27 septembre 2010

Journal

Hector de Saint-Denys Garneau, Journal, Montréal, Beauchemin, 1963, 270 p. (1re édition : 1954) (Préface de Gilles Marcotte; Avertissement de Robert Élie et Jean Le Moyne)

Le manuscrit du Journal comprend « cinq cahiers cartonnés », dont certains sont « amputés de plusieurs pages ». La période couverte va du 30 janvier 1935 au 22 janvier 1939. Rappelons que Regards et Jeux dans l’espace a été publié en 1937.

Rendre compte d’un journal intime d’une telle complexité est chose difficile. Bien modestement, je vais me contenter de relever quelques thèmes et quelques passages qui peuvent nous aider à comprendre Regards et Jeux dans l’espace. Le Journal commence ainsi :

« Janvier
J'ai gardé cette manie d'écrire une manière d'introduction à mon journal, de m'expliquer à moi-même pourquoi je l'écris, même sachant combien c'est vain et comme tout cela est littérature. Mais haïssant la littérature, celle-là surtout qui est radotage et complaisance à soi, ce dont disait Pascal en lisant Montaigne que c'est « inutile et vain »; même alors j'ai cette puérile indulgence de me permettre en souriant cette introduction.
J'écris ce journal afin de faire le point tous les jours, de constater mon état spirituel surtout; et pour m'astreindre à une certaine régularité qui me fait éminemment défaut, régularité de réflexion, d'analyse, régularité de style.
Je veux aussi, en à côté, noter les points matériels de ma vie, l'argent que je dépense par exemple chaque jour, afin de me tenir en contact et conscience de ces choses qui me sont étrangères. »
Je passe vite sur certains sujets. Garneau développe une réflexion sur la poésie et sur l’art. Il s’intéresse à certains écrivains (Mauriac, Katherine Mansfield, Claudel, Kafka et, bien entendu, Baudelaire), à certains musiciens (Debussy, Ravel, Beethoven…), à certains peintres (Monet, Cézanne, l’art japonais…), à certains philosophes (Aimé Forest, Gabriel Marcel, Jacques Maritain…) Il esquisse des idées de récits, de nouvelles, de contes et de romans. Plusieurs poèmes, inclus dans son Journal, n’apparaissent pas dans la présente édition. Il parle très peu de ses poèmes.

La vie quotidienne offre très peu de prise sur lui : il avoue son manque de sens pratique et s’en remet à ses parents pour les questions d’argent. Il mentionne à quelques reprises son désir d’arrêter de fumer, il parle un peu de ses amis, de ses relations amoureuses (pour ainsi dire absentes), de ses parents. Il ne décrit pas le lieu où il habite, ne parle pas de ses déplacements (de son voyage en Europe en 1937), ne nous fournit aucun repère extérieur autre que temporel. Il ne dit rien sur l’occupation de ses journées. Il ne parle pas de ce qui se passe dans le monde, mais critique le nationalisme canadien-français.

La plus grande place est accordée à l’auto-analyse. Garneau est en continuelle remise en question : aussi bien sa vie spirituelle que sa vie sociale et sa démarche artistique sont parsemées de doutes. Il se perçoit comme un imposteur, comme un tricheur. Parlant des critiques sur Regards et Jeux dans l’espace, il écrit :
« Je ne craignais qu'une seule chose: non d'être méconnu, non d'être refusé, mais d'être découvert. C'est donc qu'il doit y avoir dans mon livre quelque chose de faux, quelque chose de malhonnête et de mensonger, une fourberie, une duperie, une imposture. Et ceux qui acceptaient mes poèmes, est-ce que je n'avais pas l'impression de les voler, de les tromper, de les duper? De la même façon qu'il me semblerait malhonnête d'être aimé ou estimé par un inconnu, à l'heure qu'il est: il ne pourrait pas ne pas y avoir duperie, je l'aurais attiré par quelques promesses fallacieuses, fausses représentations, poudre aux yeux, évocations chimériques, puisque je ne suis pas aimable, que je n'existe qu'à peine et par conséquent je ne puis rien posséder, rien donner ni rien recevoir (sauf en Dieu naturellement). »
Cet être se débat avec une conception janséniste de la vie qu’il est difficile de comprendre aujourd’hui. Il craint par-dessus tout le mal, la salissure morale. Tout bonheur est suspect, engendre de la culpabilité :
« Que le bonheur est dangereux, et toute puissance, et toute ivresse! Il faut par une longue discipline de soumission et d'amour avoir été rendu maître de soi pour résister au danger du bonheur. Quand l'enfant se croit assez fort pour agir seul, avec quelle joie il fuit la surveillance de sa mère, et cette main qui le soutient, pour s'aller mettre en danger! Et nous si souvent abattus et déchirés de malheur, quel est, au sortir même de notre anéantissement, le grand oubli de tout ce passé, le grand aveuglement dont nous recouvre cette ivresse d'être! Tu retournerais, mon cœur, comme à une fête, au même feu: et ce que tu savais hier, si durement appris, tu ne le sais plus. Être, aimer, rayonner de cette jeunesse qui te remonte comme un soleil à la figure, embrasser toutes choses, suivre tout cet élan, répandre autour de toi cette floraison qui te gonfle. Tu oublies vite Dieu quand Dieu ne te tient pas écrasé. Tu te croyais enseigné, comme un vieux, et te voilà cet enfant qui veut tout saisir, tout avoir, et qui, quand ces jouets lui auront été donnés, s'en fatiguera si vite et se retrouvera attristé et plus avide encore. Apprends à jeter ta joie même humaine sur Dieu et dépense tout cela à t'en rapprocher. »
La religion est sans doute une des raisons du mal-être du poète et pourtant, c’est elle qui le soutient, qui l’empêche de sombrer définitivement.

