29 novembre 2010

Pêle-mêle

Louis-Honoré Fréchette, Pêle-mêle. Fantaisies et souvenirs poétiques, Montréal, Compagnie d'impression et de publication Lovell, 1877, 274 p.

Pêle-mêle est le deuxième recueil de Fréchette (il avait publié Mes loisirs en 1863). Comme l’indique le titre, l’inspiration va un peu en tout sens. Certains poèmes sont datés, l’un de 1861. Quelques-uns vont être repris dans des recueils ultérieurs.

En 1877, Fréchette a 38 ans. Il est de retour au pays depuis six ans. Il siège comme député libéral à Ottawa depuis 1874. Il dédie son recueil à sa femme, Emma Baudry, « celle qui dore et féconde [s]es jours d’été ». Ils se sont épousés en 1877.

On trouve bien entendu quelques poèmes patriotiques, dont la première version du plus connu des poèmes de Fréchette « Jolliet », poème qui sera repris dans « La Légende d’un peuple ». Un autre poème, intitulé « Mississipi », nous décrit le grand fleuve et la mythologie qu’il traine dans son sillage. Un poème est consacré à l’idole du poète, Papineau, qu’il présente au terme de sa vie : « Des derniers feux du soir la lueur pâlissante / Éclairait du vieillard l’auguste majesté; / Et dans un nimbe d’or, clarté mystérieuse, / L’on eût dit que déjà sa tête glorieuse / Rayonnait d’immortalité! » Un autre poème, dédié au généalogiste Cyprien Tanguay, rend hommage à « Tous ces héros obscurs qui, pour ce sol naissant / Versèrent tant de fois leurs sueurs et leur sang / Et qu'aujourd'hui l'oubli recouvre ».

Le passage du temps et sa contrepartie la nostalgie sont aussi des thèmes très présents dans le recueil. Peut-être est-ce dû au fait que plusieurs poèmes furent écrits avant 1871, donc lorsque le poète était en exil à Chicago ou en Louisiane. C’est moins son enfance que sa jeunesse qui semble tourmenter son esprit. Il évoque sa vie de bohème avec ses amis (« je ne chante plus, mais je prends du ventre… / On nomme cela, je crois, se ranger. »), ses premiers amours (« Ce qui se disait se disait là d’ineffablement tendre, / Quel langage jamais pourrait le répéter!... »).

En bon romantique, Fréchette exploite à fond le sentiment de la nature. On ne compte plus les fleurs fanées, les soirs mélancoliques, les lunes diaphanes, les pèlerinages amoureux, les manteaux d’azur, les diadèmes d’étoiles, les reflets chatoyants des flots… La nature est plus qu’un décor : elle est la gardienne du souvenir et, plus encore, elle s’harmonise aux sentiments de ceux qui la fréquentent. On peut difficilement imaginer une scène amoureuse en dehors de la nature. « C'était un lieu charmant. Là, quand les feux du soir / Empourpraient l'horizon d'une lueur mourante, / En écartant du pied la luzerne odorante, / Tout rêveurs, elle et moi, nous allions nous asseoir. // Ce qui se disait là d'ineffablement tendre. / Quel langage jamais pourrait le répéter !... / La brise se taisait comme pour écouter ; / Des fauvettes, tout près, se penchaient pour entendre. »

Il partage avec Hugo l’amour des enfants. « Croyez-moi, rien de beau, rien de rajeunissant, / Pour le cœur fatigué, pour l'âme endolorie, / Comme le berceau d'un enfant ! » D’autres poèmes parlent davantage de cette période de joie et d’innocence trop vite enfuie ou même interrompue par la mort.

Le recueil se termine par 17 sonnets, dédiés à des femmes dont il a été amoureux, à des parents et parentes qu’il aime, à des poètes amis avec qui il échange des poèmes (Prosper Blanchemain, Alfred Garneau, Theodore Vibert) et, enfin, à sa femme.

À MA FEMME
Hélas ! ma bonne amie, elle fut bien ardue
La route que sans toi j'avais à parcourir ;
Et de tout ce qu’on peut endurer sans mourir
Mon coeur a bien des fois mesuré l’étendue.

Souvent j’ai failli croire, à force de souffrir,
A la fatalité sur mon front suspendue ;
Et si mon âme, enfant, dans l’orage éperdue.
N'a pas senti parfois son courage tarir,

C'est que, lorsque le vent du Nord battait ma voile,
L'Espérance était là, resplendissante étoile,
Dont le rayon béni venait sécher mes pleurs.

Cette étoile, aujourd'hui, c'est ton sourire d'ange,
O femme! et, pour payer ce bonheur sans mélange.
C'est encore trop peu que vingt ans de douleurs !

Louis Fréchette sur Laurentiana
Mémoires intimes

25 novembre 2010

Papineau

Louis Fréchette, Papineau, Montréal, Lemeac, 1974, 153 pages. (Collection « Théâtre canadien ») (Avant-propos de Rémi Tourangeau) (Créée le 7 juin 1880, à l’Académie de musique, Montréal) (1re édition : Montréal, Chapleau-Lavigne, 1880, 100 p.)

Acte 1
Octobre 1837, quelques jours avant l’insurrection des Patriotes. James Hastings, élevé par un oncle vivant au Québec, revient d’Europe (Angleterre-France) après cinq ans d’absence. Aussitôt il accourt chez son ancien copain de collège, George Laurier. Il est vaguement au courant des troubles qui se préparent au Bas-Canada. Il revoit la sœur de George (Rose, dite « la sainte », à cause de son implication auprès des démunis) dont il est amoureux. À quelques jours de là, à Saint-Charles, on assiste à un discours de Papineau et à l’effervescence que suscite sa personne.

