère gardienne de sa sexualité?

1er quatrain
Sa mère, encore jeune fille, est représentée dans une peinture. Qui a peint le portrait? Cela, on ne le saura pas. On peut supposer que le plan est assez rapproché, puisque le poète ne voit que des éléments du visage : le front, les yeux. Pour en montrer la beauté, il procède par comparaison : le front est comparé à une fleur (le lys) souvent associée à la pureté, tandis que le regard est lié à une référence culturelle (miroir vénitien) qui l’ennoblit. « brille » et « éblouissant » appartiennent au même champ lexical et traduisent le grand impact de ce regard sur celui qui regarde. Le poète ne précise pas l’âge de sa mère. Qu’est-ce qu’il entend par « jeune fille » au vers 2? Une adolescente ou une jeune adulte? Que sont ces « jours glorieux » que le poème évoque?

2e quatrain
Le temps a passé, la jeune fille est devenue sa mère. La transition qui introduit ce deuxième portrait ne laisse aucun doute sur l’effet de contraste qu’il recherche. On dirait même qu’il redirige notre regard : « ma mère que voici ». Tout le quatrain évoque le passage du temps et son effet destructeur. Il s’intéresse encore au front, mais cette fois-ci, c’est moins la couleur que l’intégrité de la surface qui retient son attention. Il note que le temps a altéré le « marbre frontal », et cette métaphore souligne bien la profondeur du changement. Il ne revient pas sur le regard, l’autre élément retenu dans le portrait de la première strophe.

On peut penser que « l'éclat du temps sentimental / Où son hymen chanta » fait pendant à « jours glorieux qu'elle était jeune fille » du premier quatrain. L’hymen comme le lys évoquent la pureté, la virginité. (Il semble que la « jeune fille», dont il parlait dans le premier quatrain, est une jeune adulte en âge d’être courtisée.  Une fille de son âge en quelque sorte.) En plus des éléments visuels, apparaît le mot « chanta ». La comparaison du chant à un « rose poème » joue le rôle d’un superlatif qui sert à magnifier l’hymen, c’est-à-dire la virginité de sa mère. Ne cherche-t-il pas la jeune fille dans le visage vieilli de sa mère?

Deux photos de sa mère : Émilie-Amanda Hudon
1er tercet
« Aujourd’hui, je compare… » Cette comparaison est en fait une opposition entre l'hier et l'aujourd'hui. Le front est encore l’élément facial retenu pour expliquer les changements d'humeur qui sont intervenus : la « joie » a fait place au « souci ». Suivent deux métaphores (soleil d’or et brouillard dense) en opposition,  pour souligner que sa mère a perdu « l’éclat du temps sentimental ». «Brouillard dense» a un effet d'autant plus grand qu'il s'oppose au champ lexical de la lumière développé tout au long du poème : « brille, éblouissant, éclat, nimbé, soleil d'or, éclairer». Questions qu’on peut se poser : à quoi tient sa tristesse? Au fait que sa mère ait perdu sa beauté? Sa jeunesse? Ou sa pureté?

2e tercet
Il délaisse le front et le regard pour s’attacher à la bouche de sa mère, à son sourire (éléments de séduction). Les « lèvres fanées » évoquent encore la perte du « temps sentimental ». Quel est ce « mystère de cœur qui ne peut s'éclairer»? Qu`y a-t-il de si troublant à considérer le fait que sa mère a vieilli?

Il termine son poème par une pirouette, comme si les deux portraits, autant l’un que l’autre, le rendent mal à l’aise. On peut toujours comprendre qu’il ait de la difficulté à sourire aux « lèvres fanées » de sa mère plus âgée. Par contre, le dernier vers, de toute évidence sur le portrait de jeunesse, nous interroge davantage : pourquoi pleure-t-il au « portrait qui sourit »?  Laissons de côté les sentiments ambigus que le poète semble éprouver pour sa mère et allons-y d'une interprétation plus générale : pour Nelligan, la vie est liée à l’action du temps. C’est vrai pour la nature, en continuel renouvellement, mais aussi pour les objets, les animaux et les humains.  Le sourire de sa mère en jeune fille, que le poète aime tant, est condamné par le temps. Joie ou tristesse, peu importe, semble-t-il nous dire. Toute joie est éphémère, donc porte en germe la tristesse à venir.