Son désespoir atteint un point culminant en 1937, après la publication de Regards et Jeux dans l’espace :
« Je suis rompu, brisé, pulvérisé. Il ne reste plus rien que ce devoir insupportable en moi qui ne me laisse pas de repos, de cette espèce de repos de tout lâcher, de m'abandonner, tous muscles desserrés, au désespoir, à rien, à rien; dormir, dormir, ce dernier devoir d'espérer. Ah! j'aime Dieu si j'y crois (je dirai plus tard quelle est ma foi et pourquoi elle est si lointaine, étant spirituelle et ne pouvant résider que dans l'esprit, alors que, moi, je suis devenu tout charnel, tout matériel, par un empiétement épouvantable de ma chair sur mon âme), est-ce que je ne L'aime pas davantage dans cet effort maintenant à bout de bras de le soutenir en moi au-dessus de ce chavirement complet de ma nature individuelle dans une tension dernière et comme désespérée vers une région en moi spirituelle, région subsistante d'âme et de volonté, qui demeure, Dieu sait comment, préservée de ce désarroi, et à travers des aperçus espacés constitue une sorte de ligne, de réalité constante quand tout le reste se désagrège et s’éparpille au vent de l’horreur, de l’épouvante, du dégoût et de la maladie? »
Il refuse d’expliquer son mal de vivre par la maladie : « Le point de vue « maladie » est insuffisant. Je l'ai toujours senti et c'est pourquoi je n'ai jamais accordé d'importance à mon état physique, sauf quand je cherchais des prétextes. »

Il écrit sur la mort : « Jamais elle ne m’a répugné. Je l’ai toujours considérée comme une libératrice. » La fin du Journal semble accréditer la thèse du suicide (que je n’endosse pas) :
« La purification de la mort à laquelle on se donne. L'embrassant, on échappe à toute connivence avec la bassesse.
(Le suicide: seul sacrement du stoïcisme, dit Baudelaire.)
Le stoïcisme, seule religion sans Dieu, sans J.C.
Le suicide de Mouchette. »
Ce qu’on ressent à la lecture de ce journal, c’est une immense tristesse... et une certaine colère. Comment un être si brillant a-t-il pu se laisser piéger ainsi? On peut bien accuser la société de l’époque, sa famille, mais il n’en demeure pas moins que Garneau a une part de responsabilité dans le drame qu’il a vécu : il s’est enfoncé dans sa douleur de « mauvais pauvre » ; il a pris un jour une voie d’évitement et n’a jamais su retrouver le chemin de la « solitude rompue ».

25 septembre 2010

de St-Denys Garneau

(Sous la direction d’Henri Rivard), de St-Denys Garneau, Montréal, Fides, 1993, 205 pages. (Illustrations : 35 lithographies de l’auteur photographiées par Michel Pilon.)

En 1993, Henri Rivard et les éditions Fides ont publié une édition de luxe de Regards et jeux dans l’espace.

On y a ajouté un texte d’Anne Hébert, « Saint-Denys Garneau parmi nous », pour présenter le poète. Elle reprend la thèse habituelle du poète incompris dans « le désert et la nuit d’un pays fermé ». Ce qui me semble plus neuf dans cette présentation, c’est le paragraphe qui porte sur le lien entre Garneau et l’espace :
« Saint-Denys Garneau rêvait d'habiter le paysage de fond en comble, de tout son corps, de toute son âme, de la crête des arbres au plus profond de la rivière, de surprendre les secrets des arbres et de la rivière, de s'y fondre comme dans son propre secret révélé. Il scrutait la moindre avance, le moindre recul de la lumière sur le paysage, ainsi qu'en lui-même il suivait le passage, allant venant, de la grâce de vivre se donnant et se reprenant. Sainte-Catherine, Baie-Saint-Paul, Oka. Tout pays visité et reconnu. « C'est un peintre qui part en rêve qui part en chasse. » La forme et la couleur, la plus petite respiration de la lumière sur la campagne, le plus infime repli des ténèbres dans son propre cœur d'homme sollicitaient Saint-Denys Garneau et réclamaient parole et chant. Sa double réponse à la vie foisonnante en lui et autour de lui était de peintre et de poète. Il écrivait des poèmes, il peignait des toiles. La terre était devant lui, exigeante et pleine. Il voulait vivre à égalité avec la profonde terre, sans rien en lui qui se refuse et se retire. Un corps à corps avec la terre prodigue. Il a tenté cela dans un monde hostile, avec au plus creux de l'âme la condamnation grandissante du jansénisme qu'on lui avait inculqué depuis son premier souffle. Il a vécu cela jusqu'à l'éclatement de sa vie. »
Cette édition est illustrée de 35 tableaux de l’auteur. Garneau est moins « moderne » en peinture qu’il l’est en écriture. On découvre l’influence des impressionnistes, à commencer par Cézanne et Van Gogh, peintres qu’il admirait. Ce sont, dans la plupart des cas, des paysages, des « esquisses en plein air ». Ces tableaux illustrent surtout le côté lumineux du poète.

Sur la page de couverture, la toile s’intitule « La liseuse ». Ci-dessous, quatre autres tableaux de l'auteur.

Les pommiers en hiver
Les foins
Sous-bois
La sablière
 
Saint-Denys Garneau sur Laurentiana

23 septembre 2010

Cage d'oiseau

Je suis une cage d'oiseau
Une cage d'os
Avec un oiseau

L'oiseau dans ma cage d'os
C'est la mort qui fait son nid

Lorsque rien n'arrive
On entend froisser ses ailes

Et quand on a ri beaucoup
Si l'on cesse tout à coup
On l'entend qui roucoule
Au fond
Comme un grelot

C'est un oiseau tenu captif
La mort dans ma cage d'os

Voudrait-il pas s'envoler
Est-ce vous qui le retiendrez
Est-ce moi
Qu'est-ce que c'est

Il ne pourra s'en aller
Qu'après avoir tout mangé
Mon cœur
La source de sang
Avec la vie dedans

Il aura mon âme au bec

Strophe 1
« Je suis une cage d'oiseau » : si le poète était un oiseau, mais non, une cage! Un objet, sans plus! Comme il veut être bien sûr qu’on n’ira pas imaginer toutes sortes d’explications compliquées, il nous traduit dans les vers 2 et 3 le sens de sa métaphore : la cage est faite d’os, ce qui rappelle le corps, le corps d’un grand malade ou d’un mort, et dedans cette cage, il y a un oiseau, métaphore dans la métaphore.

Strophe 2
Le poète nous oblige à lire la métaphore de l’oiseau comme une représentation de la mort, déjouant ainsi toutes nos attentes : l’oiseau aurait dû représenter le poète (comme c'est le cas dans les poèmes précédant celui-ci) et la cage, la mort. Mais non, c’est l’inverse! La situation est en soi ironique : comment peut-on nidifier dans un corps mort? On vient d’entrer dans le tragique.

Strophe 3
On passe du « je » au « on », comme si le poète voulait éviter tout lyrisme, voire tout pathétisme. D’actant qu’il était, il devient observateur. L’oiseau s’organise pour signaler sa présence. Il froisse ses ailes, bien inutiles. Déjà prêt à s’envoler? D’où lui vient cette agitation? En attendant, le poète est assiégé de l’intérieur, prisonnier de cet oiseau encagé dans son corps.

Strophe 4
Il en remet l’oiseau. Deux fois plutôt qu’une. Un vrai rabat-joie. Il profite du moindre moment de silence pour se manifester. Plus encore, il « roucoule » comme les amoureux. Et son chant ressemble à celui d’un grelot, comme si lui aussi voulait être de la fête.

