30 juin 2009

Il y a soixante ans

Alice Lévesque-Dubé, Il y a soixante ans, Montréal, Fides, 1943, 158 pages.

Dans Il y a soixante ans, Alice Lévesque-Dubé nous présente des souvenirs d’enfance. Dans sa préface, son fils Rodolphe (François Hertel) emploie l’expression « folklore de la vie quotidienne et familière » pour désigner le travail de sa mère, ce qui me semble assez juste. Levesque-Dubé s’intéresse moins aux gens qu'au décor physique, aux objets, aux travaux domestiques et agricoles, aux événements sociaux, aux loisirs qui égayaient la vie d’une petite campagnarde dont les parents cultivaient une terre. Elle parle un peu de son père (un fermier qui possédait une bibliothèque), un peu de sa mère et de l’aïeule. Elle jette un regard tendre et nostalgique sur un monde qu’elle a connu « il y a soixante ans », un monde en train de s’éteindre, pas nécessairement au profit d’un monde meilleur. Tout cela baigne dans l’idéologie de conservation : le bonheur de la famille, la pureté des mœurs de la campagne, les lumières de la religion…

L’écriture sans recherche coule allègrement. Ceux et celles qui ont déjà lu du terroir apprendront peu de choses, mais je conseille quand même ce livre à qui voudrait accomplir un petit voyage nostalgique dans le passé. Ce livre a le mérite d’éviter toute lourdeur.

Le recueil compte 40 courts chapitres. La table des matières vous donne une idée très juste du contenu:

II y a soixante ans - La vieille maison - La bibliothèque de chez nous - Le vieux livre de messe - La grande horloge - Ma première leçon d'Histoire Sainte - Le vieil Almanach - Une vieille coutume - La maison des quêteux - Petit Son - Au grenier - Vieux meubles - Chansons - A la claire fontaine - II était un petit navire - Portraits sur le zinc - Teintures d'autrefois - Les fileuses - Chapeaux de paille - Le fondeur de cuillers - Grand'mère fait son savon - Poterie ancienne - Nos grand'mères - La boîte aux boutons - Faisons de la chandelle - Les distances - Ah ! les beaux petits poulets! - Le petit ruisseau - Le petit sentier - La croix du coteau - L'acheteur de moutons - On tond les moutons - Allons aux fruitages – Moisson- Les ailes brisées - Les petites vieilles - Les petits commençants - Au coin du feu - Au royaume des fées - La prière d'une mère de famille

Comme extrait, je vous présente la tradition du « pain bénit », tradition déjà lue dans L’Erreur de Pierre Giroir.

ExtraitII existait aussi, avant la fondation des hospices, l'infortuné qu'on nommait, je ne sais trop pourquoi, « un pain bénit ». Je m'imagine que ce nom dérivait de la coutume du pain bénit distribué à l'église et que chacun donnait à son tour.

Ces pauvres impotents étaient transportés, sans leur consentement, d'une maison à l'autre. La plupart du temps aigris, souffrants, mal soignés, ils étaient d'humeur revêche et pas très reconnaissants. On ne les gardait pas longtemps ; quelques jours, puis la maîtresse de maison fatiguée, exténuée, disait à son mari : « Essaye de m'en débarrasser demain ».

Au petit jour, on les installait dans une charrette, sur leur chaise de malade. Rendu à une certaine distance, devant une maison jouissant d'une réputation charitable, l'homme faisait reculer le véhicule vis-à-vis de la galerie et y déposait son contenu. Quand les gens de la maison n'en avaient pas eu connaissance, il frappait à la porte et disait : Je vous amène « un pain bénit », puis il se hâtait de déguerpir pour éviter les reproches. (p. 41-42)

24 juin 2009

Au pays de Québec

Louvigny de Montigny, Au pays de Québec, Montréal, Éditions Pascal, 1945, 326 pages. (Illustrations de Raymonde Gravel)

Le recueil compte 16 récits, tantôt conte, tantôt nouvelle, précédés d’une longue préface que l’auteur adresse à son petit-fils. Par la nature de ses écrits, et même par le style, de Montigny se rapproche davantage des auteurs de la fin du XIXe siècle que de ceux des années quarante.

L'âne de Buridan
Un fonctionnaire à la retraite, qui s'est contenté toute sa vie de suivre bêtement les consignes qu’on lui donnait, se trouve fort dépourvu lorsqu’il prend sa retraite. Sa cousine, qui vit avec lui, pour l’occuper, le lance dans des réparations de leur appartement. Une réparation en entraînant une autre, et comme notre retraité est incapable de prendre une décision, les réparations semblent ne plus avoir de fin.

Le rigodon du Diable
C’est la veille du mercredi des cendres. Sur le coup de minuit, le maire du village, qui reçoit ce soir-là, demande à ses commettants d’interrompre leur danse, comme la tradition l’exige. Il leur raconte l’histoire d’une famille qui s’était moquée de cette croyance.

Feu de forêt
Un feu de forêt détruit un village de colons, fondé voici deux ans, et du même coup, anéantit les efforts colossaux de ces hommes et femmes venus se refaire une vie.

Poules en brosse
En pleine période de prohibition, André Lorreuil, un juriste très apprécié justement pour sa lutte contre la contrebande, fabrique de la liqueur de cerise. Or, un jour, il jette des cerises qui ont macéré à ses poules de race. Voyant ses « poules en brosse », sa femme l’envoie mander au tribunal, ce qui trahit ses activités défendues.

Collision
Une voiture transportant deux tombes est frappée par un tramway. Quand les policiers arrivent sur les lieux de l’accident, le charretier a disparu. On apprend que ces deux macchabés devaient servir de cobaye aux carabins.

Un loup-garou
Quelques hommes, en excursion de chasse près du lac Saguay, surpris par la noirceur, veulent coucher dans une cabane abandonnée. Leur guide, pour les en dissuader, leur raconte une histoire de loup-garou, dont il fut la victime, quelques années plus tôt.

L'acquittement de conscience
Jules est un « délicat ». Comme la poudrerie fait rage, il va reconduire une femme chez elle ; au retour son auto heurte légèrement un clochard. Par précaution, il l’amène à l’hôpital où on constate que ses blessures sont mineures. Pourtant, il meurt dans la nuit. Par crainte d’être tenu responsable, Jules fait appel à un docteur de ses amis. Ce dernier intervient et Jules s’en tire. Il veut récompenser son ami qui refuse net. Il se dit qu’il pourrait aller le consulter et le remercier ainsi; mais son ami docteur fait si bien son examen qu’il lui trouve une maladie et lui impose trois semaines de régime. Pour s’en défaire, Jules prétexte une cure de santé en Gaspésie. Mais son ami flaire le mensonge et en est fâché. La morale : les bonnes actions ne sont pas toujours récompensées.

La dernière rose
Un vieux colonel à la retraite cultive ses fleurs avec passion. Il essaye de transmettre sa passion à son petit-fils. Sur son lit de mort, ce dernier lui apporte sa rose préférée, achetée chez un fleuriste.

