28 septembre 2009

Le Poids du jour

Ringuet, Le Poids du jour, Montréal, Les éditions Variétés, 1949, 411 pages.

Dans une courte préface, Ringuet précise qu’il veut raconter l’histoire d’un homme qui « comme tant d’autres [...] porta longuement le poids du jour ».

Le roman se présente en trois parties, elles-mêmes divisées en chapitres.

Hélène et Michel
L’action se passe à Louiseville et s’étend sur une vingtaine d’années. Le point de vue privilégié, c'est celui de Michel Garneau, le fils de Ludovic et Hélène Garneau et le filleul d’un certain Monsieur Lacerte. Michel forme avec sa mère un couple fusionnel. « Michel grandit ainsi au seul contact de sa mère qui de plus en plus résumait pour lui l’humanité supérieure, celle des grandes personnes. » Cet enfant solitaire rêve de devenir musicien. Son père, alcoolique, est serre-frein au Canadian Pacific et n’habite pour ainsi dire pas la maison. Son parrain, un veuf et un homme d’affaires puissant, le reçoit régulièrement. Michel a une amie d’enfance que sa famille finit par éloigner lorsque vient l’adolescence. Quand son père si haï décède, Michel est obligé de remiser ses rêves de musique, même s’il n’a que 18 ans. Grâce à son parrain, il obtient un travail dans une banque. Il fréquente pendant un temps une jeune fille qui le quitte sans raison. Quant à sa mère, grâce au parrain de Michel, elle peut ouvrir un petit commerce de chapeaux. Quelques années passent et sa mère, si belle à ses yeux, commence à dépérir. Elle refuse de voir les médecins de ville et meurt. Après les obsèques, Michel se rend à Montréal pour des vacances. Chez son parrain, installé à Montréal depuis quelques années, il découvre un secret : en fait, son parrain est son père, donc il est un bâtard, ce dont tout le monde de Louiseville se doutait. Il comprend tout d’un coup pourquoi les gens semblent le tenir à l’écart. On est en 1914. Sur un coup de tête, il s’engage dans l’armée.

Les antipodes
Nous sommes 1918. Michel Garneau a été réformé pour cause de pieds plats, et il a passé la guerre dans une usine d’obus à Montréal. Trois ans plus tard, Michel Garneau, qui a changé son nom en Robert M. Garneau, habite Outremont et est devenu propriétaire d’usine. Il a épousé Hortense, une jeune femme de bonne société, qui lui a donné deux enfants, Lionel et Jocelyne. Sa femme court les activités mondaines, ce qu’il approuve puisqu’elle peut ainsi servir ses intérêts, car lui n’a qu’une idée en tête : devenir riche, puissant et se venger du monde entier. Le temps passe, survient la Crise : il réussit à passer à travers sans problème, ne s’étant pas laissé prendre par l’agiotage environnant. Sur le plan personnel, son univers s’assombrit. Après 17 années de mariage, sa femme meurt subitement. Son garçon est expulsé de l’école et se compromet dans une affaire de trafic d’alcool. Il l’expédie aux États-Unis pour que son nom ne soit pas entaché. Il se retrouve seul avec sa fille Jocelyne et découvre qu’elle ressemble beaucoup à sa propre mère, à qui il en veut toujours de lui avoir caché sa bâtardise. On lui fait une bonne offre pour son usine et il décide de la vendre. Il n’est pas millionnaire, mais riche. Il décide de faire un cadeau à sa fille : lui acheter le verger sur les pentes du Mont St-Hilaire qu’elle désire tant. Sans partager son enthousiasme, il la suit à la campagne.

La soumission de l’homme
Le verger du mont Saint-Hilaire est le lieu où se déroule la dernière partie. Loin de la ville, Garneau s’ennuie; en fait, il n’attend que l’occasion pour se relancer en affaires. Il n’a pas l’impression d’avoir atteint ses objectifs. Mais sa santé déclinante tempère ses ardeurs. La présence de sa fille Jocelyne, bientôt mariée à Alain, lui devient de plus en plus indispensable. Sa fille, elle, vit un bonheur complet, encore augmenté quand elle met au monde un petit garçon, Michel. Quant à son fils Lionel, il s’engage dans l’aviation, quand les Américains décident de s’impliquer dans la Deuxième Guerre mondiale. Il sera porté disparu, emprisonné, puis rapatrié à la fin de la guerre. Quand il revient finalement au pays, Garneau espère bien que celui-ci pourra réaliser son rêve, mais son rêve tourne court quand Michel lui annonce qu’il entend retourner aux États-Unis. Tranquillement, Garneau se réconcilie avec son passé. Tranquillement, il se désintéresse du monde des affaires et abandonne ses rêves de richesse et de vengeance. Tranquillement, il apprend à apprécier sa nouvelle vie à la campagne. À la fin du récit, Jocelyne annonce à son père qu’elle est de nouveau enceinte et que sa petite fille se prénommera Hélène.

Ce roman a, quant à moi, deux grandes qualités : d’une part, Ringuet a su nous présenter le milieu des affaires de l’entre-deux-guerres de façon crédible; d’autre part, à l’instar de Gabrielle Roy et de Roger Lemelin, Ringuet est un romancier urbain qui sait faire vivre une ville, ici Montréal. Là où Roy et Lemelin jetaient plutôt un regard social sur le développement urbain, Ringuet décrit davantage l’aspect physique de la ville, avec ses rues, ses quartiers, ses attractions.

« Chaque fois, il tournait machinalement à droite sur l'avenue Delorimier dont la longue enfilade était fermée au bout par le treillis monstrueux du pont Jacques-Cartier. Près du boulevard, cette avenue est semblable à toutes ses sœurs du quartier, à celles de toute la ville. Elle est bordée de constructions hétéroclites: brique, pierre, bois, tôle même. Garnie de boutiques: marchand de tabacs, agence de lessiveuses, barbier, échoppe de serrurier, salon de pompes funèbres. Vérolée d'affiches: modèles à longues jambes souriant aux passants de toutes leurs dents fulgurantes ou les visant de leur soutien-gorge, marin des cigarettes Player's, laines et chaton emmêlés, peinture coulant sur le monde. C'était une avenue sèche et grise où ne poussaient que les troncs morts des poteaux.

