27 février 2012

Contes du pays incertain


Jacques Ferron, Contes du pays incertain, Montréal, Éditions d’Orphée, 1962, 200 pages.

J’aime beaucoup Ferron. C’est sans doute l'un des auteurs qui m’a donné mes plus grands plaisirs de lecture ces dernières années. Pourtant, quand j’étais dans la vingtaine, il ne m’intéressait  guère. Tout ceci pour dire que Ferron est probablement un de ces auteurs qu’on apprécie davantage en vieillissant et cela, parce qu’il se tient au-dessus de la mêlée, avec cette douce ironie de ceux « qui en ont vu d’autres » ou mieux « qui ne s’en laissent pas conter ».

Il ne faut pas trop chercher le fantastique et le merveilleux dans les Contes du pays incertain. Encore moins les châteaux et la magie. On y trouve bien un veau transformé en avocat (Mélie et le bœuf), un archange robineux qui hésite à regagner son ciel (L'archange du faubourg), quelques animaux qui parlent, mais rien ne nous dit que le merveilleux y est pour quelque chose. Après tout, on est chez Ferron.

Le domaine d’élection de ce pays incertain, c’est le plus souvent l’arrière-pays oublié : le Bas-Saint-Laurent, la Gaspésie, l’Abitibi, le Maskinongé. Ou la rive-sud de Montréal, encore une campagne, à l’époque. Dans « Les provinces », il met en scène un géographe zélé qui cartographie le pays différemment selon qu’il travaille pour l’évêque, le premier ministre ou les frères enseignants. Il finit par se rendre compte que tout le monde se fout de lui. Le pays n’est pas tellement affaire de lieu, de territoire, tout compte fait, comme le voudraient les tenants du pouvoir. C'est davantage une question de culture, comme le comprennent Cadieu (Cadieu) et François Laterreur (La vache morte du canyon) lorsqu’ils rentrent chez eux.

Les personnages sont des « simples » : habitant, boucher, rentier en bout d’âge, moribond qui ne veut pas mourir, bedeau, curé de presbytère, franciscain, nonne, médecin de campagne, accoucheuse. Les « grosses poches », avocats, médecins de ville et députés, on les tient à distance, tant il est difficile de les prendre au sérieux. Et souvent ces simples ne sont pas si loin des originaux et détraqués de Louis Fréchette.

Le recueil contient dix-sept contes d’inégale longueur, le plus court ne faisant que trois pages et le plus long, 35. (Vous trouverez un résumé de chacun d’eux dans Le comptoir littéraireFerron disait que chaque conte était un roman potentiel : « Le perroquet » et « Les Méchins » sont déjà des ébauches de Cotnoir.

Ferron, c’est d’abord un style, un mélange de modernité et de vieillerie, impossible à imiter. « Car ils eussent pu s’accorder; même qu’ils l’eussent dû! » (La vache morte du canyon) Les phrases, très accidentées, vont et viennent, souvent pour le plaisir des mots, y compris des jeux de mots grivois : « Après tout, c’est un veau anglais : la saillie n’est pas son affaire. » Ou encore : « On ne raisonne pas une femme qui a ses facultés, encore moins lorsqu’elle les perd. La raison attaque de front, franchise inconvenante : il faut biaiser avec le sexe, ou tout simplement le prendre par derrière. » (Mélie et le bœuf)  Avant VLB, il se permet de québéciser les mots anglais (le farouest, les Stétes, la bisnesse, touristeroum), avant Ducharme il cite Garneau pour s’en moquer.

L’auteur, si précieux en un sens, ne perd pas une occasion de nous faire rire, même si cela doit passer par le trivial : ainsi cette farce bien rabelaisienne des quatre cochons qui poursuivent monsieur le docteur (Une fâcheuse compagnie) ou cette autre d'une vieille qui montre son cul à tout le monde et que son gendre voudrait bien faire enfermer (Le perroquet).

Il ne faut pas prendre Ferron trop au sérieux. Oui, il réserve quelques savonnades aux Anglais : « On francise comme on peut, par le bas surtout, alors qu’on s’anglicise par le haut. ». Oui, il déplore, mais si peu, qu’un habitant trop simple échange sa fille contre sa dette : « Monsieur Pas d’Pouce n’en revient pas : une fille de quatorze ans, brave et jolie, qui ne figurait pas sur l’inventaire. » Je ne pense pas qu’il y ait de message politique très ciblé; l’auteur s’amuse, trop heureux de jouer de son imaginaire, même lorsqu’il nous livre la recette pour aller au ciel : « Cet archange, lorsqu’il était sur terre, a-t-il recherché les orgueilleux, les puissants, les échevins et autres potentats? » 

Le plus souvent, ce pays incertain, c’est un lieu loufoque où tout peut arriver, et même des histoires qui ne tiennent pas la route, telle celle de ce mort, dont la femme et les filles veillent le corps, alors qu’il trône dans la cuisine avec ses fils. On imagine Ferron nous surveillant, derrière la porte, trop malicieux pour se montrer, se délectant de notre air hébété.