Strophes 5 et 6
Les quelques questions faussement naïves posées par le poète ne doivent pas nous tromper. On comprend que cet oiseau est en mesure de briser sa cage… On le pensait « captif », mais non! Cette cage n’est pas une prison sûre. Le poète doute qu’on puisse empêcher l’oiseau de s’envoler. D’où son inquiétude : si l’oiseau rompt sa cage, qu’adviendra-t-il de lui?

Strophe 7
Cet oiseau est un carnassier. Un rapace. Rien du petit oiseau tout de grâce et de légèreté. Il ronge de l’intérieur les barreaux de sa cage. Il se nourrit de sa cage. Il semblerait même qu’il doive manger le cœur du poète pour se libérer.

Strophe 8
Plus de doute possible, l’oiseau prendra absolument tout. Quand il aura mangé le cœur, il s’envolera avec « l’âme au bec ». Le poète aura tout perdu. À moins que… cet envol de l’âme soit une libération, un affranchissement du réel…

C’est un poème qui se prête à bien des interprétations, surtout si on l’extrait du recueil. J’aime celle au premier degré. Garneau se savait malade, condamné. Il en parlait ouvertement sans pleurnicheries. L’image de l’oiseau qui file comme un voleur avec son âme au bec devait lui plaire.

On lit souvent « Cage d’oiseau » comme un poème de la douleur. Pourtant, c’est l’histoire d’un être (oiseau) qui recouvre sa liberté. Ce qui dérange, c’est que le poète n’a pas le beau rôle : c’est lui, à son corps défendant il est vrai, qui tient l’oiseau captif. Peut-être aussi ce qui agace, c’est qu’il faille se libérer du corps, devenir un pur esprit pour pouvoir s’envoler. Autre bizarrerie du poème, c’est le rôle de la mort. Pourquoi cet intermédiaire est-il nécessaire? Pourquoi faudrait-il mourir pour se libérer?

Dans le fond, on dirait une petite fable. Le récit a un début, un milieu et une fin annoncée. On aurait même pu y ajouter une morale : « Il n’y a rien à faire quand la mort a fait son nid. » Ou encore, dans la perspective chrétienne : « Le corps doit mourir pour que l’âme puisse s’envoler. » Ou encore, sous l’angle esthétique : « L’imaginaire doit s’affranchir du corps. » Ou encore, dans une optique chère à la poésie moderne : « Le sujet doit mourir pour que la poésie « pure » prenne forme ».

Si on admet que l'oiseau est une métaphore de la poésie, on pourrait aussi dire que c'est la poésie qui ronge le poète de l'intérieur. C'est elle qui ne cesse de se manifester (strophes 4 et 6) et que le poète tente tant bien que mal de contenir. On le sait, Garneau va abandonner la poésie.

C’est un des poèmes les plus célèbres de Garneau. On reconnaît son style dépouillé, presque banal, et ce ton distancié, mi-dramatique, mi-naïf : il jette sur papier une série de petites phrases déclaratives, détachées les unes des autres, et quelques questions où perce à peine l’inquiétude. Le poème va ainsi vers cette fin inéluctable, sans pathos, comme si le poète observait non sans dérision sa mort annoncée.

20 septembre 2010

Regards et jeux dans l’espace

Saint-Denys Garneau, Regards et jeux dans l’espace, Montréal, Chez l’auteur, 1937, 84 pages.

Hector de Saint-Denys Garneau et Regards et jeux dans l’espace ont marqué l’histoire de la poésie québécoise. Alors que le Québec était enlisé dans la poésie régionaliste et dans l’esthétique romantico-parnassienne, Garneau innove en proposant une poésie moderne, à l’heure de l’Europe : il a lu les surréalistes et Éluard, mais aussi Reverdy et Supervielle. Froissé par la réception critique de son livre, il le retire du marché, abandonne progressivement ses activités littéraires, quitte la ville pour se réfugier à Sainte-Catherine-de-Fossambault, là où vit également sa petite cousine, Anne Hébert. La publication posthume des Solitudes et de son Journal témoigne d’une recherche spirituelle exigeante, mais aussi d’une culpabilité destructrice. Accuser la société québécoise de l’époque, ses amis intellectuels n’ont pas manqué de le faire. Garneau est mort à 31 ans.

Le recueil contient sept parties : Jeux, Enfants, Esquisses en plein air, Deux paysages, De gris en plus noir, Faction, Sans titre. Ce fort découpage n’est pas innocent : déjà à travers les titres, on perçoit une progression. Garneau raconte l’aventure d’un être qui perd lentement ses repères, se décompose devant nous, se retire, s’efface. Non pas que tout soit beau au début et pathétique à la fin, Garneau est plus nuancé que cela, comme en témoigne l'être en « équilibre impondérable » du poème liminaire.

Jeux s'ouvre sur la joie malicieuse des enfants à construire le monde, comme le poète le fait avec les mots : « Un enfant est en train de bâtir un village / C'est une ville, un comté / Et qui sait / Tantôt l'univers. » Cependant le jeu résiste mal à l’épreuve de la réalité : « Mes enfants vous dansez mal / Il faut dire qu'il est difficile de danser ici / Dans ce manque d'air / Ici sans espace qui est toute la danse. » Garneau laisse entendre que c’est l’entourage étriqué qui s'oppose à l'imaginaire débridé de l'enfant-poète.

Dans Enfants, les petits bâtisseurs sont devenus des « petits monstres » fuyants, insaisissables, déjà en retrait du monde adulte : « Il s'agit de ne pas lui faire peur / C'est un oiseau / C'est un colimaçon. »

Dans Esquisses en plein air, le poète esseulé se plonge dans la contemplation de paysages qui exultent de lumière : « Ô mes yeux ce matin grands comme des rivières / Ô l'onde de mes yeux prêts à tout refléter ». Il se laisse imprégner par ce qu'il est en train de contempler : « Toute la respiration des champs a trouvé ce petit ruisseau vert de son pour sortir / A découvert / Cette voix verte presque marine / Et soupiré un son tout frais / Par une flûte. » C'est en quelque sorte la voix d’une nature magnifiée par l’art qu'il essaie de rendre dans ses poèmes. Soulignons l'absence de toute présence humaine dans cette partie. 

