26 juin 2011

Laure Clouet

Adrienne Choquette, Laure Clouet, Montréal, Institut littéraire de Québec, 1961, 135 pages. (Avec deux fusains de Sœur Sainte-Alice-de-Blois)

Depuis la mort de sa mère, Laure Clouet, une vieille fille, mène une existence étriquée en compagnie de ses deux domestiques, entre les murs clos de l'opulente demeure familiale située sur Grande-Allée à Québec. « La vieille maison aux assises encore solides se renfrognerait bientôt sous la pluie de novembre fouettant ses pierres. À l'intérieur, Marie-Laure poursuivrait ses soirées de reprisage pour l'ouvroir de la paroisse. Elle ne lèverait pas les yeux, mais peut-être n'entendait-elle pas la pluie siffler? Il semblait que nulle rumeur extérieure jamais n'aurait pu troubler le rythme de cette maison, aussi immuablement ordonnée que ses horloges à carillon. Semblable à quelque fort, la demeure de la Grande-Allée se moquait des intempéries depuis soixante ans. On y entrait comme dans un tombeau orné. La première surprise passée, une singulière impression de ne plus participer à la vie du siècle s'insinuait dans l'âme. Bientôt, les murs épais, le silence, la galerie des portraits de famille, des meubles d'un autre âge achevaient de couper toute amarre. Marie-Laure Clouet était née entre ces murs, elle avait joué aux jeux sages des enfants solitaires. Peut-être sa jeunesse avait-elle un moment frémi devant elle! Nul, en tout cas, ne le sut. »  Elle continue de perpétuer une tradition familiale, celle du Mardi d’Amitié (lire l’extrait), qui consiste à inviter les vieilles amies de la famille, parce que sa mère tyrannique le lui a demandé sur son lit de mort.

Un jour, Laure reçoit une lettre d’Annine Thiboutot, une jeune fille que sa mère a aidée il y a bien longtemps. Son mari a trouvé un travail à Québec, et elle lui demande de les héberger, le temps qu’ils se trouvent un logement. Laure n’arrive pas à se décider, surtout qu’elle craint de déroger à l’ordre établi, au caractère sacré de la tradition familiale.  Finalement, après avoir écouté des conseils à droite et à gauche, elle décide qu’elle les recevra. Cette simple décision ressuscite toute une partie d’elle-même qu’elle croyait morte; elle s’interroge sur ses choix de vie, sur sa solitude de vieille fille, sur l’importance des traditions… « Elle se demanda brusquement pourquoi elle avait laissé stagner sa vie telle une eau morte. » Elle se sent prisonnière de toutes les vieilleries qu’elle conserve en l’honneur de sa famille et d’un mode de vie en train de s’éteindre, celui de la vieille bourgeoisie de la haute-ville de Québec. Elle se décrit comme la « gardienne de tombeaux vides ». Elle a 44 ans, elle n’a jamais eu d’amoureux et n’a même pas une amie. Elle n’a jamais rien fait qui ait compté pour elle ou pour les autres. Elle espère profiter, ne serait-ce que par procuration, un peu du bonheur de ce jeune couple. Elle se sent rajeunie, elle se découvre même une sensualité.

L’histoire finit un peu en queue de poisson. Laure vient consulter madame Bloies, une vieille amie de sa mère plus ouverte aux changements. Celle-ci lui a laissé ce message : « Tu as longtemps marché dans un désert. Te voici au bord d’un oasis. Ne bois pas trop vite à la source, elle te ferait plus de mal que le sable sec. » Laure voudrait que madame Boies l’éclaire davantage sur cette parabole. Malheureusement, elle arrive trop tard, sa vieille amie est morte. Et on ne saura pas jusqu’où ira l’émancipation de cette vieille fille.

C’est un récit très classique, et dans son écriture et dans sa composition. L’action est inexistante : on suit la lente évolution de Laure Clouet. Certains critiques ont voulu y voir le symbole de l’émancipation des femmes ou même du Québec.

« Le personnage de la vieille fille représente, dans l'économie patriarcale, une femme qui n'est ni "fille de" (elle est trop vieille pour être encore la fille de son père) ni "femme de" : elle est donc femme de personne. La nouvelle "Laure Clouet" d'Adrienne Choquette, présente un personnage de vieille fille qui se verra "rajeunir" par la présence d'un personnage féminin plus jeune. La remise en question de l'héritage patriarcal permet alors à la vieille fille, survivante d'un univers mortifère, de se transformer et de transformer son univers par une adhésion à des valeurs "autres". Elle passe, en quelque sorte, du mode passif au mode actif. Dans cette perspective, Laure Clouet semble représenter un Québec traditionnel prêt à s'affranchir. » (Isabelle Boisclair, Laure Clouet, femme de personne)

Il est un peu difficile de dater ce récit. Choquette décrit la ville de Québec, comme Lemelin l’a fait,  avec ses petits ouvriers et ses cols-blancs miteux, avec sa haute et sa basse ville : « Peu à peu, les classes sociales reprenaient position. Cela se faisait sans heurts, comme d’un accord tacite : Saint Roch en bas, Grande-Allée en haut, et jamais si nettement qu’à l’automne les portes de la ville n’assignaient aux habitants leurs limites respectives. »

