25 février 2009

L'Homme qui va

Jean-Charles Harvey, L’Homme qui va, Québec, Le Soleil, 1929, 213 pages.

Le recueil compte 11 nouvelles, dont plusieurs empruntent à des genres littéraires très peu abordés au Québec : la science-fiction, le merveilleux.

L’homme qui va
Tristan Bonhomme est né idiot. Rejeté, abandonné, il devient mendiant. Un jour, il rencontre une jolie fille dont il tombe amoureux. On lui dit, pour l’éloigner, qu’elle est partie vers l’Ouest. Pendant toute sa vie, il va poursuivre cette jeune fille, croyant l’avoir enfin retrouvée dans les Rocheuses, juste avant de mourir, sous la forme d’un glacier.

Tu vivras trois cents ans
Lazare Pernelle, le célèbre médecin qui a vaincu le cancer et la tuberculose, quand il voit la mort venir, demande et obtient un sursis : pendant les 300 prochaines années, il ne vieillira plus, en d’autres mots il aura toujours 35 ans. Il voyage, vit beaucoup d’aventures amoureuses, revient chez lui et essaie de trouver un remède pour vaincre le vieillissement. Il connaît l’amour à deux cents ans, mais sa femme et ses enfants finissent par devenir des vieillards.

Isabeau
Une belle fille attire tous les hommes dans ses filets.

Au pays du rat sacré
Nous sommes en 1950. Paul Durant, un célèbre aviateur, a réussi à se rendre sur Mars. Là il découvre un monde qui adore les rats blancs. Pourtant, on lui apprend qu’autrefois, on adorait les rats gris. Un jour, un savant a déclaré qu’il existait aussi des rats blancs. On l’a ostracisé, fait taire. Le temps lui a donné raison.

Le Revenant
Le fantôme de Louis Hémon, revenu à Péribonka, rencontre sur le perron de l’église, Maria. Les deux discutent du temps qui passe, de la tradition et de la modernité.

Éros
Le narrateur rencontre Éros, qui accepte de lui montrer tous les types d’amour qui existent à travers le monde.

Radiodiffusion sanglante
Germaine et Georges doivent se marier. Germaine, qui doit soigner une maladie, va habiter quelque temps dans les Rocheuses. Elle rencontre un Américain. Elle annonce, via un téléphone audiovisuel, à Georges qu’elle va le quitter. Il se suicide à l’écran.

L’Homme rouge
Après la messe de Noël, le curé découvre un père Noël dans son église. Ce dernier lui raconte qu’il est devenu père Noël pour expier une faute, commise au temps d’Hérode. Il était parmi les soldats qui avaient massacré les Saints Innocents.

L’étoile
Kathleen Murphy rêve d’Hollywood. Elle finit par quitter La Malbaie, par réaliser son rêve, laissant derrière elle un amoureux éperdu.

Hélène au XXVe siècle
Le monde, sous la gouverne d’un parlement mondial, vit dans la paix. Pourtant, l’aspirant président accepte difficilement sa défaite, surtout que son rival lui a aussi ravi la femme qu’il aimait (la belle Hélène). Il décide de le faire assassiner et d’enlever Hélène. Il mourra des mains même de sa belle.

La dernière nuit
Suite à une période de glaciation, ne subsistent que trois êtres humains, deux hommes et une femme. L’homme rejeté tue son rival, bien inutilement, puisque les deux survivants périssent de froid.

Livre surprenant. Plusieurs récits donnent dans la science-fiction, genre très populaire dans les années 1920 aux États-Unis. Harvey s’aventure à décrire certains objets du futur. Voici sa description de la télé :

« On vient de donner la dernière main à la prodigieuse invention du radio-ciné-parlant. L'image visuelle se transmettant par les airs à l'égal des sons, on combine parfaitement, dans les appareils récepteurs d'ondes, la photographie animée et la vibration sonore. A cela s'ajoute la reproduction exacte des couleurs. Ensemble admirable, longtemps cherché, qui réalise un effort séculaire et qui, en dépassant tous les arts de l'histoire humaine, est l'une des plus belles fleurs de la civilisation.
Dans chaque maison, le drame et la comédie entrent vivants, complets et passionnants. La parole humaine, le jeu infini des teintes, le décor dans toute sa splendeur... Devant ce progrès, les vieilles pièces théâtrales, telles que représentées dans le passé, ont pâli. Le Roi Lear, n'apparaît plus dans une tempête de fer-blanc, près d'un camp de carton. Le chef-d'œuvre de Shakespeare se déroule dans le champ illimité de la nature farouche. Et la voix des interprètes, portée à mille milles de distance, répète, dans des millions de foyers à la fois, les mots poignants du génie. » (p. 170-171)