Pourtant, le jeu, la contemplation ou la communion avec la nature ne réussiront pas à conjurer ses démons intérieurs. Une faille (Deux paysages) est apparue dans l’équilibre précaire qu’il s'est construit. Tout paysage a son revers; toute montagne a deux versants : « Un de fleurs fraîches dans la lumière / … / Un sans couleur ni de visage ». Dans De gris en plus noir, le poète, replié dans sa « maison fermée », broie du noir, combat le froid, alors que le feu menace à tout moment de s’éteindre. Dehors, son havre de paix a beaucoup changé : « les grands arbres […] étouffent / Les bras ouverts / Pour un peu d’air »; « Les bêtes ont les yeux effarés / Les oiseaux sont égarés. »

Tout charme étant définitivement rompu (Sans titre), c’est la chute progressive vers l’impuissance, l’incompréhension, la peur. « Mais non, tu sais bien que j'avais peur / Que je n'osais faire un mouvement / Ni rien entendre / Ni rien dire / De peur de m'éveiller complètement ». C’est la fermeture à l’autre, tenu à distance : « Moi ce n'est que pour vous aimer / Pour vous voir / Et pour aimer vous voir / Moi ça n'est pas pour vous parler / Ça n'est pas pour des échanges / conversations / Ceci livré, cela retenu / Pour ces compromissions de nos dons ». C’est le repli stoïque d’un être dévoré de l’intérieur par un oiseau carnassier. « Je suis une cage d'oiseau / Une cage d'os / Avec un oiseau / L'oiseau dans ma cage d'os / C'est la mort qui fait son nid ». 

Dans Faction, le poète a cessé d’habiter le monde. « Un homme d'un certain âge / Plutôt jeune et plutôt vieux / Portant des yeux préoccupés / Et des lunettes sans couleur / Est assis au pied d'un mur / Au pied d'un mur en face d'un mur ». Il attend, impassible, ayant cessé de croire à l’art, l’esprit rivé vers quelques vagues espoirs qui ne semblent pas d’ordre terrestre : « On a décidé de lâcher la nuit sur la terre / Quand on sait ce que c'est / Et de prendre sa faction solitaire / Pour une étoile / encore qui n'est pas sûre / Qui sera peut-être une étoile filante / Ou bien le faux éclair d'une illusion ».

Dans le dernier poème, « Accompagnement », le poète s’est dédoublé : « Je marche à côté de moi en joie ». Par divers moyens, il essaie de reprendre contact avec ce double qui l’accompagne : « Je me contente pour le moment de cette compagnie / Mais je machine en secret des échanges / Par toutes sortes d'opérations, des alchimies, / Par des transfusions de sang / Des déménagements d'atomes / par des jeux d'équilibre ». Dans le futur, il se croit même capable de redevenir l’être de joie qui marche à ses côtés, ce qui reste problématique puisque cette « transposition » implique le rejet de ce qu’il est dans le présent  : « Afin qu'un jour, transposé, / Je sois porté par la danse de ces pas de joie / Avec le bruit décroissant de mon pas à côté de moi / Avec la perte de mon pas perdu / s'étiolant à ma gauche / Sous les pieds d'un étranger / qui prend une rue transversale. »

Regards et jeux dans l’espace fait appel à une riche symbolique (l’eau, l’arbre, le soleil, les mains, les fontaines, l’oiseau…), le style est très dépouillé, parfois à la limite de la rectitude syntaxique. Garneau disait de ses poèmes que « leur charme procède d'une certaine mélancolie poétique fluente. Ils sont attachants par un certain sens de l'irrémédiable. » 

Regards et jeux dans l’espace est peut-être bien le recueil phare de la poésie québécoise. Après une période de désaffection, dans les années 60, l’œuvre de Garneau a retrouvé sa place, d’autant plus facilement que son esthétique est proche de la sensibilité contemporaine. On ne compte plus les études, souvent le fait de poètes, sur Garneau. Deux éditions de ses œuvres complètes ont été réalisées : celle de Jacques Brault et Benoit Lacroix et celle de Gisèle Huot. Je regrette qu’en 1949 ses amis n’aient pas opté pour une édition séparée des Solitudes. Il me semble qu’on nous a privés d’un livre (c’est le bibliophile qui parle) et, dans une certaine mesure, qu’on a dénaturé Regards et jeux dans l’espace, le seul recueil publié sous la surveillance de l’auteur.

Regards et jeux dans l’espace a été tiré à 1000 copies, ce qui peut sembler beaucoup pour un recueil à l’époque. Ce sont les parents de Garneau qui ont financé l’entreprise. Peu d’exemplaires ont été vendus et les invendus se sont retrouvés au sous-sol de la maison familiale à Wesmount. On sait aussi – c’est son frère qui l’a raconté – que Garneau fut surpris par son père en train de brûler les invendus. Environ 200 livres auraient été sauvés des flammes et remis sur le marché par les Éditions de l’Arbre à la mort de l’auteur. (D'après Michel Biron, De Saint-Denys Garneau, 2015)

Saint-Denys Garneau sur Laurentiana
Regards et Jeux dans l'espace
« Cage d'oiseau »
De Saint-Denys Garneau
Journal

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16 septembre 2010

Chiq’naudes

Frandero (Francis Desroches), Chiq’naudes (Gazettes rimées), Québec, Édition de la Tour de Pierre, Société des Poètes, 1924, 128 p. (Illustrations d’Henri Déro)

Les gazettes rimées de Desroches ont été écrites entre mai 1923 et avril 1924. À l’époque l’auteur travaillait dans un journal. Au début de la plupart des poèmes, en épigraphe, on trouve une manchette, probablement écrite par l’auteur lui-même à partir de l’actualité du jour.

Disons un mot des sujets de prédilection de l’auteur. Ce qui étonne, c’est le peu d’attention qu’il porte aux débats politiques provinciaux ou fédéraux. Par contre, la politique internationale semble l’intéresser : plusieurs poèmes sont consacrés aux relations entre la France, l’Angleterre et l’Allemagne, entre autres en ce qui a trait à la dette de réparation que l’Allemagne semblait peu pressée de rayer.

Desroches s’intéresse souvent à la petite nouvelle anodine, celle qui fait sourire d’avance à cause de sa bêtise : ainsi il compose une gazette rimée sur cet ingénieur qui prétendait qu’il suffirait d’ériger un barrage dans le détroit de Belle-Isle pour améliorer notre climat; ou encore sur ce prophète qui annonçait la fin du monde pour 1929…

Quelques poèmes font référence à la lutte menée contre l’alcool. D’autres poèmes ont pour thème le terroir et le patriotisme. Ainsi une gazette est consacrée aux bœufs qu’on expédie en Angleterre privés de leurs cornes, aux veaux dont la vente périclite, aux concours de labour, à la foire aux dindons gras de Baie-Saint-Paul…

Le ton de Desroches est plutôt celui de l’humour. On trouve bien ici et là une petite « pointe » lancée aux politiciens, mais rien de bien méchant.