Le réveillon aux morts
Montigny nous explique (ce n’est pas un récit) cette ancienne coutume, probablement importée de France, qui consistait à préparer un réveillon aux morts lors de la nuit du 2 novembre. À l’insu des gens, d’autres en profitaient pour subtiliser les provisions.

De la coupe aux lèvres
Le vicomte de Bouteville, exilé au Québec avec sa cave à vin, décide d’offrir à ses invités son plus grand vin pour saluer la demande en mariage de sa fille par un notaire. Or il se révèle que ce haut-brion, qu’il conserve amoureusement dans ses caves depuis plus de 25 ans, a tourné en piquette.

Le matelot
Un voilier norvégien, ayant un mort à bord, le débarque à Pointe-au-Père. Que faire de ce mort ? Où l’enterrer ? Le curé et le maire optent finalement pour « le terrain des enfants morts sans baptême ».

Martin-pêcheur
Le vieux Martin a engagé le Cireux pour réparer les mailles de ses filets de pêche. Le Cireux, fâché de l’attitude de son patron, essaie de lui voler des œufs mais est pris sur le fait.

L'imprévu

Un médecin de famille découvre que sa patiente, enceinte, a une énorme tumeur à l’estomac. Selon lui, elle doit être traitée à la maison. Il prévoit l’opération délicate dans ses moindres détails. Un spécialiste de Montréal est chargé de l’opération. Une panne de courant va avoir des répercussions tragiques.

Le six-pailles
Charlotte attend son Olivier parti au chantier : il lui a promis de la rejoindre pour les Fêtes. Une tempête faisant rage, un homme arrive, mais il se trouve que c’est un ancien amoureux, Xavier. Charlotte le reçoit et, à son insu, par esprit de revanche, il dévore la moitié du six-pailles réservé au mari.

Un fantôme
Un groupe de personnages discutent de théosophie. Un scientifique prend la parole et leur conseille d’éviter toute expérience occulte. Finalement, un invité raconte une histoire de fantôme qui, finalement, n’en est pas une.

Casse-tête
Les Lanthier ont envoyé par mégarde une carte de Noël aux Mirande, ce dont Madame Lanthier se désole, puisqu’elle ne les tient pas en haute estime. De Montigny se lance dans une longue digression sur la formation des noms en Nouvelle-France. Il démontre que Madame Lanthier a tort de mépriser les Mirande, parce qu’ils ont de lointains liens de parenté avec le supérieur de son mari.

Louvigny de Montigny est un personnage important dans l’histoire de la littérature québécoise. Il suffit de rappeler qu’il est un membre fondateur de l’École littéraire de Montréal, qu’il fut le principal artisan du succès de Maria Chapdelaine, qu’il a corrigé Un homme et son péché de Grignon...

Il avait 69 ans quand il a publié ce recueil de contes. Certes il fait preuve d’une grande intelligence, d’une grande culture, d’une grande finesse... Il aimait beaucoup les mots, cultivant aussi bien les termes rares que les expressions populaires (il fournit en annexe un glossaire de 12 pages !). Voici un échantillon de son style : « Les réceptions mondaines qui suivent les cérémonies de mariage amènent souvent à s'embrasser des personnes qui ne peuvent se sentir. Ces réunions, en revanche, font faire d'intéressantes connaissances. Il m'advint d'être ainsi présenté à un juge en retraite que l'instruction des misères humaines avait imbu d'indulgent scepticisme et de sereine ironie. Il arrivait de Québec à Montréal pour les noces d'une sienne nièce. Le chant des épithalames et la poésie des épousailles excitaient son esprit à découvrir les soucis réveillés chez les pères et les illusions chez leurs filles par le déploiement, dans leur entourage, d'un hymen fashionable. Il nous conta une soirée de fiançailles à laquelle il fut convié, juste comme il venait, très jeune, de recevoir du gouvernement une importante charge de judicature et qu'il se sentait le zèle et la mission de régénérer la Justice. Voici son histoire. // Les Québécois deviennent de plus en plus rares qui connurent le vicomte de Bouteville... » (p. 157]

Tout ceci ne fait pas pour autant de lui un bon conteur. Même l’humour, très présent, est si fin qu’il ne fait pour ainsi dire pas rire. La très grande majorité de ses récits manquent de vivacité, à cause de la surcharge du vocabulaire et de l’invasion des explications. L’objectif d’instruire l’emporte trop souvent sur le plaisir de raconter. On dirait même qu’il sacrifie à regret l’explication au récit. Souvent il emploie le modèle de Maupassant, le récit dans le récit, mais en laissant trop peu de place au récit enchâssé. Ou encore il commence par une longue explication avant d’introduire des personnages et d’entamer une vraie narration. Ou encore, une trop longue digression savante vient interrompre le récit. Et parfois, la part narratologique est si mince, qu’elle nous semble avoir été ajoutée après coup. Ceci étant dit, quelques-unes de ses histoires sont bien troussées, entre autres « Poules en brosse », « Un loup-garou », « De la coupe aux lèvres », « Le six-pailles ».

J’ai choisi, comme extrait, de vous livrer un passage de la préface, dans lequel il dénonce avec force les tenants de l’anti-conscription.

Extrait

J'ai résisté à l'ironie qui me poussait à décrire des états d'âme que la guerre a suscités parmi nos gens : benêts et vaniteux coloniaux qui tiennent rigueur de leur infériorité à la France aussi bien qu'à l'Angleterre, prêcheurs de l'isolationnisme, racoleurs de votes, profiteurs des calamités publiques. Le cautère de la caricature conviendrait à ces trublions qui ont fait de leur mieux pour saboter notre élan national, en ergotant sur la légitimité de cette guerre, du conflit déclenché, à leur avis, pour assurer la suprématie financière ou politique d'une puissance qui nous est étrangère sur une autre qui nous l'est tout autant.
Parce que des mains imprudentes ou criminelles ont allumé un incendie au sous-sol, doit-on refuser de dégager les enfants qui dorment à l'étage supérieur et que les flammes vont dévorer tout vifs ? Les voisins vont-ils enquêter sur la casualité du sinistre avant de protéger leurs propres maisons ? Les millions d'innocentes victimes de cette horrible spéculation n'intéressent nullement ces messieurs ; les populations entières que l'infernale Gestapo a dépouillées avant de les pousser à coups de mitrailleuses dans des camps d'extermination, les bébés qui manquent de lait et meurent comme des mouches, les femmes qu'on supplicie pour en tirer des dénonciations, les otages qu'on assassine tous les jours de l'année, les prisonniers sans défense qu'on affame et qu'on massacre, les ruines qu'on sème sans la moindre justification stratégique, rien de tout cela ne les émeut. Cette prostitution de la guerre ne les révolte en rien. Il leur est égal que le boisseau nazi étouffe le génie français qui a assuré et continue d'assurer la survivance au pays de Québec. L'Humanité se limite à leur province, à leur paroisse, à leur collège électoral.
L'histoire t'apprendra que, à ce terrible jeu, le Canada s'est vu à deux doigts de devenir boche. Au vrai, nous devons notre salut à la détermination que notre pays a prise de se joindre aux grandes nations démocratiques pour refouler ensemble l'abominable fléau qui promettait de déferler sur notre continent et de l'engloutir, comme les autres, dans le sang. La vie t'enseignera aussi, mon cher enfant, qu'un homme de saine conscience s'apparente à tout son prochain, qu'il devient citoyen du monde, et peut jouir à cœur ouvert des bénéfices qu'à maints égards lui procurent ses congénères de n'importe quel coin de la vaste terre, seulement dans la mesure où lui-même respecte leur éthique particulière, reconnaît leurs bonnes intentions, participe à leurs souffrances et à leurs joies. Homo sum, humani nihil a me alienum puto. (p. 14-15)

