24 mai 2012

Les Voix intimes


Caouette, Jean-Baptiste, Les Voix intimes, Québec, Imprimerie L.-J. Demers, 1892, 309 pages. (Préface de Benjamin Sulte)

« Mais il y a assez de bonnes pièces pour sauver Les Voix Intimes d'un oubli prématuré. Le souffle religieux et national agite noblement un grand nombre de pages, et cela suffirait pour valoir un accueil favorable à leur auteur. » (Sulte dans la préface)

L’auteur avait 48 ans lorsqu’il a publié Les Voix intimes. Certains poèmes sont datés des années 1870. Le recueil est divisé en quatre parties : Poésies diverses, Sonnets, Hymnes, Romances et chansonnettes, Une gerbe d’acrostiches.
Poésies diverses
Le titre l’indique assez bien, l’inspiration vole en tous sens. Le ton, lui, demeure toujours romantique. Plusieurs poèmes sont accompagnés d’une dédicace (à sa femme, son père, Sulte, Routhier…). Certains, très sentimentaux, donnent dans le pathétisme (Rose, Un héros de 1870); d’autres célèbrent la nature, le pays, un héros national (Champlain), le journalisme, Noël, Crémazie, Fréchette, Chapman. On trouve aussi des poèmes écrits dans les albums des jeunes filles. Enfin, l’auteur nous offre de « judicieux conseils » dont un poème adressé aux célibataires (lire l’extrait). 

Sonnets
La forme change, est plus ramassée, mais l’inspiration reste la même. Les sonnets célèbrent les villes de Québec et Montréal, des revers amoureux… Le dernier tranche quelque peu puisqu’il s’adresse à Marie (« Il est un nom que tout chrétien vénère »).

Hymnes, romances et chansonnettes
Cette partie présente des chansons, avec couplets et refrain. Certaines ont été composées sur un « air connu », d’autres sur une musique originale. Les musiciens sont nommés : N. Crépaullt, Edouard Vincelette, Joseph Vézina, A. Thomas, R. Lyonnais, J. Sauviat. Les sujets sont très variés : Noël, les Canadiens et Canadiennes, les raquetteurs de Sherbrooke, les noces d’or, les funérailles, le dépit amoureux…

Une gerbe d’acrostiche
La gerbe est bien mince, elle ne comprend que trois acrostiches : A M. V. Billaud, de l’Académie des Muses Santones; La femme canadienne; A mes poésies.

Ce recueil, très dix-neuvième siècle, dans lequel sont réunis pêle-mêle les écrits poétiques de l’auteur a peu d’intérêt. Caouette est un « faiseur de rimes », un « rimailleur », comme beaucoup d’autres de son époque. En toute honnêteté, je dois dire que j’ai souvent survolé le recueil.

AUX CÉLIBATAIRES

Allons, debout ! pauvres célibataires,
Vous que la femme abreuve de mépris !
Abandonnez vos gites solitaires,
Où l'on ne voit que des chats favoris !

De votre cœur bannissez la souffrance;
Ne soyez plus désormais soucieux :
Et saluez avec joie, espérance.
Le nouvel an qui brille au front des cieux !

Car en ce jour de fête universelle,
La fille d'Ève absout les amoureux;
Sa douce voix attendrit l'infidèle,
Et son regard rend les hommes heureux.

En votre honneur elle fait sa toilette;
Elle embellit de fleurs ses longs cheveux;
A son faux col rayonne l'épinglette
Qu'elle reçut un soir avec vos vœux !

Vite, debout ! accourez donc vers elle,
Vous que l'ennui torture tous les jours !
Et dites-lui : " Ma tendre demoiselle,
Je pleure encor mes premières amours;

" Je suis cruel, barbare et bien coupable
D'avoir blessé vos nobles sentiments;
Mais mon offense est-elle impardonnable ?
Oh ! non : alors, reprenez mes serments..."