Mais passé la rue Marie-Anne, l'avenue Delorimier s'ennoblit subitement. Plus vieille de cinquante ans au moins, elle garde du temps où les seuls attelages soulevaient sa poussière l'air bonasse d'un gros bourgeois de village. Les maisons s'écartent du trottoir pour dégager les parterres généreux. Les ormes y sont si grands que les fils du téléphone passent sous leurs basses branches qu'ainsi il n'est pas nécessaire de sacrifier. » (p. 298)

Par contre, le roman dans son ensemble est loin d’être convaincant. Il me semble qu’il est moins bien écrit que les précédents, que sa composition n’est pas assez travaillée (longueurs, beaucoup de répétitions, développements secondaires inutiles…) et, surtout, que l’aspect psychologique des personnages est faible. Commençons par Michel Garneau : alors qu’il est fou de musique dans la première partie, voilà qu’il explose dans la seconde si un de ses employés se permet de siffloter un air d’opéra. Il va même jusqu’à lui faire perdre son emploi! Difficile à accepter. Il est tendre, trop tendre, dans la première partie; il devient d’un cynisme sans nom dans la seconde. Il efface complètement de sa mémoire et de sa vie sa mère morte, à qui il vouait une admiration sans limite! Tout cela, parce qu’il a appris que son vrai père était son parrain, un homme qu’il estimait pourtant plus que son propre père! Et voilà qu’il veut se venger du monde entier! Il me semble que Gratien Gélinas a beaucoup mieux traité le thème de la bâtardise dans Tit-Coq.

Il nous offre une image très négative du milieu des affaires. On ne voit que des hommes d’affaires corrompus qui frayent avec des politiciens vénaux. Garneau, lui-même, est tout à fait de ce moule. Il n'a que du mépris pour les syndicats et les timides lois qui régissent l’organisation du travail. La fin justifie les moyens. Et c’est aussi vrai en politique : on n’y entre pas « pour servir, mais pour se servir ».

Extrait
Robert regardait le paysage qui une fois de plus allait s'engloutir dans le gouffre de la nuit. Une fois de plus, demain, ce décor renaîtrait purifié, éternellement jeune, vivant lui aussi dans la succession infinie des jours et des années.
Il sentit que ce lieu-ci, il ne désirait plus le quitter.
Cette plaine, cette montagne, ces arbres, ce ciel, ce verger, ces fleurs, cette douceur du soir, cette ombre même, et cet hier vécu, et ce demain promis, et les choses, et les êtres, tout, tout cela était à lui. Il se sentit riche de tout cela qu'insensiblement il avait acquis par droit d'occupant. Auprès de son fils, de cet homme de trente ans dont les tempes déjà se dégarnissaient, dont le regard était le sien, dont le front avait la barre dure des Garneau, dont le visage était marqué du stigmate de la guerre, Robert Garneau sentit son âge. Il perçut le faix de la vieillesse qui chaque jour pesait un peu plus sur ses épaules moins ardentes.
N'avait-il pas mérité enfin le repos et la paix?
Le repos et la paix! Pour la première fois, il en sentait distinctement le désir. Et pour que cela devînt ainsi sensible, ne fallait-il pas que cela eût longtemps couvé en lui, ignoré?
Toute sa vie, sa vie d'homme surtout, ses quarante ans de vie d'homme, il n'avait rien trouvé de ce qu'il cherchait. Et vraiment, qu'avait-il cherché? Une victoire. Il n'avait point vaincu. Une vengeance? Elle ne lui avait pas été donnée. Pourtant, il avait ce soir le sentiment que ce qu'il avait si longtemps cherché, il l'avait enfin trouvé.
Les arbres déjà n'étaient plus qu'un écran noir imprécis sur le pâle horizon de l'occident.
Sans qu'ils l'eussent entendue venir, Jocelyne se trouva à côté d'eux. Ils étaient là, tous les trois, muets, sans contact ni de la main, ni de la voix. Et pourtant jamais ils n'avaient été plus unis. (p. 409-410)

23 septembre 2009

Trente arpents

Ringuet, Trente arpents, Paris, Flammarion, 1938, 292 pages.

Dans Trente arpents, Ringuet (de son vrai nom Philippe Panneton) met en scène une famille paysanne des environs de Montréal entre 1900 et 1930. C’est un classique de la littérature du terroir, au même titre que Maria Chapdelaine ou Le Survenant. Le roman raconte la vie d’un cultivateur exemplaire, Euchariste Moisan, dans une paroisse fictive (?) de la rive nord du Saint-Laurent : Saint-Jacques-l’Ermite.

Trente arpents est divisé en quatre parties, chacune portant le nom d’une saison. Si le printemps et l’été font l’apologie de la vie terrienne, l’automne et l’hiver marquent son déclin. Bien qu’Euchariste Moisan ait consacré sa vie à la terre et à sa famille, il mourra en exil dans une petite ville de la Nouvelle-Angleterre.

Le printemps
Euchariste Moisan, orphelin, habite avec son oncle Éphrem, veuf sans enfant. Il est amoureux d’Alphonsine Branchaud, la fille d’un cultivateur voisin, qu’il compte bien épouser. L’oncle est prêt à lui céder la terre. Euchariste en hérite plus tôt lorsque son oncle meurt prématurément. «Le pauvre vieux ne s’en irait donc pas vivoter au village. Il était mort sur sa terre, poitrine contre poitrine, sur sa terre qui n’avait pas consenti au divorce. » Euchariste épouse Alphonsine, leurs premiers enfants naissent.

L’été
La famille continue de croître (13 enfants dont huit vivants) et la terre de prospérer. Chaque année, Euchariste dépose de nouveaux avoirs chez le notaire. Oguinase, le fils aîné, entre au séminaire. Euchariste est devenu un notable. Pourtant, à la fin de cette partie, son monde commence à basculer. D’abord, sa femme, épuisée par les nombreuses grossesses, meurt. En outre, son troisième fils, Ephrem, mécontent de s'échiner sur une terre qui ne lui reviendra pas, songe à fuir aux États-Unis.

L’automne
C’est la saison de tous les malheurs. Lucinda, la fille rebelle, est partie en ville. Oguinase, devenu prêtre, est atteint d’une maladie qui l’emporte. Éphrem a décidé qu’il en avait assez et a déserté. Pire encore, Euchariste se lance dans des procès contre son voisin qu’il perd, le feu dévaste la récolte et une partie des bâtiments et le notaire, chargé de faire fructifier ses avoirs, se sauve avec son bas de laine. Étienne, le second fils, celui qui doit hériter du bien paternel, imbu de méthodes modernes et déjà père d’une famille nombreuse, presse son père de lui léguer la terre. Euchariste, ruiné, n'a d'autre choix que d'accepter.

L’hiver
Pour se changer les idées, Euchariste décide de visiter son fils Éphrem qui habite White-Falls en Nouvelle-Angleterre. Il a épousé une Irlandaise et ses petits-fils ne parlent que l’anglais. Même s’il rencontre d’autres Franco-américains, il s’ennuie et voudrait bien rentrer chez lui. Mais son fils Étienne, qui devait lui payer une rente, manque à ses devoirs. Quand son fils américain découvre que son père est ruiné, il lui trouve un petit emploi de gardien de nuit. Son fils Étienne, qui lui envoie des nouvelles périodiquement, lui écrit que l’agriculture périclite au Québec.