20 juin 2009

Les Choses qui s’en vont


Frère Gilles (Noël Gosselin, 1873-1945), Les Choses qui s’en vont, Montréal, La Tempérance, 1918, 64 pages.

Un autre classique du mouvement « Vieilles choses, vieilles gens », dont Camille Roy fut l’initiateur, Adjutor Rivard le principal défenseur, Conrad Kirouac (frère Marie-Victorin) et Lionel Groulx les auteurs les plus talentueux. Frère Gilles avoue dans sa préface que c’est la lecture du « Vieux hangar » de Roy, en 1915, qui lui a donné l’idée de cette « suite d’articles écrits sans art, en style habitant ». Dans un tout petit livre, modestement édité et illustré, il nous propose cinq « causettes canadiennes » : « Les foins à la petite faulx », « La laiterie », « Le moulin à vent », « Les moulins à farine » et « Le brayage ».

Ce sont des textes très descriptifs, même si l’auteur y insère parfois des personnages, simple procédé narratif qui lui permet de narrer plus aisément ces épisodes de la vie d’autrefois. Dans « Les foins à la petite faulx », il raconte une « journée de foin » : en matinée, les hommes commencent par faucher à la petite faulx, en après-midi entrent en scène les faneurs et les faneuses, vers deux heures on râtelle, vers quatre heures, on engrange quelques « serrées » si le temps le permet. Dans « La laiterie », l’auteur, ayant entendu parler d’une « machine à tirer les vaches », se lancent dans une amusante tirade contre le progrès : « Pauvres vaches! Oui! Pauvres vaches, va! Quoique ce ne soit pas mes affaires ni rien en toute, j’aimerais presque autant les voir tirer… au fusil. » Pour sustenter les « veilleux », à défaut de servir du « sirop de vinaigre » réservé aux grands événements, la dame de la maison leur offrait du lait. L’auteur décrit la laiterie d’autrefois – « elle était blanchie à la chaux le dedans comme le dehors » - et termine en racontant comment on fabriquait le beurre. « Le moulin à vent » est la plus belle réussite du recueil. Frère Gilles raconte, avec une poésie certaine, la disparition de ces moulins qui servaient au battage du grain (voir l’extrait). Comme on ne les mettait en marche qu’à l’hiver, le reste du temps ils servaient de balançoire aux enfants ou recevaient les nids des hirondelles. « Les moulins à farine », eux aussi sont disparus, ce qui a entraîné la disparition du pain de blé au profit du « pain blanc ». L’auteur regrette particulièrement toutes les petites écluses qui recueillaient l’eau qui servaient à faire tourner la grande roue au moment voulu. Enfin, il termine son recueil par une journée de brayage. Plusieurs auteurs ont raconté cette ancienne coutume qui était aussi l’occasion de socialiser.

Ce qu’il manque à ce recueil, ce sont des illustrations, qui d’ailleurs seront ajoutées dans l’édition de 1945. On a un peu de difficulté à distinguer le moulin à vent du moulin à farine (à l’eau). L’auteur est plus intéressant quand il personnalise ses récits, autrement dit quand il met de côté le documentariste et qu’il se met en scène. Comme Adjutor Rivard le faisait, ces tableaux rustiques sont truffés d’expressions oubliées. D’ailleurs Frère Gilles croit que ses récits, à défaut d’intéresser les gens, sauront plaire aux « Comité du Parler Français qui prépare notre glossaire ».

Ajout en janvier 2017 (L’édition revue et corrigée compte désormais 195 pages.

Ce livre a connu deux éditions en 1918. La première ne contenait que cinq « causettes canadiennes ». Dans celle-ci, corrigée et augmentée, on peut en lire onze.

Voici un aperçu des six qui ont été ajoutées. Dans « Le rouet », Frère Gilles nous fait comprendre que tous jeunes qui veulent se mettre en ménage doivent posséder un rouet; dans « Le métier », après avoir décrit l’outil et son utilisation, l’auteur déplore sa disparition, surtout dans les ménages où les jeunes filles sont allées au couvent; dans « La terre », Frère Gilles nous explique comment la terre et la religion sont inextricablement liées;  dans « La corvée », on assiste à une récolte de pommes de terre, véritable occasion de se réunir et de fraterniser; dans « Le fléau et le crible », l’auteur s’intéresse surtout à l’origine antique de ces deux outils; enfin, dans « Les clôtures », c’est le lien avec des peintres qui les ont fixées sur une toile qui leur confère un aura poétique.

Noël Gosselin avait certes l’âme d’un poète. Plusieurs passages mériteraient d’être cités. Par contre, sa manie (emprunté à Adjutor Rivard) de mettre en italique tout mot qui sonne un peu paysan finit par nous agacer. On a même l’impression que des expressions, on ne peut plus françaises, finissent « italiquées ».


Extrait
Autrefois, les bâtisses de la ferme, avec ce bras de moulin en guise de mât, paraissaient, — dans la houle des blés ou amarrées au quai des chemins — des navires à l'ancre ; et ce qui est exquis, des navires qui ne partent jamais. Maintenant, les bâtiments farauds s'écrasent autour de la grange fardée qui a, la plupart du temps — humiliante réminiscence — une girouette : ça vire toujours, ça crie souvent, ça reluit quelquefois et avec tout cela c'est inutile.

Le moulin-à-battre, lui, ne virait pas toujours, ne criait pas souvent et ne reluisait jamais et malgré tout cela, était utile. 
[…]

Cette saison de son annuelle activité s'ouvrait dans les premières semaines de l'hiver avec un bon vent de nordais qui, s'il est bien franc, est — entre parenthèse et même sans parenthèse — le vent classique pour écorner les bœufs. Les préparatifs qu'il réclamait n'étaient d'ailleurs ni longs ni compliqués: enfoncer quelques carvelles, resserrer quelques coins, avoir huilé l'arbre de la grand'roue, il était prêt à marcher.