Mariez-vous ! l'Évangile l'ordonne;
C'est un devoir sacré pour le chrétien.
Aux bons époux parfois le Seigneur donne
La paix de l'âme et le pain quotidien.

C’est le souhait, braves célibataires,
Que je formule en ce beau jour de l'an.
A l'avenir, soyez moins solitaires;
Rendez des points aux plus jeunes galants


Lire la critique de Jacques Blais dans le DOLQ

Jean-Baptiste Caouette sur Laurentiana

19 mai 2012

Les Fleurs poétiques


Léon Lorrain, Les Fleurs poétiques. Simples bluettes, Montréal, Beauchemin, 1890, 182 pages (préface de l’auteur)

Le recueil est dédié à Honoré Mercier, premier ministre de la province de Québec. Dans la préface, Lorrain se défend d’être poète (air connu). « Mes fleurettes, dont la plupart pâlissaient depuis déjà longtemps au fond d'un tiroir, n'ajouteront rien, je le sais, à l'éclat qui environne notre jeune littérature nationale. »

L’auteur aime beaucoup les fleurs, et c’est ce dont il parle dans le poème liminaire : « O fleurs! Objets de ma tendresse, / Je vous cultivai de mon mieux; /  Je vous donnai des soins pieux / Dans les heures de ma jeunesse! »

IMMORTELLES ET PENSÉES
Lorrain porte un jugement sévère sur la société; la nature, prolongement de Dieu, devient la grande consolatrice, thème cher à Lamartine. « Petites fleurs mélancoliques, / Qui penchez vos fronts angéliques / Sur le sol humide des pleurs / Que versent les saintes douleurs, / Au ciel, à la nature immense, Chantez, chantez votre romance ». D’autres poèmes sont carrément d’inspiration religieuse : « Salut! Reine des cieux! / O cœur miséricordieux ».

ROSES ET MARGUERITES
La rose est associée à l’amour. « La rose est un emblème unique de beauté, / De candeur et d’amour. »  Les marguerites sont plutôt les confidentes, les « sœurs discrètes » des jeunes filles amoureuses. Quelques poèmes portent des noms de fille : « Corinne avait quinze ans. / Oh! Qu’elle était jolie! »

VIOLETTES ET PIVOINES
Encore les fleurs, mais pas uniquement dans le sentiment amoureux. Le poète préfère la violette qui, « Loin de tout regard importun, / Pure,  s’épanouit à l’ombre » à la pivoine « Roue comme la honte, / [qui] étale au jardin sa blessante splendeur. » En somme, la modestie en tout chose : si l’auteur a rejoint la ville avec ses « splendeurs mensongères », il conseille aux jeunes gens : « Ne quittez pas l’héritage / Que l’aïeul vous a transmis. »

POÉSIES DIVERSES
Encore des fleurs, l’œillet et la tubéreuse, un poème patriotique (« La fête nationale »), un poème-hommage à Crémazie (« Poète à l’âme pathétique »), deux poèmes d’inspiration irlandaise, deux autres que lui ont inspirés Horace.

Bluette : Petit ouvrage, ouvrage sans prétention, qui n’est qu’un badinage d’esprit. Après avoir lu le recueil, il me semble que la modestie affichée par le poète dans la préface et le sous-titre est authentique. Rien n’est plus naïf que ces petits poèmes. Il va de soi que traduire des sentiments en utilisant le langage des fleurs est un défi perdu d’avance, même au XIXe siècle.

Lire la critique de Jeanne D’Arc Lortie dans le DOLQ.