Remarquons que la progression du poème est aussi marquée par des changements dans l’état d’esprit du « je ». Dans le premier quatrain, il évoque hyperboliquement son amour pour le portrait de sa mère; dans le deuxième, ce sont des regrets;  dans le premier tercet, c’est plutôt de la tristesse; enfin dans la dernière strophe, sa tristesse s’est muée en angoisse. 

Nelligan sur Laurentiana
Émile Nelligan et son oeuvre

12 janvier 2013

Encore Nelligan : quelques critiques…


Hommage à Nelligan (1971) par Jean-Paul Lemieux : Nelligan devant le carré Saint-Louis

Un Français a, parmi les premiers, donné une voix à l'oeuvre de Nelligan. Il s’agit de Charles ab der Halden,  dans Nouvelles études de littérature canadienne française (1907, p. 375-376) : « Il y a en effet dans l'œuvre de Nelligan des accents d'une profondeur à laquelle le Canada ne nous avait point accoutumé. Ses poètes sont trop souvent — et les études que nous avons publiées jusqu'ici le montrent à qui sait lire — des amplificateurs qui développent à l'occasion d'un anniversaire ou d'une cérémonie, des lieux communs vingt fois rebattus. Quand on a lu les œuvres estimables et souvent émouvantes qui voient le jour au bord du Saint-Laurent, et qu'on ouvre le recueil de Nelligan, on sent par la comparaison à quel point la perte est douloureuse. »

Camille Roy n’aimait pas beaucoup Nelligan : « Sa poésie, sortie tout en fièvre de son imagination et de sa pensée, tient au tempérament surexcité, malade, du poète, aux tristesses qui l'accablent, aux désirs qui le tourmentent, et nullement à nos traditions nationales ou religieuses. Mais cette âme impressionnable que la névrose secoue et ébranle, est une âme d'artiste. Elle s'inspire visiblement sans doute de Paul Verlaine, de Charles Baudelaire, ou de Maurice Rollinat, mais elle apporte à ces imitations un grand souci de la forme. Le poète cherche le mot pittoresque, original, qui fasse image ou harmonie. Il est regrettable qu’ il y ait parfois dans ses vers tant de négligences voulues et tant d’excentricités déconcertantes » (Manuel d’histoire de la littérature canadienne de langue française, 1925, p. 100)

Les Sœurs de Sainte-Anne dans leur Précis d’histoire littéraire. Littérature canadienne (1928, p. 155) sont plus généreuses. « Nature romanesque et toute de sensibilité, E. Nelligan se heurta aux ennuis de la tâche journalière : il n'eût voulu vivre que de la pensée. Le génie semblait l’avoir marqué de son sceau, mais la névrose en fit sa victime. A dix-neuf ans, son intelligence sombra « dans l’abîme du rêve », selon sa propre expression : il resta dément. »

Marcel Dugas raconte le choc que produit l’œuvre de Nelligan sur les poètes de 1910 : « Les hommes ma génération virent en lui un Baudelaire canadien. Malgré une jeunesse frappée si tragiquement ce poète nous laissait dans un mince cahier un testament d'âme et de pensée qui va au-delà de l'éphémère vogue. Il n'est peut-être pas aussi grand qu’on l'a dit : c'est d'après ce qu'il laissait prévoir qu’on le juge  encore  et  lui consacre une louange qui s'abstient du moindre esprit critique.  Son chant était si nouveau alors. On n'avait jamais entendu une semblable musique. Après Fréchette et Chapman, et en même temps qu'eux, cela nous semblait l’apparition de la poésie pure. » (Littérature canadienne, 1929, p 16-17)

Albert Dandurand dans La Poésie canadienne-française lui consacre 13 pages, 13 pages surtout de dépit devant la morbidité du poète, bien qu’affleure ici et là un soupçon d’admiration. « Nous ne disons pas qu'il connaît la musique, mais il l'aime, et il en parle souvent: or toujours vibrent des harmonies plaintives, gémissantes ou macabres qui bercent ou aiguisent sa souffrance intime. Il aime mieux les appartements clos que le grand soleil des champs; les intérieurs qu'il décrit suintent l'ennui, la mélancolie, la détresse; ils se peuplent de figures blêmes, même féroces, de fantômes funèbres, de cauchemars horribles. Ainsi l'on pleure et l'on boit dans le crâne des morts avec un rire diabolique dans une salle à dîner. » (1933, p. 188)