Aucun auteur du terroir n’a exploité avec autant de profondeur le lien qui unit le fermier à sa terre. Euchariste Moisan lui voue une telle dévotion qu’il n’est pas sûr qu’elle doive céder devant la religion. Quand Oguinase lui annonce qu’il veut devenir prêtre, il ne pense pas à l’enfant qu’il va perdre, mais plutôt à l’ouvrier que la terre n’aura pas : « Le laisser partir, n’était-ce pas frustrer la terre de celui qui lui était promis? » Ou encore : « …un homme qu’aime la terre, c’est quasiment comme aimer le Bon Dieu qui l’a faite et qu’en prend soin quand les hommes le méritent… » Pourquoi ce culte? L’auteur ne répond pas à la question. Dans certains romans du terroir, comme Maria Chapdelaine, on comprenait que l’attachement à la terre était lié à l’amour de la patrie, à la survivance de la « race ». Chez Ringuet, la part idéologique a été évacuée : il ne reste que ce lien viscéral, presque atavique, du paysan à sa terre.

Ringuet fait appel à toutes les figures féminines pour représenter la terre : à la fois servante, épouse, mère, maîtresse, déesse, suzeraine, elle prend possession de l’âme et du corps du cultivateur, exigeant de lui une fidélité sans faille. En retour, elle lui assure prospérité et félicité. Tel est le pacte implicite qui lie le paysan à sa terre. Euchariste aurait même voulu que la terre agisse comme arbitre, qu’elle récompense les bons cultivateurs comme lui et qu’elle punisse les déserteurs, les tièdes, les modernistes…

Bien entendu, tous n’ont pas cette dévotion pour la terre, à commencer par les femmes qui semblent tenues à l’écart de la relation privilégiée que l’agriculteur maintient avec le sol. Les femmes sont des procréatrices : elles fournissent les ouvriers qui travailleront la terre.

Un mérite de Ringuet, c’est de nous transporter dans l’eldorado américain, si souvent évoqué mais rarement mis en scène par les romanciers du terroir. Entre 1840 et 1930, de 700 à 900 mille Canadiens français ont émigré aux États-Unis, soit le tiers de la population. Les terres étaient pauvres et la faible industrialisation n’arrivait pas à absorber le surplus de population issue de la « revanche des berceaux ». Honoré Beaugrand, le premier, a abordé ce problème dans Jeanne la fileuse (1875). Souvent le prêtre accompagnait les ouvriers dans leur exil. On essayait de fonder une paroisse avec son école, sa caisse populaire, sa salle paroissiale, et parfois son journal. Pour avoir une description sur le vif d’un « petit Canada », celui de Lowell dans le Massachusetts dans les années 1920-1930, on peut lire Docteur Sax ou Maggie Cassidy de Jack Kerouac.

A-t-on raison de dire, comme on le lit parfois, qu’Euchariste Moisan est trahi par sa terre? Il me semble que non. Ce n’est pas la terre qui trahit Moisan, mais sa propre cupidité, son caractère vindicatif (les procès, le conflit de générations), son incapacité à suivre l’évolution technologique. Plus encore Euchariste est dépassé par l’ère de changements dans laquelle l’agriculture est entrée : « La culture même s'était transformée et chaque innovation semblait à Moisan séparer l'homme d'avec le sol, diminuer ce contact bienfaisant qui faisait les êtres robustes et la terre fertile et amicale. Le moteur était survenu qui supplantait les chevaux et dont le pétrole ruinait les pâturages. De partout, on poussait le paysan à délaisser la culture mixte et sa commode routine. De jeunes freluquets qui jamais ne s'étaient penchés sur la terre ou que si peu, mais bien sur des bouquins, voulaient en remontrer aux vieux. » En outre, le contexte socio-économique est défavorable. La grande Dépression frappe aux portes du Québec et finit par rattraper le cultivateur terré au fond du pays laurentien.

D'une certaine façon, Ringuet renvoie l’une contre l’autre la ville et la campagne : « Ils roulaient déjà le long d’une rue dont les poubelles matinales, les journaux de la veille, la fange ménagère, toute la sanie d’une agglomération humaine faisaient un long cloaque. » et : « Ainsi c’était donc vrai : même la terre manquait à ses enfants. […] La terre faillait aux siens, la terre éternelle et maternelle ne nourrissait plus ses fils. » Pourtant, l’image de la ville est encore plus noire s’il l’est possible : Lucinda est devenue prostituée, Napoléon doit retraiter sur la terre ancestrale, Éphrem n’est rien d’autre qu’un petit ouvrier aliéné. Le paradis, malgré tous les aléas, dans le cœur du vieux paysan déchu, c’est encore la terre laurentienne, « une terre toujours la même ».

Ringuet démontre que la terre a cessé d’être le berceau de la survivance : le monde terrien, hérité du XIXe siècle, éclate de toutes parts, victime de la modernisation et de la naissance d’un certain matérialisme ambiant. Il y a encore les fidèles et les infidèles au patrimoine, vieille opposition qui traverse toute la littérature du terroir, mais les uns ne sont plus récompensés et les autres punis. Peu importe, semble nous dire le roman, comme si les temps avaient changé et que cette opposition avait perdu son sens, balayée par l’industrialisation et l’urbanisation.


Extrait
C'était un vrai paysan qu'Etienne, un vrai paysan par le sérieux et l'application, sans âge aussi comme beaucoup de ceux qui vivent en contact avec la grande immortelle, la Terre, et se penchent sur elle constamment avec un sentiment mêlé d'affection, de respect, d'entêtement, mais jamais de crainte; au contraire de l'ouvrier sur sa machine. Car la machine peut être sournoise et mesquine. La terre, elle, ne fait rien que de grand et de large, soit qu'elle se donne ou qu'elle se refuse, qu'elle laisse la charrue éventrer sa chair féconde ou que, indifférente au désespoir des hommes, elle fasse le gros dos sous la grêle mitraillant sa toison d'épis. Comme les autres, comme son père et comme les voisins, si après des jours de sécheresse menaçante la pluie désirée se mettait à rouler pendant des jours et des semaines les caissons de ses nuages,Etienne ne savait que se terrer dans la maison ou l'étable d'où regarder pesamment l'horizon noyé, cherchant du côté de l'ouest les signes annonciateurs de la bonace. Et, visiblement, il escomptait la propriété de cette terre qui devait normalement, fatalement, lui revenir. Euchariste croyait parfois percevoir chez son fils certains indices révélateurs de ce sentiment; il avait parfois l'impression que quelqu'un, Etienne, le poussait traîtreusement dans le dos, cherchait à lui enlever de sous les pieds cette terre pourtant bien sienne.