Extrait
La rose, qu'elle soit jaune, blanche, écarlate,
Violette, lilas, pourpre, marron, carmin ;
Qu'un riche vermillon à sa corolle éclate,
Ou qu'elle ait le reflet velouté du jasmin ;
Qu'on l'appelle pompon, capucine ou trémière,
Et quel qu'en soit le genre ou la variété, —
Perle d'or ou coquette, aurore ou printanière, —
La rose est un emblème unique de beauté,
De candeur et d'amour. Dans les cœurs, son royaume.
Elle exerce un pouvoir qu'on ne peut déjouer.
La musquée, enivrant de son subtil arôme,
Nous parle d'inconstance, il faut bien l'avouer.
La rose capucine, il faut aussi le dire.
Ne représente aux yeux qu'un caprice d'un jour ;
Celle de tous les mois, qu'un éphémère amour
Qui naît en un moment, au milieu d'un sourire,
Et qui disparaît sans retour.

Mais comment faire un crime aux innocentes roses
De la noire inconstance et des faux sentiments
Des amoureux menteurs, volages ou moroses
Oubliant sans remords leurs éternels serments ?
Ici je vois plutôt un sujet de louange
Pour la rose fidèle à refléter le cœur,
Qu’il soit droit et sincère, ou que coupable il change. (p. 66-67)

Lire Les Fleurs poétiques

8 mai 2012

Essais poétiques


Léon-Pamphile Lemay, Essais poétiques, Québec, Desbarats éditeurs, 1865, 318 pages.

Ému par la déportation des Acadiens,  Henry Wadsworth Longfellow publie en 1847 un long poème épique qui lui vaudra la gloire : Évangeline, A Tale of Acadie (Boston: William D. Ticknor & Company). Sur le Maine historical society website, on peut lire que c’est le Révérend Horace Conolly qui lui a fourni le sujet et l’angle pour l’aborder :  
On April 5, 1840, Longfellow invited a few friends to dine at his rented rooms in Cambridge at the Craigie House. Nathaniel Hawthorne brought the Reverend Horace Conolly with him. At dinner, Conolly related a tale he had heard from a French-Canadian woman about an Acadian couple separated on their wedding day by the British expulsion of the French-speaking inhabitants of Nova Scotia. The bride-to-be wandered for years, trying to find her fiancé. Conolly had hoped Hawthorne would take the story and turn it into a novel, but he was not interested. Longfellow, however, was intrigued, and reportedly called the story, "the best illustration of faithfulness and the constancy of woman that I have ever heard of or read." He asked for Hawthorne's blessing to turn it into a poem.
Dix-huit ans plus tard, Léon-Pamphile Lemay traduit « Évangeline » en français, traduction qui sera remaniée dans des éditions ultérieures. Ce long poème narratif occupe les 100 premières pages des Essais poétiques de Lemay, le deuxième recueil de poésie publié au Canada français (Fréchette a publié Mes loisirs, deux ans plus tôt).

« Évangeline », poème du plus pur romantisme (le héros plus grand que nature, l’excès des sentiments, la nature bienveillante, prolongement de Dieu), comprend deux parties. Le récit commence alors que les bateaux anglais sont dans le havre de Grand-Pré. Les Acadiens sont convoqués à un rassemblement dans l’église pour le lendemain. Ils ne connaissent pas les intentions des Anglais. C’est le soir choisi par Gabriel Lajeunesse pour faire sa « grande demande » à Évangeline Bellefontaine, deux jeunes qui s’aiment depuis leur enfance. Dès le lendemain, on célèbre les fiançailles, mais bien vite la cloche interrompt la fête. Tous les hommes doivent se rendre à l'église. On leur apprend que leurs biens sont confisqués et qu'ils seront déportés. Hommes, femmes, enfants sont embarqués brutalement sur les navires anglais sans tenir compte des liens familiaux. Le village est brûlé.