Au premier bon vent, il n'y avait plus qu'à décotter le moulin et alors l'une après l'autre, les fières vergues s'abaissaient, s'inclinaient jusqu'à terre, se relevant sans cesse, mais toujours vaincues par la force impérieuse du vent, tandis qu'à l'intérieur de la grange retentissait un roulement de tonnerre dans une nuée de poussière. Les gerbes montaient sur le pont, pour redescendre dans la grand'passe, en paille assouplie tandis que, dans l'ombre, le grain pleurait ses larmes d'or.

(Première édition, pages 32-35)

18 juin 2009

Aux sources canadiennes

Georges-Émile Marquis, Aux sources canadiennes, à compte d’auteur, Québec, 1920, 179 pages. (1re édition : 1918)

Dans la veine des Chez nous d’Adjutor Rivard, des Rapaillages de Lionel Groulx et des Récits laurentiens du frère Marie-Victorin, G. E. Marquis nous présente ses « vieilles choses, vieilles gens ». Disons d’emblée qu’il est moins littéraire ou, si vous voulez plus prosaïque, que ses trois célèbres devanciers et qu’il se rapproche davantage des Vieilles choses, vieilles gens de Georges Bouchard ou de Les choses qui s’en vont du frère Gilles.

Marquis n’essaie pas de nous raconter des histoires. Il colle à la réalité et devient même parfois un essayiste très sérieux qui dresse des tableaux et étale des rangées de chiffres. Rappelons qu’il était chef du Bureau des statistiques de la province de Québec. D’ailleurs, en préface, il nous avertit qu’il veut « faire œuvre utile; donner le bon exemple aux jeunes ». Sa pensée est simple, c’est l’idéologie de conservation : la terre, la famille, la foi catholique. Son recueil compte quatorze petits chapitres.

Le vieux grenier
« Chez nous, c'est au vieux grenier, sorte de vestiaire, de musée et d'arsenal tout à la fois, que l'on pouvait retrouver, dans un beau désordre, les choses les plus disparates par leurs formes, leur usage et leur âge […] Trois fois cinquante ans y avaient accumulé une infinité d'objets, fort étonnés, sans doute, de se trouver en commun. » Dans son grenier, on trouve : un fusil à pierre, une corne à poudre, une vieille rapière; différents coffres contenant de vieux vêtements, des draps de toile du pays, des catalognes…; différents meubles dont une vieille horloge aux rouages de bois, un rouet, un métier; dans une « grande armoire bleu roi », « une collections de plantes, d’herbages, de racines et de baies aux propriétés curatives ».

La visite aux champs
« Mon père, fils de cultivateur, avait pendant plus d'un quart de siècle tenté de tous les métiers et de tous les négoces, mais pour revenir finalement, pris sans doute de nostalgie, à cette bonne nourricière du genre humain, l'agriculture, qui avait été l'objet de ses labeurs jusqu'à l'époque de sa majorité. Comme il l'aimait notre bien… » Chaque dimanche, son père, très minutieux, parcourait les champs avec ses fils, et surveillait l’avancement des récoltes et déterminait ce qui devait être fait dans la semaine à venir.

Marcher au catéchisme
N’accédait pas à la communion qui veut : « Seuls les enfants de dix ans et plus, bien préparés, sachant tout le "petit catéchisme", y compris les prières, devront y être envoyés par les parents. Il faudrait une sagesse exemplaire et beaucoup de science pour qu'un enfant âgé de moins de dix ans y soit accepté. Les dissipés, les malcommode et les cabochons, qui n'ont pas fréquenté la classe assidûment pendant l'année, seront impitoyablement renvoyés. Inutile, pour les mères, de venir larmoyer au presbytère, quand leur ange aura été congédié. Le jugement du curé sera sans appel. » L’épreuve durait six semaines et le curé à tout moment pouvait vous recaler, si bien que certains « cabochons » devaient s’y reprendre à trois fois avant de recevoir leur « certificat » de catholique en règle.

Labours d'automne
En promenade à la campagne, l’auteur aperçoit un attelage de bœufs tirant une charrue. Cela lui rappelle qu’après avoir été « toucheux » (conducteur), il avait, lui aussi, tenu les mancherons de l’ancienne « charrue à rouelles ». Et ce souvenir nous vaut cette profession de foi agriculturiste : « L'artisan des villes, au contraire, ne compte que sur son patron pour retirer un salaire lui permettant de faire vivre les siens. De même aussi, le commerçant, l'industriel, le fonctionnaire, le professionnel, tous doivent s'appuyer sur l'homme des champs pour gagner leur pain Aucun de ceux-ci, à la rigueur, n'est absolument nécessaire à la vie du peuple, tandis que le cultivateur, lui, nourrit le genre humain. Il n'y a qu'un être en qui il met tout son espoir. Et cet être, c'est Dieu lui-même qui fait germer, croître et mûrir les blés et autres produits de la terre. C'est donc en la Providence seule que le cultivateur met toute sa confiance et toute sa foi. »

Le pin du couvent
À cause des « craintes puériles de quelques paysans obtus », on abat un vieux pin séculaire qui faisait la fierté du village de Saint-Gervais.

Une oasis aérienne
Le mois de juillet 1916 fut si chaud que tout un chacun cherchait une oasis urbaine où ils pourraient se rafraîchir. Le narrateur trouve la sienne dans le parc Montmorency. Pendant ces haltes, il réfléchit aux richesses historiques de la ville de Québec.

Retour à la terre
Il raconte l’histoire d’un « gars » de son village qui, après dix ans de travail comme menuisier-charpentier en ville, décide de s’acheter une terre et de fonder une famille.

Santa Claus
Le petit Jésus de notre enfance ou le loufoque Santa Claus, clown protestant-américain? Marquis livre un plaidoyer en faveur du maintien de la tradition du Petit Jésus.

L'été de la St-Martin
« C’est le jeudi, 9 novembre. Nous sommes en plein cœur de l’été de la St-Martin. Je quitte Montréal, par le Pacifique canadien, en destination de St-Jean-d’Iberville. » Il nous raconte cette belle journée, de ce que nous appelons maintenant l’été des Indiens.

Notre bilan vital
Marquis, en tant que chef du Bureau des statistiques, nous offre le « bilan vital » de l’année 1916. Il rappelle que « pendant la période décennale 1760-1770, on enregistrait une moyenne de naissance de 65.3 par mille de population, tandis que cette moyenne a baissé à 37.4 pendant la période 1904-1913 ». Rassurez-vous, seule la Roumanie avait un taux de fécondité plus grand que celui du Québec. Et bien que notre taux de mortalité infantile soit un des plus élevés du « monde civilisé », le bilan demeure largement positif : la population croit de 50000 habitants par année, presque tous des catholiques. Malheureusement, les politiques agricoles déficientes forcent trop de jeunes à émigrer en ville.