Jean Charbonneau raconte la forte impression que Nelligan fit sur le groupe de l’École littéraire. Nelligan venait d’un autre milieu et n’avait pas été endoctriné par le terroir et le patriotisme de l’époque. Ses maîtres étaient européens, à commencer par Rimbaud et Verlaine que les autres membres de l’École ignoraient ou connaissaient mal. Même en reconnaissant, à la suite de Dantin, que cette œuvre manque de fini, il ne cache pas son admiration : « Tel qu'il nous apparaît, néanmoins dans son œuvre, Nelligan se manifeste hautement par les dons les plus rares et les plus précieux, et de sa lyre, divin instrument, résonnent de nobles vibrations qui nous révèlent sa grande âme, et qui nous le montrent, avant tout et surtout, comme un poète profond du monde intérieur. Et cela lui assure chez nous une impérissable renommée. » (L’École littéraire de Montréal, 1935, p. 126)

Berthelot Brunet dans son Histoire de la littérature canadienne-française (1946, p. 81) écrit : « Tout cela est passé, démodé autant peut-être que les grandes machines de Fréchette, et ce fut écrit pourtant à une époque trop récente pour que nous puissions nous y plaire en souriant, comme aux complaintes de Crémazie. Anne Hébert, Alain Grandbois, Saint-Denys Garneau nous ont fait oublier cette beauté trop relative. / Il reste cependant que la hardiesse de Nelligan ouvrit des fenêtres, si lui-même demeurait enfermé dans la fumée des pipes et les relents de whisky, les yeux fixés sur un livre tout neuf. Nelligan ouvrait les fenêtres à ce point que la poésie qui se voulait plus canadienne, la poésie dite régionaliste, en fut toute changée. »

Luc Lacoursière dans la préface de la première édition complète écrit : « L'École Littéraire de Montréal a permis à Nelligan de manifester son génie. Mais en retour, il a projeté sur elle un lustre qui devait prolonger jusqu'à nous sa renommée. Lorsqu'on songe en effet au renouveau de la poésie canadienne, à la fin du XIXe siècle, le premier nom qui vient à l'esprit est bien celui de Nelligan. Toutefois, cette glorieuse supériorité de l'un des leurs, les membres de l'École Littéraire ne l'ont guère appréciée,  semble-t-il. Le fait que Nelligan était leur cadet et leur concurrent, que son œuvre demeurait, en 1900, encore éparse et en grande partie inconnue, explique assez pourquoi ses confrères n'ont pas salué dès ce moment-là la qualité exceptionnelle de ses dons poétiques, pourquoi ils n'ont pas consenti à y voir autre chose que de brillantes promesses. » (Émile Nelligan, Poésies complètes, 1952, p. 17)

Paul Wyczynski a consacré plusieurs études à Nelligan. À lui revient le dernier mot : « L'univers poétique de Nelligan vit en effet de sa souffrance. Son langage est essentiellement cri, frisson, spasme. De dimension modeste, cent soixante poèmes environ, l'œuvre de l'auteur du Vaisseau d'Or est la légende d'un Moi dans la légende d'un peuple. Et dans cette subjectivité à résonance unique se fixe la qualité de la forme, qui fait de Nelligan le premier vrai poète lyrique parmi les écrivains canadiens-français d'aujourd'hui. » (Émile Nelligan, 1967, p. 135)



9 janvier 2013

Émile Nelligan et son œuvre


Louis Dantin, Émile Nelligan et son œuvre, Montréal, Imprimerie Excelsior, 1932, 166 pages. (Première édition 1904) (Préface de Louis Dantin et notes de Thomas-M. Lamarche)

Le recueil contient 107 poèmes, surtout des sonnets et des rondels, répartis en dix parties. Nelligan avait envisagé la publication de ses poèmes, puisqu'il avait esquissé un plan, dont Dantin s’est servi. Plutôt que de progression, il vaudrait mieux parler de variations sur un même thème : le désespoir (n’importe lequel autre synonyme sera aussi bon). Voici un survol de chacune des parties.