« Déjà s’étaient enfuis bien des sombres hivers », quand s’amorce la seconde partie du poème. Depuis la Louisiane, en suivant la voie du Mississipi, accompagnée d’autres proscrits, Évangeline se lance à la recherche de Gabriel, sans même savoir si ce dernier est encore vivant.  Rien ni personne ne peut la convaincre de renoncer à sa quête. Elle finit par retrouver le père de celui-ci, bien installé sur une terre au nord de la Louisiane avec d’autres Acadiens. Il lui apprend que Gabriel est parti à sa recherche il y a quelques jours. Évangeline et le père se lancent à sa poursuite, en espérant le rattraper. Peine perdue. Un aubergiste leur dit qu’il s’est dirigé vers l’Oklahoma afin de devenir coureur des bois. Ils continuent de suivre sa trace. Ils rencontrent une Indienne qui les amène dans une mission. Ils apprennent que Gabriel y est passé il y a six jours et qu’il doit y revenir après sa saison de chasse. Évangeline décide de l’attendre pendant que le père retourne en Louisiane. Gabriel ne revient pas.

Quelques saisons ont passé quand Évangeline apprend que Gabriel est au Michigan. Elle repart à sa recherche, mais le rate encore une fois. Elle poursuit sa quête sans espoir, avant de s’installer au Delaware. « Elle avait bien vieilli; sa joue était fanée;  / Sa beauté s’en allait! Chaque nouvelle année / Dérobait quelque charme à son regard serein,  / Et traçait sur son front les rides du chagrin. » Elle finit par entrer au cloître, consacrant sa vie aux indigents. Une peste se déclare. Elle se porte au secours des malades. Et un jour, elle reconnaît Gabriel : « Près d’elle sur un lit où tomba son regard / On venait de porter un grand et beau vieillard ; / Mais il était mourant, et sa joue était creuse; / Des cheveux gris tombaient sur sa tempe fiévreuse. » Il ne lui reste plus qu’à rejoindre son amant : « Évangeline en pleurs resta pieusement / Près des restes sacrés de son fidèle amant. / Elle prit dans ses mains cette tète flétrie / Que depuis son enfance elle avait tant chérie, / La pressa doucement sur son cœur agité, / Puis inclina son front avec tranquillité : / — « Mon bon père, dit-elle, — Oh ! je te remercie  ! » / Elle avait terminé sa douloureuse vie ! / Elle allait maintenant rejoindre dans le ciel, / Pour ne le perdre plus, son tendre Gabriel ! »

Oui, c’est une histoire d’amour, mais c’est aussi une hymne à la nature américaine. Tous les déplacements d’Évangeline sont le prétexte pour louanger les grands espaces, la terre généreuse, presque idyllique. Les États-Unis sont présentés comme la terre d’élection des Acadiens. Ce poème a inspiré une chanson à Michel Conte en 1971. On trouve sur Youtube la version sobre d’Isabelle Pierre ou celle plus « sentie » de Marie-Jo Therio.

Comme mon compte rendu est déjà long, je vais me contenter de survoler les 200 pages qui complètent le recueil. Lemay y aborde déjà les thèmes qu’il va développer dans ses recueils ultérieurs, à ceci près qu’il n’a pas commencé à recenser les anciennes coutumes.  Il y parle de nature, de sentiment religieux (« Chant du matin », « Hymne à Marie »), de famille (« À ma petite fille »), de patriotisme (« Chant de la Saint-Jean Baptiste »), de certains sujets historiques (« Le rêve d’une jeune Huronne », « Souvenirs des braves de 1760 ») et de sujets plus personnels (« Regrets », « Sans toi… »).

Il ne dédaigne pas les sujets pathétiques (« Ironie et prière », « La petite mendiante », « Eugénie », (« L’aveugle de Lotbinière »). Ajoutons qu’il présente en traduction d’autres poèmes de Longfellow.

Ce qui étonne toujours lorsqu’on lit un poète de cette époque, c’est le peu d’attention qu’on porte à la composition du recueil. Les poèmes ne sont pas rassemblés par thème. Bien malin qui pourrait expliquer la place d’un poème. Pour le reste, Lemay n’est pas Fréchette : c’est un bon artisan, consciencieux, qui manque un peu d’éclat.