Extrait
Il avait un os de travers au-dessus de l'estomac; il n'était pas malade, seulement l'os gênait, le piquant à chaque respiration; il lui fallait rester tranquille en attendant que l'os reprît sa place. Au bout de trois ou quatre semaines le maudit os n'avait pas bougé; le bonhomme allait de mal en pis; on manda le ramancheur, mais le ramancheur, l'ayant tâté, refusa de le ramancher, car il lui aurait, en même temps que replacé l'os, décroché le nerf du cœur. Le bonhomme était fini. On envoya chercher le curé.
— Bonhomme,  dit  la  vieille  à  son mari,  tu n'es peut-être pas très malade, mais tu es si vieux que tu te meures.
— Je me meurs ?
— Oui, tu te meurs, je suis bien à plaindre!
— Et moi ... ? demanda le bonhomme.
— Toi, ce n'est pas triste, répondit la vieille : tu n'as qu'à te laisser faire ; le curé va tout arranger Seulement, il faudra que tu sois poli: tu joindras les mains, tu regarderas en l'air et tu penseras au bon Dieu si tu peux; si tu ne peux pas, fais semblant. Et pas de farce, hein, tu m'entends!
Le bonhomme avait peine à souffler; il promit d'être sérieux.  L'arrivée  de ses  garçons  avec  des mines de faux apôtres le dérangea toutefois dans sa résolution. Il avait déjà les mains jointes; il tenta de les écarter sans que cela parût mais la vieille guettait;  elle  lui lia les  poignets  avec  un  grand chapelet. Le curé arrivé sur les entrefaites jugea que le bonhomme était condamné, aussi s'empressa-t-il de l'administrer;  puis  il ne sut  que faire;  il n'était pas encore temps de réciter la prière des agonisants.
— Comment vous portez-vous, demanda-t-il au bonhomme.
 Mal merci, répondit celui-ci. (« La mort du bonhomme », p. 39-40)

Jacques Ferron sur Laurentiana
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Cotnoir
L'Ogre
Tante Élise ou le prix de l'amour
La Sortie

21 février 2012

L'Ogre


Jacques Ferron, L'Ogre, Montréal, Les Cahiers de la file indienne, 1949, 83 p. 

La pièce évolue sur quatre actes. Elle exige 10 personnages. La première aurait eu lieu au Théâtre-Club en 1958.

Une pucelle arrive au château de l’Ogre, attirée par les belles paroles du Chevalier, un rabatteur de chair fraiche, incarnation du démon. Toute innocente, elle compte plaire au maître de céans qui l’a invitée à souper. Cet Ogre semble insatiable, puisqu’il a voulu manger son valet avant que la belle ne se présente. II y a aussi un jeune homme, à qui le Chevalier a promis la gloire, qui a été fait prisonnier et qui pourrait être la prochaine victime. On apprend que le souper s’est mal passé : l’Ogre a été empoisonné. On soupçonne le valet, mais tout le monde s’entend pour accuser le cuisinier, qui est aussi docteur. Sans leur maître, gendarmes et valets se sentent perdus et s’empressent de lui trouver un successeur. Ce ne sera pas le chevalier puisqu’il quitte le château. Ce pourrait être le prisonnier, d’autant plus qu’il est amoureux d’une Amazone, sortie on ne sait d’où, à moins comme le suggère Ferron, qu’elle ne soit qu’un autre aspect de la Pucelle. À voir aller l’Amazone, qui tient la dragée haute à toute la valetaille et au prisonnier, il se pourrait bien qu’elle devienne l’Ogresse du château.