Harvey s’avère plutôt pessimiste : les hommes du futur ne semblent guère avoir appris. Il s’en prend surtout au nationalisme, à la source de bien des guerres. Sur le plan plus personnel, il n’en finit plus de décrire les « ravages » de l’amour. Et quand il endosse ce sujet, Harvey donne à chaque fois dans la mièvrerie. Les jeunes filles sont toujours des déesses qui usent de leurs charmes pour dévaster le cœur des hommes. « Kathleen Murphy possédait plusieurs qualités: un visage photogénique, un corps bien sculpté, un tempérament d'artiste et une jolie voix. Elle avait un charme incomparable, et elle le savait. Très sensible aux hommages masculins, elle s'appliquait à créer de l'amour autour de sa personne par la fascination de ses mouvements et de son sourire. Mais comme toute femme de nature privilégiée, elle ne pouvait s'attacher qu'à celui qui la dominerait toute. Aussi devait-elle semer des douleurs et des larmes dans bien des cœurs. »
Enfin, l’écriture de Harvey est souvent ampoulée, maniérée, entre autres dans les dialogues. Avez-vous déjà entendu quelqu’un parler ainsi ? « L'enfant blond me regardait électriquement, et mon épiderme frissonnait sous la caresse ardente de ses yeux glauques.
—Éros! Éros! lui dis-je, détourne de moi ton beau visage! Tu me fais peur. Cent fois tu m'as frappé et cent fois je suis tombé dans la tristesse. Sous tes coups, je me sentais brûler comme une torche. Sur cette braise qui parcourait tout mon être, tu jetais le vin de l'amour au bord des lèvres trompeuses que tu m'offrais. Mais à peine ma bouche était-elle libérée d'une étreinte qu'elle en cherchait une autre. Et toujours le tison du désir inextinguible cheminait dans mes veines.
Le petit dieu sourit dans la lumière mourante du jour. Blessé par le soir, le soleil saignait sur les vertèbres du nuageux horizon, et l'Amour, drapé d'un ample rayon pourpre, vêtu de crépuscule, étala sous mes yeux les secrets de son génie. » (p. 109)

Jean-Charles Harvey sur Laurentiana :
Les Demi-Civilisés
Marcel Faure
Sébastien Pierre

21 février 2009

Marcel Faure

Jean-Charles Harvey, Marcel Faure, Montmagny, Imprimerie de Montmagny, 1922, 214 p.

Au lieu d’adopter une profession libérale comme ses confrères, Marcel Faure décide d’embrasser une carrière dans le commerce, à l’encontre des avis des conseillers en profession de l’époque. Il ne finira pas ses études, car il doit reprendre en main l’entreprise familiale (un magasin général), quand son père décède subitement, quelques mois après la mort de sa femme. Marcel Faure est donc orphelin (un autre!). Il a une sœur, mais il ignore qu’elle n’est pas vraiment sa sœur. Cette jeune fille, Claire, est née de « l’union illégitime » de la servante des Faure et d’un ami de la famille. Par amitié pour leur domestique, les Faure ont élevé la jeune fille comme si elle était leur propre enfant. Marcel éprouve des sentiments assez ambigus pour sa sœur. Elle, par contre, sait que Marcel n’est pas son frère. En mourant, sa mère adoptive lui a révélé le secret. Le père, mort subitement, devait le dévoiler à Marcel.

Marcel fait des affaires d’or avec son magasin. Pourtant, il trouve que ce travail manque de défis. Il a des vues de grandeur. Il décide de créer de toutes pièces une petite ville modèle autour de l’industrie métallurgique. Dix ans passent. La nouvelle ville est florissante. Marcel gère non seulement l’entreprise mais aussi la vie de ses employés. Il a construit une école et d’autres institutions pour que ses ouvriers puissent développer aussi leur esprit. Par contre, il exige d’eux une adhésion totale à l’entreprise. Les syndicats y sont particulièrement mal vus. De riches financiers anglo-saxons finissent par jalouser, voire craindre son succès. Ils décident de torpiller l’entreprise de Marcel, mais celui réussit à déjouer leur plan machiavélique. Une autre menace apparaît bientôt : le Québec élit un gouvernement de gauche, issu des syndicats. Celui-ci menace l’entreprise de Marcel, en proposant la semaine de quarante heures, projet que Marcel réprouve au plus haut point. Encore une fois, il réussira à déjouer les plans de ces « communistes ».

Je passe sur l’intrigue amoureuse qui est d’une puérilité inqualifiable (À la fin du roman, sa sœur finira par révéler à Marcel qu’il n’est pas son frère et les deux se marieront). Socialement parlant, Harvey apparaît parfois audacieux et parfois rétrograde. Si on se place dans le contexte des années 1920, il n’était pas si courant d’avancer l’idée qu’il fallait développer l’économie, se frotter au monde de l’argent, tenter de supplanter les Anglo-saxons sur leur propre territoire. Il était aussi très audacieux de présenter une société en grande partie laïque, entre autres en ce qui regarde les écoles. Pour Harvey, il faut rompre avec le traditionalisme, celui qui voulait que nous soyons un peuple spiritualiste plutôt que matérialiste. Par contre, ses attaques féroces contre les syndicats, contre les interventions gouvernementales dénotent un conservateur social, imprégné d’un américanisme primaire. Pour lui, il faut en toutes circonstances protéger l’initiative individuelle et le capitalisme. Harvey décrit en quelque sorte une société utopique.