Acte 2
Novembre 1837. Saint-Denis. Une réunion de patriotes a lieu chez le docteur Nelson. Papineau, Pacaud et quelques autres doivent y assister. Un traître, Camel, est chargé par un mystérieux inconnu de scier le pont sur lequel doit passer Papineau. Rose, mise au courant par Michel l’Indien, réussit à l’avertir. Papineau arrive à la réunion sain et sauf. Lors de celle-ci, tout monde en vient à l’idée qu’il faut prendre les armes. Papineau est réticent, mais finit par consentir. On apprend que deux cavaliers ont péri en traversant le pont : on pense que l'un d'eux est Hastings qui était reparti vers Montréal. Rose est dévastée.

Acte 3
23 novembre 1837, bataille de Saint-Denis. L’action débute avant la bataille. Michel l'Indien raconte que Hastings dirige un bataillon anglais. Rose et George se sentent trahis. Papineau se présente sur le front, mais on le convainc de fuir aux États-Unis. Les Patriotes, auxquels est venue se joindre Rose, attendent les Anglais. On n’assiste qu’au début de la bataille. Le soir, on fête un peu, mais on apprend que Wetherhall marche sur Saint-Charles avec 3000 soldats et on n’a plus de munition. Trois jours plus tard, en pleine forêt, on retrouve quelques fugitifs, dont Papineau, Laurier, Pacaud et Dulac. La scène finale se joue à la frontière. Papineau et quelques autres ont réussi à passer la frontière. Hastings intervient pour empêcher que Georges et Rose soient pris par les Anglais. Il ne s’était engagé dans l’armée anglaise que pour jouer ce rôle : les protéger. George consent à ce qu’il épouse sa sœur.

Vous l’aurez remarqué, au départ, l’intrigue amoureuse est semblable à celle des Anciens Canadiens. Le développement toutefois est assez différent. Hastings, qui a pour ainsi dire trahi sa nationalité par amour et amitié, accorde quand même moins d’importance au sentiment de l’honneur qu’Archibald. Et Rose, contrairement à Blanche, accepte d’épouser « l’ennemi ».

Certains critiques n’ont pas aimé l’image que la pièce projetait du grand Papineau, personnage que Fréchette vénérait pourtant. En effet, Papineau apparaît davantage comme un humaniste qu’un patriote. Il fait de beaux discours mais ne nous convainc pas de sa grandeur.

Extrait
Pacaud. - Partout. Plus de quarante Patriotes, qui n’avaient pas voulu se rendre ont péri dans la grange de M. Debartchz. Ç’a été une boucherie. Ah! Ils se sont vengés royalement, là, en vrais...
Papineau. - Arrêtez, monsieur Pacaud, je sais ce que vous allez dire. Il ne faut pas tenir le peuple anglais responsable de ces atrocités. Elles sont les conséquences malheureuses mais inévitables des guerres civiles. Les partis s’échauffent, les haines s’animent, les vengeances et les représailles sont terribles; mais elles sont le fait des individus et non pas celui des nationalités! L’avenir le prouvera. Nos intérêts nationaux sont en conflit avec les autorités anglaises; nous avons subi la loi de proconsuls avides et barbares; les circonstances nous ont placés, nous les enfants de la France, sous la domination britannique; tout cela a eu pour effet de nous armer les uns contre les autres. Mais il ne faut pas confondre le peuple anglais avec nos argousins, le bourreau Haldimand avec la grande nation dont le drapeau a promené la civilisation sur la moitié du globe. Aujourd’hui nous sommes des vaincus et des fugitifs persécutés pour avoir hardiment affirmé nos droits; mais, le jour n’est pas loin peut-être où l’Angleterre, mieux éclairée sur ce qui se passe ici, appréciera la justice de notre cause, et fera la réparation éclatante et généreuse.
Pacaud. - Vous croyez donc que tout n’est pas fini?
Papineau. - Fini? (Se levant.) Tout n’est jamais fini pour une nation d’intelligence et de coeur. Oh! non, tout n’est pas fini. Rappelez-vous ce que disait M. Nelson, il y a quelques jours: « Le sang versé pour la grande cause des droits du peuple, dans une lutte légitime, est une semence féconde qui porte toujours ses fruits. » Nous n’aurons pas conquis d’un seul coup toutes les libertés que nous avions rêvées; mais le grand cri de la protestation est jeté. L’Angleterre l’a entendu; et elle nous rendra justice. Degré par degré, sans secousse et sans conflit, ce vaste et riche territoire que nos pères ont découvert et colonisé, brisera peu à peu les liens qui le tiennent en tutelle; et, avant qu’il soit un demi-siècle peut-être, notre jeune nation s’épanouira libre et puissante au grand soleil de l’indépendance. (p. 140-141)

Louis Fréchette sur Laurentiana
Mémoires intimes

23 novembre 2010

Le Retour de l'Exilé

Louis Fréchette, Le Retour de l'Exilé, Montréal, Lemeac, 1974, 109 pages. (Collection « Théâtre canadien ») (Avant-propos d’Alain Pontaut) (1re édition : Montréal, Chapleau & Lavigne, 1880, 72 p.)

Le Retour de l'Exilé, drame en cinq actes et huit tableaux, a été représenté à Montréal pour la première fois le 1er juin 1880. C’est une adaptation du roman La Bastide Rouge (1853) d’Élie Berthet, un écrivain oublié aujourd’hui. Le problème, c’est que Fréchette a omis de le mentionner au départ. Il sera accusé de plagiat.