Le pain blanc
Marquis joint sa voix à celle du docteur Aurèle Nadeau qui vient de publier un opuscule intitulé « L’erreur du pain blanc ». L’auteur déplore que le pain de boulanger ait remplacé le pain de ménage, fabriqué à partir de blé, culture en voie de disparition au Québec. Il y voit même une raison de la « dégénérescence de la race ». Lire l’extrait retenu.

L'exposition de Québec
Il fait le bilan de l’exposition agricole de 1917 tenue à Québec. Apologie de l’Agriculture, « base de l’économie nationale et le plus sûr maintien de l’équilibre social ».

Noëls domestiques
Statistiques à l’appui, plaidoyer en faveur d’un haut taux de naissance afin d’assurer notre place dans le Canada.

Extrait
Sans être médecin, il me semble que l'on peut bien avoir des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Or, quel est celui qui peut ne pas voir une dégénérescence de la race, dégénérescence qui prend des proportions alarmantes et pourrait, avant un siècle, nous classer au nombre de certaines races de ratatinés du Vieux continent ? Ce mal se répand partout, à la campagne comme à la ville. Allez dans une de nos paroisses rurales ; frappez à toutes les portes d'un rang quelconque, et je vous donne ma parole que dans plus de cinquante pour cent des foyers, vous allez trouver des malades. L'un souffrira, de rhumatisme, un autre de dyspepsie, un autre de tuberculose, un autre de constipation chronique, un autre d'affections rénales, etc., etc. Les bébés, bourrés jusqu'au faîte, feront de la gastro-entérite, de la diarrhée, et ce n'est qu'à force de sirop calmants qu'on pourra les empêcher de brailler sans largue du matin au soir et du soir au matin. Bien des mères, inconscientes de leur devoir, se dispenseront sans scrupule de donner à leurs bébés l'aliment maternel et ceux-ci prennent bientôt le chemin du cimetière, entre l'âge de un jour à un an, dans une proportion de 16.10 pour cent dans la province, quand ce coefficient est de 10 dans l'Ontario, de 11.5 dans la Nouvelle Écosse, de 7.2 en Australie et de 5.7 dans la Nouvelle-Zélande. (p. 139-140)


13 juin 2009

Les Chambres de bois

Anne Hébert, Les Chambres de bois, Paris, Seuil, 1958, 190 pages. (Préface de Samuel S. de Sacy)

Catherine vit avec son père dans une « ville de hauts fourneaux ». Sa mère étant morte, c’est elle qui la remplace auprès de ses trois sœurs pendant que son père cuve sa peine. Elle fait la connaissance de Michel, un jeune pianiste qui doit donner un concert dans son école. Le soir convenu, le jeune homme ne se présente pas, mais il écrit à Catherine. Ils se voient à nouveau, toujours à l’insu du père. Michel habite un manoir, seul avec sa sœur Lia et leur vieille servante, Aline. De peur que son père découvre ses amours, Catherine veut rompre avec Michel. Craignant de la perdre, il l’épouse.

Ils s’installent dans l’appartement que Michel possède en ville. À défaut de lui faire l’amour, Michel, l’artiste, entreprend de modeler Catherine, l’ouvrière. Il lui défend tout travail domestique, exigeant d’elle qu’elle se cultive, désirant lui apprendre « les fêtes nocturnes de la fièvre et de l’angoisse ». Catherine ne tarde pas à s’ennuyer. Quand Lia qui vient de rompre avec son amant débarque chez eux, la maison s’anime quelque peu. Au début, cette fille excentrique déplait à Catherine, mais elle finit par s’en faire une alliée. Lia, qui entretient une relation d’amour-haine avec son frère, repart bientôt.

Finalement, Catherine tombe malade. Elle finit par quitter Michel, le laissant seul avec sa sœur revenue encore une fois. Elle rencontre un ouvrier, Bruno, et finit par le suivre.

Mon résumé ne rend pas justice au roman. Tel que racontée, on dirait une petite d’histoire d’amour comme il y en a tant. C’est sans compter sur l’écriture d’Anne Hébert et sur les enjeux symboliques de son récit. L’auteur y développe le même sujet que dans ses œuvres précédentes : un être prisonnier de ses rêves finit par affronter l’adversité et par se libérer.

Dans Les Chambres de bois, c’est Michel et Lia qui symbolisent le rêve : ils vivent dans un monde onirique, marqués à jamais par leur enfance triste auprès d’un père dur et irritable. Seul l’art semble les intéresser et encore, ni l’un ni l’autre ne réussira à donner un prolongement public à son talent. Michel ne se présente pas à son concert et Lia rate le sien.

Le frère et la sœur entretiennent une relation fusionnelle à odeur d’inceste. Ils campent dans le salon, pris en charge tantôt par leur vieille servante, tantôt par Catherine. Lia, entre deux ruptures amoureuses, revient vers son frère qui vit chacun de ses départs comme une tromperie.

Michel aurait voulu que Catherine se fonde dans son univers, se désincarne, ou si vous préférez, dans le langage d’Hébert, en soit réduite à ses os (Voir « La fille maigre »). Quand Catherine décide de partir, ce qu’elle quitte, ce n’est pas seulement un homme qui n’a pas su l’aimer, c’est aussi le monde du rêve. Elle quitte les chambres de bois, elle choisit la vie, ses odeurs, sa lumière. « La servante ouvrit les rideaux, se pencha dehors, dit qu'il faisait toujours beau temps. La jeune femme glissa un regard entre ses cils, aperçut ses mains hâlées sur le drap blanc. Elle se replongea dans le noir où, pour la première fois, la couleur poivrée des géraniums vint la visiter, sans qu'elle éprouvât aucune espèce de crainte. Elle appela la servante et lui demanda où en était le soleil. »

J’ai dû lire ce roman en 1969, il y a exactement 40 ans. Il avait créé, chez le jeune étudiant de cégep que j’étais, une forte impression. J’aimais ces personnages irréels, cet univers onirique, l’écriture poétique d’Anne Hébert. Les Chambres de bois étaient, disait-on à l’époque, un roman-poème. C’est le même ravissement que j’allais éprouver plus tard devant certains récits de Julien Gracq, comme Rendez-vous à Bray ou Un balcon en forêt. Je ne peux pas dire que j’ai pris autant de plaisir à la relecture du roman. Ce qui m’avait plu à l’époque m’apparaît aujourd’hui non pas comme une faiblesse mais comme une limite. Il me semble qu’Anne Hébert est d’abord et avant tout douée pour écrire des drames, pour mettre en scène des personnages douloureux, qui vivent violemment leur passion. C’est ce qu’on trouve dans la nouvelle « Le Torrent », mais également dans Kamouraska et Les Fous de Bassan.