Il y a une modernité chez Ferron qui ne cesse d’étonner : en 1949, il s’adonne à des jeux littéraires qui vont devenir très populaires dans les années 60. Tout au long de la pièce il joue sur l’illusion dramatique, se permettant d'enjamber allègrement le quatrième mur :
JASMIN - Si cette forêt était une assistance, si sa faune au lieu d’être sauvage était humaine et si vous étiez Sganarelle au lieu d’être Jasmin, il me semble que vous auriez plaisir à faire l’éloge du théâtre, qui, par ses machinations et ses diableries, brûle aux feux de la rampe ce que le jour a de niais, de ridicule et de monstrueux pour laisser à la nuit ce que la vie a de pur et d’ineffable. Niaise était la Pucelle, pourtant touchante ; mais ses qualités fondantes, ses appas sans défense avaient sur l'homme un effet désastreux en faisant naître en lui un Ogre monstrueux. Elle est morte. De même I’Ogre. Et le ridicule les a suivis avec le docteur en médecine et son chapeau pointu. La scène n'est pas encore vide, mais le drame, par ces trois échelons successifs, est descendu vers des couches plus humaines. Ainsi se joue le passage du théâtre à la vie quotidienne ; il prépare le retour du spectateur à son foyer, celui de Sganarelle à la femme qui le trompe, celui du malade imaginaire à Molière qui se meurt. La forêt se videra de ses bêtes avides, et, ce château bizarre, prestigieux, extraordinaire tant que le drame y séjourne, deviendra une simple résidence, la maison de campagne où l'on élève une famille. Alors la terrasse cessera d'être une scène.
L’humour est le plus souvent subtil, même si parfois il ne déteste pas l'allusion grivoise :
LE MANCHOT - Occupe-toi à me trouver un appui quelconque où me poser les fesses ; après une journée de garde, ces morceaux-là n'ont plus leur place entre ciel et terre ; ils vous tirent dans le dos comme des jambons pendus par des ficelles. La ficelle peut casser ; alors il est trop tard pour vous asseoir. Comme le disait si bien le curé de mon baptême : « A le garder en l‘air, vous aiguisez votre derrière, et quand il est pointu, monsieur, vous vous piquez dessus ». Or donc, compagnon, va me quérir un siège.
L’Ogre est une pièce un peu bavarde, assez littéraire tout compte fait. Déjà le style inimitable de Ferron est bien présent : fantaisie, allusions politiques, sarcasmes contre les grands, dont l’Église et les Anglais. Il me semble que tous les éléments du conte sont présents, comme Ferron lui-même le suggère dans la dernière réplique de la pièce.
JASMIN – À ce régime, Madame, je vous le prédis, vous aurez beaucoup d’enfants. Et cette histoire d’Ogre finira comme l’autre. Elle finira bien. Ainsi le veut la morale des contes.
En terminant, deux citations sur la médecine :
« La médecine préventive est sa spécialité; il empêche ses patients de vieillir. »
« …la manière la plus efficace de vaincre la maladie est encore de se débarrasser des médecins. »

Sur Ferron :

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L'Ogre
Tante Élise ou le prix de l'amour
La Sortie

20 février 2012

Qui est l'auteur de ce texte?

 Qui est l'auteur de ce texte?
 Vous allez dire Ducharme, j'en suis certain. Mais c'est Ferron dans La Sortie.
« Des chevaux galopent au-devant de l'eau. Pourquoi ne se transforment-ils pas en cachalots ? Il est difficile de changer d'habitude. Ils se disent sans doute qu'ils veulent rester fidèles à leurs ancêtres. Ah, vous serez bien avancés, patriotes-chevaux, quand le déluge vous aura rejoints ! L'avenir est à la plongée, aux sous-marins, aux cétacées. Et l'on peut aussi creuser la terre. On réduit les dimensions du living-room, sans en changer les proportions, cela donne un cercueil, et l'on continue de voyager dans la mort comme dans la vie, sans déranger personne. La terre tourne, on ne s'ennuie pas; on fait le tour du monde comme des cosmonautes oubliés. On ne peut plus s'arrêter. Pourquoi d'ailleurs arrêterait-on ? Où débarquer ? Personne ne vous attend. Alors on continue de tourner. C'est sans doute cela une vie éternelle... Ma pauvre perruche, dire que je t'ai aimée ! Et toi, poisson, que deviendras-tu dans ton désert mouillé sans un Dieu pour faire tomber la manne ? Et toi, palmier, comment pourras-tu regagner la Floride sur ton pied-bot ? La Floride, l'air libre, le vent; la vraie Floride qui est aux vedettes, aux impudiques, aux impudents, aux millionnaires... La mienne, c'était une attrape, les tropiques dans un living-room, le living-room dans un cercueil. »