L’histoire se déroule à Sillery, au début des années 1860. Après 22 ans d’exil, Auguste DesRivières rentre au pays pour reprendre possession des biens qu’il avait confiés à son serviteur Jolin avant son départ. Or, ce dernier n’a pas l’intention de les restituer à son ancien maître, d’autant plus qu’il compte se marier prochainement avec une jeune fille, Blanche Saint-Vallier, qui se refuse à cette union malgré les pressions de sa mère. Blanche est amoureuse d’un notaire sans le sou du nom d’Adrien Launière. Auguste et Adrien, pour des motifs différents, se retrouvent donc à Sillery dans une auberge. Ils sympathisent. Tous les deux se rendent chez Jolin. Dans un premier temps, ce dernier se voit obligé de remettre à son ancien maître ses biens. Par le fait même, Blanche et Adrien peuvent jouir de leur amour. Jolin exige la contre-lettre qu’il avait signée, qui annulait l'achat du domaine et comme Auguste ne l’a pas, il est évincé du domaine. Il en va de même pour Adrien.

Les deux se retrouvent à l’auberge et coup de théâtre! Adrien découvre qu’il est le fils d’Auguste et, plus encore, que c’est lui qui a la fameuse lettre signée par Jolin. Vous le devinez, l’explication est un peu complexe. On comprend que la mère d’Adrien et Auguste étaient amants. Au décès de celle-ci, le notaire a donné la contre-lettre à Adrien, qu’il ne l’a jamais ouverte, sa mère le lui ayant demandé : « ADRIEN — Une seule fois ; au moment de sa mort. Elle me fit appeler dans sa chambre, m'embrassa et pleura. Puis tirant de dessous son oreiller un paquet cacheté qu'elle me remit, elle me dit d'une voix éteinte: Mon fils, quand je ne serai plus, tu trouveras dans ces papiers des secrets qui te concernent. Cependant si tu as quelque affection pour ta malheureuse mère, tu ne chercheras pas à connaître ses fautes et ses remords... Par respect pour elle, je n'ai jamais ouvert ce paquet. »

L’usurpateur est ainsi confondu. On découvre même qu’il était la tête dirigeante de la « gang de Carouge » et on vient l’arrêter.

Cette comédie rappelle celles de Molière : les fils qui se découvrent des pères, les vieux qui veulent épouser des jeunes femmes contre leur gré... Se lit très bien.

Louis Fréchette sur Laurentiana
Mémoires intimes

21 novembre 2010

Félix Poutré

Louis Fréchette, Félix Poutré, Montréal, Lemeac, 1974, 134 pages. (Collection « Théâtre canadien ») (Avant-propos de Pierre Filion) (Créée le 22 novembre 1862, à la Salle de Musique, rue Saint-Louis à Québec) (En annexe, de larges extraits de : Félix Poutré, Souvenirs d’un prisonnier d’État canadien, 1838) (1re édition : Montréal, Beauchemin, 1871)

Félix Poutré n’est pas un personnage fictif. Il a pris part à la Rébellion. Il a même écrit ses mémoires, livre qui l’a rendu célèbre et dont Louis-Honoré Fréchette s’est largement inspiré pour écrire son drame patriotique. Selon Filion, le rédacteur de l’avant-propos, le jeune Fréchette « reprend des pages entières, ne changeant qu'un mot, une tournure, un pronom, isolant des scènes ou en inversant d'autres, mais en respectant scrupuleusement la diégèse première ». Or ce Félix Poutré loin d’être un héros était un traître, ce qui ne fut divulgué qu’après sa mort en 1885. (Voir la biographie de Poutré). À ce moment, Fréchette interdit la réédition de la pièce.

La pièce débute comme un drame et se termine comme une farce. L’action a lieu en 1838, lors de la deuxième phase de la Rébellion. Lors d'une rencontre secrète, Cardinal, Duquette et d’autres patriotes discutent de la situation, de la levée des troupes et, surtout, des armes qui doivent leur parvenir des États-Unis. Cardinal confie à Félix Poutré une double tâche : « 1. organiser des comités qui deviendront des compagnies plus tard; 2. lever autant d'argent que possible pour l'achat des armes qu'il nous faut. » Or, il se trouve un traître parmi eux : Camel. Il a juré d’avoir la tête de Poutré.

Après l’échec d’Odeltown, et compte tenu que les armes qu’on leur avait promises ne sont jamais arrivées, les patriotes se sentent trahis et abandonnés par leur chef, le Docteur Côté. C’est le sauve-qui-peut général. Le traître Camel et les soldats anglais sont à leurs trousses. C’est la déception. On remet même en cause l’intégrité des têtes dirigeantes, ici le Dr Côté : « Le traître!... Écoutez-moi, mes amis, vous allez voir jusqu'où peut aller la perfidie d'un homme! Vous savez toutes les belles promesses qu'il nous avait faites... Et bien, après les désastreuses attaques d'Odeltown, je me rendis à Napierville, chez le Dr Côté, et je lui demandai si nous n'allions pas avoir des armes, et surtout des canons. Que voulez-que nous fassions, lui dis-je, sans canons, pour déloger cette canaille-là de l'église? Si nous n'avons point d'armes, mieux vaut tout abandonner. Quoiqu'il essayât de faire bonne contenance, je vis bien à son expression embarrassée qu'il n'avait rien de bon à m'apprendre, et je commençai à me douter que quelque chose n'allait pas bien. Il me dit de revenir le voir. Je le quittai assez mécontent. Nous allons voir ce que l'on va me dire ce soir, me dis-je à moi-même. Il est temps que ces bêtises-là finissent. Aller se battre contre des murs avec des balles!... Mais nous y serions encore dans deux mois... Si nous eussions eu seulement deux petits canons!... Et dire que depuis plus d'un mois on nous promet des armes! Et qu'au moment critique, il ne nous est pas encore venu un seul fusil... Et tous ces braves gens confiants et honnêtes qui sont là compromis par des fous ou des traîtres! »