Et c'est un peu pour cela qu'il gardait pour Éphrem une préférence qui n'avait jamais complètement disparu. Aussi, quand le second fils avait un jour répondu à quelque reproche par un: « J'su' pourtant pas pour m'échigner sur la terre qu'est pour un autre », il lui avait clairement laissé entendre qu'un de ces jours, avant longtemps, il lui en donnerait une à lui, tout à la joie de voir qu'Éphrem songeait tout de même à la terre et n'avait apparemment plus l'idée à déserter. (p. 151-152)

18 septembre 2009

Mémoires

Philippe Aubert de Gaspé, Mémoires, Québec, N. S. Hardy, 1885, 563 pages. (2e édition) (1re édition : G.E. Desbarats, imprimeur-éditeur Ottawa 1866, 563 p.)

On retrouve dès l’introduction ce ton facétieux déjà observé dans la préface des Anciens Canadiens. L’auteur ne s’illusionne pas sur l’importance de son travail : « Il me restait quelques anecdotes, bien insignifiantes sans doute, que j’avais oubliées de mentionner dans Les Anciens Canadiens, mais qu’avec la ténacité d’un vieillard, je tenais à relater quelque part. » Il refuse de s’enfermer dans quelques règles qui viendraient compliquer sa tâche; il se soumet tout simplement aux caprices de son inspiration : « j’entasserai les anecdotes à mesure qu’elles me viendront sans autre plan arrêté qu’un certain ordre chronologique, que je ne promets pas de toujours observer. »

Il est très difficile pour ne pas dire impossible de rendre compte de ce volume. Fréchette, en habile causeur, y présente, de façon très libre, une suite d’anecdotes, concernant lui-même, sa famille, ses amis, certains personnages publics qu’il a connus, certains événements qu’il a vécus ou dont on lui a parlé, se permettant de décrire au passage les mœurs de l’époque. Malgré tout, il est sans doute possible de reconstituer un portrait assez fidèle de l’époque à partir de ce fourmillement d’anecdotes.


Le ton est celui de la causerie entre amis, l’auteur s’adressant au lecteur, sourire en coin on le devine, essayant de le charmer même quand il prétend le contraire. On va de digressions en digressions ou encore on saute d’un événement à l’autre parfois sans transition. Il n’est pas rare de lire des phrases du type : « après un saut de plusieurs années en avant, je retourne au bon vieux temps... »; ou encore : « Ceci me rappelle une anecdote que me racontait mon cousin... »

Il affectionne particulièrement les personnages qui ont de l’esprit, les forts en gueule, les fiers-à-bras, catégories dans lesquelles il s’inclut naturellement. Aubert de Gaspé, jeune, était une « tête forte ». Du moins, c’est ainsi qu’il se décrit : impétueux, gouailleur, réglant les différends au bout du poing, ami des petits voyous de Québec, toujours prêt à se lancer dans une entreprise périlleuse, un vrai titi parisien.

Plus tard, il demeure un bon vivant qui se plait dans la compagnie de ses semblables, qu’ils soient aristocrates ou censitaires. Il est très attaché à la culture populaire canadienne-française. Il adore les contes et les bons conteurs, les vieilles chansons qu’il ne refuse pas d’entonner, et tous ces récits populaires qui devaient animer les veillées d’autrefois : les histoires de revenants, de loup garous, de coups pendables, les tours de force, la sorcellerie, les légendes. Il fait une large part à Romain Chouinard, un cultivateur, son compagnon de chasse et de pèche, le vieux conteur de Saint-Jean-Port-Joli, auquel il consacre tout un chapitre et même encore plus.

Il parle peu des événements politiques, entre autres il passe pour ainsi dire sous silence la Rébellion des patriotes : « Le règne de la terreur est heureusement passé ; mais les Anglais semblent avoir oublié que, même dans le district de Montréal, un bien petit nombre de Canadiens-français prirent part à la rébellion de 1837, tandis que dans le Haut-Canada, peuplé d’Anglo-saxons, elle prit des proportions beaucoup plus considérables. Mais hâtons-nous de jeter un voile sur l’histoire de cette époque désastreuse ; si le Canadien- français au cœur noble et généreux ressent vivement les injures, il est aussi prompt à les oublier, dès que son ennemi lui présente la branche d’olivier. » Il semble plus admiratif de Michel de Salaberry que de Louis-Joseph Papineau. On a souvent parlé de l’anglophilie qui s’était emparée des nobles après la Conquête. On peut certes avancer que c’est le cas d’Aubert de Gaspé. On peut dire qu’il recherchait la compagnie des Anglais, plus encore il reconnaissait que son caractère avait été marqué par eux, lui qui avait étudié avec un maître anglais. Il défend même le gouverneur James Craig, pourtant honni de la population. Ceci dit, il ne faudrait pas penser qu’il renie les siens. Quand c’est le temps de clore le bec aux Anglais, de Gaspé est aux premières lignes.

Même s’il consacre plusieurs pages aux affaires criminelles, on sait très peu de choses de son travail. Il ne fait que quelques allusions aux événements qui l’ont amené en prison. De façon indirecte, il critique le système judiciaire, entre autres il met en doute la compétence des jurés pour décider d’une affaire criminelle.

Au-delà de la chronique de son temps, on trouve la réflexion douloureuse d’un vieillard qui a vu la plupart de ses amis s’éteindre. Le ton, le plus souvent, celui de la causerie, cède parfois la place à des élans romantiques que l’on retrouvait dans Les Anciens Canadiens. « En effet, pourquoi ces nuages sombres attristent-ils mon âme ? Les enfants de la génération future passeront bien vite, et une nouvelle surgira. Les hommes sont comme les vagues de l’océan, comme les feuilles innombrables des bosquets de mon domaine ; les tempêtes des vents d’automne dépouillent mes bocages, mais d’autres feuilles aussi vertes couronneront leurs sommets. Pourquoi m’attrister ? Quatre-vingt-six enfants, petits-enfants et arrière-petits- enfants porteront le deuil du vieux chêne que le souffle de Dieu aura renversé. »

Il clôt ses Mémoires par une pirouette typique de son personnage : « Sur ce, je brise une plume trop pesante pour ma main débile, et je finis par ce refrain d’une ancienne chanson : "Bonsoir la compagnie !" »

Extrait
Il était nuit close lorsque nous retournâmes à Québec, les uns à pied, les autres en voiture. Arrivés à la porte Saint-Louis, un cheval rétif refusa de passer outre et il fallut le dételer. Il me passa une idée lumineuse par la tête : celle de faire une entrée triomphale dans la cité, en traînant nous-mêmes la calèche dans laquelle prendraient place les meilleurs joueurs de cricket. Le dedans de la voiture fut encombré dans l’instant, et trois même se tinrent debout comme des laquais derrière la calèche. À moi, comme de droit, appartenait l’honneur de servir de cheval de trait, tandis que d’autres me seconderaient en tirant les timons en dehors, et que trois pousseraient la voiture par derrière. Nous parcourûmes la rue Saint-Louis comme une avalanche, en poussant des hurrah : ce qui attira tout le monde aux fenêtres ; mais la nuit était si sombre qu’il était impossible de nous reconnaître.