C’est un roman à idées. Les personnages ne dialoguent pas, ils dissertent. C’est moins l’intrigue ou les personnages que sa thèse sociale qui importe à l'auteur. Lecture laborieuse. **


Extrait
— Nos institutions que vous prétendez améliorer, dis-je, repassez leur histoire. Exister, pour une race, c'est avoir sa foi, sa langue, ses habitudes, ses amours, sur un sol bien à elle où elle bâtit ses foyers, ses églises et ses écoles. Inébranlables comme des dogmes, nos vieilles institutions nous ont permis d'exister en combattant l'effort de pénétration des éléments étrangers. Elles ont infusé à nos professionnels la culture latine, si catholique et si humaine, qui fait que nous tranchons comme une barre de lumière sur le fond sombre de la carte d'Amérique. Depuis l'Union, quels ont été les hommes qui ont défendu et sauvé nos principes et nos idéaux ?...D'où venaient-ils ?...Qui les avait formés ?...
- Je ne conteste pas les mérites de notre passé. Que d'éloquence il a contenu ! Les deux ou trois générations qui nous ont précédés ont entendu un nombre incalculable de paroles. Elles ont admiré et applaudi ceux qui leur parlaient de fierté, de survivance, de sang de nos pères... Chansons !... Pendant ce temps, ce peuple sombrait dans l'insouciance et dans l'inertie. Il ne savait rien des activités qui font le salut ; seuls les beaux diseurs savaient tout.
— Mais....
— Ne protestez pas. Vous autres, hommes d'hier, vous croyez que tout ce que vous touchez doit avoir la durée d'un dogme.
— Non pas !
— Si !... Vous venez de dire que nos vieilles institutions sont inébranlables comme des dogmes. Vous vous repaissez d'infaillibilité et d'admiration mutuelle. C'est pourquoi, les petits bonshommes qui sortent d'une certaine école se croient d'une essence supérieure. Avec quel dédain ils nous traitent, nous, les hommes d'œuvres, qui les empêchons de crever. Ils méprisent les réalités physiques au profit d'une fumée.
— C'est cela, subordonnez la matière à l'esprit, remplacez les chercheurs d'idéal par les chercheurs d'or. Paganisme !
— Pauvre illusionné ! Cet idéal que vous prêchez et auquel vous donneriez volontiers des martyrs, vous ne le conserverez qu'à la condition devoir assez d'argent pour le faire valoir. Il n'y a qu'un moyen de faire reculer la barbarie, de nos jours : c'est de la bombarder de pièces de monnaie et de billets de banque. Les peuples les plus pauvres sont toujours les moins civilisés.
— Distinguons entre la vraie, et la fausse civilisation. II suffit qu'une nation soit chrétienne pour qu'elle soit civilisée, tandis que...
— Je ne vous suivrai pas sur ce terrain brûlant. Une discussion sur la question religieuse est plus difficile que vous vous l'imaginez : nous ne nous entendrions pas.
«Examinons les faits : il n'est pas de métaphysique qui tienne devant les faits. Que remarquez-vous parmi les nations d'Amérique ? Une guerre continuelle entre les divers pays du continent, la guerre de l'argent. Cette hostilité est tellement mondiale, que les races modernes ne sont vraiment protégées que si elles élèvent autour d'elles des remparts de piastres, de francs ou de marks. L'Angleterre, la France, les États-Unis, même le Japon, n'ont d'autre système de défense. Que serait-il resté du trésor intellectuel et national de la France, si elle n'avait eu, pour se garer des obus allemands, une chaîne de montagnes élevée par les titans de l'or, les monts Milliards, plus infranchissables que les Alpes. (p. 134-137)

Jean-Charles Harvey sur Laurentiana :
Les Demi-Civilisés
L’Homme qui va
Sébastien Pierre

17 février 2009

Poètes de l’Amérique française

Louis Dantin, Poètes de l’Amérique française, Montréal, Librairie d’action canadienne-française, 1932, 246 pages. (1re édition : 1928)

Louis Dantin a abordé un peu tous les genres littéraires avec un certain succès. Il s’est d’abord fait connaître comme critique. Simple rappel : c’est lui qui a rassemblé les poèmes de Nelligan et qui s’est chargé de les faire publier en y ajoutant une préface devenue indissociable de l’œuvre. Même s’il vivait en Nouvelle-Angleterre, il a gardé beaucoup de liens avec le milieu littéraire québécois, entretenant des correspondances avec plusieurs écrivains, devenant le conseiller de quelques autres. Avec Camille Roy, il fut le critique le plus influent de son époque.

Comme je viens de bloguer Les Forces d’Alphonse Beauregard, il m’a semblé que l’occasion était bonne de présenter l’un des recueils critiques de Dantin, mais surtout d’essayer de saisir sa méthode, considérée comme avant-gardiste à l’époque.

Poètes de l’Amérique française contient 16 chapitres, chacun étant consacré à un livre, la plupart à un recueil de poésie. Parmi les auteurs qui ont retenu son attention, en plus de Beauregard, citons Paul Morin, Blanche Lamontagne, Jean Charbonneau, Albert Dreux, Jean-Aubert Loranger…

Je ne rendrai pas compte de toutes ces critiques, il va sans dire. Je vais me contenter de présenter celle qui porte sur Les Forces, l’une des plus développées du recueil. Celle-ci a dû être écrite avant 1921, puisque Dantin ne mentionne pas Les Alternances (il en fera une critique dans le deuxième tome de Poètes de l’Amérique française), ou encore le décès de l’auteur survenu en 1924.

Contrairement aux critiques de l’époque, Dantin ne juge pas une œuvre sur le plan moral ou encore en regard de son appartenance au clan des Régionalistes ou des Exotiques. D’ailleurs, il se permet d’écorcher les uns et les autres au passage. Pour lui, Beauregard a su éviter les cénacles, ce qui est tout à son honneur.