Extrait
Mathilde Bruneau... Une vie passée à sauver les apparences du bonheur. La frêle créature avait tenu bon, acculée à un héroïsme quotidien dénié par le milieu même qui l'y avait jetée. Après quarante ans d'exercice, cette femme pouvait, avec sérénité, entretenir ses petits-enfants de leur grand-père "aussi bon que beau", disait-elle, en souriant sans pitié pour elle-même au portrait de l'infidèle.
Sans doute n'avait-elle pas été la seule à refouler dans le silence son cœur fier. D'autres, bien d'autres certainement, au sein d'existences apparemment comblées et douillettement inutiles, avaient connu le coup de ciseau de la souffrance et de l'humiliation. Mais la loi du milieu commandait de se taire et de figurer.  À la fin de la représentation pourtant, les  dernières  familles bourgeoises  de Québec apprenaient parfois qu'elles avaient eu tort de tant lutter puisque les générations montantes résolument acceptaient de confondre leurs intérêts et leurs plaisirs. Ultimes obstinées résistantes, quelques vieilles dames aux bijoux désuets comme leurs  somptueuses  demeures,  assistaient dans l'impuissance à la mise à mort du rang et au coup de pied de l'âne sur les idéaux de leur génération. Et peut-être était-ce pour elles la pire épreuve que ce vacillement des cadres auxquels plus d'une avait immolé sa part légitime de bonheur.
Dans l'antique salon de leur amie morte, réunies autour du foyer pour quelques heures d'entretien un peu précieux, piqué parfois d'un irrépressible petit coup de griffe, avec des gestes d'une grâce ronde qui ponctuaient de jolies exclamations surannées, cinq vieilles dames prenaient, deux fois l'an, une revanche illusoire sur le siècle en feignant d'ignorer le bruit qu'il faisait. Mais peut-être ne feignaient-elles point. Peut-être, dans une maison qui faisait penser à un vaisseau enlisé, descendaient-elles à la rencontre de fantômes plus vivants et plus chers à leur cœur que leurs sportifs petits-fils. (p. 63-65)

Adrienne Choquette sur Laurentiana

22 juin 2011

Jérôme Aquin

Jean-Paul Pinsonneault, Jérôme Aquin, Montréal, Beauchemin, 1960, 211 pages.

Jérôme Aquin a été renvoyé du séminaire où il était depuis trois ans. Son directeur de conscience lui a dit qu’il n’avait ni l’humilité ni l’abnégation pour être prêtre. Jérôme a quitté le séminaire blessé, honteux et humilié.

Dans son milieu familial, près de Sherbrooke, il est mal accueilli. Sa mère, veuve, est profondément déçue. Elle croit que Jérôme n’a pas été à la hauteur de sa vocation et elle ne lui pardonne pas les sacrifices qu’elle a dû s’imposer pour le faire étudier.  Son frère Mathieu, qui a repris l’entreprise familiale qui périclitait à la mort du père, craint de devoir partager le patrimoine avec son frère. Entre les deux frères se joue une épreuve de force dont la mère est l’arbitre. Jérôme trouve un peu de réconfort auprès de sa belle-sœur Anne, malheureuse avec son mari, et de sa sœur Geneviève.

Mathieu refuse d’intégrer Jérôme à l’entreprise familiale et sa mère lui donne raison. Jérôme est furieux contre eux. Il surprend une conversation entre Anne et Mathieu : la jeune femme a perdu son enfant et Mathieu semble bien content. Il ne pense qu’à l’argent, en véritable avare qu’il est. Jérôme, que les idées missionnaires n’ont pas quitté, essaie de la consoler. Anne, de plus en plus en butte à l’hostilité de son mari et de sa belle-mère, quitte la maison familiale et va s’installer à Montréal dans une petite chambre, gagnant péniblement sa vie. Jérôme finit pas l’imiter : il travaille comme journaliste, un travail humiliant selon lui. Les deux se retrouvent. Anne vit dans la dèche, elle est déprimée et suicidaire. Jérôme, trop heureux d’avoir une âme à sauver, joue auprès d’elle un jeu dangereux, plus préoccupé de ses compétences missionnaires que du bien-être de sa belle-sœur. Il ne lui donne pas toujours de bons conseils et elle finit par s’enlever la vie. De crainte de la perdre, il l’a pour ainsi dire poussée au suicide. Il revient brièvement dans sa famille, mais est mis dehors par son frère et sa mère.

Ce roman est typique des années 1950. Le drame est lourd, tortueux, déprimant au possible. Aucun des personnages n’est sympathique, à commencer par Jérôme, un véritable tordu. On a de la difficulté à croire à son histoire tant le personnage est caricatural. C’est un roman psychologique qui tient mal la route malgré toutes les finasseries que l’auteur emploie pour le rendre intelligible. L’écriture est belle, mais d’une autre époque.