Tout allait bien jusque-là ; le terrain était planche et je ne courais aucun danger. Il n’en fut pas de même lorsque nous débouchâmes sur la place d’Armes, notre boulevard actuel. J’avais beau crier : arrêtez ! arrêtez ! mes amis n’en poussaient et n’en tiraient que plus fort et nous descendions cette côte comme la foudre ! Je calculais, à part moi, mes chances de salut. J’avais en effet trois genres de mort en perspective : me briser la tête sur les maisons que nous avions en face, ce qui aurait pourtant décidé une question bien importante, celle de s’assurer si ma tête contenait une cervelle ; ou en lâchant les deux timons, de me faire casser les reins par le sommier de la calèche ; ou enfin en me précipitant à terre au risque de me faire broyer par une des roues de la voiture. L’instinct de la conservation vint heureusement comme l’éclair à mon secours, car toute la scène que je viens de décrire occupa à peine une demi-minute. Par un effort puissant qui fit lâcher prise à ceux qui, à mes côtés, m’aidaient à tirer la voiture, je me précipitai à terre sans lâcher les timons, la seule chance de salut qui me restât. Ce brusque mouvement fit perdre l’équilibre à deux ou trois des occupants de la voiture, dont deux même me tombèrent sur les reins ; mais ce surcroît de charge ne m’empêcha pas de labourer, avec mon pauvre corps, l’espace de dix-sept pieds de terre dure, parsemée de gravois, pierres et cailloux, ainsi que l’attestait encore l’inspection des lieux huit jours après l’accident, et que les mauvais plaisants appelèrent le sillon de Gaspé. Veste, chemise, pantalons, furent déchirés en lambeaux, auxquels adhérait une partie notable de ma chair depuis le menton jusques en bas, et y compris mes deux genoux. Je me trouvai écorché comme une anguille qu’une cuisinière se prépare à mettre sur le gril. Une robe de chambre, que l’on me prêta, me permis d’achever cette fine partie dans l’hôtel d’O’Hara, situé sur le lieu même, et où nous soupâmes.

Bien penaud se réveilla le lendemain au matin le sieur Philippe-Aubert de Gaspé : il lui sembla qu’un battant de cloche, suspendu à la partie supérieure de son crâne, vide pour l’occasion, frappait à coups redoublés sur cet organe desséché. Une soif brûlante le dévorait. Il voulait remuer la langue pour s’humecter la bouche, mais, oh ! horreur ! il lui sembla, que comme sa cervelle, elle avait déguerpi. Pour s’en assurer, il y porta la main, qu’il retira bien vite : elle était si sèche qu’il craignit qu’elle ne se brisât comme l’amadou entre ses doigts. Apercevant sur une table, près de son lit, un vase d’eau fraîche, il fait un effort pour se mettre sur son séant ; un cri de douleur lui échappe et il retombe la tête sur son oreiller. (p. 217-219)

Aubert de Gaspé sur Laurentiana

11 septembre 2009

Romanciers de chez nous

Camille Roy, Romanciers de chez nous, Montréal, Beauchemin, 1935, 196 pages.


Dans Romanciers de chez nous, Camille Roy présente une série d’études dont certaines ont déjà été publiées dans Essais sur la littérature canadienne (1907) et Nouveaux Essais sur la littérature canadienne (1914). L’auteur consacre la moitié du recueil aux Anciens canadiens et à Jean Rivard, et l’autre moitié à L’Oublié de Laure Conan, au Centurion d’Adolphe Routhier, à Au large de l’écueil d’Hector Bernier, à André Laurence de Pierre Dupuy, à La Ferme des pins et Juana mon aimée de Harry Bernard, à Le Cœur est le maître d’Antonin Proulx et, finalement, à Nord-Sud de Léo-Paul Desrosiers.

Je ne vais présenter que la première étude, celle qui porte sur Les Anciens Canadiens (pages 11-62). La démarche de Roy est assez classique : il étudie la composition, les personnages, les thèmes, la part autobiographique et le style.

« Décrire les scènes variées et pittoresques de la vie canadienne, esquisser en quelques-unes de ses lignes les plus générales le tableau des grands événements politiques et militaires de la conquête, pénétrer avec le lecteur dans les croyances les plus familières du peuple, voilà bien à quoi s'est particulièrement employé l'auteur des Anciens Canadiens, et de quoi il a surtout rempli son œuvre. » Si on lit bien cette description, on voit que Roy distingue trois ingrédients : la petite histoire (celle des Seigneurs, le naufrage de l’Augustus…), la grande histoire (les plaines d’Abraham…) et la légende (la Corriveau, les sorciers de l’Ile d’Orléans). Il essaie de montrer que le roman prend la forme de l’épopée, de la « chanson de geste en prose ».

Ce qui frappe l’auteur, concernant les personnages, c’est l’absence d’analyse psychologique. « De Gaspé n'ignore pas, lui qui a tant lu ses classiques au manoir de Saint-Jean-Port-Joli, qu'il existe un art de composer un personnage, de constituer en sa vivante complexité un caractère, d'analyser des âmes et d'en étaler les divers états sous le regard avide du lecteur; mais il ne semble pas se soucier de faire pareilles constructions ou semblables dissertations; il affecte plutôt de n'apparaître pas comme un psychologue inquiet qui observe ses personnages et surprend les moindres agitations de leurs consciences; il les fait tout simplement agir, et il les laisse se mouvoir et s'exprimer le plus naturellement du monde… »

Pour ce qui est des thèmes, Roy avance que c’est le patriotisme qui est le principal moteur de l’action. Deux autres thèmes s’appuient sur le premier : l’amitié (le dilemme cornélien d’Archibald) et l’amour (le dilemme cornélien de Blanche). Roy note avec raison que le développement du thème amoureux est à peine esquissé.

La partie, peut-être la plus intéressante pour moi, c'est la suivante : l’auteur essaie de cerner la part autobiographique du roman. Il y décèle deux aspects importants : les arrière grands-parents de l’auteur auraient inspiré les d’Haberville; plus intéressant encore, le personnage du « bon gentilhomme » ne serait qu’un double de l’auteur qui essaie de se justifier (de Gaspé, pour avoir confondu l’argent de l’État et le sien fit quatre ans de prison). Roy est plus critique face au nationalisme de l’auteur : on sait qu’il avait épousé une Anglaise : « L'on peut croire que l'anglomanie, qui, au siècle dernier, a commencé à sévir dans quelques-unes de nos familles bourgeoises, a quelque peu fait fléchir son patriotisme. Sans jamais conseiller ouvertement la fusion, dans ce pays, des deux races anglaise et française, il accepte volontiers que des mariages mixtes fassent se rencontrer et se mêler les deux sangs. […] M. de Gaspé a mieux aimé que ce fût Jules qui donnât l'exemple de ces alliances hybrides où trop de nos familles canadiennes-françaises ont depuis et peu à peu sacrifié les traditions et la langue des ancêtres. L'auteur des Anciens Canadiens, que, d'ailleurs, des relations étroites avaient, dès son enfance, mis en contact avec l'aristocratie anglaise de Québec, ne pouvait plus mal choisir, parmi les personnages de son roman, celui qui serait chargé de donner aux lecteurs, en manière d'épilogue, cette leçon d'anglomanie. C'est le chevalier des Plaines d'Abraham qui désarme tout à fait et accroche au mur d'un foyer, où va régner l'Anglaise, la panoplie de son trophée! […] Il est donc possible, et nous croyons qu'il est certain, que M. de Gaspé a poussé trop loin dans son roman ce sentiment de résignation nationale auquel il a fallu obéir après la conquête, mais auquel M. d'Haberville a lui-même et d'abord si longtemps résisté. »