Extrait
C'est alors que l'on vit, au bord des sombres flots.
Un spectacle navrant. Les grossiers matelots,
En entendant les cris des malheureuses femmes,
Plus gaiment replongeaient dans les ondes leurs rames :
Par d'horribles jurons les soldats insolents
Des prisonniers craintifs hâtaient les pas trop lents.
L'époux désespéré parcourait la pelouse.
Cherchant, de toutes parts, sa malheureuse épouse.
Les mères appelaient leurs enfants égarés.
Et les petits enfants allaient, tout effarés.
Pareils à des agneaux cherchant leurs tendres mères !
Femme, cesse tes pleurs et tes plaintes amères :
Car tes pleurs seront vains et tes cris superflus !
Ton en enfant bien-aimé tu ne le verras plus !
Et toi, petit enfant, tu commences ta vie
Et déjà pour jamais ta mère t'est ravie !
On sépare, en effet, les femmes des maris ;
Les frères de leurs sœurs ; Ies pères de leurs fils.
Sur le sein de sa mère en vain l'enfant s'attache.
Aux baisers maternels un matelot l'arrache.
Et l'emporte, en riant, jusqu'au fond du vaisseau.
Quels soupirs ! quels transports ! quels cris, O Gasperau,
S’élevèrent alors de ta rive tranquille! (p. 41)

Sur l’Acadie
«Évangéline» dans Essais poétiques

1 mai 2012

Jacques et Marie


Napoléon Bourassa, Jacques et Marie. Souvenirs d’un peuple dispersé, Eusèbe Senécal, 1866, 306 pages. (publié d’abord dans la Revue canadienne de juillet 1865 à août 1866)

Dans sa préface, Bourassa explique la genèse de son roman et ses intentions. Lui-même descendant d’Acadiens venus s’établir à Montréal, il a voulu rendre hommage à ces « humbles mais héroïques infortunés » qui ont traversé l’Amérique pour trouver une terre d’exil qui leur convenait : « Le récit que je vais offrir aux lecteurs de la Revue résume les  impressions vagues qui me sont restées de tous ceux que j'ai entendus dans mon enfance sur les Acadiens, et il rappellera le plus fidèlement possible l'existence éphémère d'un peuple que la Providence semblait destiner à une vie nationale plus longue et plus heureuse, tant elle avait mis en lui de foi, d'amour et d'énergie. » Il insiste pour dire que son roman ne doit pas être lu comme une revanche contre l’Anglais oppresseur : « J'ai pris pour sujet de mon livre un événement lugubre, conséquence d'un acte bien mauvais de la politique anglaise ; mais ce n'est pas pour soulever des haines tardives et inutiles dans le cœur de mes lecteurs : à quoi bon ? tous les peuples ne conservent-ils pas dans leurs annales des souvenirs qui rappellent des crimes affreux qu'ils ont expiés, ou dont ils porteront la tache durant les siècles? »

Grand-Pré, 1749. Jacques Hébert (18 ans) et Marie Landry (13 ans), malgré leur différence d’âge, sont amoureux. Devant l’obligation de prêter allégeance à l’Angleterre et la menace de se voir expropriée, la famille Hébert décide de fuir et d’aller s’établir dans la région de Beaubassin, encore territoire français à l’époque. Jacques promet à Marie de revenir au printemps. Les années passent et Jacques ne revient pas. On ne sait même pas s’il est encore vivant.

Nous voici en 1755. Un jeune officier anglais, Georges, courtise Marie depuis deux ans. Celle-ci, toujours amoureuse de Jacques, le tient à distance. Au début de septembre, les événements se précipitent : tous les hommes de plus de 10 ans sont convoqués à l’église de Grand-Pré. La Déportation est commencée. Pour sauver ses parents, Marie vient près de céder aux avances de Georges. Le retour de Jacques, prisonnier des Anglais, la ramène sur le droit chemin du patriotisme. Condamné à mort pour avoir mené une guérilla contre l’armée anglaise, il est sauvé in extremis par des maquisards amis.