Des compteurs s. v. p.
Voici que le gouvernement
A jugé bon dans sa sagesse
D'obliger les compteurs d'vitesse
A fonctionner diligemment...

Et désormais, à chaque mille,
Voisin d'I'aiguill’ du magnéto,
On pourra voir sur chaque auto
S'défiler le ruban docile,

Le ruban noir aux chiffres blancs
Qui vous indiqu' la vitess' faite
Et les mill's avalés d'un' traite
Malgré les pent's et les tournants…

Le mince ruban que consulte
En vous arrêtant l'officier
Qu'nos dirigeants ont préposé
A remplir cett' mission occulte

Qui consiste à pister l'chauffeur
Dont la machine trop s'emballe,
Et même à lui crever d'un' balle
Son pneu s'il fait le rouspéteur. ..

L'ruban qui vous vaut une amende,
Qui vous fait enl'ver vot' permis,
L'ruban qui marqu', toujours soumis,
La vitesse qu'on vous marchande...

Maint'nant n'reste plus qu'à placer,
Afin d'renseigner les familles,
Sur les autos d'nos joyeux drilles
Des compteurs secrets de baisers...
18-10-23
Enfin!
« Sais-tu la nouvelle?... »
Oyez, ô braves citoyens
La nouvelle sensationnelle
Qui depuis vendredi matin
Parcourt le monde à tire d'aile...

Ouvrez avec moi le journal
Et consultez toutes les pages...
Serait-ce par hasard un bal
Donné par notre aréopage?...

Est-ce du travail aux chômeurs?
Des augmentations de salaire?
Une fluctuation d'humeur
A la Bourse ou chez notre Maire?

Un impôt que le Fédéral
Biffe d'un geste dramatique?
Ou l'explosion d'un arsenal
Chez nos voisins si pacifiques?

Ou bien un sous-marin nippon
Qui pour la forme fait naufrage,
Et qui remontera du fond
Tout seul avec son équipage?

Est-ce un paiement que fait Berlin?
Le Shah de Perse qu'on détrône?
Poincaré qui montre le poing?
Est-ce une guerre? Est-ce un cyclone?

Ou bien pour assurer la Paix,
John Bull qui renforce sa flotte?
Ou quelqu'un qui dédaignerait
La culture de la carotte?...

Oh! messieurs, c'est ni plus ni moins
Une chose à tomber des nues :
Québec se résigne à la fin
A faire nettoyer ses rues!...
3-24

13 septembre 2010

Figurines

Edouard Chauvin, Figurines. Gazettes rimées, Le Devoir, Montréal, 1918 132 p. Couverture illustrée (vue de L'Arche : lieu de rencontre de la Tribu des casoars).

Édouard Chauvin fréquenta L’Arche et fit partie de la Tribu des casoars (voir les références ci-dessous). Figurines contient des gazettes rimées, c’est-à-dire des poèmes qui traitent de l’actualité, souvent de façon satirique, mais sans prétention littéraire. La tradition de la gazette rimée est très ancienne. Au Québec, il y avait de tels poèmes dans les journaux du début du XXe siècle.

Figurines, le premier recueil d'Edouard Chauvin, est divisé en sept parties : Quartier Latin, À « L'arche », Figurines du pavé, Figurines sous l'abat-jour, Figurines de couvent, Figurines paysagistes, Figurines de poètes.

Le poème liminaire donne le ton du recueil : « Ces vers du quartier latin / Et d’un poète / Qui préfère le ton badin / À l’ode sombre et désuète ».

Quartier Latin
Chauvin se moque de ses maîtres et de l’éducation reçue, en associant dans le même quatrain haute culture et facéties d’étudiants : « Enterre Cicéron phraseur / Au fond d'une vieille valise, / Pour courir chez le confiseur / Croquer du sucre avec Denise. » Il termine par un adieu nostalgique à ses anciens copains : « Adieu Philippe, Ubald, Roger, Jean, Paul, Victor, / Et toi, Marcel, vieux frère, au style et au cœur d'or, / Amants des bérets noirs et des pipes de plâtre! » On reconnaîtra Philippe Panneton, Ubald Paquin, Roger Maillet, Jean Chauvin, Paul Ranger et Victor Barbeau.

À « L'Arche »
« On nous appelle gens de rien, / Toqués, blasés et grands vauriens. / Mais nous vivons heureux quand même, / A la Bohême. // « L'Arche » est le lieu de nos amours, / Pour nous, c'est notre Luxembourg ». Sa vie de bohème et ses amours de jeunesse sont des sources d’inspiration. Suite au poème « La tribu des Casoars », dont certaines références nous échappent, l’auteur nous révèle dans une note explicative un aspect de L’Arche : chaque membre recevait un pseudonyme, plutôt dadaiste. (Lire l’extrait)

Figurines du pavé
Chauvin nous présente dix types : par exemple « L’Adonis » est le type même du dandy; « Le Gueux » est un déclassé social; « Le Philistin » nage dans sa richesse, etc. Deux poèmes sont consacrés aux prostituées, ces « épaves de chairs dégoutantes, ces « fornicatrices de beauté », ces « Ames en détresses de nuit, / Ames tristes, âmes tuées, / Qu’on devrait fuir… mais que l’on suit. »

Figurines sous l'abat-jour
Chauvin oublie quelque peu le « ton badin » dans les quatre poèmes de cette partie. On entre dans l’intimité du poète, on a droit à ses épanchements amoureux. Ne serait-ce quelques passages ironiques qui désamorcent la portée émotive, on se croirait chez un poète romantique : « Je rêve aux soirs, quand le vent pleure, / Où l'on a besoin de sentir, / Tout près, quelqu'un pour s'y blottir, / Pour oublier le vent et l'heure. // Alors, près de l'abat -jour bleu. / Dans le complet oubli des choses. / Comme le vent berce les roses, / Je bercerai ton corps frileux. »

Figurines de couvent
Seulement deux poèmes dans cette partie. Le premier présente avec respect les nonnes; le second est plus gouailleur : Marguerite, enfermé dans un couvent, écrit une lettre à son amoureux.

Figurines paysagistes
Les quatre poèmes se déclinent sur un ton léger. Le meilleur est sans doute « Paysage blanc », à cause du pittoresque des rimes. « Les sillons dorment sous la neige. / La bourrasque siffle en sacrant. / Le grand vent du Nord désagrège / Les bancs de neige dans le « rang ».