Extrait
La rue était déserte, pleine de silence et d'eau. Il y régnait une indicible tristesse que la chaussée aux reflets de verre, les arbres noirs et les demeures grisaillées par la pluie rendaient plus poignante encore. Perdu de détresse, le jeune homme ne s'aperçut pas d'abord qu'il courait. On eût dit qu'il cédait à la crainte d'être happé de nouveau par cette maison qui venait de le chasser. Implacable retentissait à son oreille la voix de Matthieu et, à travers elle, celle de la famille qui le reniait, de l'univers dont chaque être devenu hostile le rejetait, se refermait derrière lui ainsi qu'un impossible refuge.
Toutefois, en dépit de la solitude où il s'enfonçait, le fils d'Elisabeth comprit soudain qu'il n'était pas seul. Une ombre l'accompagnait, à la fois douloureuse et inapaisée, dont l'insistance aggravait en lui le poids d'un fardeau familier. Dans cette rue aux façades brouillées, Anne le rejoignait, exigeait qu'il se justifiât. Hélas! il n'y avait rien à expliquer. Une autre main que celle du fils de la veuve avait tout conduit. Dès avant ce soir d'été où à l'insu d'Anne et de Jérôme s'était noué leur destin, la souffrance les avait mis en marche l'un vers l'autre, jetés côte à côte à l'orée d'une terre désolée, sans chemin que celui de leur inutile amitié. Cette angoisse, c'était elle qui les avait traqués, murés ensemble.
Qu'il le voulût ou non, Jérôme demeurait lié à la mort d'Anne. Elle ne faisait même plus qu'un avec l'espoir interdit qui depuis des mois le torturait. Par-delà le cadavre de sa belle-sœur, c'était son propre désarroi que l'ancien séminariste étreignait. Il le sentait vivre monstrueusement au fond de lui-même, tel un mal atroce. Cette flétrissure qu'était sa déchéance le rongeait d'une brûlure intolérable. (p. 208-209)

14 juin 2011

Tête blanche

Marie-Claire Blais, Tête blanche, Québec, Institut littéraire de Québec, 1960, 205 pages.

Plus encore que La belle Bête, Tête blanche inaugure un thème qui marquera la littérature québécoise des années 1960, celui de l’enfance meurtrie. Même Ducharme reconnaîtra sa dette, lui qui dédie L’Océantume, « À Marie-Claire Blais, comme à une princesse ».

Tête blanche, ce n’est pas encore « l’immense » Marie-Claire Blais, mais c’est déjà mieux que la plupart des romans qui l’ont précédé. Il y a des moments d’écriture, des passages qui valent à eux seuls bien des livres de 300 pages.

« Tête blanche », c’est le surnom affectueux qu’Evans doit à ses cheveux. Comme ses parents ne s’entendent pas, ils l’ont placé en pension chez monsieur Brenner. Son père est parti on ne sait où et sa mère, une comédienne qui se débat avec des problèmes personnels, ne vient presque jamais le visiter. Ils échangent des lettres. Il lui raconte ses mauvais coups, le désir de cruauté qui l’habite et elle essaie de le raisonner. Sa mère étant malade, il essaie de l’aider à distance. Elle meurt à l’hôpital en son absence.

Il a maintenant 12 ans. Beaucoup de drames surviennent dans la pension de M. Brenner. Les autres petits garçons sont aussi des enfants abandonnés. Un de ceux-ci, Claude,  a une sœur du nom d’Émilie. Tête Blanche la voit le dimanche lorsqu’elle rend visite à son frère. Ils en viennent à passer les dimanches ensemble. Tête blanche est amoureux d’elle et elle aussi même si elle a 14 ans. Cette fille l’ouvre à l’amitié, à l’amour. Elle fait surgir le bon qui l’habite. Ils échangent des lettres, qui sont tout sauf superficielles, dans lesquelles ils parlent de sentiment, mais aussi de la vie, de Dieu, de la mort, de leurs parents tout croches. Émilie qui s’occupe de ses sœurs, pendant que sa mère vogue d’un amant à l’autre, réussit à convaincre cette dernière d’amener Tête blanche en vacances avec eux. Ces vacances qui devaient les rassembler les sépareront. Émilie vieillit, son enfance l’abandonne, elle est presque une jeune femme. À la fin de l’été, ils conviennent de se séparer.

Tête blanche a 15 ans. Il n’habite plus chez M. Brenner. Il est pensionnaire dans un collège, mais il continue d’écrire à son ancien tuteur. Cet homme sévère est une figure paternelle de qualité pour Tête blanche et les autres enfants. M. Brenner veut le forcer à se libérer de sa tutelle, il veut lui rendre sa liberté. « Soyez révolté, méchant si vous le désirez, criez, pleurez, mais ne vous cachez pas au fond de votre détresse comme les fous se cachent dans leur folie. » Rien ne dit qu’il parviendra à se libérer, ses derniers mots pour monsieur Brenner étant : « Je n’ai que la force de haïr, la force de l’orgueil; l’autre, la force et la patience de l’amour, je ne l’ai plus. La vie ment. » Dans l’épilogue, Evans arpente les rues de la ville, seul, incapable de partager quoi que ce soit avec autrui. Il aperçoit une fille qui lui rappelle Émilie. Elle s’éloigne sans le voir.