11 février 2012

La Sortie


Jacques Ferron, La Sortie, Montréal, Écrits du Canada français, 1965, pages 109-147. (Création à la scène: le 14 septembre 1965, par le Théâtre de la Place. Mise en scène: Pascal Desgranges)

Auguste reçoit Armand, son seul ami. Son épouse, qui a une robe neuve, voudrait sortir. Auguste n’est guère tenté. Dans la discussion, il ressent une « crampe à l’estomac ». Pendant que l’épouse cherche les médicaments, les deux amis devisent sur la mort. Armand est agent d’assurances et il en profite pour lui vendre une assurance. La femme ne trouvant pas les médicaments, Auguste part à leur recherche. Pendant ce temps, l’épouse embrasse l’ami. On comprend qu’Auguste est cocu. En fait, lui aussi le sait. Remis de son mal, il se met tout beau pour sortir son épouse. Armand, jaloux, lui révèle qu’il est cocu et le mari fait semblant de ne pas le croire. Finalement, le mari dit éprouver de la fatigue et demande à sa femme de sortir avec Armand.

Cette pièce est présentée comme la suite de Tante Élise. Difficile d’y voir une suite, à moins que les deux jeunes amoureux soient devenus de vieux époux. Sinon, aucune allusion. Comme extrait, un petit passage savoureux sur la médecine.

Extrait
L'AMI — Ta maladie a été transformée; elle est devenue une mine de paroles, un mal pour un mot.
LE MARI — Un mal pour un mot ?
L'AMI — Oui, et tu parles avec autorisation; les pires calembours te sont permis. Sans la maladie, bien des gens seraient muets.
LE MARI — Merci pour moi : j'ai déjà trop divagué.
L'AMI — Comment te sens-tu ?
LE MARI — J'ai la bouche un peu sèche, c'est tout.
L'AMI — Tu as trop transpiré ! Quand tu auras bu, le goût de parler te reviendra. Tu suivras mon conseil. Les médecins ne sont pas seulement des sorciers; ils enseignent l'amplification du sujet, ce sont des rhétoriciens. Laisse-moi te faire un aveu : si je n'avais pas été si paresseux, je ne vendrais pas de l'assurance, non ! Au lieu de m'esquinter, c'est moi qui ferais parler le client, bien assis, bien gras et ne l'écoutant pas trop; oui, je serais médecin.
La femme revient.
LA FEMME — Voici ton eau, chéri; maintenant je vais chercher les grains.
Elle sort.
LE MARI — Médecin, toi ! Vendre le paradis ou vendre de l'assurance, c'est du pareil au même : je te voyais curé dans le grand sermon de la mort.
L'AMI — Mon cher, le siècle a changé : l'homme est moins hasardeux, ses économies... Oui, ses économies, ma Floride à moi... ses économies, il les place près de lui; son salut, il le cherche ici-bas; l'au-delà, c'est le dehors de sa peau; il ne s'en éloigne guère et la maladie le ramène en deçà, au chaud des tripes, dans son petit ciel portatif dont, moyennant finances, le bon docteur lui explique tous les gargouillements, ah, douce musique !
LE MARI — II faudrait quand même que tu inspires confiance.
L'AMI — C'est la maladie justement qui déguise le médecin aux yeux de son patient et d'un loup, s'il le fallait, lui ferait voir un mouton... Tu n'aurais pas confiance en moi ?
LE MARI — Non, décidément pas !
L'AMI — Tu n'es peut-être pas très malade, non, pas très malade... Ta crise, quand même, tu l'as eue au bon moment : tu ne voulais pas sortir. Évidemment les sueurs froides semblaient sincères, mais sait-on jamais : tu as peut-être le génie de la transpiration ?
LE MARI — Et mon mal ?
L'AMI — Je n'en ai rien ressenti.
LE MARI — Bon, j'irai voir le médecin : il me croira, lui ! Il me donnera même des dragées à croquer en cas de crise.
L'AMI — Des dragées que tu garderas précieusement dans ton porte-monnaie.
LE MARI — Autrefois, c'étaient des gris-gris,
L'AMI — Maintenant, ce sont des dragées. Les remèdes passent mais les médecins restent. (p. 116-117)

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Tante Élise ou le prix de l'amour
La Sortie

8 février 2012

Tante Élise ou le prix de l’amour


Jacques Ferron, Tante Élise ou le prix de l’amour, Montréal, Éditions d’Orphée, 1956, 103 pages.