Extrait
C'était au pays de Catherine, une ville de hauts fourneaux flambant sur le ciel, jour et nuit, comme de noirs palais d'Apocalypse. Au matin les femmes essuyaient sur les vitres des maisons les patines des feux trop vifs de la nuit.
Les fenêtres de Catherine étaient claires, le carrelage de la cuisine luisait comme un bel échiquier noir et blanc. Toute transparence refaite à mesure, Catherine ne s'était jamais laissée devancer par le travail et le temps. Depuis la mort de la mère, n'y avait-il pas trois petites sœurs après elle qu'il fallait nourrir, laver, peigner, habiller et repriser, tandis que le père se retirait en sa solitude.
L'année de la mort de la mère, il y eut un été si chaud et si noir que la suie se glissait par tous les porcs de la peau. Les liants fourneaux rivalisaient d'ardeur avec le feu de l'été. Sous l'abondance d'un pain aussi dur, des femmes se plaignaient doucement contre la face noire des hommes au désir avide. (p. 27-28)

Anne Hébert sur Laurentiana

9 juin 2009

Le Torrent

Anne Hébert, Le Torrent, Montréal, Beauchemin, 1950, 171 pages.

Anne Hébert dut attendre cinq ans (il aurait dû paraître en 1945, l’année du Survenant et de Bonheur d’occasion) avant de réussir à publier ce recueil. Dans son édition originale, celle que je présente, il ne compte que cinq nouvelles. Deux (« Un grand mariage » et « La mort de Stella ») seront ajoutées dans l’édition de 1963.

On se rappelle tous du début saisissant de la nouvelle éponyme : « J'étais un enfant dépossédé du monde. Par le décret d’une volonté antérieure à la mienne, je devais renoncer à toute possession en cette vie. Je touchais au monde par fragments... » Ce « je », c’est François, le fils de la grande Claudine. Les deux vivent au milieu d’une campagne sans nom, retranchés du monde, dans un milieu baigné d’eau, traversé par un torrent. La mère, pour expier une ancienne faute, a décidé de sacrifier l’enfant. Nul amour entre eux, seulement un lien d’asservissement. L’enfant doit être blanc sous tout rapport, sourd au monde qui l’entoure. Un jour vient la révolte, puis le meurtre symbolique de la mère, la rencontre d’une autre femme, Amica, la sexualité coupable, la terreur du dévoilement et le suicide dans le torrent symbolique. Le récit est assez audacieux : Hébert attaque des valeurs immuables de la société québécoise, comme la mère, la famille, la religion, le bonheur obligé. Le tissu narratif est mince. Le lieu, les personnages, les actions ne valent que par leur dimension symbolique. On a l’impression que chaque mot, chaque phrase et chaque signe de ponctuation ont été soupesées. Même si le texte est très « écrit », ce récit coule de source et pourrait être récité à voix haute (et je soupçonne Anne Hébert de l’avoir ainsi écrit). Habileté suprême de l’auteure, sous cette forme si parfaite se noue un drame d’une extrême violence. Cette nouvelle, tissée de multiples symboles, est un des chefs-d’œuvre de la littérature québécoise.

Les autres nouvelles n’ont pas l’effet « coup de poing » du Torrent, loin de là. Ainsi dans « L’ange de Dominique », une histoire qui tarde à se mettre en marche, les personnages ont bien peu de chair. Ici, le personnage souffrant, c’est une jeune fille : il semble qu’elle ne puisse pas marcher. Elle passe ses journées dans un jardin sous les yeux bienfaisants de son père. Il y a aussi sa tante Alma, la mère dévorante de cette histoire, et Ysa, un petit personnage, à la fois elfe, ange, sorcier et démon, qui vient lui rendre visite, qui l’incite à mordre dans la vie, à se libérer de ses entraves. Elle finira par se lancer dans une danse éperdue qui la tuera.

La jeune Émilie, l’ouvrière de « La robe corail », semble bien accordée à son milieu. Elle est la tricoteuse préférée de madame Grospou. Son petit univers va basculer à cause d’un homme qui la séduit, puis s'en va. Tout ce qu’elle avait été jusqu’à ce jour, ce qui la comblait, est devenu dérisoire. Fini le tricot. Elle a pris conscience de sa vie, elle a rencontré son âme.

Dans « Le printemps de Catherine », Catherine, dite La Puce, contrairement à Émilie, a tout contre elle : elle est orpheline, laide, presque infirme. Employée dans un bar, elle est exploitée. La guerre se déclare et l’occasion se présente de quitter son état de servitude. Pourtant, elle ne saura pas en profiter. Elle se donne à un jeune soldat qu’elle tue avant qu’il ne se réveille, de crainte qu’il voie sa laideur.

Dans « Rue de l’Esplanade », deux personnages fantomatiques entretiennent une vieille demeure qui est devenue un véritable musée familial. Quand un membre de la famille meurt ou quitte la maison, on laisse intacts sa chambre et ses objets. Le temps a passé et ne restent plus dans la demeure ancestrale que Sylvaine de Bichette, une « vieille fille », et sa servante, deux êtres coupés du monde.

Si on lit bien, on se rend compte que tous les héros sont des êtres que la vie a oubliés. Ils vivent parmi les hommes, sans mordre dans la vie, la plupart du temps parce qu’on les en empêche. Certains sont malades ou infirmes, d’autres sont maltraités, d’autres ont été piégés. Tous ont leur prison, qu’elle soit morale, sociale ou imaginaire. Aucun de ces personnages ne réussira à se libérer et à intégrer la société. Dans Le Tombeau des rois, il y aura une ouverture à la toute fin.

Extrait
J'étais un enfant dépossédé du monde. Par le décret d'une volonté antérieure à la mienne, je devais renoncer à toute possession en cette vie. Je touchais au monde par fragments, ceux-là seuls qui m'étaient immédiatement indispensables, et enlevés aussitôt leur utilité terminée; le cahier que je devais ouvrir, pas même la table sur laquelle il se trouvait; le coin d'étable à nettoyer, non la poule qui se perchait sur la fenêtre; et jamais, jamais la campagne offerte par la fenêtre. Je voyais la grande main de ma mère quand elle se levait sur moi, mais je n'apercevais pas ma mère en entier, de pied en cap. J'avais seulement le sentiment de sa terrible grandeur qui me glaçait.
Je n'ai pas eu d'enfance. Je ne me souviens d'aucun loisir avant cette singulière aventure de ma surdité. Ma mère travaillait sans relâche et je participais de ma mère, tel un outil dans ses mains. Levées avec le soleil, les heures de sa journée s'emboîtaient les unes dans les autres avec une justesse qui ne laissait aucune détente possible.
En dehors des leçons qu'elle me donna jusqu'à mon entrée au collège, ma mère ne parlait pas. La parole n'entrait pas dans son ordre. Pour qu'elle dérogeât à cet ordre, il fallait que le premier j'eusse commis une transgression quelconque. C'est à dire que ma mère ne m'adressait la parole que pour me réprimander avant de me punir.
Au sujet de l'étude, là encore tout était compté, calculé, sans un jour de congé, ni de vacances. L'heure des leçons terminée, un mutisme total envahissait à nouveau le visage de ma mère. Sa bouche se fermait durement, hermétiquement, comme tenue par un verrou tiré de l'intérieur.
Moi, je baissais les yeux, soulagé de n'avoir plus à suivre le fonctionnement des puissantes mâchoires et des lèvres minces qui prononçaient, en détachant chaque syllabe, les mots de "châtiment", "justice de Dieu", "damnation", "enfer", "discipline", "péché originel", et surtout cette phrase précise qui revenait comme un leitmotiv:
— Il faut se dompter jusqu'aux os. On n'a pas idée de la force mauvaise qui est en nous ! Tu m'entends, François? Je te dompterai bien, moi… (« Le Torrent », p. 9-11)