Dantin fait une critique très positive des Forces de Beauregard. Il essaie d’abord de décrire le « travail de l’écrivain ». Il y a ceux qui partent des mots, mais tel n’est pas le cas de Beauregard : « II est avant tout, semble-t-il, le reflet d'un esprit sérieux, élevé, à la curiosité ardente, dont l'inspiration se puise aux sources de la pensée, dont la fantaisie même se mêle de réflexion et de logique. M. Beauregard est d'avis que le verbe poétique, aussi bien que l'autre, n'est qu'un symbole de l'idée, qu'il doit à l'idée même, non seulement sa valeur mentale, mais son élément principal de beauté. Creuser l'idée pour en faire jaillir le mot, l'émotion artistiques, voilà son effort et sa doctrine. » Il dira même que c’est une « poésie de l’idée ». Qu’il décrive un lieu, un paysage ou même une personne, le poète essaie toujours d’aller au-delà des apparences. « […] une philosophie latente en pénètre toutes les pages, envahissant la fantaisie, le sentiment, même le paysage. Il y règne partout une psychologie déliée qui voit l'âme par le dedans et se résout en analyses des actes et des motifs humains; ou bien, c'est de l'observation sociale éclairée et juste. » Après avoir saisi la manière, Dantin s’interroge sur les idées de Beauregard : « Sa philosophie, qu’est-elle? Plutôt une attitude mentale qu’un système, sans doute, mais elle ne manque pourtant pas de cohérence et d’unité. Elle se révèle dès l’abord soucieuse de raison et peu férue de mysticisme. Elle craint le dogmatisme des affirmations et aime à se poser sur le terrain des faits. » Il note, sans lui faire la morale pour autant, qu’on retrouve chez le poète un ton qui frôle parfois le cynisme : « Cette philosophie ne serait pas bien profonde si elle n’était un peu ironique et désenchantée. M. Beauregard n’a rien de maladif dans son pessimisme, mais il n’est pas non plus aveugle ou crédule. » Dans cette perspective, il explique la conception de l’amour assez originale de l’auteur : « Ce qui est vrai, c'est que M. Beauregard a bien perçu la brièveté des attaches humaines, leur inconstance, leurs déceptions amères, et qu'il s'en garde comme il peut, ainsi qu'on fuit une cause de douleur. »

Et sur la forme des poèmes, il dira ceci : « J'admets que chez lui la forme, n'étant pas cherchée pour elle-même, ne s'impose pas au premier plan, qu'elle ne surprend pas l'attention tout d'abord, qu'elle n'a pas tous les scintillements, tous les flamboiements, toutes les coruscations ruisselantes qu'elle revêt, par exemple, chez M. René Chopin. Il lui suffit de l'éclat plus discret qui convient aux choses qu'elle exprime. A défaut des brillantes audaces, elle cherche la diction concise, l'image à la fois neuve et adéquate, la hardiesse que le mot tire de l'objet, et le symbolisme qui naît de rapports clairement perçus. » Ou encore : « Ceci m'amène à dire que la facture de M. Beauregard est généralement classique, sauf pourtant sur un point. Il fait rimer le singulier avec le pluriel; il le fait constamment, avec une sorte d'ostentation. Et sans doute cette licence unique et inusitée tranche un peu crûment sur sa régularité d'habitudes: je n'en suis pas, malgré tout, scandalisé outre mesure. »

Dantin finit sa critique en relevant certaines faiblesses (« J’ai assez loué M. Beauregard pour pouvoir en dire à présent un peu de mal. »), en citant certains poèmes qu’il trouve inférieurs. D’ailleurs, le critique reste près du texte de Beauregard, le citant abondamment. Enfin, il se permet une petite pointe aux critiques qui « sans chercher à pénétrer une œuvre, la juge par à peu près, à la fortune du mot, et avec des formules toutes faites ». Ne vise-t-il pas Camille Roy?

Extrait
Je m'étonne que notre public littéraire ne remarque pas davantage ce poète délicat et subtil qu'est Alphonse Beauregard. Son unique volume, Les Forces, vieux de quelques années déjà, n'est guère connu que d'une élite: il mériterait l'attention sérieuse de quiconque s'intéresse à voir notre littérature, délaissant un peu ses traditions étroites, s'engager dans des voies neuves et élargies.
Nous avons eu depuis Fréchette un renouveau poétique intense d'où sont germes des genres, des inspirations, des formes d'art encore insoupçonnés chez nous. Nos auteurs, par timidité sans doute, s'étaient tenus comme par la main; ils ont désormais choisi leur route, celle de leur personnalité et de leur talent; ils se sont crus capables de parler leur propre langage. De nouveaux groupes se sont formés au gré des attraits: nous avons eu nos parnassiens et nos symbolistes. D'autres, mieux encore, sont restés isolés, cherchant en eux-mêmes et en dehors de toute école des sources d'exaltation et de beauté: tels Lozeau, Doucet, Gallèze et ce charmant dilettante, Benjamin Michaud. Alphonse Beauregard est un de ces derniers; malgré certaines parentés lointaines et inévitables, il ne relève clairement d'aucune tribu; on ne peut guère l'étiqueter sous un genus quelconque. C'est par là-même, étant donné son grand talent, qu'il se révèle très intéressant et d'une originalité unique. S'il est difficile à classer, il l'est aussi à définir, car son art, apparemment simple, recèle plus d'une complexité. Essayons pourtant de fixer les traits dominants de cet art, de dire ce qu'il contient et par quelles formules il s'exprime. (p. 25-26)
Pour lire la suite.