Les premiers livres de Marie-Claire Blais sont très sombres. On n’y trouve pas l’ironie qui allège Une saison dans la vie d’Emmanuel. Les enfants sont laissés à eux-mêmes, ignorés par des adultes perdus dans leurs propres problèmes. Les pères sont absents ( monsieur Brenner est un père substitut qui n’a ni femme ni enfant); les mères, toujours trop belles, souffrent de l’absence des hommes et sombrent dans la dépression. Ce sont les enfants qui doivent soutenir les adultes et cela est trop lourd pour leurs frêles épaules : « Je participe de l’adultère de maman, malgré moi, et mes sœurs aussi en subissent la honte. Elles ne voient pas ce mal, mais elles le respirent, le pressentent. » Et les enfants, pour calmer leur détresse, ne trouve comme expédient que la cruauté.  Contrairement à La belle Bête, sans espoir, Tête blanche laisse une mince place à la tendresse à travers le personnage d’Émilie. Mais on comprend que même celle-ci est sur le point d’être happée par la vie, comme sa mère et celle de Tête blanche l'ont été.

Le roman contient six parties en plus de l’épilogue. Trois (2, 4, 6) sont des échanges épistolaires, l’une (3) est un journal, les deux autres (1, 5) sont racontées par un narrateur externe.

Extrait
Evans, mon ami,
Non, mon professeur ne ressemble pas à Monsieur Brenner. Il est plus comique et toujours distrait. Il faut que son élève lui rappelle qu’il donne un cours, parce qu'il s'égare facilement. Parfois il ne corrige pas mes devoirs. Il a la manie d'étaler ses connaissances, de parler de voyages qu'il n'a sans doute jamais faits.
Je connais bien des choses sur la vie, et mon professeur s'imagine que je suis une petite fille très innocente. L'autre jour il m'a dit : "Émilie, vous commencez à être femme, vous devriez vous méfier des jeunes garçons, à qui vous faites des grimaces dans la rue". Et j'ai ri. S'il savait que maman amène des hommes à la maison depuis que j'ai dix ans.
Il ne faut pas en vouloir à maman. Elle se lasse vite de ses amis et en prend d'autres. Ce n'est pas sa faute. Son cœur change comme le vent. Parfois j'ai envie de la gronder et de lui dire : "Maman, tu n'es pas raisonnable". Mais elle ne m'écouterait pas.
Ce qui me chagrine, c'est que j'aime papa et qu'il ne vient qu'une fois l'an.
Bien sûr je pense souvent à Dieu. Mais cela ne me fait pas mal comme à toi. Je suis certaine que Dieu t'aime beaucoup.
Émilie.

Émilie,
Faut-il beaucoup aimer les autres ? Moi, j'ai connu très longtemps un besoin de blesser les êtres, d'être plus fort qu'eux, de les dominer. Je voudrais sincèrement me transformer, puisque je vieillis. Il y a des gens qui sont beaux à cause de leur humilité; je me dis que mon orgueil n'est pas permis, devant leur douceur suppliante.
Vraiment il faudrait que les enfants surveillent toujours leur mère ! Pourquoi ta mère rencontre-t-elle d'autres hommes que ton père ? Parce qu'ils sont plus gentils, sans doute. Maman n'a jamais fait ces choses-là, je crois. Je ne peux plus rien reprocher à Mère. Les morts se pardonnent eux-mêmes.
Monsieur Brenner parle encore de m'envoyer dans un collège au mois de septembre.
Claude te dit bonjour.
Tête Blanche.
(pages 109-111)

11 juin 2011

La Belle Bête

Marie-Claire Blais, La Belle Bête, Montréal, Institut littéraire de Québec, 1958, 214 pages.

Louise a deux enfants : Isabelle-Marie et Patrice. Elle n’a d’yeux que pour son fils qu’elle idolâtre : elle ne voit que sa beauté, ne réalisant pas que c’est un idiot. Quant à sa fille, elle la tient à distance à cause de sa laideur. Louise est veuve mais riche : elle possède des terres. Un jour, elle part pour affaires, laissant Patrice entre les mains d’Isabelle-Marie. Celle-ci, par vengeance, le laisse mourir de faim. Au retour, elle retrouve son Patrice en piteux état. Celui-ci est trop idiot pour accuser sa sœur. De son voyage, elle a aussi ramené un homme, Lanz, une espèce de dandy qui ne se sépare jamais de sa canne en or. Bientôt Patrice se sent délaissé; il se rabat sur les chevaux et le vin. Anne-Marie a rencontré un jeune homme aveugle : elle lui laisse croire qu’elle belle. Il finit par l’épouser. Un jour, Patrice précipite un cheval sur Lanz qui en meurt. Isabelle-Marie met au monde une petite fille à son image. Quand Michael recouvre la vue et découvre qu’elle lui a menti, il la répudie. Elle revient vivre chez sa mère qui a une vilaine blessure au visage, blessure qui ne guérit pas. Elle est atteinte d’un cancer qui la défigure. Patrice aussi sera défiguré : Isabelle lui a poussé la tête dans un plat d’eau bouillante. Patrice, sans sa beauté, n’intéresse plus Louise. Quand elle apprend que c’est Isabelle-Marie qui a défiguré son fils, elle la jette à la porte. Et elle décide d’aller mener Patrice dans un asile. Elle reste seule avec sa richesse : par vengeance, Isabelle-Marie met le feu au domaine. Sa mère périt dans l’incendie.