Figurines de poètes
Cette partie compte quatre poèmes : « Le poète-misère », « Le poète divague », « Le poète a un cauchemar » et « Le retour ». Chauvin évoque d’abord les aléas de la vie du poète et finit par cette strophe qui résume assez bien son recueil : « J'ai chanté, sincère toujours, / La femme, le vin, la bohème, / Les nuits d'ivresse et les beaux jours: / Car je suis un poète blême. »

La question qui se pose à la suite de la lecture de ce recueil : pourquoi Chauvin considère-t-il Figurines comme un recueil de « gazettes rimées »? Certes l’auteur n’a aucune prétention littéraire, le ton est très léger, parfois iconoclaste, mais comme il ne cesse d’évoquer sa vie, il me semble qu’on est très loin de l’actualité et donc très loin des « gazettes rimées ». Pour le reste, le principal intérêt de ce recueil tient au fait que l’auteur a fait partie de la Tribu des Casoars et qu’on peut y découvrir en partie l’esprit qui animait ce groupe.

Sur la Tribu des Casoars
Richard Foisy, Les Casoars
Paul Bennet, L’Aventure intellectuelle audacieuse de L’Arche


LA TRIBU DES CASOARS
dédié aux bons zigues de « l'Arche »

Ce soir, loin de l'été brûlant,
Assis auprès de la fournaise
Qui me donne un reflet sanglant,
Je songe à la saison mauvaise,
Et mon cœur est un gueux tremblant.

Le « Cerbère » et l'« Homo » s'entêtent
A défricher le jeu des rois,
— Le jeu d'échecs —. Moi, ça m'embête,
Par ces temps de guerre on en voit,
Par malheur, trop de ces sornettes!

La lune argente les chromos
Cloués à la muraille blanche.
J'écris, currente calamo,
Des tas de vers en avalanche
Que je débite mot à mot.

La molle chandelle s'écrase;
La cire pend au chandelier
Comme des glaçons du Caucase.
Le vent grimpe par l'escalier,
Mais je me f... de son ukase.

Ses doigts sautillant sur les trous,
Le « Sphinx » joue un air sur sa flûte.
Je scande mes vers en courroux ;
Mais, bang! une chaise culbute:
Zut! je mets la Muse à l'écrou.

Le pouls de l'horloge est plus lent :
L'heure doit allonger sa marche.
L'« Hiérophante » est là, ronflant
Sur le meilleur grabat de l’ « Arche ».
Et cela se passait en l'an…

NOTE : Le lecteur remarquera, avec effroi!, les noms baroques autant que mystérieux qui se sont glissés dans cette pièce. Ceux qui n'ont pas eu le bonheur d'assister à ces galas de l'« Arche », de vivifiante mémoire, seront peut-être heureux de savoir que chaque membre de la « Tribu des Casoars «, — société littéraire non moins qu'artistique — est affublé, lors de son initiation dans l'« Arche », d'un pseudonyme symbolique. Il serait peut-être bon, au point de vue historique, de livrer au public les noms des Casoars, au cas où cette race tendrait à disparaître! Ce sont donc: le « Tsé-tsé humanitaire », la « Fourmi savante », l'« Hiérophante essentiel », le «Vibrion sceptique », le «Trombone gallinacé », l'« Homo cavernarum», le « Sphinx d'Halifax », le « Cerbère thésauriseur», le « Diamant natatoire », le « Xiphias édenté » et l'« Icare illuné ».

7 septembre 2010

Scènes de chaque jour

Albert Laberge, Scènes de chaque jour, Montréal, Chez l’auteur, 1942, 270 p. (Édition tirée à 75 exemplaires numérotés et signés par l'auteur)

Le livre contient deux parties. La première compte environ 75 courts textes. Ce sont tantôt des récits, tantôt des scènes : portraits, descriptions ou débuts de roman. Comme dans tous les récits de Laberge, l’atmosphère est très sombre. La deuxième partie, intitulée « Impressions d’Adrien Clamer », compte 21 textes. On dirait une amorce de roman. La récurrence de deux personnages lie les chapitres entre eux. Le ton change. Laberge met de côté l’acharnement dans le malheur : il nous présente deux personnages sophistiqués, qui ont un regard de compassion pour tous les déshérités et infortunés qu’ils rencontrent. L’art semble leur moyen de sublimer les laideurs du monde qui les entoure. Cette partie ne compte que 24 pages.

Voici les premières lignes de la première partie :
« Une vieille maison en bois, grise et basse, sise au bord de la route.
Un frêne antique, balafré, scrofuleux, tout chargé d'horribles cicatrices, au feuillage roussi, se penchait vers la vieille masure.
Près de là, dans un parc sans herbe, tondu au ras de terre, trois maigres vaches rousses, assoiffées, meuglaient tristement.
Par instants, quelques corbeaux traversaient l'air d'un vol lourd et inégal, jetant au passage, un croassement, comme de la fiente.
Au delà, la campagne s'étendait, pauvre, morne, silencieuse. » (Silhouette virgilienne)
Laberge ne semble pas avoir déjà rencontré cette campagne laurentienne où prospèrent des habitants riches et contents de leur sort. La nature, les animaux et les hommes, tout croupit dans un climat délétère, où la souffrance ne le dispute qu’à la désolation. Laberge détruit l’image idéalisée que les terroiristes donnaient de l’agriculture, de la famille et de la religion.

Il ne faudrait pas croire qu'il en fasse son unique cheval de bataille. La plupart des récits (pour ne pas dire la presque totalité) n’ont pas pour cadre la vie à la campagne. Le regard de Laberge sur la ville est identique à celui qu’il porte sur la campagne. Tout est sombre, noir, désespérant; on ne rencontre jamais un personnage mû par la bonté, la compassion, la générosité, l’amour sincère. Qu’on soit curé, paysan, maîtresse d’école, ouvrier ou notable, qu’on soit parent ou enfant, qu’on soit riche ou pauvre, tout le monde est dans le même bateau : hypocrite, avide, arrogant, cupide, égoïste, violent, pernicieux. Pire encore, on dirait qu’il n’y a pas de justice immanente : quand l’enfer ce n'est pas les autres, c’est la vie qui se charge de ramener sur terre ceux et celles qui osent approcher le bonheur : la maladie, l’âge, la mort (« Le portrait » : une vieille qui a ménagé toute sa vie meurt avant d’en avoir profité), la nature (lire l’extrait). Vous n’avez qu’à imaginer une déchéance, et soyez sûr que Laberge y a pensé. Et comme s’il était besoin, l’auteur y ajoute parfois une ironie cruelle.