Enfin, une dernière partie porte sur le style. L’auteur apprécie beaucoup la simplicité de l’auteur, son « naturel ». Il note la justesse de la langue qu’il met dans la bouche des paysans. Par contre, il déplore le goût de l’auteur pour le style oratoire : « Il convient, pourtant, d'observer ici que les dialogues de M. de Gaspé ne sont pas toujours aussi alertes, aussi coupés et primesautiers qu'ils pourraient l'être quelquefois. Il arrive que le dialogue tourne au discours et que les conversations se transforment en trop longs monologues. »

7 septembre 2009

Les Anciens Canadiens (théâtre)

Philippe Aubert de Gaspé, Les Anciens Canadiens, drame en trois actes, Montréal, Beauchemin, 1894, 50 p.

L’édition que j’ai entre les mains n’est pas datée, pas plus que les auteurs ne sont nommés. Tout me porte à croire que l'édition daterait de 1894 et que les abbés Camille Caisse et Pierre-Arcade Laporte en seraient les adaptateurs. Selon les auteurs de La Vie littéraire au Québec, la pièce intitulée Archibald Cameron of Locheill ou un épisode de la guerre de Sept Ans au Canada aurait été jouée devant l’auteur le 11 juillet 1865. Elle serait restée à l’état de manuscrit jusqu’à ce que Beauchemin l’édite : « En 1894 et en 1917, la maison Beauchemin édite une version assez conforme; la brochure porte le titre du roman et tait le nom des adaptateurs. »
Adaptation du roman? Pas vraiment. C'est plutôt une adaptation d’une partie du roman, soit de l’épisode militaire. Toute la première partie (le retour à Saint-Jean-Port-Joli) de même que la conclusion (le retour d’Archibald au pays) sont escamotées. L’action de la pièce se passe en rase campagne et non au manoir d’Haberville d’où on ne s’approche jamais. Quand la pièce débute, les Anglais ont déjà débarqué à Rivière-Ouelle et entrepris de brûler toutes les habitations de la Côte-Sud. Jules d’Haberville est en train de monter un groupe de miliciens, dans lequel on retrouve les serviteurs du manoir et des Indiens, afin d’aller barrer la route aux Anglais. Il apprend que son ami Archibald commande les incendiaires et en est profondément blessé. Plus tard, sur les plaines, les frères ennemis se rencontrent. Archibald s’explique et Jules finit par lui pardonner. Certaines scènes sont consacrées à Archibald, à ses remords. On raconte même l’épisode où il est capturé par les Indiens et délivré par Dumais. On insiste surtout sur l’antagonisme qui le lie à l’officier qui le commande, Montgomery, celui-là même qui l’a obligé à incendier le manoir de ses bienfaiteurs. On a un peu diabolisé ce personnage pour mieux blanchir Archibald. Le Seigneur d’Haberville, la Seigneuresse et leur fille Blanche sont absents de la pièce. L’action tend à faire ressortir l’aspect patriotique du roman au détriment des aspects ethnologiques. Seule l’histoire de la Corriveau a été conservée, José en faisant le récit aux miliciens assemblés par d’Haberville.

Que penser de cette pièce? D’abord, disons que ce n’est pas vraiment du théâtre. C'est plutôt une suite de récitatifs, bref davantage de la prose que du dialogue. Les adaptateurs ont ajouté quelques personnages pour ficeler le tout : ils ont donné plus d’importance au personnage de Saint Luc, aux Indiens, et au serviteur Fontaine qui ajoute un élément comique au drame. Malgré certains rappels des épisodes précédents, il me semble que seul le lecteur du roman peut suivre et apprécier un tant soit peu l’action de cette pièce.
Une autre adaptation pour le théâtre aurait été réalisée par Georges Monarque en 1931 sous le titre de Blanche d’Haberville.
Pour en terminer avec Les Anciens Canadiens, ajoutons que le roman a été publié en feuilleton dans les années 1930. On en aurait aussi tiré une BD. (Collections Canada) D’autres éditions méritent qu’on s’y intéresse, dont celle de 1886 illustrée par Henri Julien et la plus récente des éditions illustrées, celle de Fides de Jean-Julien Bourgault.


Aubert de Gaspé sur LaurentianaDivers
Les Anciens Canadiens
Les Anciens Canadiens (théâtre)
Mémoires

5 septembre 2009

Les Anciens Canadiens de Boulizon

Presque six cents pages bien tassées, vous trouvez que c'est un peu long pour un vieux roman du dix-neuvième siècle? Oui, disons-le, Aubert de Gaspé est un bavard, difficile à arrêter une fois parti. Il existe une version abrégée, une version scolaire (Beauchemin, 1957, 188 pages), qui cerne de plus près le fil de l'intrigue. Elle a été réalisée par Guy Boulizon à la « demande du Conseil de l'Instruction publique ». Je pense qu'on peut lire la note des éditeurs comme une critique implicite du roman : « Il était difficile, en effet, de mettre entre les mains des élèves du cours secondaire, l'édition originale de ce livre; ce classique de la prose canadienne, aux pages tantôt attendries, tantôt hautes en couleur, reste tout de même, l'œuvre d'un vieillard qui vivait dans son passé, le rappelait avec complaisance en y mélangeant ses souvenirs de lecture et des citations d'auteurs antiques. Il en résultait forcément des longueurs, des digressions fastidieuses, une abondance de « notes » et d'« éclaircissements ». Tout cela était fort justifiable dans une édition complète, mais certainement inutile dans un texte scolaire. C'est pourquoi tout ce qui nous a paru sans rapport immédiat avec l'essentiel du récit a été supprimé et remplacé par un bref résumé, mis entre guillemets. De même, certains mots écrits d'une manière sans doute pittoresque mais d'une valeur pédagogique douteuse, ont été rétablis dans leur orthographe normale. Enfin, quelques paragraphes supprimés ici et là en vue de ramener le texte à une longueur raisonnable, ont été remplacés par des points de suspension. »

On trouve facilement, donc à bon prix, cette édition dans les bouquineries de vieux livres. L'édition est illustrée sans que l'auteur de ces illustrations ne soit nommé.