I- L’âme du poète contient trois poèmes connus : « Clair de lune intellectuel », « Mon âme » et le célèbre « Vaisseau d’or ». Le poète est un être d’exception, aérien, idéaliste, pur comme un enfant, qui vit loin des laideurs du monde matériel. «  Ah ! la fatalité d’être une âme candide / En ce monde menteur, flétri, blasé, pervers, / D’avoir une âme ainsi qu’une neige aux hivers / Que jamais ne souilla la volupté sordide ! » Déjà l’exclusion, le sentiment de rejet, la chute et la souffrance.

II- Les jardins de l’enfance contient 14 poèmes, dont « Ma mère » et  « Devant deux portraits de ma mère ». Le poète pleure le paradis perdu de l’enfance. Pour retrouver un peu de ce bonheur, le poète retrouve d’anciens souvenirs. Apparaissent la figure de ses sœurs et surtout celle de sa mère : « Ma mère, que je l’aime en ce portrait ancien, / Peint aux jours glorieux qu’elle était jeune fille, / Le front couleur de lys et le regard qui brille / Comme un éblouissant miroir vénitien ! » L’enfance, tout comme la beauté de la mère, porte les germes de sa perte : « Les rides ont creusé le beau marbre frontal ».

III- Amours d’élite contient 12 poèmes, dont « Rêve d’artiste » et « Beauté cruelle ». L’amour demeure un rêve jamais concrétisé. Le poète est ignoré, repoussé, ou abandonné. « Elle est hautaine et belle, et moi timide et laid : / Je ne puis l’approcher qu’en des vapeurs de rêve. / Malheureux ! Plus je vais, et plus elle s’élève / Et dédaigne mon cœur pour un œil qui lui plaît. » Il arrive aussi que la belle soit morte ou encore qu’elle n’existe pas réellement : c’est une chimère, une statue, un objet d’art comme la poésie. « J’ai ce désir très pur d’une sœur éternelle, / D’une sœur d’amitié dans le règne de l’Art ».

IV- Les pieds sur les chenets contient 15 poèmes, dont « Rêves enclos » et « Soir d’hiver ». On est de plain-pied  dans le désespoir de Nelligan : spleen, grisaille, froid, enfermement, atmosphère décadente, soir lugubre, musiques tristes, maladie et folie : « Nous ne serons pas vieux, mais déjà las de vivre, / Mort ! que ne nous prends-tu par telle après-midi, / Languides au divan, bercés par sa guitare, / Dont les motifs rêveurs, en un rythme assourdi, / Scandent nos ennuis lourds sur la valse tartare ! » Ou encore : « Je sentais remonter comme d’amers parfums / Ces musiques d’adieu qui scellaient sous la terre / Et mon rêve d’amour et mes espoirs défunts. »

V- Virgiliennes compte 9 poèmes. Nelligan pose son regard morose sur la nature et le monde rural (Souvenirs de Cacouna où il passa certains étés?) Cet environnement est souvent associé à l’enfance, donc au bonheur ancien. « Or, tous deux, souriant à l’étoile du soir, / Nous sentions se lever des lumières d’espoir / En notre âme fermée ainsi qu’un donjon noir. »

VI – Eaux-fortes funéraires contient 9 poèmes, dont « Les corbeaux ».  De vieilles rues, la mort du jardin, des corbeaux qui s’acharnent sur une dépouille, un banquet funéraire, un corbillard, le tout parfois proféré dans un rire grinçant. On est chez Edgar Poe. « Ils nous viennent, claquant leurs vieux os : les voilà ! / Qu’on les assoie en ronde au souper de gala. / À la santé du rire et des pères squelettes ! » Ou encore : « J’ai grandi dans le goût bizarre du tombeau, / Plein du dédain de l’homme et des bruits de la terre, / Tel un grand cygne noir qui s’éprend de mystère, Et vit à la clarté du lunaire flambeau. »

VII- Petite chapelle contient 14 poèmes, dont « Les communiantes » et « Les carmélites ». Le sentiment religieux est fortement associé à l’art, à la musique,  aux statues dont celle de Sainte-Cécile : «  Je ne veux plus pécher, je ne veux plus jouir, / Car la sainte m’a dit que pour encor l’ouïr, / Il me fallait vaquer à mon salut sur terre ». Ce qui semble aussi retenir l’esprit tourmenté du poète, c’est le décorum, les côtés plus sombres de l’histoire religieuse (la passion) et la ferveur religieuse, mais une ferveur qui lui est étrangère, qu’il se contente d’observer.