L’intrigue est très mince. Un homme et une femme cherchent à vendre leur hôtel, « Les deux pigeons ». Elle est prête à le céder au premier venu; il préférerait un acheteur qui poursuive leur « œuvre », ce qui exclut les « gagnestères » et les faux-prêtres. « Je ne vendrai pas à des extrémistes. Nous avons fait carrière dans le juste milieu, favorisant l’amour et la vertu, conviant à la félicité des deux pigeons les jeunes époux et les amants timides qui sont venus en toute confiance. » Survient un couple de nouveaux mariés envoyés par une vieille tante riche, la tante Élise du titre. Elle a certaines exigences, la vieille tante, entre autres que le tenancier la tienne au courant des réactions du jeune couple. À la clef, se joue son héritage. Elle a demandé qu’on leur prépare une chambre spéciale, une chambre sans lit. Par compassion et un peu pour ressusciter le souvenir de ses propres amours, la tenancière a tenu à ajouter de la paille dans un coin. Les tourtereaux arrivent, montent à l’étage mais redescendent aussitôt quand ils constatent l’absence du lit. L’aubergiste se garde bien de communiquer cette nouvelle à la tante Élise, de peur qu’elle les déshérite. De toute façon, il n’en a guère le temps puisqu’elle meurt pendant qu’il lui raconte un peu n’importe quoi. Il semble que la vieille n’ait pu supporter sa première nuit d’amour, même vécue par procuration.

Il y a quelque chose d’onctueux chez Jacques Ferron qui tient du faux-prêtre en apparat d’évêque. Il emploie un style de grand seigneur même pour les sujets les plus communs. Le charme de cette pièce tient à ces échanges impossibles entre les cinq personnages. On est en pleine fantaisie, pas tellement loin du théâtre de l’absurde, tant les enjeux sont ridicules. Ferron ne se départit jamais de son brin de malice, et ici ce sont un peu les relations entre les hommes et les femmes qui sont passées sous la loupe, déformées juste assez pour qu’on puisse en rire.

Extrait
L'HOTELIER (au téléphone) Allô... Pardon... Je ne vous avais pas reconnue : votre voix n'est plus la même... Votre coeur... En effet, c'est une rude nuit, non seulement pour vous, pour nous aussi: tous nos clients ont quitté l'hôtel à l'exception de votre nièce et de son mari... Ils seront plus tranquilles? Je ne crois pas : ils hurlent comme des loups dans la jungle sibérienne; ils s'entredévorent et renaissent pour se dévorer encore.
L'HOTELIÈRE Mon mari, tu souffles trop fort.
L'HOTELIER (au téléphone) S'ils sont descendus ? Non, je crois qu'ils mourront avant. (Il pince sa femme qui crie.)
L'HOTELIER Ce n'est pas moi qui souffle.
L'HOTELIER (au téléphone) Avez-vous entendu? Ils sont terribles. L'amour avec eux devient chose effrayante, l'explosion d'une bombe perdue, le déchirement métallique d'une virginité séculaire.
L'HOTELIÈRE Mon mari, tu exagères!
L'HOTELIER (au téléphone) Ma pauvre femme ici présente tremble de tous ses membres. Son frisson est sur le point de me gagner; j'avoue qu'ils me font peur. Ah ! mademoiselle, n'en doutez pas : leurs enfants auront du poil... Votre cœur?... Allô, allô, êtes-vous encore là, mademoiselle?... Allô! Allô!
L'HOTELIER La ligne est restée ouverte, et pourtant la vieille ne parle plus.
L'HÔTELIÈRE (prenant l'appareil) J'entends des bruits de pas. Quelqu'un a dit : Mon Dieu!
L'HOTELIER Et que répond le bon Dieu?
L'HOTELIÈRE (raccrochant) II a répondu qu'elle était morte. Tu l'as trop bien aidée à vivre!
L'HOTELIER J'ai fait de mon mieux; sa pomme était mûre.
L'HOTELIÈRE Tu as fait de ton mieux pour secouer le pommier.
(pages 82-85)

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1 février 2012

Le Dodu


Jacques Ferron, Le Dodu, Montréal, éditions d’Orphée, 1956, 92 pages.  (La Troupe de l'Errant canadien donne la première le 24 juin 1958, au Studio d'Essai du Théâtre-Club. Mise en scène: Marcel Sabourin)

Dans une interview conservée par Radio-Canada, Ferron déclare que son théâtre n’est pas très bon. Il dit encore que le critère ultime pour juger d’une pièce, c’est l’adhésion du public. Plus loin, avec sa morgue habituelle, il admet qu’on écrit sur l’amour quand on n’a rien à dire, du moins qu’on n’a pas de sujet qui vaille la peine d’être développé.