Lire le blog de Brian Busby

1 septembre 2009

Les Anciens Canadiens

Philippe Aubert de Gaspé, Les Anciens Canadiens, Québec, Bureau du «Foyer canadien», 1863, 411 pages. (Certains fragments du roman paraissent d’abord dans Les Soirées canadiennes en 1862. La 1re édition en livre est suivie d’une seconde en 1864 chez le même éditeur.)

Philippe Aubert de Gaspé est né en 1786, 26 ans après la Conquête. Dans Les Anciens Canadiens (1863), il se penche sur cette période clé de notre histoire que ses parents et grands-parents (les seigneurs de Saint-Jean-Port-Joli) ont vécue, que lui-même a connue à travers leurs témoignages : son roman commence en 1757 et se termine vers 1767, si on exclut l’épilogue qui dessine à gros traits le futur des personnages.

Dans une préface, intégrée au premier chapitre, l’auteur définit ses intentions littéraires, conscient des limites de son ouvrage, se moquant d’avance des critiques qu’on ne manquera pas de lui servir : « J’écris pour m’amuser, au risque de bien ennuyer le lecteur qui aura la patience de lire ce volume » [...] « Quant au critique malveillant, ce serait pour lui un travail en pure perte, privé qu’il serait d’engager une polémique avec moi. Je suis, d’avance, bien peiné de lui enlever cette douce jouissance, et de lui rogner si promptement les griffes. Je suis très vieux et paresseux avec délice… »

On est à la fin d’avril 1757. Jules d’Haberville, « frêle et de petite taille », et Archibald Cameron de Locheill, « jeune montagnard écossais » viennent de terminer leurs études. Après un adieu à leurs amis et professeurs du petit Séminaire de Québec, ils entreprennent le voyage vers Saint-Jean-Port-Joli, accompagné de José, le fidèle serviteur de la famille d’Haberville, qui est venu les chercher. Précisons tout de suite qu’Archibald (Arché) est un orphelin écossais dont le père fut tué à la bataille de Culloden et qui s'est retrouvé au Canada à la suite de l’intervention d’un oncle jésuite. Ami de Jules, il a été adopté par la famille d’Haberville.

Leur retour est marqué de différents événements, ce qui occupe les six premiers chapitres du roman. D’abord en quittant Pointe-de-Lévis, ils aperçoivent « l’île aux sorciers », soit l’île d’Orléans, ce qui nous vaut une discussion sur la véracité des phénomènes paranormaux, mais aussi l’histoire de la La Corriveau. À Montmagny, la Rivière-du-Sud est en crue et un homme, Dumais, accroché à une branche, est condamné à une noyade certaine. Tous les paysans et même monsieur le curé sont accourus, on a bien tenté quelques manœuvres, mais sans résultat. Dumais s'est résigné à mourir. Archibald, nageur prodigieux, saisissant d’un coup d’œil l’urgence de la situation, plonge et sauve le malheureux Dumais. Pour récompenser les deux jeunes gens, le seigneur de Beaumont, le seigneur de l’endroit, leur offre un grand souper que l’auteur décrit en détails. Par exemple : « Une pile d’assiettes de vrai porcelaine de Chine, deux carafes de vin blanc, deux tartes, un plat d’œufs à la neige, des gaufres, un jatte de confitures, sur une petite table couverte d’une nappe blanche, près du buffet, composaient le dessert de ce souper d’un ancien seigneur canadien. »

Ils arrivent finalement à Saint-Jean-Port-Joli : « Le manoir d’Haberville était au pied d’un cap qui couvrait une lisière de neuf arpents du domaine seigneurial, au sud du chemin du Roi. » Là nous faisons la connaissance du père, de la mère, et de Blanche, la jeune sœur. Habitent aussi au manoir l’oncle Raoul d’Haberville, la tante Louise de Beaumont, la sœur de madame d’Haberville, et des serviteurs comme Lisette, la mulâtresse, sans oublier le chien Niger. Ce jour-là, plusieurs censitaires sont au manoir : ils préparent la fête du mai qui doit se tenir le lendemain. Aubert de Gaspé consacre le chapitre 8 à cette ancienne tradition et le chapitre 9, à une autre fête, la Saint-Jean. Deux mois passent. Le temps est venu pour Jules et Archibald de s’embarquer pour l’Europe où ils vont acquérir une formation militaire, l’un dans l’armée anglaise, l’autre dans la française. Jules fait ses adieux à sa famille et à ses amis, ce qui nous vaut quelques histoires secondaires, dont celle du « bon gentilhomme », le seigneur d’Egmont, un seigneur ruiné (comme le fut l’auteur).

Vient la deuxième partie : « Deux détachements de l’armée anglaise étaient débarqués à la Rivière-Ouelle, au commencement de juin 1759. » Un de ces détachements est commandé par le général Montgomery dans lequel sert un officier qui connaît bien les lieux : de Locheill. Deux hommes de l’armée anglaise ayant été tués à Rivière-Ouelle, le général ordonne à de Locheill de brûler toutes les habitations qui longent le fleuve. Ainsi, malgré bien des remords, il sera obligé de mettre le feu au manoir de ses bienfaiteurs. Ce même de Locheill sera fait prisonnier par des Indiens qui comptent bien le supplicier, mais sauvé par Dumais. Suivront la bataille des plaines d’Abraham qui est « expédiée » en deux pages et surtout la bataille de Sainte-Foye, le 28 avril 1760, bataille amplement racontée, dans laquelle nos deux jeunes héros vont s’affronter. Jules, blessé, sera secouru par son frère ennemi : « Arché fit puiser de l’eau dans le ruisseau voisin par un de ses soldats ; et sans s’occuper du danger auquel il s’exposait, il prit son ami dans ses bras et le porta sur la lisière du bois, où plusieurs blessés tant Français que Canadiens, touchés des soins que l’Anglais donnait à leur jeune officier, n’eurent pas même l’idée de lui nuire, quoique plusieurs eussent rechargé leurs fusils. »

Enfin, vient une dernière partie, en quelque sorte la conclusion. Sept ans ont passé. Les d’Haberville, grâce à l’intervention d’Archibald, n’ont pas été expulsés de la Nouvelle-France. Après avoir vécu un temps dans un moulin à farine, avec l’aide de leurs censitaires, ils ont reconstruit un manoir, beaucoup plus modeste que le précédent, il va sans dire. Archibald est parvenu à force d’explications à se faire pardonner, lui qui n’a agi que par devoir. Maintenant riche, il est revenu s’installer à Saint-Jean-Port-Joli. Il fréquente les d’Haberville, mais surtout Blanche, qu’il aime. Il la demande en mariage, mais essuie un refus pour des raisons patriotiques. Il continuera de vivre dans l’entourage des d’Haberville, sa vie durant. Quant à Jules, il épousera une Anglaise. De Gaspé clôt ainsi son récit : « … mes personnages, cher lecteur, se sont agités pendant quelque temps devant vos yeux, pour disparaître tout à coup peut-être pour toujours, avec celui qui les faisait mouvoir. Adieu donc aussi, cher lecteur, avant que ma main, plus froide que nos hivers du Canada, refuse de tracer mes pensées. »