Voir la critique de Camille Roy, Érables en fleurs, p. 89.

13 février 2009

Les Forces

Alphonse Beauregard, Les Forces, Montréal, Arbour & Dupont, 1912, 168 pages.

Il y aurait toute une étude à faire du poème liminaire des recueils publiés entre 1900 et 1925. Dans la plupart, le poète désamorce les critiques trop dures en avouant humblement que sa poésie présente des faiblesses. Mais ce n’est pas le cas d’Alphonse Beauregard dans Les Forces. Lui aussi admet que les lecteurs ont des raisons de trouver son livre « imparfait », mais du même souffle il ajoute : « Lecteur, quel que soit ton arrêt / Sur ma verve ou ma poétique, / Ne t’en fais pas un doux secret, / Je ris gaiement de la critique. »

Son recueil est divisé en quatre parties.

Tableaux
Le dernier poème s’intitule « Sonnets impressionnistes » et il me semble que ce titre traduit bien le projet que le poète poursuit dans les poèmes les plus intéressants de cette partie. Beauregard décrit des paysages, à la manière des peintres impressionnistes, des lieux dont il essaie de traduire l’atmosphère. Comme tout bon impressionniste, il affectionne les éléments marins, c’est-à-dire les navires, les ports, le voyage, la brume, les oiseaux. « L’eau terne enserre les dragues / Dans un bassin de mercure / Où nage, sombre teinture, la fumée aux gestes vagues. » (Marine) Il s’agit moins de dessiner un lieu avec précision que d’en donner une « impression ». « Le Saint-Laurent, mordu par les souffles d'automne, / S'exaspère. Partout sur le fleuve dément / L'âme des bois brûlés flotte languissamment. / Affolé, mon canot plonge dans l'eau gloutonne. » (Le Saint-Laurent) Quant aux autres poèmes de cette section, leurs thèmes sont plus éclectiques : un arbre mort, les Iroquois, un corbillard, le sport...

Flirt et sentiment
On pourrait penser que l’amour est au centre de cette partie. Pas du tout ou si peu! On y parle d’amour, mais on n’y trouve pas de poème d’amour, le poète préférant le flirt à l’amour passionné, à l’amour qui engage une vie. « L’amour est un facteur de vie et non un but. » (La chimère) Un profond sentiment de solitude, exprimé avec la retenue parnassienne, émane de cette section. L’amour et l’amitié ne sont que des chimères. Les choses de l’esprit sont plus prégnantes que les appels du cœur. « Pendant que nous serons ensemble, je ne veux / Ni sonder vos secrets, ni dévoiler mon âme, / Mais simplement pencher mon front sur vos cheveux, / Tourner dans un remous de lumière et de femmes. » (L’invitation)

Les forces
Les trois grandes « forces » qui animent l’être humain sont l’amour, l’amour divin et l’instinct (Les trois forces). L’espoir de participer à l’avancement de l’humanité, l’énergie vitale de la jeunesse, le sentiment d’unicité de chaque être vivant... seraient d’autres « forces » qui commanderaient l’action humaine. Dans un autre poème (C’était écrit), il affirme que l’Homme n’a pas la possibilité de choisir, que presque tout est joué d’avance. « À travers le fracas des marteaux et des feux, / Dans le bruit grandissant dont la terre bourdonne, / Constamment je perçois le mot d’ordre orgueilleux / Que l’homme esclave et maître à lui-même se donne. » (L’effort vital)

Mélange
Comme l’indique le titre, cette partie contient les poèmes qui n’ont pas trouvé place dans les sections précédentes. La ville, les malheurs d’un handicapé, un chien, les femmes, le Saint-Laurent, la mort, Vauquelin et le patinage sont quelques-uns des sujets abordés.

Étonnant quand même ce recueil! Il vaut certainement le détour pour qui veut explorer les prolongements de l’École littéraire de Montréal. Le vers est travaillé, même si le poète n’évite pas toujours les clichés et les tournures de phrases un peu alambiquées (voir l’extrait). On peut dire que le recueil a du contenu et que ses thèmes sont modernes, universels.


L'éternel féminin
La montagne portait sa robe d'or bruni,
Or fragile tombant, feuille à feuille, des branches,
Dans le chemin, parmi la foule du dimanche,
Sur les sentiers ombreux et le gazon terni.

Reposés de leur course à travers l'infini,
Et doux, comme l'émoi d'une âme qui s'épanche,
Les rayons du soleil d'octobre, en nappes blanches
Sur le sol déjà froid, versaient un feu béni.

Ce ne fut que le soir, en soufflant ma veilleuse,
Que me vint nettement l'image glorieuse
Dans ses mille détails ternes et rutilants.

J'avais distraitement vu les choses agrestes,
Trop attentif à suivre ou deviner les gestes
D'une fille aux yeux noirs qui ramassait des glands.



Alphonse Beauregard sur Laurentiana
Les Alternances

7 février 2009

Bonheur d'occasion


Gabrielle Roy, Bonheur d’occasion, Montréal, Les éditions Pascal, 1945, (Pagination continue : tome 1 : pages 1-294; tome 2 : pages 295-532).