VIII- Pastels et porcelaines contient 12 poèmes, dont « Potiche ». Les objets sont des sources d’inspiration qui suscitent maints souvenirs : des balsamines dans un missel rappellent à une dame un musicien, un service de vaisselles est rattaché à un enfant, le tissu d’un sopha évoque d’anciens bals, des camélias roses une désillusion amoureuse, et ainsi de suite pour le soulier d’une morte, la vieille armoire pleine de souvenirs. Quant à cet[te] potiche, elle évoque l’âme du poète : « Mon âme est un potiche où pleurent, dédorés, / De vieux espoirs mal peints sur sa fausse moulure ; / Aussi j’en souffre en moi comme d’une brûlure… »

IX- Vêpres tragiques contient 6 poèmes, dont « Le bœuf spectral ». Des musiques funèbres, un homme qui fabrique des cercueils, une noyée qui se lamente au fond d’un puits, une folle qu’on retrouve morte dans un fossé et les « râles rauques » d’un « bœuf spectral » dans le couchant : « Dans des chocs de ferrailles, / L’on descend mon cercueil, parmi l’affreux décor / Des ossements épars au champ des funérailles, / Et mon cœur a gémi comme un long cri de cor !... »

X- Tristia contient 13 poèmes, dont « Sérénade triste », « Tristesse blanche », « Ténèbres » et « La romance du vin ». C’est le dernier chapitre, tout est joué. Il n’y a plus d’échappatoire : « Fuyons vers le château de nos Idéals blancs, / Oh ! fuyons la Matière aux yeux ensorcelants. // Veux-tu mourir, dis-moi ? Tu souffres et je souffre, /Et nos cœurs sont profonds et vides comme un gouffre. » Tout le désespoir de Nelligan git dans la romance du vin, si faussement gaie : « Les cloches ont chanté ; le vent du soir odore... / Et pendant que le vin ruisselle à joyeux flots, / Je suis si gai, si gai, dans mon rire sonore, / Oh ! si gai, que j’ai peur d’éclater en sanglots ! »

Je n’avais pas relu Nelligan d’un couvercle à l’autre depuis mes années universitaires. Comme professeur, on potasse toujours les mêmes poèmes. Je dois dire que je craignais de ne plus retrouver l’émotion qu’avait suscitée cette œuvre pendant ma jeunesse. Au-delà de la poésie (quant à moi, il y a au moins 40 bons poèmes), je suis sensible au drame humain qui se joue sous nos yeux. Il est clair que Nelligan sentait avec beaucoup de lucidité la mort qui rôdait. Conscient de sa névrose, il la regardait, sans grands espoirs de l’apprivoiser.

Je ne suis pas d’accord avec Dantin pour dire qu’il n’y a pas d’idées chez Nelligan. Il y a un désespoir qui teinte aussi bien les relations humaines que les objets, les paysages, les lieux saints, les rêves et même l’enfance et même l’image de sa mère. Et ce désespoir, présent sous différentes formes, est accentué par la variation de tons, tantôt amer et désillusionné, tantôt faussement enthousiaste.

Idées originales? Pas toujours, je l’accorde. Oui, on reconnaît Verlaine, Baudelaire, Rimbaud. Pouvait-on en demander plus à un jeune entre 17 et 19 ans? Et pourquoi toujours diminuer cette œuvre en disant que la folie l'a interrompue? Comment être sûr que Nelligan n’avait pas déjà donné le meilleur de lui-même? Cela se serait déjà vu.