Les scènes suivantes ont lieu à la prison de Montréal. Après que Cardinal et Duquette aient été pendus, Félix Poutré est à peu près sûr que sa dernière heure arrivera bientôt. Il a l’idée d’un subterfuge pour tromper tout le monde (sauf son ami Béchard à qui il se confie) : il simule la folie. Ici le drame devient comédie à cause des frasques invraisemblables de Poutré. Dans les quelques lignes qui suivent, il s’adresse à ses compagnons de cellule : « FÉLIX ─ Ah! mes drôles!... Ah! mes coquins!... Ah! mes vauriens!... (Tous se sauvent.) Bon! essayez maintenant à regimber!... Vous allez voir à qui vous avez affaire! Je vous avertis que j'ai reçu des leçons de Sa Majesté la Reine, qui n'a pas son pareil pour la boxe... Il faut que les affaires changent... je ne suis pas gouverneur pour rien, et je vais vous montrer comment un officier du gouvernement sait se faire respecter... D'abord vous allez faire l'exercice... prenez vos fusils, ho!... Allez-vous obéir? nom d'un million de biscaïens!... » Il malmène tout le monde, y compris ses geôliers, le docteur anglais qui l’examine et même monsieur le juge. Sous le couvert de cette « folie douce», il se permet de ridiculiser les Anglais. À la fin, ceux-ci n’en pouvant plus décident de le libérer.

Fréchette (ou Poutré lui-même) nous montre que la ferveur patriotique est desservie par la morgue des dirigeants (Nelson et Côté) qui sont prêts à envoyer des hommes à l’abattoir pour une cause. Par ailleurs, Fréchette dénonce la cruauté des châtiments anglais : « FÉLIX ─ Mes amis, écoutez-moi. Deux hommes irréprochables dans leur conduite personnelle, deux hommes universellement estimés et respectés, deux nobles cœurs et deux citoyens dévoués, viennent de subir le sort des criminels, des voleurs et des meurtriers! L'affreuse réalité est là devant nos yeux. Deux de nos amis viennent de nous être arrachés et d'être immolés à des vengeances de partis; car il y a si peu de crime réel dans une tentative d'insurrection, que le gouvernement anglais sera tôt ou tard obligé, par la seule force des choses et de l'opinion, de réhabiliter ces victimes d'une atrocité presque sans exemple dans l'histoire des peuples. Des exécutions pour cause purement politique sont, à tous les points de vue possibles, de vrais meurtres, des cruautés inexcusables, et le gouvernement qui les ordonne reste plus déshonoré que ceux qui les subissent. Mais consolez-vous, amis; Cardinal et Duquette, et tous ceux qui auront l'honneur de les suivre sur l'échafaud seront toujours regardés comme des martyrs de la liberté, puisqu'ils auront sacrifié leur vie à leurs convictions, et le procureur général Ogden, le véritable auteur de ces meurtres, restera pour toujours cloué au pilori de l'histoire, et voué à l'exécration publique, pendant que des monuments de sympathie et de deuil national s'élèveront à ses victimes! Mes amis, admirons le courage stoïque avec lequel nos compagnons viennent de subir le dernier supplice, et, s'il nous faut nous soumettre au même sort, jurons tous de mourir comme eux le front haut et le mot de liberté sur les lèvres. »

La pièce n'est pas sans intérêt. Dans la seconde partie, un bon comédien pourrait sans doute conquérir une salle avec les frasques de Poutré. L’aspect historique de la pièce n’est pas négligeable, ne serait-ce qu’il nous pousse à replonger dans la petite histoire de la deuxième insurrection.

Louis Fréchette sur Laurentiana
Mémoires intimes

18 novembre 2010

Louis Fréchette prosateur

Georges A. Klinck, Louis Fréchette prosateur. Une réestimation de son œuvre, Lévis, Le Quotidien limitée, 1955, 236 pages.

Avant un blitz de lectures de l’œuvre de Louis Fréchette, longtemps notre poète national et sans doute l’écrivain le plus important du XIXe siècle, j’ai pensé qu’il serait bon de jeter un coup d’œil sur cette vie. Cinq ou six livres ont été écrits sur Fréchette. Celui que je blogue est l’œuvre d’un Canadien anglais, en fait, c'est sa thèse de doctorat passée à l’Université Laval.

Ce livre est intéressant même s’il n’est pas sans imperfections. D’un côté, Klinck a eu accès à des archives familiales, il cite abondamment livres, journaux, autres livres sur l’auteur, et même des gens qui l’ont connu. D'un autre côté, il y a beaucoup de redites, ce qui tient sans doute au plan adopté par l’auteur. Le livre contient six parties : « L’homme et ses œuvres »; « Les polémiques de Fréchette »; « Articles et conférences »; « Contes et mémoires »; « Le théâtre en prose de Louis Fréchette »; « La correspondance de Fréchette ». S’ajoutent sept photographies pleines pages et un appendice.
L’auteur raconte la petite enfance à Pointe-Lévis, le jeune homme indiscipliné renvoyé de son collège, plus enclin à rimailler qu’à étudier, ses premiers démêlés avec la politique et son exil aux États-Unis, ses prises de position provocatrices (il était annexionniste), le père de famille. Il raconte aussi trois querelles célèbres du libéral Fréchette accusé par ses adversaires d’être un Rouge : celle avec Basil Routhier sur la relation entre l’Église et l’État, celle avec l’abbé Baillargé sur l’éducation et, la plus célèbre, celle avec William Chapman qui l’accusait de plagiat. Il accorde beaucoup d’importance aux contes et aux mémoires de l’auteur, louant son humour et son utilisation de la langue populaire.