L’embarquement sur les bateaux de l’exil commence : les Anglais ne respectent pas la parole donnée, à savoir qu’ils ne sépareraient pas les familles. Le lieutenant Georges, francophile au fond et toujours amoureux de Marie, se révolte. Jacques et ses amis maquisards lancent une action punitive contre les dirigeants anglais, mais épargne Georges.

Quelque temps passe. On retrouve Marie et les Hébert dans la région de Boston. George veille sur eux à distance et organise leur retour en Nouvelle-France. Ils s’installent à Lacadie. Jacques, entre-temps, se comporte en héros lors de la bataille de Sainte-Foy. Sur le champ de bataille, il découvre le lieutenant Georges, blessé à mort : ce dernier lui apprend que Marie et son père doivent être de retour en Nouvelle-France. La guerre finie, plutôt que de s’embarquer pour la France, Jacques prête le serment d’allégeance et se lance à la recherche des siens. Il arrive juste à temps pour assister à la mort de son père. Le roman se termine par son mariage avec Marie.

Le roman de Napoléon Bourassa a beaucoup de qualités : d’abord, l’auteur écrit très bien, quoique son style d’écriture convienne mieux à un essayiste. En fait, il se démarque quand il s’agit d’analyser une situation psychologique, sociale ou militaire. Il ratisse large et bien comme on dit. Cette qualité, malheureusement, est quasiment un défaut quand on écrit un roman. La narration proprement dite des actions, qui touchent nos deux héros, est constamment repoussée pour céder la place à des digressions historiques, certes bien faites, mais lourdes dans un roman. Ces digressions sont trop souvent présentées comme des tableaux figés desquels les personnages principaux sont exclus. On pourrait dire aussi que les éléments dramatiques du roman (l’embarquement de Marie sur le bateau de l’exil, ses retrouvailles avec Jacques à la toute fin) ne sont pas assez exploités. D’un autre côté, ce parti-pris atténue le pathétisme dont l’histoire est porteuse.

C’est un roman historique dans la plus pure tradition : une intrigue amoureuse fictive vient agrémenter une trame historique. L’auteur donne beaucoup de détails sur les accrochages qui ont lieu ici et là entre les Français et les Anglais. Tout cela est un peu difficile à suivre si on ne connait pas très bien l’histoire des Acadiens entre 1749 et 1755. Les Anglais sont présentés sous un jour assez odieux (lire l'extrait). Le patriotisme, le sens de l’honneur demeurent des valeurs qui supplantent le sentiment amoureux, comme c’est le cas dans pareils romans : « Quant au père Landry, il ne variait pas ostensiblement de langage et d'habitudes depuis l'entrée de son jeune hôte dans sa maison : il était toujours affable, également jovial avec lui ; mais quand l'occasion s'en présentait, dans l'absence de l'officier, il ne manquait pas de réciter les deux phrases suivantes qu'il tenait comme des axiomes de ses pères : " Qu'une Française n'a pas le droit d'aliéner le sang de sa race ; et, qu'une fille des champs qui songe à s'élever au-dessus de sa condition est presqu'une fille perdue." »

Émile Achard a présenté une version revue de ce drame (Montréal, Librairie Générale Canadienne, 1944, 4 tomes). Il semblerait qu’il l’ait pour ainsi dire réécrite.