Anne Hébert sur Laurentiana
Les Songes en équilibre
Le Torrent

4 juin 2009

Il y a certainement quelqu'un

Il y a certainement quelqu'un
Qui m'a tuée
Puis s'en est allé
Sur la pointe des pieds
Sans rompre sa danse parfaite

A oublié de me coucher
M'a laissée debout
Toute liée
Sur le chemin
Le cœur dans son coffret ancien
Les prunelles pareilles
À leur plus pure image d'eau

A oublié d'effacer la beauté du monde
Autour de moi
A oublié de fermer mes yeux avides
Et permis leur passion perdue


Ce poème, le 21e du Tombeau des rois, apparaît dans la dernière partie. Il fait écho à un autre poème, « Chambre fermée », le 15e du recueil, dont voici le début : « Qui donc m’a conduite ici ? / Il y a certainement quelqu’un / Qui a soufflé sur mes pas. / Quand est-ce que cela s’est fait ? / Avec la complicité de quel ami tranquille ? » On retrouve le même début dans « Il y a certainement quelqu'un ». Tout se passe comme si la poète essayait de recueillir suffisamment d’éléments pour établir un acte d’accusation : l’identification de l’assaillant, les circonstances du crime, la mise en place du traquenard. Parce que traquenard, il y a eu : l’agression s'est faite à l’insu de la victime, pourrait-on dire. L’auteur du crime, que la poète ne peut identifier clairement, s'est contenté de mettre en place un piège tout de finesse qui s’est refermé sur sa proie. « Mon cœur sur la table posé, / Qui donc a mis le couvert avec soin, / Affilé le petit couteau / Sans aucun tourment / Ni précipitation? »

Si, dans « Chambre fermée », la victime semble encore douter de la réalité du piège, comme en font foi ses nombreuses questions, dans « Il y a certainement quelqu'un », elle ne se contente plus d’hypothèses, elle énonce l’accusation comme si elle était déjà frappée dans la pierre. La poète donne quelques détails concernant son agresseur. C’est un être tout de légèreté, un maître-danseur : « Puis s'en est allé / Sur la pointe des pieds / Sans rompre sa danse parfaite ». Rien de violent dans son attitude. Une certaine indifférence, même. Comme s’il avait accompli son travail sans passion, pour s’en débarrasser, afin de retourner le plus vite possible à sa danse à peine interrompue.

La victime n’est plus enfermée dans un lieu clos qui semble se refermer peu à peu sur elle, comme on le voit dans d'autres textes de Hébert. Elle se tient « debout » sur « le chemin », dans un lieu ouvert, un lieu public, promesse de rencontres et de découvertes. Elle a quitté la « chambre fermée » et, pourtant, on lui a enlevé toute possibilité d’habiter ce monde. On l’a « toute liée », comme les jeunes filles qu’on immolait pour apaiser les dieux irritables.

On ne sait pas si ces sévices ne sont que pur méfait ou une punition qu’aurait encourue la victime. En admettant que ce soit un châtiment, qu’a-t-elle fait pour le mériter? La victime ne nous en dit rien. Peut-on penser qu'elle a voulu sortir du rôle (de la place) qu'on lui a assigné, comme le suggèrent les « yeux avides » et « passion » de la dernière strophe?

On ne connaît pas davantage les mobiles de l’agresseur ou les raisons de cette condamnation. Si c’est une sentence, jamais la victime ne la remet en cause, jamais elle ne questionne la justesse de cette condamnation, comme si tout allait de soi. C’est seulement la manière qui lui déplaît.

Comment interpréter « image d’eau », en plus, parée du superlatif « plus pure »? Dans la logique du poème, il me semble qu’il faut entendre que les yeux, désignés métonymiquement par « prunelles », sont totalement ouverts au monde. Les prunelles laissent passer toute la lumière, pour que le monde extérieur puisse rejoindre le monde intérieur. Ce qui aurait été en d’autres circonstances de l’ordre du plaisir est ici frustration.

Quel est ce « coffret ancien »? Qui y a mis le « cœur »? La victime elle-même? Dans un coffret, ne dépose-t-on pas les objets précieux dont on ne se sert pas? Il me semble que la victime est frustrée de constater que l’agresseur-bourreau n’ait pas libéré son cœur, car ce détail accentue son isolement et son impuissance. Que peut-on faire sur un chemin, pieds et poings liés, sans son cœur? La « beauté du monde » n’est-elle pas offerte aux « yeux avides » en pure perte?

Ce supplice de Tantale, que l’agresseur-bourreau impose à sa victime, pourrait nous laisser croire à sa méchanceté. Pourtant, rien n’est aussi clair. La poète n’y voit aucune intention malveillante : elle met sur le compte de la négligence ce surplus de cruauté. C’est un bourreau incompétent qui oublie tout : il a oublié « de la coucher », « d'effacer la beauté du monde », « de fermer [s]es yeux avides ». À moins que ce soit un raffinement cruel de sa part : ne l’a-t-il pas « laissée sur le chemin » pour que dure le supplice? La victime aurait préféré, il me semble, que l’agresseur-bourreau accomplisse proprement son travail : elle lui reproche cette mise à mort brouillonne, inachevée.

Concluons simplement. Bien que le non-dit soit important dans ce poème, on peut avancer que Hébert raconte le drame d’un être brimé, qui souffre de cet empêchement, qui essaie de comprendre ce qui l’a mené à cette impasse.

Anne Hébert sur Laurentiana
Les Songes en équilibre

1 juin 2009

Le tombeau des rois

Anne Hébert, Le tombeau des rois, Montréal, Chez l’auteure, 1953, 76 pages. (Distribué par l'Institut littéraire du Québec) (Présentation de Pierre Emmanuel)

Vous connaissez sans doute la « petite histoire » qui a conduit à la publication du Tombeau des rois. Anne Hébert ne trouvait pas d’éditeur et c’est Roger Lemelin qui lui a avancé l’argent nécessaire. Le recueil est tiré à 1500 exemplaires. Pierre Emmanuel et Albert Béguin, de passage à Québec, pour rencontrer Alain Grandbois, ramenèrent une copie du manuscrit aux gens du Seuil, qui publieront les 27 poèmes de ce recueil, augmentés de ceux de Mystère de la parole, sous le titre de Poèmes en 1960. L’édition originale, celle de 1953, celle que je blogue, contenait des sous-parties, découpage qui a été abandonné dans les éditions ultérieures.