Pour Klinck, Fréchette ne « fut pas un très grand écrivain », même s’il « dépassait de la tête la plupart de ses contemporains ». Ce qui l’a empêché de donner sa pleine mesure, c’est qu’il a accordé trop d’importance à sa « mission » de défenseur des Canadiens français. Le poète a montré son réel talent quand il s’est employé à décrire certaines figures populaires qu’il a connues dans sa jeunesse à Lévis.

Ce qui frappe à la lecture de cet essai, ce sont les interventions de Klinck, un universitaire quand même, qui tente d’adoucir la pensée de Fréchette. On le sait, notre « Lauréat » (c’est ainsi qu’on surnommait Fréchette depuis qu’il avait été couronné en 1880 par l’Académie française) ne faisait pas toujours dans la dentelle lorsqu’on s’opposait à ses idées. Klinck, malgré une admiration évidente pour l’auteur, ne cesse de répéter que l’auteur n’avait pas le sens des nuances, ce qui finit par agacer. Il va même lui faire la leçon : « Le traitement des "troubles" par Fréchette accuse encore le poète plutôt que l'homme d'État. Ses émotions y ont repris le dessus. II oublie que la même lutte pour la liberté du peuple allait son chemin dans le Haut-Canada, sans aucune implication de race, sous la conduite de William Lyon Mackenzie, grand-père impétueux de M. Mackenzie King. Sa description dans sa Légende d'un peuple des griefs des métis de l'Ouest canadien révèle la même haine irraisonnée contre l'administration prédominamment protestante et anglaise. Qui n'entend qu'une cloche, n'entend qu'un son. Pour être juste, il faut envisager le pour et le contre. Fréchette ne savait pas toujours garder son équilibre — tenir la balance égale entre les prétentions légitimes des deux races. Historien, non il ne l'est pas du tout. »

À propos des contes, on sent que Klinck, admiratif de la manière de Fréchette, tente d’arrondir les coins : « On aurait pu reprocher à Fréchette d'avoir prostitué son talent, lui aussi, en se servant de jurons et de grossièretés. Cependant, ses formules étaient tout à fait inoffensives et saines, souvent poussées au ridicule, il est vrai, mais parfaitement adaptées pour divertir son auditoire. Comme nous l'avons déjà constaté, Fréchette avait un sentiment très vif de l'humour, qualité qui rachète des défauts et qui manque presque totalement chez d'autres auteurs canadiens. »

Ce qui ressort de ce livre, c’est que Fréchette fut d’abord et avant tout un homme qui avait beaucoup de charme, un homme d’esprit, un fin causeur, un écrivain trop romantique qui découvre tardivement une voix littéraire (les contes, les mémoires) qui aurait pu faire de lui un grand écrivain.

Louis Fréchette sur Laurentiana
Mémoires intimes

13 novembre 2010

Choix de poèmes Arbres

Paul-Marie Lapointe, Choix de poèmes Arbres, Montréal, L’Hexagone, 1960, non paginé (coll. Les matinaux)

Le recueil, qui compte à peine 30 pages, se présente en trois parties. La première ne contient qu’un long poème, « Arbres », l’un des plus célèbres de la littérature québécoise.

ARBRES
Lapointe a raconté que ce poème lui avait été inspiré par sa lecture d’un traité de botanique : Arbres indigènes du Canada de R. C. Hosie. Il semble qu’il aurait aussi utilisé La Flore laurentienne de Marie-Victorin. La première version du poème date de 1956. Il est publié d’abord en 1959 dans Liberté, avant d’être repris en recueil.

Lapointe a également révélé qu’il s’inspirait de certaines techniques de composition du jazz. La chose semble assez évidente dans Arbres. Le thème principal est repris, développé, modulé sur tous les tons. Même si l’ensemble obéit à une structure, la composition de chacune des parties me semble assez libre. Le poète procède par association : les répétitions, les anaphores, les associations verbales permettant au poème de se développer. Les phrases nominales, ponctuées de blancs, sans liens logiques (de coordination ou de subordination) nous font penser à des listes, à des nomenclatures. La disposition des vers, la typographie permettent au poème de respirer. Le ton incantatoire et les vers aux allures de versets ont fait dire à certains critiques que le poème ressemblait à une litanie.

Toujours à propos de la composition, on pourrait associer l’exubérance verbale du poème à la luxuriance de la nature. La forme épouse le sujet, le texte foisonne comme une forêt.

« j'écris arbre / arbre pour l'arbre » : n’a-t-on pas l’impression que le poète veut abolir la distance entre le mot et l’objet représenté comme si la poésie devait coller de plus près au réel? Lapointe commence par les conifères : les pins, les cèdres, le genévrier, les épinettes, les sapins; suivent les feuillus : le bouleau, le peuplier, le noyer, le saule, le caryer, l’aulne, le chêne, le hêtre, le cerisier, le vinaigrier, l’orme, le cerisier, le sorbier, le pommetier, l’érable… Le plus souvent, il va nommer aussi les sous-espèces. Chaque arbre suscite des associations, souvent liées à son utilisation (comme dans le traité de Hosie). Ainsi le pin est lié aux utilisations qu’on en fait : « pins des calmes armoires et des maisons pauvres / bois de table et de lit / bois d’avirons de dormants et de poutres ». Comme on le voit, l’association va au-delà des états utilitaires. Le domaine des sensations, certaines pratiques anciennes, la guerre, le lien au passé, l’amour seront aussi évoqués par le biais de l’arbre : « j’écris arbre / arbre pour le thorax et ses feuilles / arbre pour la fougère d’un soldat mort sa mémoire calcaire et l’oiseau qui s’en échappe avec un cri ». Les associations deviennent parfois beaucoup plus « poétiques », comme dans cette strophe qui clôt la partie sur les conifères : « conifères d'abondance espèces hérissées crêtes vertes des matinaux scaphandriers du vent conifères dons quichottes sans monture sinon la montagne clairons droits foudroyant le ciel conifères flammes pétrifiées vertes brûlantes gelées de feu conifères / arêtes de poissons verticaux dévorés par l'oiseau »