L’histoire se passe durant la Deuxième Guerre mondiale. La famille Lacasse habite le quartier ouvrier de Saint-Henri, près du canal Lachine, un milieu pauvre, couvert d’usines et sillonné par d’innombrables trains et bateaux, comme autant d’appels du large. Azarius, le père, est un rêveur qui échafaude des projets qui n’aboutissent jamais. Il ne garde jamais un emploi, et c’est Rose-Anna, la mère, qui, à force de courage, maintient la famille à flot. Ils ont plusieurs enfants, dont Florentine, leur fille aînée, qui travaille comme serveuse dans un « quinze cennes ». C’est une jeune fille fragile, superficielle, passionnée, décidée. Elle s’est éprise de Jean Lévesque, un garçon très ambitieux qui ne pense qu’à sa future réussite et qui n’a pas l’intention de s’embarrasser d’une petite serveuse sur le chemin du succès. Ce Lévesque a un ami, fils de petit-bourgeois, Emmanuel Létourneau, un idéaliste qui s’est engagé dans l’armée. Pendant une permission, il tombe amoureux de Florentine. Pourtant, Florentine ne voit que Jean Lévesque. Pendant que ses parents sont en visite à la campagne, elle l’invite chez elle et il abuse d’elle. Elle se retrouve enceinte, mais n’en dit mot à personne. Quant à Lévesque, il disparaît. Quelques semaines plus tard, Létourneau revient en permission pour deux semaines. Pour éviter la honte, un plan germe dans l’esprit de la jeune fille : comme on est en temps de guerre, les mariages sont souvent précipités. Elle convainc Emmanuel de l’épouser. Son mari parti, elle peut quitter Saint-Henri et éviter la honte et la misère qui auraient été le lot d’une mère célibataire.

Quant aux autres membres de la famille, leur histoire se déroule en arrière-plan. Le père, constatant l’échec de sa famille et la souffrance de sa femme, décide de s’enrôler, tout comme son fils aîné l’a déjà fait. Ainsi sa famille, grâce à sa solde, pourra-t-elle s’offrir une vie décente. Gabrielle Roy met aussi en scène plusieurs personnages, tertiaires pourrait-on dire, surtout des jeunes gens happés par la misère et voyant dans la guerre un moyen de fuir leur misère.

Je n’avais pas gardé un si bon souvenir de mes lectures précédentes de ce roman, avec son esthétique réaliste d’une autre époque, sans doute parce que je l’ai lu dans les années 1960, alors que le nouveau roman était à la mode. Après relecture, je crois que c’est l’un des meilleurs romans jamais écrits au Québec. Quelle ambition pour une romancière qui en était à ses premières armes! Décrire un quartier, tous les membres d’une famille, embrasser à la fois la Crise et la Seconde Guerre, décrire une ville, un peuple. Quelle force, quelle puissance d’écriture! Le plus beau, c’est que jamais on ne la sent en difficulté.

On classe souvent Bonheur d’occasion dans le roman réaliste. C’est vrai que l’aspect documentaire et la dimension sociale sont très développés. Avec Roy, on entre chez les pauvres, chez les riches (Les Létourneau), on visite les principaux lieux du quartier (le Quinze cennes, quelques petits restaurants, l’église), mais surtout on côtoie la misère, avec les vrais problèmes : se vêtir, se loger, manger convenablement, chômer, s’humilier, s’aliéner... (voir l’extrait)

Si le regard sur la société est pénétrant, l’analyse psychologique n’est pas en reste. Les personnages déambulent sans cesse dans leur quartier, sinon dans Montréal. Moyen habile utilisé par Gabrielle Roy pour décrire le milieu, pourrait-on penser; mais c’est aussi et surtout un moyen d’accompagner les personnages dans leurs pensées intimes. Les personnages de Gabrielle Roy sont constamment en mouvement, tant du point de vue physique que psychologique. Ce procédé - le voyage, le déplacement des personnages - sera fréquemment utilisé dans ses oeuvres ultérieures. Gabrielle Roy s'en sert pour vivifier ces passages du roman où l'analyse prime sur l'action.

On dit souvent que Gabrielle Roy écrit bien. En fait, si on y regarde de près, c’est son sens de l’observation, son immense capacité à sonder les motivations humaines qui sont à l’origine de son écriture si achevée. Ses observations sont fines, profondes, complexes et son écriture doit valser en tout sens pour en rendre compte avec justesse. Jamais elle se contente de cerner à gros traits un être humain : il lui faut expliquer les tensions qui l'habitent, essayer de comprendre les motivations qui le font agir. Dans chaque personnage, elle cherche la part d’humanité qui commande ses faits et gestes. Et il n’y a jamais de condamnation (Même Jean Lévesque trouve quelques excuses à ses yeux), mais une profonde commisération pour ces êtres jetés dans le chaos de la Crise et de la Seconde Guerre mondiale.

Gabrielle Roy n’intervient pas dans son roman, mais on comprend facilement son sentiment d’indignation. Bonheur d’occasion nous offre une réflexion scandalisée sur la misère, mais aussi sur la guerre, les deux thèmes étant génialement liés. Qui, plus que les pauvres, souffrent de la guerre? Qui va mourir sur les champs de bataille? Les pauvres et les... idéalistes comme Létourneau. D’ailleurs, le cheminement de ce personnage est assez intéressant. Lui-même cherche la raison qui l’a amené à s’enrôler. Il aurait pu, comme son copain Lévesque, rester en arrière et profiter du boom économique créé par l’industrie des armes. On aurait pu penser qu’il a cherché à tenir à distance un père ombrageux, mais finalement, sa motivation va plus loin que cela : il comprend que certains vont à la guerre pour « tuer la guerre », pour faire en sorte que le monde recouvre la paix au plus vite, pour qu’on puisse vivre simplement à nouveau.