On sent l’influence d’Anne Hébert (Le Torrent) et peut-être même d’Yves Thériault (La Fille laide) et ce, non seulement à cause des thèmes en commun. Blais écrit aussi une histoire qui n’est pas ancrée dans la réalité québécoise (et dans la réalité tout court), et use d’un style littéraire qui se veut poétique.  L’histoire de Blais est trop schématique pour qu’on y croie vraiment : difficile d’imaginer Louise et même Isabelle-Marie en terrienne, difficile de croire que Patrice est aussi beau et sa sœur aussi laide, difficile d’admettre qu’une femme puisse tout rapporter à la beauté.  Quant à moi, il y a un tel hiatus entre le cadre physique et les personnages que ce récit m’apparaît trop « fabriqué ». Ceci dit, Marie-Claire Blais, c’est Marie-Claire Blais, même à 17 ou 18 ans. Il y a un imaginaire, les personnages ont une épaisseur (le lien à la sexualité, la mère incestueuse) et le récit a une portée morale (la beauté qui tue).

Extrait
Louise avait déposé un bassin rempli d'eau sur le feu. C'était l'eau brûlante dont elle se servait pour apaiser sa joue. […]
Isabelle-Marie dit d'une voix très triste :
— Ma Belle Bête, penche-toi un peu sur les flammes, regarde ces lueurs, tu pourrais les cueillir avec tes mains si tu voulais.
Patrice rit brusquement comme Un enfant de la confiance plein ses grands yeux Candides
— Moi ? Moi, je pourrais jouer avec le feu ? Mère a peur du feu, elle.
Isabelle-Marie se glissa près de lui et lui parlait sans le regarder. Comme elle lui caressait l’épaule et la nuque, Patrice la trouva douce
— Ma Belle Bête, allons ! Penche-toi et touche ... ça se cueille comme des étoiles
— Des étoiles ? dit-il distraitement
Elle le voyait, splendide, en paix, à ses flancs. Ainsi tentée, elle devait ressembler à Ève préparant sa séduction. Elle hésitait, enfonçait une dent dans sa lèvre la plus sensuelle.
  Mais penche-toi donc, Ma Belle Bête
Patrice se mit stupidement debout devant le bassin où l'eau commençait à renverser. Poussée par la férocité qui l'animait, Isabelle-Marie tendait les lèvres de curiosité.
— Alors que vois-tu ?
  De l'eau.
— Mais non, il faut bien voir, ma Belle Bête.
Virtuose à déposséder tous ceux qui ne souffraient pas, elle maîtrisait son frère, le sondait d'un seul regard.
— Pourquoi te fais-tu si tendre ? osa Patrice.
Elle le caressa plus fort et en profita pour entrer ses ongles dans cette nuque d'homme que surplombait un visage d'enfant, ébloui, guettant les flammes.
— Oh ! La si belle bête !
Son regard cruel s'acharnait à cette nuque luisante. La main hésita quelques instants, puis, victorieuse, poussa la tête de Patrice dans le bassin. Sa main était ferme comme une griffe et Patrice, qui ne criait même pas, ignorait qu'on l'avait choisi pour victime vivante. Aussitôt son geste sorti d'elle-même, Isabelle-Marie, contentée, descendit le sombre escalier qui conduisait aux pièces closes depuis la mort de son père. Elle se tint muette, blanche, frémissant du dos comme une cardiaque.
En haut, Patrice hurlait, cognait son visage tuméfié à tout ce qu'il voyait.
Isabelle-Marie entendit sa mère courir, puis pleurer. L'enfer bougeait au-dessus de sa tête. Secouant le poids de meurtre qui l'oppressait, Isabelle-Marie respira.
Enfin, il n'y aurait jamais plus de Belle Bête ! (p. 162-164)

7 juin 2011

Doux amer

Claire Martin, Doux amer, Montréal, le Cercle du livre de France, 1960, 192 p.

Gabrielle Lubin se présente chez le narrateur (qui est aussi un éditeur) avec un manuscrit. Après l’avoir lu, parce qu’il y trouve certains passages prometteurs, il décide de l’aider à fignoler son roman. Elle y met une ardeur folle et le roman connaît du succès. Lentement la relation professionnelle entre Gabrielle et le narrateur se change en relation amoureuse, sans que les deux habitent ensemble toutefois. Passionnée au début, plus routinière par la suite, cette relation va donner à l’un et à l’autre dix ans de bonheur étale.