Nelligan sur Laurentiana
Émile Nelligan et son oeuvre

8 janvier 2013

Émile Nelligan et son œuvre : la préface de Dantin

Louis Dantin, Émile Nelligan et son œuvre, Montréal, Imprimerie Excelsior, 1932, 166 pages. (Première édition 1904) (Préface de Louis Dantin et notes de Thomas-M. Lamarche)

J’ai présenté sur Laurentiana plus de 450 livres, mais rien sur Nelligan (1879-1941). Pourtant, plusieurs considèrent son œuvre comme l’une des fondatrices de notre littérature. Comment expliquer cette absence? Les raisons sont multiples. Il est un peu difficile pour moi de me retremper dans ces poèmes que j’ai beaucoup fréquentés il y a plus de quarante ans. Encore plus difficile, d’en parler, tellement j’ai l’impression que tout a été dit. Et enfin, si j’ai si tardé, c’est que cette œuvre est l’une de celles qui a été la mieux servie par l’arrivée d’internet. 

Vous l’aurez remarqué, c’est Louis Dantin qui figure comme l'auteur du présent livre. Comme si on était en présence d’une critique. Bizarre quand même que Nelligan n’ait pas eu droit à la pleine paternité de son recueil dès le départ. On le rétablira dans ses droits à partir de la quatrième édition (Fides, 1945).

Je ne m’attarderai pas aux conditions de publication. On le sait, Nelligan est interné en 1899 et trois ans plus tard Louis Dantin, typographe de son métier, commence à recueillir et à mettre en forme les 107 poèmes qui constitueront la première édition. Sa longue préface, qui fait 35 pages, date de 1902 et est d’abord publiée dans le journal Les Débats. Ce qu’on sait moins, c’est que Dantin, pour des raisons personnelles,  n’a pas terminé le travail. Ce sont les éditions Beauchemin et la mère du poète qui ont mené à terme le projet de publication. Cette troisième édition, celle que je présente, est identique à la première, si ce n’est de l’ajout des « notes » du père Thomas-M. Lamarche. La cinquième édition (1952), dite complète, sous la gouverne de Luc Lacoursière, contiendra 56 poèmes de plus.

Émile Nelligan et son œuvre  mérite plus d'un article. Aujourd’hui, je vais me contenter de relever les idées fortes que contient la célèbre préface de Dantin.

C’est Dantin qui met au monde le mythe Nelligan, en en faisant un personnage de légende, un poète maudit. Sa folie, celle des génies, est vite récupérée : « La Névrose, cette divinité farouche qui donne la mort avec le génie, a tout consumé, tout emporté. » Et encore : « Le papillon s'est brûlé à la flamme de son rêve. » Plus encore, Dantin lui accorde la beauté des jeunes dieux : « Une vraie physionomie d’esthète : une tête d'Apollon rêveur et tourmenté, où la pâleur accentuait le trait net taillé comme au ciseau dans un marbre. Des yeux très noirs, très intelligents, où rutilait l'enthousiasme ; et des cheveux, oh ! des cheveux à faire rêver, dressant superbement leur broussaille d'ébène, capricieuse et massive, avec des airs de crinière et d'auréole. » Et son esprit plonge loin dans la racine des peuples : « Né d'un père irlandais, d'une mère canadienne-française, il sentait bouillir en lui le mélange de ces deux sangs généreux. C'était l'intelligence, la vivacité, la fougue endiablée d'un Gaulois de race, s'exaspérant du mysticisme rêveur et de la sombre mélancolie d'un barde celtique. »

La 5e édition (1952)
 contient les
poésies complètes

Dantin est assez sévère quand il parle du contenu de l’œuvre. Selon lui, il est inutile d'y chercher un principe unificateur : « Et comme la poésie est un peu partout, il y a dans cette poésie un peu de tout. Il y a de la foi et du doute, de l'adoration et du blasphème, de l'amour et de la révolte, de la pitié et du mépris. C'est une mosaïque d'idées dont la marqueterie bizarre admet tous les contrastes, un réseau qui s'emmêle en labyrinthe, un corps chimique dont les atomes, violemment appariés, se heurtent et s'excluent. » Toujours selon lui, Nelligan n’avait d’idée arrêtée sur aucun sujet : « Cette lacune énorme, l'absence d'idées, devient chez lui presque du génie. L'idée absente laisse toute la place aux effluves du sentiment et aux richesses de la ciselure. » Dantin se permet même de démontrer qu’il se contredit souvent, et parfois dans le même poème.