Ce qu’il faut ajouter à ce résumé, sans doute trop long, c’est que le roman est accompagné d’un paratexte très riche. On a droit aux notes de bas de page mais surtout, à la fin du roman, à 110 pages (dans mon édition) de « notes et éclaircissements ». L’auteur vient préciser certains faits, vient compléter certaines informations impossibles à insérer dans une trame romanesque. Ceci nous amène à préciser que ce roman n’en est pas un au sens traditionnel, ce dont l’auteur nous avait avertis dans la préface : « J’entends bien avoir, aussi, mes coudées franches, et ne m’assujettir à aucune règles prescrites – que je connais d’ailleurs – dans un ouvrage comme celui que je publie. » Le fil romanesque (les aventures de Jules et Archibald) est continuellement interrompu par des récits secondaires, tantôt folkloriques (la Corriveau, les histoires de sorcières, la plantation du Mai, la Saint-Jean, la légende de madame d’Haberville), tantôt anecdotiques (le sauvetage de Dumais, le sauvetage d’Archibald, les récits de l’oncle Raoul), tantôt historiques (la bataille de plaines d’Abraham, le naufrage de l’Auguste). En plus, se succèdent certaines légendes, de nombreuses descriptions non focalisées et surtout plusieurs chansons. Bref, le lecteur qui ne recherche qu’une trame romanesque va être déçu. Par contre, celui qui veut « vivre », « ressentir » la fin du XVIIIe siècle dans une famille aristocratique, sera comblé. On assiste aux premiers assauts contre une « culture », celle de la noblesse terrienne canadienne-française, culture qui va survivre jusqu’au vingtième siècle, mais sans l’éclat qu’elle avait à la fin du régime français.

On pourrait faire une lecture beaucoup plus politique du roman (lire l’article de Nicole Deschamps). Bien entendu, en refusant d’épouser de Locheill, Blanche confère au roman son caractère patriotique. Ceci étant constaté, comment ne pas s’étonner de l’ascendant d’Archibald, le seul héros de ce roman, sur son copain Jules qui n’est qu’un étourdi ? C’est de Locheill qui sauve Dumais d’un noyade certaine devant une communauté de Canadiens français hébétés, impuissants. Et c'est encore lui qui sauve Jules lors de la bataille de Sainte-Foy. Il est bien évident que de Gaspé prêche pour la réconciliation des « deux races » : Jules finit par épouser une Anglaise, comme l’auteur l’avait fait lui-même. Disons qu’il s’accommode bien de la présence anglaise au Québec. « … la cession du Canada a peut-être été, au contraire, un bienfait pour nous ; la révolution de 93, avec toutes ses horreurs, n’a pas pesé sur cette heureuse colonie, protégée alors par le drapeau britannique. Nous avons cueilli de nouveaux lauriers en combattant sous les glorieuses enseignes de l’Angleterre, et deux fois la colonie a été sauvée par la vaillance de ses nouveaux sujets. »

D’un autre point de vue, il est tout aussi évident que l’auteur défend le régime seigneurial et en même temps les privilèges de sa caste. Les Seigneurs y sont bons, généreux, paternalistes dans le bon sens du mot, et leurs censitaires, leurs serviteurs et même leur esclave (une mulâtresse achetée alors qu’elle n’avait que 4 ans) font partie de la famille. De Gaspé craint la disparition de ce monde qui semble si harmonieux sous sa plume. Robert de Roquebrune va en décrire la fin dans Testament de mon enfance.

Extrait
Comme mon défunt père allait se fourrer sous son cabrouette pour se mettre à l’abri de la rosée, il lui prit fantaisie de s’informer de l’heure. Il regarde donc les trois Rois du sud, le Chariot au nord, et il en conclut qu’il était minuit. C’est l’heure, qu’il se dit, que tout honnête homme doit être couché.
Il lui sembla cependant tout à coup que l’île d’Orléans était tout en feu. Il saute un fossé, s’accote sur une clôture, ouvre de grands yeux, regarde, regarde... Il vit à la fin que des flammes dansaient le long de la grève, comme si tous les fi-follets du Canada, les damnés, s’y fussent donné rendez-vous pour tenir leur sabbat. À force de regarder, ses yeux, qui étaient pas mal troublés, s’éclaircirent, et il vit un drôle de spectacle : c’était comme des manières (espèces) d’hommes, une curieuse engeance tout de même. Ça avait bin une tête grosse comme un demi- minot, affublée d’un bonnet pointu d’une aune de long, puis des bras, des jambes, des pieds et des mains armées de griffes, mais point de corps pour la peine d’en parler. Ils avaient, sous votre respect, mes messieurs, le califourchon fendu jusqu’aux oreilles. Ça n’avait presque pas de chair : c’était quasiment tout en os, comme des esquelettes. Tous ces jolis gars (garçons) avaient la lèvre supérieure fendue en bec de lièvre, d’où sortait une dent de rhinoféroce d’un bon pied de long comme on en voit, monsieur Arché, dans votre beau livre d’images de l’histoire surnaturelle. Le nez ne vaut guère la peine qu’on en parle : c’était, ni plus ni moins, qu’un long groin de cochon, sauf votre respect, qu’ils faisaient jouer à demande, tantôt à droite, tantôt à gauche de leur grande dent : c’était, je suppose, pour l’affiler. J’allais oublier une grande queue, deux fois longue comme celle d’une vache, qui leur pendait dans le dos, et qui leur servait, je pense, à chasser les moustiques.
Ce qu’il y avait de drôle, c’est qu’ils n’avaient que trois yeux par couple de fantômes. Ceux qui n’avaient qu’un seul œil au milieu du front, comme ces cyriclopes (cyclopes) dont votre oncle le chevalier, M. Jules, qui est un savant, lui, nous lisait dans un gros livre, tout latin comme un bréviaire de curé, qu’il appelle son Vigile ; ceux donc qui n’avaient qu’un seul œil, tenaient par la griffe deux acolytes qui avaient bien, eux les damnés, tous leurs yeux. De tous ces yeux sortaient des flammes qui éclairaient l’île d’Orléans comme en plein jour. Ces derniers semblaient avoir de grands égards pour leurs voisins, qui étaient, comme qui dirait, borgnes ; ils les saluaient, s’en rapprochaient, se trémoussaient les bras et les jambes, comme des chrétiens qui font le carré d’un menuette (menuet). (pages 42-44)