« Un verbe austère et sec, rompu, soigneusement exclu de la musique : des poèmes comme tracés dans l’os par la pointe d’un poignard, voilà ce qu’Anne Hébert propose », écrit judicieusement Pierre Emmanuel, en préface.

Le recueil s’ouvre sur un poème intitulé « Éveil au seuil d’une fontaine » et se clôt avec le poème éponyme, « Le tombeau des rois ». Entre une fontaine et un tombeau. Pourtant, la distance n’est pas aussi grande qu’elle y paraît, cette fontaine étant presque un tombeau, et ce tombeau, une source de vie.

Le premier poème introduit les idées de passage et de métamorphose : « La nuit a tout effacé mes anciennes traces. / Sur l'eau égale / S'étend / La surface plane / Pure à perte de vue / D'une eau inconnue. » Mais il n’est pas facile pour la poète de plonger dans cette « eau inconnue » : « N'allons pas en ces bois profonds / A cause des grandes fontaines / Qui dorment au fond. » Il est bien évident qu’elle craint de ramener en surface certains mystères, enfouis au plus profond de son être. Elle trouve plus rassurant de maintenir un voile sur ce monde : « Le jour qu’elle ramène / Sur sa peine / Comme un voile d’eau ». Elle attend, toute passive, en retrait du monde, à distance, plus préoccupée par ses mains que par le réel lui-même : « Elle est assise au bord des saisons / Et fait miroiter ses mains comme des rayons. // Elle est étrange / Et regarde ses mains que colorent les jours. // Les jours sur ses mains / L'occupent et la captivent. // Elle ne les referme jamais / Et les tend toujours. » Comme Saint Denys Garneau, elle se contente d’écouter la plainte de l’oiseau mort qui fait son nid : « J'entends la voix de l'oiseau mort / Dans un bocage inconnu. // L'oiseau chante sa plainte / A la droite / De ma nuit. »

La poète sait qu’il lui faudra libérer l’oiseau captif, qu’il lui faudra retourner en des lieux anciens, ouvrir « l’armoire aux sortilèges », ce qu’elle désire et craint. Au demeurant, qui peut assurer que le passé révélera ses mystères ? Le premier inventaire est douloureux : « Fruit crevé / Fraîche entaille / Lame vive et ciselée / Fin couteau pour suicidés ». Ou encore : « Tout détruire / Le village / Et le château // Ce mirage de château / A la droite / De notre enfance. // L'allée de pins / Se ravine / Comme un mauvais chemin ». La mort est partout présente. Parfois elle suscite colère et violence, parfois acceptation et résignation.

La réappropriation de soi exige le plus grand dénuement : « Je suis une fille maigre / Et j’ai de beaux os / J’ai pour eux des soins attentifs / Et d’étranges pitiés ». Il faudrait forcer le cœur de l’amant, s’immiscer en lui, quitte à en mourir. « Un jour je saisirai mon amant / Pour m'en faire un reliquaire d'argent. // Je me pendrai / A la place de son cœur absent. » La mort, toujours la mort, sa propre mort qu’elle projette dans une grinçante cérémonie funéraire : « J'ai allumé / Deux chandelles / Deux feux de cire / Comme deux fleurs jaunes. »

Elle a beau questionner le pourquoi des choses, la réponse ne vient pas. Se pourrait-il que le mal vienne du dehors ? « Qui donc m'a conduite ici ? / Il y a certainement quelqu'un, / Qui a soufflé sur mes pas. / Quand est-ce que cela s'est fait? / Avec la complicité de quel ami tranquille ? / Le consentement profond de quelle nuit longue ? » Ou encore : « Il y a certainement quelqu’un / Qui m’a tuée / Puis s’en est allé / Sur la pointe des pieds / Sans rompre sa danse parfaite ».

Peut-être suffit-il de s’adapter ou, mieux, de se lancer vers ce monde qui flamboie : « Il faut bien vivre ici / En cet espace poli. [...] // Il n'y a ni serrure ni clef ici [...] // Midi brûle aux carreaux d'argent / La place du monde flambe comme une forge ». Ou encore : « Habite donc ce caillou / Songe au lent cheminement de ton âme future / Lui ressemblant à mesure. » Même la « petite morte / [qui] s'est couchée en travers de la porte », ne finit-elle pas par dégager une « odeur capiteuse »? Ne faut-il pas « planter [ses] mains au jardin » et le refaire l’an prochain si elles ne captent rien cet été? À ce stade-ci, ces tentatives d’ouverture sont plutôt de l’ordre du désir et n’ont rien du projet bien arrêté.

Aussi va-t-elle poursuivre la démarche, liquider une fois pour toutes les « châteaux » de l’enfance et leur « enchantement pervers », s’élancer « sans reprendre haleine / Prise dans ses cheveux / Comme dans des bouquets de fièvre / Le cœur à découvert / Tout nu dans son cou / Agrafé comme un oiseau fou » à la conquête de ces vérités depuis trop longtemps enfouies au cœur de son moi le plus profond. Il faut descendre dans « les tombeaux des rois », « avec le cœur au poing », remonter de l’enfance à aujourd’hui, accepter tous les supplices, tuer la mort, pour parvenir à une certaine délivrance : « Livide et repus de songe horrible / Les membres dénoués / Et les morts, hors de moi, assassinés, / Quel reflet d’aube s’égare ici ? D’où vient donc que cet oiseau frémit / Et tourne vers le matin / Ses prunelles crevées ? »

Peu d’écrivains québécois ont un imaginaire aussi complexe et riche que celui d’Anne Hébert. Le recueil a une grande cohérence. La poète nous propose un voyage initiatique au cœur de son moi, voyage sans cesse retardé, refusé, repris et finalement accompli. Elle nous propose l’image d’une femme qui s’est engagée sur une voie d’évitement, un peu par choix, un peu parce qu’on l’y a poussée, une voie d’évitement devenue un refuge stérile et mortifère, et qui ne parvient à retrouver le chemin de la vie qu’au prix d’une descente aux Enfers, douloureuse, poignante.

C’est une poésie fignolée, dépouillée, un peu rocailleuse, parfois étriquée, sans concession. Hébert utilise des symboles assez universels (l’eau, l’oiseau, les mains, la nuit, la forêt, la source, la fontaine, le songe) qu’elle réinvestit de son imaginaire. Même si cette poésie se tient loin de toutes références socio-historiques, on pourrait sans doute lui donner une interprétation plus sociologique : il suffit de prendre acte du climat janséniste, de l’aliénation du personnage-poète pour reconnaître quelques-unes des caractéristiques de la littérature des années 1950. Chose sûre, il y a un monde entre ce « Tombeau des rois », une des œuvres fondatrices de la littérature québécoise, et
Les songes en équilibre, recueil dans lequel Anne Hébert s’est fait la main.

Lire le compte rendu de Robert Harvey

Anne Hébert sur Laurentiana