Extrait
Alors commença le triage des jeunes et des vieux. À mesure que les prisonniers franchissaient le seuil du petit temple, les gardes qui se trouvaient au porche séparèrent les enfants d'avec leurs pères, comme le maître d'un troupeau sépare les agneaux qu'il envoie à différents marchés. Les malheureux crurent que c'était tout simplement une mesure d'ordre et de précaution. Winslow leur avait dit que les familles s'en iraient ensemble; ils se fiaient à cette promesse, confiants encore dans la bonne foi de ces hommes qui les avaient si impudemment trompés. Rien ne pouvait détruire la crédulité de ces âmes honnêtes ; elles ne s'habituaient pas à croire qu'on pouvait si souvent mentira un peuple. Ils se séparèrent, donc sans se faire leurs adieux, pensant se rencontrer un instant plus tard, sur le môme vaisseau, avec leurs femmes, leurs mères et leurs filles; et cette idée de se retrouver encore tous ensemble tempérait dans leurs cœurs les angoisses du départ; ces quelques jours de séparation leur avaient fait désirer l'exil qui devait les rendre au moins aux affections de leurs foyers... Ils obéirent tous sans murmurer à ce qu'ils croyaient être les dispositions nécessaires de l'autorité.
Les jeunes gens furent mis à l'avant, distribués par rangs de six, et les vieillards, placés à leur suite, dans le même ordre, attendirent avec calme le signal du colonel pour s'acheminer vers la côte. Tous étaient résignés; il ne s'élevait pas une réclamation du milieu de cette foule ; au contraire, quelques-uns semblaient refléter sur leur figure cet enthousiasme que les martyrs apportaient sur le théâtre de leurs tortures ; beaucoup d'entre eux croyaient véritablement souffrir pour leur foi : à leurs yeux, le serment qu'on avait voulu leur imposer était un acte sacrilège. Mais Butler vint bientôt soulever une tempête dans leurs cœurs pacifiés, en commandant aux jeunes gens de s'avancer seuls du côté des vaisseaux :
— Il faut que vous montiez à bord avant vos parents.
Tous se récrièrent:
— Non, non ! nous ne voulons pas partir sans eux!... Nous ne bougerons pas à moins qu'ils ne nous suivent!... Pourquoi nous séparer ?... Nous sommes prêts à obéir, mais avec eux... Nos parents ! nos parents !...
En même temps ils se retournèrent pour aller se confondre dans les rangs de ceux-ci. Mais ce cri de leurs entrailles avait été prévu, et ils trouvèrent derrière eux une barrière de soldats qu'ils ne purent enfoncer, et devant laquelle ils s'arrêtèrent, protestant toujours avec la même fermeté. Butler cria à ses gens de marcher sur eux et de les pousser à la pointe de leurs armes. Ces hommes n'attendaient qu'un ordre semblable pour satisfaire leur haine. Ils s'élancèrent donc, dirigeant des faisceaux de baïonnettes vers ces poitrines trop pleines d'amour, contre ces bras levés vers le ciel, sans armes, et qui ne demandaient qu'un embrassement paternel! Le sang de ces enfants coula devant leurs mères, devant leurs vieux parents qui leur tendaient aussi les bras, mais qui, voyant pourquoi on les blessait, les prièrent de s'en aller sans eux, sans s'inquiéter d'eux...
Ils furent bien obligés d'obéir; ils n'avaient d'autre alternative que celle de se faire massacrer sous les yeux de ceux qu'ils aimaient. Ils tournèrent la face du côté de la mer et s'avancèrent au mouvement rapide que leur imprimait les armes que les troupiers tenaient toujours fixées sur leurs reins.
Mais bientôt leur marche précipitée se ralentit, on les laissa respirer. On vit que c'était se lasser inutilement que de poursuivre ainsi des gens soumis. Leur acte n'avait pas été une révolte inspirée par la colère, mais le premier mouvement de cœurs qu'on vient de briser: maintenant, dépouillés du dernier bien de leur vie, de la seule consolation qu'ils pouvaient apporter dans leur exil, la société et l'affection de leurs parents, ils ne faisaient entendre aucune menace, aucune imprécation; ils souffraient seulement, beaucoup, mais sans faiblesse, comme des hommes chrétiens savent souffrir. » (p. 244-245)

Lire le roman : Internet archives
Lire l’article de Roger Le Moine, dans le DOLQ

Sur l’Acadie
«Évangéline» dans Essais poétiques