Gabrielle Lubin est devenue une auteure reconnue.  On la convainc d’écrire pour le théâtre. Après la première, qui est un grand succès, elle rencontre un écrivain-acteur-journaliste de « troisième ordre », Michel Bullard. Elle en tombe amoureuse, couche avec lui le premier soir et l’épouse. Bullard, un bellâtre profiteur en somme, mesure bien tout le profit qu’il peut tirer de ce lien. L’éditeur est atterré, mais plutôt que de bouder, il s’arrange pour continuer à fréquenter Gabrielle sur une base amicale et professionnelle. À la demande de celle-ci, il aide même Bullard à publier un roman.  « Ainsi un sinistré revient-il, parfois, s'établir dans les ruines de sa maison. Il s'arrange un petit coin dans le creux de la cave. Il retrouve, dans les débris, quelques objets, quelques humbles témoins qui l'empêchent de croire qu'il n'a jamais eu de maison, choses sans valeur à côté des richesses qu'il a perdues mais à quoi il s'accroche, puisque le couteau rouillé, la casserole bosselée, ne sont plus ni couteau ni casserole, mais symboles, preuves, reliques. »

Rapidement la situation entre Gabrielle et Bullard, qui a des maîtresses, se détériore. Elle accepte tout et un jour le destin se charge de la suite : Bullard se tue dans un accident d’auto. De la campagne où elle est maintenant installée depuis quelques semaines, Gabrielle écrit au narrateur qu’elle veut rentrer en ville et qu’elle souhaite renouer leur relation. «Je n'aime plus ce vocabulaire guerrier de l'amour. Toi seul peux me redonner la paix. C'est peu ? Un seul bien, mais authentique, c'est assez. Les voyages sont finis. Après ce long périple, je voudrais revenir à l'attache. Tu vas penser « elle n'a plus que moi » et tu vas triompher. Tu peux. C'est vrai que je n'ai plus que toi. » Il lui répond qu’il est prêt à l’épouser si tel est son vœu même s’il ne peut lui offrir le grand amour : « Il ne s'agit pas de triompher, Gabrielle. Il s'agit d'évaluer ce qui nous reste, de faire l'inventaire de nos biens, de s'agripper au peu qu'il y a et de refermer les bras. Faisons comme toi, quand tu étais pauvre, en ne laissant rien se perdre. Voici un peu de paix, des travaux qui se rejoignent, une grande habitude l'un de l'autre, un remède à l'esseulement, de l'indulgence, de la fraternité. Ajoutons-y la possibilité de retrouver, peut-être, un peu de goût l'un pour l'autre et la volonté de fermer les yeux si cela se trouve ailleurs. Mais oui, reviens, Gabrielle. Pourquoi pas ? Cet exil ne rime à rien. Toi comme moi savons bien que nous ne sortirons jamais de ce cercle où nous avons été enfermés. Que tout autre complice nous est interdit et que, faute de vivre ensemble, nous vivrons seuls. Je n'ai à t'offrir ni fièvre, ni aveuglement, ni frénésie. Il ne me reste qu'apaisement. N'est-ce pas ce que tu me demandes ? J'y ajoute le reste de ma vie et le mariage, sin tu veux. C'est un mince holocauste, je sais. Mais c'est de t'avoir fait tous les autres que m'est venu cette indigence. »

Édition française
Il est facile à comprendre que ce roman ait pu charmer le  Québec à l’aube de la Révolution tranquille. Claire Martin se tenait bien loin du  roman des années 1950, enlisé dans une lourdeur le plus souvent morale. Il est évident que ses modèles ne sont pas québécois mais français : j’ai pensé à Colette et à Sagan. Rien dans le roman ne traduit ses origines : ni les lieux ni le langage. Et même la situation pourrait étonner : une auteure québécoise célèbre en 1960, et en plus qui vit des redevances de ses livres, il n’y a que Gabrielle Roy (qui n’a rien à voir avec Gabrielle Lubin!) On comprend facilement que Grasset l’ait publiée et qu'elle ait été en liste pour le Fémina.. L’écriture est belle mais ne saurait tenir le roman à elle seule. Ce préambule pourrait laisser croire que je veux mettre un bémol sur le succès de Doux Amer. Loin de moi l’idée!

D’abord le point de vue adopté est intéressant. C’est le regard de l’homme amoureux qui prime. Cela étant, l’amante, la femme est dans la lumière. Plus encore, l’homme artisan met sa vie et son récit au service de la femme artiste. La créatrice, c’est elle. Lui, c’est « l’homme qui  aime trop ».

On pourrait dire que la nouveauté chez Claire Martin tient à cette inversion des rôles masculins et féminins. Gabrielle est une femme affranchie de tous les stéréotypes de la femme traditionnelle : elle n’aspire pas à devenir une mère au foyer qui se dévoue pour un mari pourvoyeur et des enfants. Elle vit seule, mène une vie professionnelle en accordant au travail une place plus grande qu'à tout le reste. Elle ne pense même pas à se marier jusqu’à ce qu’elle rencontre Bullard : encore là, elle décide de l’épouser sur un coup de tête et elle le fait vivre. Femme lucide et rationnelle, elle sait que Bullard ne lui convient pas; malgré tout, elle se laisse entraîner dans une relation destructrice, à sens unique. Elle imagine toutes sortes de stratagèmes pour le garder auprès d’elle : elle finit par accepter des situations humiliantes d’éthique douteuse. La personnalité du narrateur est aussi déroutante : il vit en quelque sorte au crochet de Gabrielle, non sur le plan matériel mais sur le plan affectif. Même quand elle le quitte brutalement, après dix ans d’amour et une certaine lassitude, cet homme continue de s’accrocher à elle. Elle lui impose son nouvel amant. À la fin, quand il croit que tout amour est bien mort, il doit s’avouer qu’à défaut de susciter la passion, cette femme est la seule qui puisse combler sa vie. L’initiative ne lui appartient jamais. Cet homme est dépendant affectif, soumis à cette femme, tendre, généreux à l’excès.