Le roman est d’une telle richesse! L’auteure développe des thèmes comme le rêve et la réalité, l’ambition et l’éthique, les hommes et les femmes face à la guerre, la guerre et l’économie, la misère et la religion, les riches et les pauvres, les Canadiens français et les Anglais, les deux solitudes...

Le succès commercial de Bonheur d'occasion
Même si le roman connaît un succès critique dès le départ, ses premiers pas ne sont pas aisés. La parution est retardée et les éditions Pascal de Gérard Dagenais ne versent pas les droits d'auteur. Ce sera un mal pour un bien. Gabrielle Roy engage un avocat et récupère ses droits. Le roman connaît un succès commercial (Pascal continue de le distribuer, puis ce sera Beauchemin, à partir du 4ème tirage en 1946) et Gabrielle Roy peut en retirer des redevances accrues et vendre elle-même les droits à l'étranger. La réputée maison Reynald & Hitchcock de New York le publie aux États-Unis et McClelland & Stewart au Canada. Le roman devient en anglais The tin flute. La Litary guide of America, avant même que le roman ne soit publié, en fait son livre du mois (700 000 exemplaires), ce qui rapportera à l'auteure et à l'éditeur des redevances dépassant les 100 000$. Dans la foulée, il est traduit dans plusieurs langues. Encore plus, en 1947, les droits cinématographiques sont vendus 75 000$ à Universal Pictures qui ne tournera jamais le film. En France, Flammarion le publie et il obtient le prix Femina en 1947, même si la critique française est très mitigée. Certains y voient un moyen de remercier le Canada pour son effort de guerre.

Voir le dossier de Radio-Canada.
Voir le blogue de Brian Busby

Extrait
Le soir même où Florentine s'était enfuie de la maison de ses parents, Azarius rentra au logis vers les dix heures. — J'ai trouvé notre affaire, dit-il, dès le seuil. Cinq chambres, une salle de bains et un petit bout de galerie. A part ça, une petite cour en arrière pour faire sécher ton linge, Rosé-Anna. J'ai settlé le marché. Si tu veux, on déménagera drette de bonne heure demain matin. Depuis le départ de Florentine, Rosé-Anna était restée affaissée au coin de la table. Les paroles d'Azarius prirent quelque temps à pénétrer son accablement et sa torpeur. Elle n'entendit d'abord que le son de cette voix, puis peu à peu elle perçut le sens des mots. Ses mains s'agitèrent comme pour vaincre un poids d'inertie. Et, tout de suite, elle fut debout, cherchant un soutien ; dans ses yeux bistrés luisait une lueur de soulagement. — C'est ben vrai ! T'en as trouvée une, une maison ?.... Elle n'en demandait pas plus pour l'instant. Où était cette maison ? Comment était-elle ? Voilà des questions qu'elle ne songeait même pas à lui poser. Ils avaient trouvé un abri, un coin à eux, un refuge exclusif aux misères et aux joies de sa famille ; déjà cela semblait une grâce, une lumière dans leur désarroi. Vivement, elle s'efforça de se mettre en branle. Elle s'apercevait à cette minute à quel point l'idée de vivre avec des étrangers, sous le même toit, la bouleversait. Toute leur vie exposée à la curiosité des indifférents ! Non, une masure, une grange, n'importe quel trou noir lui parut préférable à la torture qu'elle endurait depuis quelques heures. Cette impuissance à retenir sa famille, cette pénible sensation de voir les frêles remparts de leur intimité céder, s'écrouler, et de se découvrir à la dérive parmi le flot turbulent et triste d'êtres pareils à eux... mon Dieu, elle ne pouvait supporter cette épreuve ! Ses yeux vinrent courageusement à la rencontre d'Azarius. L'énergie lui revenait en vagues rapides, consolantes. Femme du peuple, elle semblait en avoir une inépuisable réserve. Et c'est à l'heure où elle paraissait souvent le plus accablée que, de cette mystérieuse source, de cette profonde source obscure et jamais vidée, un nouveau flux de force lui arrivait, frêle d'abord, mais grossissant, prenant de l'ampleur, et qui la lavait bientôt de toute sa fatigue comme une onde rafraîchissante. Elle attrapa le bord de la table d'un geste déterminé et se pencha de tout son corps vers Azarius. — Coût'donc, dit-elle subitement, pourquoi ce qu'on déménagerait pas tout de suite à soir ! Il se trouve pas encore trop tard.


Gabrielle Roy sur Laurentiana
Bonheur d’occasion
La Petite Poule d’eau
Alexandre Chenevert
Rue Deschambault




1 février 2009

Un simple soldat

Marcel Dubé, Un Simple Soldat, Montréal, L'Institut littéraire de Québec,  1958, p. 185-311) (publié avec Le Temps des Lilas, p. 1 à 184)

(La pièce a été écrite pour la télévision. Elle fut présentée en décembre 1957, puis remaniée pour la scène et jouée à la Comédie-Canadienne en 1958.)