Nelligan a pigé ses sujets un peu au hasard de ses lectures. Ses emprunts ne furent pas toujours de bon goût : « Je regrette que Nelligan n'ait pas au moins démarqué la part imitative de son œuvre en donnant un cachet canadien à ses ressouvenirs étrangers, ou, plus généralement, qu'il n'ait pas pris plus près de lui ses sources habituelles d'inspiration. Sa poésie y eût gagné, certes, en personnalité et en vérité. Pourquoi tous ces bibelots de Saxe, et tous ces vases étrusques, et toutes ces dentelles de Malines ? » Toujours selon Dantin, sans tomber dans le patriotisme, Nelligan y aurait gagné en choisissant des sujets locaux.

Dantin note que Nelligan s’intéresse peu au monde extérieur. Il ramène tout à lui : « D'abord, le poète sort rarement de lui-même. C'est un subjectif, et les spectacles de l'âme l'intéressent beaucoup plus que le cosmos extérieur. » « Presque toujours, la poésie de Nelligan s'isole, s'emprisonne, ferme les yeux, et se gémit elle-même. » Il relève un certain nombre de ces thèmes « subjectifs » : regret d’être né, amertume du présent, sensation du néant, mélancolie des choses, duperie de la joie.

Dantin devient beaucoup plus louangeur quand il s’agit de décrire le style de Nelligan : « …sa gloire est surtout d'avoir fondu une pensée parfois hésitante et impersonnelle dans un moule précieux et rare. C'est par là surtout que son œuvre, en tenant compte des circonstances, revêt un caractère prestigieux, qu'on y voit éclater quelque chose de plus que le talent, que l'aptitude, que l'habileté acquise : je veux dire le don, ce présent direct et purement gratuit de la mystérieuse Nature. » D’où ce style tient-il sa force? Dantin identifie trois raisons. Premièrement, Nelligan réconcilie les symbolistes et les parnassiens : « il est aisé de voir que Nelligan, souvent symboliste par sa conception des entités poétiques, est presque toujours parnassien par leur expression. » Deuxièmement, il a un sens de l’harmonie hors du commun : « On le prend souvent en défaut d'inspiration et même de sens, jamais en défaut d'harmonie. Il connaît la valeur exacte des sons et leurs plus subtiles nuances. Il tire un parti habile et sûr de tous les artifices de la cadence poétique. » Troisièmement, il a le sens de l’image : « Et ce novice, qui fait sonner de façon si experte le cliquetis des mots, excelle aussi, mérite beaucoup plus rare, à allumer au choc des pensées l’image étincelante et neuve. »

Pour Dantin, le recueil de Nelligan est supérieur à tout ce que le Canada a produit jusqu’à maintenant. Et ne serait-ce que pour le bien de notre littérature, cette œuvre mérite de survivre à son auteur : « Un choix intelligent de ces poésies formerait un livre assez court, mais d'une valeur réelle et d'un intérêt puissant. Les muses nationales béniront l'homme de cœur et de goût qui fera ce choix et ce livre. »

Lire la suite : le résumé de l'oeuvre

Ailleurs sur la toile
Consulter certains extraits de L’Album Nelligan de Paul Wyczynski
Entrevue avec Nelligan (14 septembre 1937)
L'article sur Wikipedia est bien documenté.

2 janvier 2013

Poésies d'Alfred Garneau


Alfred Garneau, Poésies, Montréal, Beauchemin, 1906, 220 pages. (Avertissement d’Hector Garneau)

Le recueil d'Alfred Garneau (1836-1904) a vu le jour grâce à son fils Hector qui a rassemblé les poèmes de son père, deux ans après son décès. Dans « l’avertissement », il décrit le grand amour de son père  pour la poésie. Alfred Garneau n'avait publié que quelques pièces au début des années 1860 dans Le Foyer canadien et La Revue canadienne. Le reste, souvent dicté par une circonstance, était resté au fond de ses tiroirs. Il faut se rappeler que Garneau fut l’ami de Papineau, Marmette, Fréchette, Gérin-Lajoie. Son style, tellement différent de celui de son époque, peut expliquer son silence.