Roman féministe? Assurément si on replace le roman en contexte. Cependant, aucun personnage ne se pose en porte-étendard. C’est davantage l’a priori du roman que le discours des personnages qui nous amène à cette conclusion.  Gabrielle est une individualiste qui n’a que faire des autres femmes et de la femme en général. J’ai relevé quelques citations qui, dans la bouche d’un homme, pourraient presque passer pour misogynes, tant elles sont dures à l'égard des femmes :  

 « L'amour ne la poussait pas à se répandre en d'interminables lettres comme j'en avais déjà reçu, et la plupart du temps de femmes qui, demeurant à deux pas de chez moi, auraient facilement pu venir déverser le trop-plein, de leur cœur à domicile. Avec plus de satisfaction, j'aime à le croire. Mais, il ne faut pas compter pour rien le féminin bonheur de se compromettre, de se livrer pieds et poings liés, de prouver sa confiance en offrant des armes, et l'orgueil de montrer qu'on est sûr de ne pouvoir aimer qu'à bon escient. » 
« Elle était encore plus « tweedy » que lui avec, en sus, ce terrifiant despotisme féminin qui s’attache à tout détail, le traque, le pourchasse, jusqu’à ce qu’il ait réussi à en faire toute une histoire. » 
« Chacun connaît l’extraordinaire duplicité, j’allais dire la naïve duplicité, à quoi peut  atteindre une femme amoureuse. »  
« Les femmes s’accommodent bien d’une certaine part de mépris dans leur amour. » 
« Il ne faut pas taxer la patience des femmes sous prétexte qu’elles en ont beaucoup. Quand elles l’ont épuisée, les choses n’en vont que plus mal. » 

Comme je l’ai déjà dit, on ne trouve rien sur la société à laquelle appartiennent les personnages. Il n’y pas non plus de dimension philosophique ou ethnologique. C’est un roman intimiste. Tout repose sur le développement psychologique des personnages. C’est par cet aspect que l’auteure se démarque.

5 juin 2011

Avec ou sans amour

Claire Martin, Avec ou sans amour, Montréal, CLF. 1958, 187 pages.

Le recueil est composé de 27 très courtes nouvelles. Certaines font à peine 4 pages et les plus longues, 10 pages. Le style est forcément vif et les descriptions, presque inexistantes. Il serait trop long de résumer toutes ces histoires. Je vais me contenter d’en indiquer le thème, sinon le sujet.  

La portion congrue : Une femme, qui a épousé le premier venu, est vite dépitée par l’amour.  Contre toute attente, après la mort de son mari, elle tombe amoureuse d’un homme grossier.
Le talent : Un « chanteur de pommes » trouve chaussure à son pied.
Nécessité, mère de l'invention : Un petit pays pauvre ne trouve pas d’autre moyen que d’exploiter la beauté de la princesse pour se sortir de la dèche.
Maladresse :   Une femme jalouse à force de récriminations finit par intéresser son mari à sa pseudo-rivale.
L'inventaire : Un homme découvre, à la mort de sa femme, que celle-ci lui était restée fidèle.
Suis-moi : Une femme d’âge mur est suivie par un homme.
Le visage clos : La mort d’une femme qui se ferme au monde extérieur.
À la fin : Une femme finit par se venger de son mari : elle n’en tire ni plaisir ni consolation.
Autres temps : Un homme aime pour une deuxième fois la même femme.
Faux départ : Une femme, qui va rejoindre son amant, rencontre sur le quai de la gare la femme de ce dernier.
Printemps : Une vieille fille en colère trouve provisoirement un mari et le bonheur.
Lettre à Werther : Une femme écrit à un homme qui l’accuse de vouloir le wertheriser.
Les autres : Un homme sort avec trois femmes qui se connaissent.
La mort n'est pas suffisante : Une femme jouit de la mort d’une belle-mère marâtre.
Femmes : Une femme vole l’amant de son amie.
C'est raté : Une femme quitte un homme qui essaie de la rendre jalouse en courtisant d’autres femmes.
La belle histoire : Deux vieux amoureux se rencontrent dans une maison close.
Xanthippe : Un homme revient après 15 ans.
Le meilleur assassin : Un homme et une femme sont déçus par l’amour.
Les mains nues : Une femme croit avoir trouvé l’homme dont elle rêvait. Malheureusement il a les doigts sales.
Le cercle fermé : Une femme d’un certain âge rencontre un homme qu’elle aime depuis 15 ans, mais refuse de vivre avec lui pour ne pas qu’il la voie sous son vrai jour.
Dame Putiphar : Une femme croit avoir enlevé l’amant de son amie.
Quand j'étais paravent : Une femme soupçonne son amie de vouloir lui voler son mari.
Rupture : Un homme croit à tort que la femme qu’il a délaissée va lui courir après.
Un peu de silence : Une femme, exaspérée d’entendre son mari gueuler, lui tire une balle qui l’atteint à la gorge et le laisse aphone.
Amours : Un neveu et une nièce, qui ont hérité d’un vieil oncle, découvrent un squelette dans le jardin.
Confession : Un homme paresseux tue sa femme qui veut le faire travailler.