L’érable lui inspire la chasse, mais aussi les filles et le bonheur : « érables à épis parachuteurs d'ailes et samares / érable barré bois d'orignal nourriture d'été fidèle au gibier traqué dans les murs et la fougère / érable à feu érable argenté veines bleues dans le front des filles / érables à feuilles de frêne aunes-buis qui poussent comme rire et naissent à la course / érable à sucre érable source »

Et dans une très belle finale, Lapointe a recours au ton fraternel si cher aux poètes de l’Hexagone : « les arbres sont couronnés d'enfants / tiennent chauds leurs nids / sont chargés de farine // dans leur ombre la faim sommeille / et le sourire multiplie ses feuilles »


SOLSTICE D’ÉTÉ
En employant des images de la nature, Lapointe célèbre l’amour. Les images sont très sensuelles : « corps tendre et blond / corps de velours / corps lumineux corps mouillé / herbe sous le vent des îles / corps chaleureux éclair allongé / plumage de mon sang / corps paupières tendues les mains crispées à l'épaule / cri torride des cuivres horizontaux ». Ou encore : « Vit-on autrement que la nuit dans tes caresses mauves dans le fruit melon rosé de tes lèvres et de ton sexe? / par la chaleur agitée de ton sang? » (Lire aussi l’extrait)

QUEL AMOUR?
Ironiquement, les trois poèmes qui composent cette partie ne parlent pas d’amour. On peut y voir une critique sociale, le rejet d’un certain ordre économique : « nous sommes installés sous le tonnerre / planète désolée / en dépit des fleuves et des caps / en dépit des forêts permanentes / les capitales piétinent leur peuple » Dans le poème intitulé « Soyez tristes », on pourrait penser que le thème nationaliste affleure; on peut sans doute y lire aussi l’indignation du poète devant la déshumanisation de la société : « soyez tristes // pleurez dans la hutte et le vison / dans le chevreuil et le cierge / pleurez dans les chaînes et le château // soyez tristes // pleurez sur la ville et la toundra / pleurez sur la mine et le maïs / pleurez ce peuple est inutile ». Le recueil se termine par un poème d’espoir très « hexagonien », ouverture sur l’esprit de la Révolution tranquille : « hommes je vous le prédis / les fleurs seront permises / les arbres paumes innombrables ouverte à la caresse / les oiseaux nicheront dans les yeux des filles ».

Si court soit-il, Choix de poèmes Arbres est un grand recueil, peut-être le plus grand qu’ait publié l’Hexagone. La poésie est très accessible, lumineuse. Disons-le : il y a chez Lapointe une beauté des images et un élan de vie qui font du bien. Cette poésie me semble assez universelle pour traverser le temps.

AMOUREUSE
amoureuse
thé des bois
par touffes répondant au soleil

amoureuse
salubrité conquise au-delà des murs et telle qu’une savane progresse vers le centre de mon cœur habitée de ta seule chair violette ô ouverte
amoureuse
thé des bois.

Voir le catalogue de l’exposition L’archipel poétique de Paul-Marie Lapointe, présentée à la
Grande Bibliothèque du 21 octobre 2008 au 24 mai 2009.

Pour en savoir plus, lire l’article de Cécile Pélosse.

9 novembre 2010

Poèmes de l’Amérique étrangère

Michel van Schendel, Poèmes de l’Amérique étrangère, Montréal, L’Hexagone, 1958, 46 p. (Coll. Les Matinaux)


AMÉRIQUE ÉTRANGÈRE
Amérique Amérique
Terre carnivore aux brèches du désir
Amérique
Éponge humide des brasiers de ton sang
Lande d'yeux qui brûlent au fond de tes poubelles
Amérique Amérique de soufre
Amérique d'écorce hoquet des hurleries et saxo noir des fous
Amérique tendue aux quatre clous des vents
Chiffonnière des nuages des cornes de fumée roulent à la jetée du ciel cent taureaux tremblent à perte d'envie dans tes loques de cris
Amérique d'angine peau de râpe cœur de givre toi ma gerçure
Amérique concave enfant vieillot manne vaine dont la mort n'est jamais blanche et dont la vie n'est jamais rose
Amérique plaqueuse de goudron sur les barreaux de ton bonheur
Amérique abattue abattoir de tes rouilles
Ivrogne du matin léchant des horizons de pluie
Terre de futur vague et de rencontre Amérique

C’est la première partie du poème le plus célèbre de van Schendel. Écrit par un Européen, au Québec depuis six ans, « Amérique étrangère » nous invite à revoir notre filiation : après avoir revendiqué pendant cent ans son héritage français, dorénavant l’écrivain québécois mettra de l’avant son américanité, comme l’avait voulu Desrochers dans les années 30. Van Schendel propose une image flamboyante mais en même temps terrifiante de l’Amérique, une Amérique qu’il devra conquérir de haute lutte : « Je ne te possède pas / Je m’exaspère je ne te crains pas / Je me surmène et je te veux / malgré moi contre moi contre mon sang ».

Malgré son désir de l’Amérique, le poète demeure ballotté entre l’ici et le là-bas (le nord de la France) : « Je retournerai sur ma terre de houille / Je ferai de la mer une simple lézarde des murailles de mon sol ». Pour les besoins de l’anecdote, c’est Miron qui l’aurait incité à développer le thème de l’exil. (Je me parle à voix basse voyageuse)

Dans sa quête d’un « nouveau monde », il va être déçu de se retrouver dans un univers souvent rétréci : « Peuple obsédé peuple sans air / Peuple acculé aux fractures de ses rêves / Peuple amoureux des censures de sa chair / Peuple de nuit lourde ». Ou encore : « Vous êtes trop fringués trop peignés plis trop secs – vous portez des cercueils à la pochette de vos vies ». Il exhorte le peuple à prendre la parole, à se libérer de ses vieux schèmes, à fonder un monde nouveau : « Construis ta voie moderne / Pour l’asséner sur les nuques de poudre de ceux qui n'ont jamais rien su / Hurle / Sois plus neuf que les parleurs d'encens / Culture du hurlement / Ta nouveauté déshabillera les bonheurs d'antiquaires qui bavardent sur les roses banlieues ».