On peut comprendre que l’auteur était tenu en disgrâce par les bien-pensants de l’époque et obligé de publier à compte d’auteur ses recueils. Laberge aborde tous les sujets qu’on préférait taire : une mère incestueuse, l’homosexualité, les relations adultérines, la fréquentation des bordels, la violence meurtrière, la masturbation, l’alcoolisme. On trouve même quelques histoires d’horreur, comme dans « Sur le gibet » : une femme corpulente bat son mari; quand ce dernier décède, elle entreprend une relation incestueuse avec son fils de seize ans; ce dernier finit par prendre épouse et celle-ci vient vivre avec sa belle-mère; cette dernière finit par tuer sa bru à coups de hache; en prison, elle prend beaucoup de poids; au moment de sa pendaison, sa tête se détache de son corps trop lourd sous les yeux horrifiés des témoins-voyeurs. L’extrait qui suit nous plonge aussi dans l’horreur :

SIMPLE BUCOLIQUE
C'était un couple de jeunes colons qui étaient allés s'établir sur les terres neuves. Lui, comme les autres, il défrichait, labourait, semait et récoltait pendant que sa femme préparait les repas, jardinait, prenait soin de leurs poules, allait traire la vache et entretenait la maison. En plus, et c'était là la joie, la récompense de ses labeurs, elle s'occupait de son fils, un enfant de dix mois, vigoureux, plein de santé, avec une belle envie de vivre.
Au commencement de juillet, le mari revenant du champ sa journée faite, annonça : « Les fraises sont mûres et je te dis qu'il y en a cette année et qu'elles sont belles. Dans la prairie que j'ai fauchée aujourd'hui, je voyais à tout instant de grosses grappes rouges. J'étais pressé, mais j'y ai goûté quand même et je t'assure qu'elles sont bonnes, bien sucrées et sentent bon ».
— Bien, j'irai en cueillir demain, fit la femme, et je tâcherai de faire deux ou trois pots de confitures. Ce sera bon à manger l'hiver prochain. J'amènerai le petit, je le mettrai à l'ombre et je lui donnerai son biberon pour qu'il ne pleure pas.
Lorsqu'ils parlaient de leur enfant, les deux colons étaient heureux. Il leur inspirait confiance dans l'avenir.
Aller aux fraises, c'était une distraction et, sur sa terre neuve, elle n'en avait pas souvent la pauvre jeune femme. Donc, le lendemain, après le dîner, son enfant dans les bras, son biberon et une chaudière à la main, elle partit au champ. Directement, elle se rendit à la prairie où son mari mettait en veillottes le foin fauché la veille. En arrivant, elle coucha le petit à l'ombre, sous un arbre, lui mit dans la bouche son biberon rempli de bon lait frais et commença à cueillir des fraises. Comme le lui avait dit son mari, il y en avait en abondance et elles étaient réellement très belles et fort appétissantes. C'était un vrai plaisir, une tâche bien agréable que de les ramasser. Bientôt, ses doigts furent tachés de rouge. Non sans coquetterie, elle se disait que c'était tout de même joli à voir. Mais c'est comme un vrai jardin, ce champ-là, remarqua-t-elle, en voyant ces tiges chargées de fraises bien mûres. Dans des cas semblables, l'ambition s'empare de celle qui cueille des fruits. Elle se hâte et les heures passent vite. Il s'écoulait le temps et elle ne s'en apercevait pas la jeune femme. Sa chaudière était presque pleine et elle se disait qu'elle reviendrait encore le lendemain.
Or, pendant que la mère faisait avec tant de satisfaction sa récolte de fraises, une couleuvre qui se chauffait au soleil se mit soudain en mouvement. Avec de souples ondulations de son corps fin et coloré comme un joyau d'émail, elle avançait entre les herbes et se dirigeait vers l'endroit où reposait l'enfant. On aurait dit qu'elle avait respiré l'odeur du lait dont elle était friande et qu'elle voulait s'en régaler.
Le jeune colon, lui, sous le soleil ardent faisait ses rangs de veillottes, mais il avait chaud, sa chemise était trempée de sueurs et il était très altéré. Alors, comme il s'était apporté une cruche d'eau et qu'il l'avait mise à l'ombre sous un arbre, il se dirigea de ce côté-là pour boire. Il avait grandement soif. Plantant sa fourche dans le sol, il se baissait pour prendre le vase en grès, lorsqu'à son horreur, il vit la couleuvre qui, avide de lait, s'était introduite dans la bouche, la gorge et l'estomac de son enfant étendu sur l'herbe. On ne voyait plus que la queue du reptile. Tout le reste disparaissait dans le corps du petit malheureux qui s'était endormi en rejetant de côté sa bouteille de lait. Affolé, le père saisit l'extrémité de la couleuvre et se mil à tirer pour la déloger. Lorsqu'il la sortit, ce n'était pas seulement la bête qu'il avait retirée, mais des lambeaux de chair et d'entrailles qu'elle tenait entre ses dents. Et l'enfant était mort. Ce drame lui donna un tel choc au cerveau, qu'instantanément, il perdit la raison, devint subitement fou. Et comme sa femme, sa chaudière remplie de fraises arrivait toute joyeuse pour prendre son fils dans ses bras, il se rua sur elle avec sa fourche dans un accès de démence meurtrière, la darda par tout le corps et la laissa sanglante, agonisante sur le sol.
Quant à lui, on l'a interné dans un asile d'aliénés où il est encore. (p. 29-31)
Albert Laberge sur Laurentiana
La Scouine
Scènes de chaque jour
La Fin du voyage

2 septembre 2010

La Fin du voyage

Albert Laberge, La Fin du voyage, Montréal, Chez l’auteur, 1942, 411 pages. (Tiré à 75 exemplaires; signé par l’auteur; deux portraits de l’auteur dont un par Iacurto)

Entre 1936 et 1953, Albert Laberge a écrit sept recueils de nouvelles qu’il a publiés en édition privée à faible tirage. Parue en 1942, La Fin du voyage totalise vingt-quatre nouvelles. Le recueil est dédié au docteur Jules Laberge, l’oncle de l’auteur. On a même droit à une courte biographie de ce « cher oncle […] qui a illuminé » sa jeunesse.

Les deux réflexions qui précèdent les nouvelles en donnent le ton : « … des vies précaires, misérables, sordides, calamiteuses, crapuleuses, sur lesquelles pèse la fatalité, que guide un destin contraire… » et : « La vie n’est ni juste ni injuste. Elle est simplement la vie. Elle ne fait pas faillite, car elle ne promet rien. Souvent, nous lui demandons des choses impossibles et si nous ne les obtenons pas nous l’accusons. »

La fin du voyage
Trefflé Dignalais, un être grossier et violent, peu attiré par la terre, connaît de multiples déboires financiers.