Ils sont cinq personnages et un corbeau qui parle. Dora et Célia viennent de se marier. Agnès, l'amie de Célia,  leur a cédé sa chambre, plus confortable, pour leur nuit de noces. Agnès a aussi un amoureux secret; il s’appelle Mouftan et ne se sépare jamais de son épée. Et Dodu et son corbeau, les deux derniers personnages? Ils  jouent en quelque sorte les rôles que jouaient les soubrettes et les valets dans la comédie classique : ce sont des faire-valoir.

L’intrigue est bien mince : Mouftan croit que Dorante a couché avec Agnès puisqu’il se trouve dans sa chambre. Il veut « le saigner comme un cochon ». Après quelques marivaudages, le quiproquo est levé et c’est le perroquet qui est décapité. Enfin réunis, Agnès et Mouftan se précipitent chez le curé. Ferron ne serait pas Ferron, s’il ne s’amusait pas des codes de la comédie, s’il ne franchissait la barrière des niveaux de langue, tout en distribuant quelques piques ici et là. De toute évidence Ionesco est passé par là.

Extrait
MOUFTAN -Je  t'aime,  petite  poupoule!   Je  t'aime assez que j'en reste bête.
AGNÈS - Je n'en doute pas. Sais-tu, Dorante, qu'il a cru que je le trompais avec toi ?
CELIA - Si on le sait !
DORANTE - Il voulait me saigner comme un cochon,
AGNÈS - Mouftan,  tu  aurais fait ça pour un moi!
MOUFTAN - Hélas!
AGNÈS - Chéri Mouftan, tu m'aimes plus que je n'osais l'espérer!
MOUFTAN - Tonnerre de tonnerre! Je t'aime, je t'aime... (Il dégaine.)
CÉLIA - Pour l'amour du ciel, Agnès, retiens-le!
AGNÈS - Je n'ai pas peur de sa petite piqûre. C'est un mouton, mon tigre.
CÉLIA - Je vois, mais ne t'éloignes pas trop de lui.
AGNÈS - Comme si je pouvais m'éloigner de toi, moineau !
MOUFTAN - Ma poupoule, ma petite poupoule!
AGNÈS - Du calme, Mouftan, du calme! Ce sera demain. Pas sur le trottoir, j'ai dit... Je te regarde, mais au juste, à qui ressembles-tu?
MOUFTAN - A qui, poupoule ?
DODU - Coute-coute-coute-cou-toute !
AGNÈS - Je l'ai : c'est à l'oiseau que tu ressembles. Où donc est-il, celui-là ? Je ne le vois plus sur le mur. Envolé ?
DODU -  II est ici.
AGNÈS - Dodu, tu t'es fait mal, mon gros!
DODU - C'est l'oiseau qui a saigné.
AGNÈS - Pouah ! il n'a plus de tête.
DODU - Ton bel amant l'a raccourci.
AGNÈS - Tu as fait ça, Mouftan !
MOUFTAN - Euh...
AGNÈS  - Tant   mieux!   Il   m'appelait   poupoule.  Je t'avais d'ailleurs prévenu, Dodu : « tu le trouveras mort, un beau matin, ton corbeau, » que j'avais dit.
DODU - II est mort.
AGNÈS - J'espère bien.
MOUFTAN - On va chez le curé, poupoule ?
AGNÈS - Oui, mon grand chéri.  (Elle embrasse Mouftan.)
CÉLIA - Ils sont heureux,  quel bonheur!   (Elle embrasse Dorante.)
DODU - Hum!
AGNÈS(ne lâchant pas Mouftan) - As-tu le rhume, Dodu ?
DODU - II est guéri, Dieu merci.
AGNÈS (même jeu) - Tant mieux!
DODU - II est guéri, mais le vieux curé, lui, il risque fort de mourir si vous ne cessez pas de vous embrasser.
MOUFTAN - Tant pis!
AGNÈS - Non, non, à la cérémonie d'abord ! Ailez, ouste! Les hommes en avant, les femmes en arrière.
DODU - Je vous accompagne ; je servirai de père aux deux, au marié et à la mariée, ce sera plus simple.
AGNÈS - Ouste, les hommes !
MOUFTAN - (à Dorante) Quand je pense que je voulais te saigner comme un cochon! Vieux frère, va! (Les hommes sortent.) (p. 86-90)