Poèmes de l’Amérique étrangère comporte deux parties. Je viens de donner un aperçu de la première. La seconde porte comme titre « Combat dans le sang et le froid » et me semble plus intimiste, mais l’idée de libération est toujours là. Son interlocutrice est le plus souvent une femme, dénommée « mon amour » : il l’exhorte à lutter contre « l’ankylose de l’herbe du sang et de l’esprit », car « le temps de l’explosion / de l’explosion du temps est venu ». Le monde est en train de changer et il craint que « l’homme nouveau se [fasse] sans eux. » : « Quel avenir pour tout ce qui n’a pas deux mains à la conflagration du monde – et ne brûle pas lui-même avec le chant du monde ».

La poésie de van Schendel est luxuriante, explosive par moments. La charge émotive est très forte. Beaucoup d’images de violence, qui ont trait à la lutte et au combat, malmènent le lecteur. On est dans le haut-lyrisme. Souvent les vers débordent et on trouve même un poème écrit en prose dans la seconde partie. Il me semble que ce recueil est l'une des belles contributions à l’édifice de l’Hexagone.

Van Schendel sur internet

5 novembre 2010

Poèmes de Russie

Pierre Trottier, Poèmes de Russie, Montréal, L’Hexagone, 1957, n. p. (Coll. Les Matinaux)

Le recueil est dédié à Barbara. L’auteur fournit quelques indications concernant le titre : « L’auteur s'en voudrait si, par le titre qu’il a donné à son recueil, il induisait le lecteur à y chercher autres choses que des poèmes qui, pour la plus grande part, ont été écrits à Moscou – tout simplement. » Trottier a travaillé à l’ambassade de Moscou.

La religion est omniprésente dans ce recueil et semble contribuer grandement au sentiment d’aliénation que vit le poète. Dans le poème « Autre Adam », il expose on ne peut plus clairement le sujet : « Ah quel est ce péché qui étrangle mes jours » En même temps, on comprend son désir de libération : « Je voudrais déborder les digues du péché ». L’esprit de la Bible est toujours présent quand il espère la rencontre de la femme : « Mais quel Dieu tirera de mon rêve obstiné / Cette femme aux couleurs de la terre et des eaux / Réunies par l’Esprit dans l’amour le plus simple ». Entre le péché et la culpabilité, le remords et le repentir, le poète cherche un espace de liberté : « J’avance et je reviens / À la fois libre et prisonnier ».

Ce que Trottier semble craindre, c’est que cette libération soit toujours remise à plus tard : par exemple, dans « C’était un camarade », il raconte la vie de cet homme, toujours malheureux, que seule la mort viendra libérer : « Ah la belle évasion / Du pauvre camarade / Pour qui toute la vie / N’était qu'une prison » Ailleurs, comme dans le poème « Quand on achète pour les yeux de la vendeuse », la recherche d’illusions l’empêche de secouer son joug. Même l’amour peut devenir une fuite : « Si l’on tend le filet des gestes de l'amour / Sans rien pouvoir saisir d'un rêve où se confondent / L’informe et l'infini »

Tout parle d’une vie étriquée, comme un héritage, une continuité qu’il faut interrompre : « Or je suis revenu sur mes pas / Je suis revenu jusqu’à ma naissance / Et j’ai refoulé jusqu’à la leur / Ma famille et tous mes ancêtres ». Ce besoin de conquête, très présent à la fin du recueil, est entravé « Par peur de Dieu / Par peur des prêtres / Par peur des hommes / Et de la femme dont ils étaient nés ».

Plus loin dans le recueil, le poète élargit son propos, quitte le « je » et passe au « nous », mais c’est le même propos : « Nous qui n'avons que par la grâce de nos pas / Le sol que nous foulons en ce monde loué / Nous nous multiplions pour mieux porter nos morts / Pour mieux mourir encore que tous nos ancêtres / Mais sans qu'à force de mourir une lumière / Une raison de vivre éclaire nos tombeaux ». C’est la même impuissance qu’il reconnaît chez ses frères : « Mais puis-je renier les pauvres que nous sommes / Et qui de père en fils et de pauvre en plus pauvre / Sans cesse accumulent la dette séculaire / Qui fait boule de neige au rythme des hivers » (voir aussi l’extrait). Le recueil se termine par le poème « Pâques », qui ne compte qu’un vers : « La liberté chantent pour ceux qui ressuscitent ».

J’aime bien ces recueils dans lesquels il y a un fil (pas toujours tendu également, pas toujours bien visible) qu’on peut suivre. Je trouve qu’il y a quelque chose d « achevé » dans la démarche intellectuelle que portent ces poèmes. Esthétiquement, on y trouve de très beaux vers, mais aussi des poèmes plus faciles.