Au total, son fils a retenu 45 pièces (dont 12 sonnets) qui couvrent cinquante ans. Par modestie, le fils du grand François-Xavier Garneau n’avait jamais songé à en faire un recueil. D’ailleurs, le poème liminaire l’exprime dans la dernière  strophe. « Amis, je suis cette hirondelle / Qui s'est attachée à vos toits : / Voyez, je voltige, j'ai l'aile ; / Mais, hélas je n'ai pas la voix. »

Quand les anthologistes daignent lui accorder un peu de place, c’est toujours le poème "Devant la grille du  cimetière" qui est choisi. Plutôt que de brosser un tableau lugubre d’un cimetière en fin de journée, Garneau nous offre un tableau presque souriant du lieu. L’émotion y est suggérée, sans lyrisme débordant, dans un petit tableau d’inspiration romantique. On est presque en terre parnassienne.  Voyez la tristesse qui sourit, le couchant chargé de couleurs, la vivacité des fleurs, la lumière vermeille et cet « oiseau [qui] vole dans le silence ».

Devant la grille du cimetière

La tristesse des lieux sourit, l'heure est exquise.
Le couchant s'est chargé des dernières couleurs,
Et devant les tombeaux, que l'ombre idéalise,
Un grand souffle mourant soulève encor les fleurs.

Salut, vallon sacré, notre terre promise !...
Les chemins sous les ifs, que peuplent les pâleurs
Des marbres, sont muets ; dans le fond, une église
Monte son dôme sombre au milieu des rougeurs.

La lumière au-dessus plane longtemps vermeille...
Sa bêche sur l'épaule, entre les arbres noirs,
Le fossoyeur repasse, il voit la croix qui veille,

Et de loin, comme il fait sans doute tous les soirs,
Cet homme la salue avec un geste immense...
Un chant très doux d'oiseau vole dans le silence.

Essayons d’imaginer le même tableau dressé par Fréchette et nous avons une juste idée de la poésie de Garneau. Camille Roy voit en lui un poète de transition entre « l’éloquence du vers qui chez nous, s’épuise alors, et la sobriété calme, plus concise, plus artiste, qui commence ». C’est une poésie de douceurs, mélancolique, sans tristesses qui parviennent à détruire la beauté du jour. « Est-il une âme triste et lasse de la vie, / – Ô les soucis trop lourds à notre humanité – / Qui ne se sente pas pour un moment ravie / Par cette nuit si belle en sa sérénité ! »

La nature est au cœur de son inspiration, une nature souvent célébrée pour elle-même, pour sa beauté : « C’est, en forêt, un lac où règne un grand silence. / Vingt monts aux noirs sommets soutiennent son bassin ; / Une île çà et là – tel un pâle dessin – / S’estompe à peine, au ras du flot qui se balance. »

Beaucoup de poèmes ont pour sujet la femme. Amoureuse, elle tient davantage du rêve que de la chair : « Il semble que l’on hume, au bord de sa corolle, / Le baiser et l’haleine et l’âme d’une fleur... ». Mère, elle incarne la générosité : « Mère au front riant, auprès d’elle / Le bonheur fut fidèle. / Ah ! quel autre ici-bas, / Quel autre mère fut meilleure / Jusqu’à sa dernière heure ? » Jeune baigneuse, elle exprime la sensualité : « Ô fraîcheur divine ! ô délices !... / Ses doigts joyeux / Ouvrent frileusement les lisses / De ses cheveux. » Sœur, elle est quasi une amoureuse : « Ô ma sœur, chaque jour mon âme te désire ; / Au fond de ma pensée en tous lieux je te vois. – / L’enfant au baiser pur, l’épouse au doux sourire, / Ne font pas oublier les anges d’autrefois. » Et pour terminer : « Une sœur est un don du ciel comme l’épouse ; / Dieu les met dans nos jours pour qu’ils nous soient plus doux. / L’une de consoler les peines est jalouse, / L’autre est l’ange d’amour qu’on adore à genoux. » Sa sœur, on le sait, avait épousé Joseph Marmette.

Tout comme Évanturel, Alfred Garneau se démarque de son siècle en offrant une poésie plus intimiste. Il n’est certes pas un grand poète, mais son œuvre toute en simplicité annonce Lozeau et le vingtième siècle. Il était le grand oncle de Saint-Denys Garneau.

Lire Poésies sur internet.