Les chauves souris
Un jeune homme épouse la fille de la maîtresse de son père décédé. Sa mère, ulcérée, sur son lit de mort, lui promet de grands malheurs.

La pension Rapin
Madame Rapin, pour pallier la pauvreté de sa famille, ouvre une pension à La Malbaie durant l’été. Elle réussit à engranger 400$ mais doit les donner à son fils, frivole et instable, pour qu’il évite la prison.

Le mouton noir
A cinq ans, Julien Chantereau fut donné à sa grand-mère. Celle-ci le prit en grippe. L’enfant commit un vol et fut mis à l’école de Réforme. Il en sortit cinq ans plus tard, complètement révolté, décidé à tout faire pour ternir l’image de sa « belle » famille.

Les trois sœurs
Trois sœurs, trois femmes malheureuses en ménage, trompées ou abandonnées…

Confidences
Un homme n’accepte pas que sa nouvelle épouse enlève le portrait de l’ancienne qui s'est suicidée après que son amant l’eût quittée.

La plus belle soirée de sa vie
Un vieux couple bourgeois assiste au spectacle d’une chanteuse. À la fin du spectacle, celle-ci lance quelques roses. Le mari fanfaronne devant sa femme parce que la chanteuse lui en a lancé une. Frustrée, sa femme lui révèle qu’elle le trompe depuis dix ans.

Propos de Diogène
Le narrateur revoit un avocat avec lequel il était lié, il y a longtemps. Celui-ci, écœuré des avocasseries et du monde moderne, vit la simplicité volontaire avec sa femme en Gaspésie.

La maison
Pour avoir épousé un lâche et un vaurien, juste bon à lui faire des enfants, Malvina Leroy mène une vie minable. Son rêve d’avoir sa propre maison se concrétise, quand son frère lui lègue la sienne par testament. Elle n’en profitera guère : elle meurt au bout de huit jours.

Le Whistling Kid
Le « Whistling Kid » donne des tuyaux aux parieurs qui suivent les courses de chevaux. Il en vit misérablement. Un jour, un propriétaire d’écurie lui propose de gérer sa ferme. Au bout de quatre mois, il abandonne travail et sécurité, préférant son ancienne vie.

Mame Pouliche
Mame Pouliche a passé sa vie à vider les crachoirs et à nettoyer les toilettes d’une compagnie d’assurances. Épuisée, elle meurt d’une syncope sur les lieux de son travail.

L'art de se la couler douce
Tancrède commença par planter des quilles. Puis, il devint prostitué pour hommes. Enfin il se trouva une femme. Bientôt, son ami Michael vint habiter avec eux et c’est lui qui partagea le lit de sa femme et qui fit vivre la maison. Quand cette dernière mourut, Tancrède épousa sa belle-sœur, veuve. Et c’est encore Michael qui partagea le lit de cette dernière.

Le Cheval blanc
Trefflé Daussois, dit le Cheval blanc, était fossoyeur. Sa richesse était proportionnelle au nombre de morts dans l’année.

Le valet de ferme
Un garçon de ferme, fiable et rangé, change du tout au tout quand son patron se départit de ses services. Il boit, joue aux cartes, fréquente une veuve à la réputation douteuse et vole.

II maria sa fille
Isidore Tamareau rêve d’une automobile. La mort de deux de ses filles l’en a empêché jusqu’ici. Et voici que sa dernière fille est aussi malade. Il décide de lui trouver un mari afin de lui refiler les frais du médecin et des obsèques.

Une faillite
La fille d’un homme rangé, amoureuse d’un joueur en bourse, dilapide la fortune de son père malade. Enceinte, elle se suicide.

Les deux frères
Deux frères mènent des vies opposées : l’un est sage et économe, l’autre frivole et dépensier. Pourtant, les deux vivent la même pénible vieillesse.

L'héritage
Louis Pruneau s’attend à hériter de son beau-frère qui gère de grosses affaires dans l’Ouest canadien. Il découvre, à sa mort, qu’il est ruiné. C’est lui qui paie pour le faire enterrer.

La rencontre
Le client d’une jeune prostituée découvre qu’elle est la fille de son ancienne amante.

La rouille
Francis Lauzon laisse la terre paternelle à son frère et va s’établir dans l’Ouest. À force de vaillance, il défriche quatre fermes, une pour chacun de ses gars. Ses deux plus vieux meurent, son troisième perd une jambe et le dernier n’est pas intéressé par la terre. Pire encore, à 45 ans, Lauzon meurt d’un cancer.

L'échéance
Un avocat prospère, qui mène un grand train de vie avec sa femme et ses deux filles, se lance dans le faux et la malversation quand ses affaires périclitent. Il finit en prison.

Un après-midi de congé
Une jeune fille, qui prend soin d’une vieille dame, décide de s’offrir un après-midi de congé en l’absence de ses patrons partis en vacances. Elle rencontre un jeune homme qui la viole. Elle se jette dans la rivière.

Lorsque revient le printemps
Dans un petit village fictif, Potasses, la destinée misérable de différents personnages.

La vocation manquée
Comme Gaspard Bergevin est plutôt faiblard, son père décide de le faire instruire et d’en faire un curé. À sa troisième année, il est renvoyé de son collège pour avoir, par bravade, dit au confessionnal qu’il avait lu des livres défendus. La même année, ses parents meurent. Il gagne péniblement sa vie, mange trop peu et trop mal, tombe malade et meurt seul dans une petite chambre miteuse.

Tous ces résumés donnent une idée assez juste du pessimisme de l’auteur. Aucun personnage ne réussit sa vie. Quand ce n’est pas la méchanceté des hommes, c’est la vie elle-même qui se charge de lui. Laberge affectionne les personnages laids, vicieux, méchants, les paysages sinistres, les revers de la vie, la maladie et la mort. L’argent joue un grand rôle dans la vie de ses personnages, mais il est toujours source de malheur, autant pour ceux qui en ont que pour ceux qui en rêvent. Paysans ou bourgeois, pas de différences! Tous de la racaille, des malchanceux ou des ratés!

On se moque parfois des romans à l’eau de rose; on pourrait en faire tout autant des récits de Laberge. Là, tout est toujours beau; ici, on baigne dans une crasse sans contours. Malgré quelques très bonnes nouvelles, il vient un temps où l’on n’y croit plus, surtout que le livre compte 415 pages!

Les meilleurs récits :
« L’art de se la couler douce »
« Il maria sa fille »
« La rencontre »
« La rouille »
« Mame Pouliche »

Albert Laberge sur Laurentiana
La Scouine
Scènes de chaque jour
La Fin du voyage