Les pauvres que nous sommes

Les pauvres que nous sommes n'ont qu'une saison
Un long hiver qui les endette jusqu'aux os

Les pauvres que nous sommes vivent maigrement
Ils ménagent leurs mots ménagent leurs soupirs
Et tout ce que le froid peut saisir sur leurs lèvres

Les pauvres que nous sommes vivent de silence
Et leurs bouches ne s'ouvrent que pour recevoir
Le Verbe en contrebande à la messe des riches

Les pauvres que nous sommes s'acharnent sur terre
Et tous ceux qui survivent maudissent leurs morts
Et leurs départs en fraude avec l'amour des autres

Les pauvres que nous sommes ont l'âme braconnière
Mais par crainte des mots qui prennent l'homme au piège

Ils ne savent encor traquer la vérité
Qui garnirait leur plat quotidien de silence

Qui donc ici élèvera le Verbe
Sans crainte de tromper les pauvres que nous sommes
Et que la pauvreté force à rester debout
Gardant le seul silence pour maître après Dieu

1 novembre 2010

Portes sur la mer

Louise Pouliot, Portes sur la mer, Montréal, L’Hexagone, 1956, n. p. (Coll. Les Matinaux)

On ne sait presque rien de cette auteure née à Cap d’Espoir, en Gaspésie. Louise Pouliot (1933-1977) n’a publié qu’un recueil, Portes sur la mer. Elle n’a pas été retenue par les auteurs de L’Île, du Dictionnaire des auteurs de langue française en Amérique du Nord, de La poésie québécoise (Mailhot-Nepveu), de l’Anthologie de la poésie des femmes au Québec. Est-ce elle qui n'a pas persisté ou les portes des maisons d’édition qui se sont refermées après son premier recueil, aussi bon que ceux des autres poètes mineurs de l’Hexagone? J’ai trouvé sur internet qu’elle avait fréquenté Claire-Vallée (Françoise Gaudet-Smet) et que Dyne Mousso avait lu, en 1970, une suite de ses poèmes intitulée Au mitan du soir.

Le recueil contient 26 poèmes sans titre et un poème liminaire en prose :

« Rien à dire ou à entendre, rien qui ne serait déjà plus secret. — J'avais mis pied sur un monde magnifique où j'ai régné, un monde mis à nu devant moi et dont ma main savait par cœur les soubresauts, un monde à la fois frêle et dense à qui j'avais livré le nœud de mon amour.
Et voici venu le jour des partances, ce monde m'échappe où j'ai vécu des joies intenses, des pas aux rythmes d'océan, et des lumières de silence serties d'écume et de salin. Des regrets sur mon visage habitent mes yeux et ma voix, joignent ces mains dont le sillage n'était pourtant que charroi.
L'ombre descend sa solitude, mouille la nuit au cœur d'absence où je rejoins mes mains d'offrande, — paumes ouvertes à tous les vents dont le geste las des adieux s'estompe en recommencement . . . portes ouvertes sur la mer. »
Ce recueil s’inscrit sous le signe de la rupture qu’elle soit amoureuse, géographique ou même temporelle. Le bonheur passé est associé à un lieu où domine l’élément marin : « J’arrive du fond de vagues intenses / pour mouiller de mer ton silence ». Pour Louise Pouliot, comme chez beaucoup de poètes de l’hexagone, la recherche amoureuse est aussi recherche du pays : « Je sais un pays de neige et de mer / un pays plus vaste qu’un pas d’homme /…/ Je voudrais te dire mon pays d’amour / où grandit le feu sous la gelée / et la soif intense parmi la mer ». Pour dire l’absence et la perte, elle a encore recours à des symboles tirés du paysage marin : « Quelques goémons gluants / une étoile au filet / et dans le clapotis de la marée montante / une chanson perdue ».

La présence du « féminin » me semble assez intéressante, surtout si on prend en considération la date de publication du recueil : « L’heure n'est pas venu, mon corps, / de l’enfantement. » Et aussi, dans le même poème, sur un mode très sensuel : « Où sont tes heures d’angoisse et tes serments / où sont ta bouche sèche et ton ventre maigre / et tes paumes humides lacérées de désir / où sont la honte de tes seins sur ta beauté / comme fruits morts / et l’écrasement de ta chair et son désespoir ». Ou encore en regard des relations homme-femme : « Comme une esclave j'ai soumis ma tête à ton vouloir / j'ai rampé devant toi et me suis jointe à la poussière / mêlant la glaise et l'eau à l'esprit de mes mains / et la soif et la faim à mon corps délivré pour mieux nourrir le cœur des servitudes / […] / J'ai confondu mes yeux à ton regard / j'ai condamné mon âme à la marée de ton désir / à l'anéantissement des sables sous les mers ».

Le dernier poème du recueil présente un élargissement de tous les thèmes. La recherche de l’amour et du pays perdu deviennent quêtes des origines :

II est d'autres visages que charroie la mer
et d'autres paysages
j'en sais de si ténus qu'on ne saurait les voir
qu'à la lumière de minuit
j'en sais de frêles et de fragiles
qu'une vague eût tôt fait de broyer
si l'amour n'eût été blotti au creux des lames

Ces figures perdues ont mouillé les rades
de rivages anciens
la mer les y étreint jalouse de silence

C'est que tous ces visages elle les a lavés
et labourés d'écume
elle a levé sur eux des nuits si fascinantes
et des matins si lumineux
que nul ne pourrait plus les aimer mieux
dans le sel et l'absence

J'en sais d'autres encore en marche vers la mer
comme des déserts
leur bouche était la soif et leurs yeux le désir
leurs mondes de lumière étaient beaucoup trop grands

pour nos chemins de terre
ils les ont réfugiés dans la cage de la mer
elle les a nourris des ondes de mystère
qui habitent les eaux
les a revêtus d'algues aux gestes nostalgiques
dont les teintes reflètent des ailleurs
toujours plus beaux

Quand nos corps seront nus nous saurons la puissance
des visages perdus
et nous les recréerons
quand nos mains délivrées posséderont la terre
quand nos yeux seront purs
et que nos pas d'enfant retrouveront la Mer

Pour lire d'autres poèmes de ce recueil : le site de Lali