Claire Martin jette un regard doux amer sur les relations difficiles entre les hommes et les femmes. Les personnages appartiennent à la bourgeoisie et on ne les voit pas dans leur vie professionnelle. Il va sans dire que les thèmes sont parmi les plus classiques de la littérature, entre autres ceux du théâtre du boulevard : l’amour, la jalousie, la tromperie, la cruauté, la beauté... Martin les traite le plus souvent sur un ton ironique. L’image d’ensemble est assez décapante : les relations amoureuses ressemblent à une guerre de tranchées dans laquelle les amis sont souvent les meilleurs ennemis. Le point de vue est le plus souvent féminin et il n’y a pas que les hommes qui sortent amochés de ce livre; les femmes n’ont aucune solidarité, on dirait qu’elles n’ont rien d’autre à faire dans la vie que d’essayer de ravir l’amoureux ou le mari de leurs meilleures amies.  Quant aux hommes, la plupart sont faibles, lâches, insécures et contrôlants.

La nouvelle « Lettre à Werther » me semble au cœur de la pensée de Claire Martin. Un homme accuse son amante de vouloir le changer, de le « wertheriser ». Elle lui écrit une lettre, mi tendre mi ironique, dans laquelle elle lui parle de sa tendresse. « Un amant vraiment tendre, mais on peut vivre et mourir sans en rencontrer un seul. Il y a bien quelques individus de l'espèce qui présentent des vestiges, des traces. Mais des caractères bien marqués de la chose, ça se voit moins fréquemment qu'un chapeau melon. Le plus souvent, d'ailleurs, ce qu'on croit être ces traces de tendresse n'est que le camouflage du désir. Après, il ne reste plus qu'une immense invitation au départ. Tandis que vous ... Mais sur ce chapitre, vous valez votre pesant d'or, je vous le jure. »

Elle évoque aussi sa féminité : « Il y a votre féminité. Crainte de paraître efféminés, les hommes, maintenant, portent leur virilité en bannière. Et la virilité à l'état pur, les gros mâles, c'est proprement atroce, c'est la rudesse, la brutalité. C'est la barbarie. Les hommes et les femmes sont si étrangers, si dissemblables que, s'ils n'empruntent largement les uns chez les autres, l'amour n'est plus possible. Ils peuvent bien se rencontrer de temps en temps pour ce que je pense. Mais je parle d'amour, pas de biologie. Oui, il y a, Dieu merci, votre féminité. Vous me permettrez de ne pas développer, crainte de paraître trop virile. »

Elle lui raconte que ce sont trop souvent les femmes qui doivent changer pour les hommes : « Pour clore ce petit débat, je rappellerai, brièvement et sans malice, les changements que vous avez exigés de moi. Et vous me couperiez en petits morceaux plutôt que de me faire retirer le mot « exiger ». Changements physiques, changement d'orientation, changement de vocation même. Vous brassez ma vie à pleins bras avec une sérénité extraordinaire. Est-ce que je me plains? Non, parce que je sais bien que c'est un des tributs que les femmes doivent payer à l'amour, se transformer complètement, à chaque fois, sans renâcler. Heureusement, la plupart ne s'attaquent qu'au physique. L'un veut que nous portions nos cheveux longs et plats, l'autre, courts et bouclés. À moins que ça ne soit l'une des deux autres combinaisons. Celui-ci nous voulait minces, celui-là nous veut plantureuses. Trop de rouge, pas assez, des bijoux, ou pas. On veut nous faire mettre de l'ocre sur notre peau blanche et du peroxyde sur nos cheveux noirs. On a l'impression que la femme de votre vie, celle qui vous affolera vraiment, c'est celle que nous ne sommes pas mais que nous aurions pu être si nous étions plus comprimables, plus malléables, plus triturables. Alors il y a des moments où nous ne savons plus où donner de la transformation. Aussi conclut-on qu'une femme qui ne change jamais rien à son apparence extérieure n'est pas aimée. Ou bien elle est terriblement fidèle. Accepter une femme telle qu'elle est? Pas question. Vous vous sentiriez bien trop successeurs. Et je veux vous werthériser, moi ! Sans blagues ! Je suis bien trop occupée à me changer moi-même. »

Il y a dans cette histoire une préoccupation féministe qu’on ne retrouve pas dans l’ensemble du recueil, mais qui sera plus présente dans les œuvres subséquentes.