Joseph Latour est revenu de la guerre sans y avoir participé. Son père, Édouard, s’est remarié lorsqu’il avait six ans. Il a épousé Bertha, une veuve qui avait deux enfants : Marguerite et Armand. Édouard et Bertha ont eu une fille qui a maintenant quinze ans : Fleurette. De retour de l’armée, Joseph ne fait rien, flâne dans les bars, fanfaronne avec ses anciens copains, quand il ne fait pas étriver les autres membres de la famille. Son père, qui le fait vivre, finit par le forcer à trouver un travail. Il vend des vieilles autos pour un petit mafieux, Ti-Mine. Mais le tout ne dure pas, car il se chicane avec son patron. Avec son ami Émile, il décide d’aller voir ce dont le reste du Canada a l’air.

Il revient au bout de trois ans, sans avoir changé. Sur un coup de tête, il décide d’aller aider les grévistes d’Asbestos. Il vole une auto à son ancien patron Ti-Mine, mais frappe un poteau dans une embardée et se retrouve à l’hôpital. Son père emprunte cinq cents dollars pour le sortir du pétrin. Quand il est guéri, il promet de rembourser, mais n’en fait rien. Un matin, son père le jette dehors, fait une crise cardiaque et meurt quelques jours plus tard. Dans la dernière scène datée de 1952, on apprend que Joseph Latour est mort en Corée, comme simple soldat.

C’est une pièce assez emblématique de l’imaginaire québécois d’une certaine époque : on nous présente un père de famille résigné, une mère qui essaie de tenir la barque à flot, de grands enfants qui n’arrivent pas à quitter le nid familial. Bien sûr, on pense aux Plouffe, sauf qu’ici la famille n’est pas tissée serrée.

Histoire de guerre? Pas vraiment. C’est tout simplement l’histoire d’un voyou. Souvent les critiques (et Dubé) essayent de nous le rendre sympathique, ce Joseph Latour (Les plus vieux se souviendront du jeu exceptionnel de Gilles Pelletier.) On nous explique qu’il a été profondément perturbé par la perte de sa mère, qu’il est un révolté, en rébellion contre une société qui n’a rien à offrir... Ne gomme-t-on pas trop vite le fait que c’est un tricheur, un profiteur qui écume les bars, un « bougon » pour tout dire. Il est méchant avec tout le monde – à commencer par son père qui le protège - et finit même par détruire ceux qui l’aiment. Incapable de faire quoi que ce soit de sa vie, il va se faire tuer comme simple soldat dans l’armée américaine en Corée. Oui, c’est un révolté; oui, il a des raisons de se révolter; oui, il a raison de refuser la petite vie à laquelle son père ou son demi-frère se sont résignés; mais les moyens qu’il emploie nous donnent l’impression d’un personnage qui n’assume pas sa révolte. Il abuse des femmes, n’a aucun respect pour les membres de sa famille qui se débattent dans la même sauce que lui. Comme seule rébellion digne de mention, il s’en prend à un petit mafieux qui exploite les autres.

Extrait

Bruits de la ville au loin. Joseph essaie de se replonger dans le journal mais s'en dégoûte aussitôt. Il le replie et le laisse tomber près de lui. Ce qui restait de jour dans la rue s'en va presque totalement, pendant qu'on entend la voix très pure d'un jeune garçon qui chante un cantique latin de l'office. Un réverbère s'allume. Joseph reprend ses béquilles et se lève. Comme il va monter les marches du perron pour entrer, il s'immobilise pour regarder venir Bertha, Edouard et Armand qui paraissent dans la rue. Armand marche près de Bertha et tient un missel dans sa main. Edouard les suit un peu en arrière.
JOSEPH : V’là la Sainte-Famille! Maudit qu'Armand fait un beau p'tit Jésus !
Il s'avance un peu à leur rencontre.

JOSEPH : Je vais parier, sa mère, que t'as prié pour ma jambe tout le temps du mois de Marie ?
BERTHA, qui passe sans le regarder : J'avais d'autres choses que ça à penser!
JOSEPH, qui les suit : T'as prié pour Marguerite, d'abord!
BERTHA entre dans la maison avec Armand. Sans tourner la tête : Ça te regarde pas pour qui j'ai prié.
Edouard jette un regard réprobateur à Joseph et entre à son tour. Joseph reste quelques secondes dans la rue, appuyé sur ses béquilles. Dans le living-room, Bertha enlève son chapeau et ses gants et se prépare à entrer dans sa chambre.
ARMAND, qui suspend son veston et qui parle surtout pour Edouard : Après ce qu'on a fait pour lui, il devrait se montrer moins arrogant.
BERTHA : Si j'avais été là, ça se serait jamais fait. (Joseph entre à son tour. Bertha fait volte-face comme elle l’aperçoit.) Fleurette est pas ici ?
JOSEPH : Est sortie avec son étudiant. Y est correct le p'tit gars.
BERTHA : Je sais pas si c'est vrai Armand, mais paraît que sa famille est assez riche.
ARMAND : C'est son premier cavalier qui a du bon sens.
JOSEPH : Ça t'intéresse les "cennes" des autres, hein Bertha ? On dirait qu'y a des signes de piastres qui s'allument dans tes yeux quand t'en parles.
BERTHA : Edouard! Dis lui de plus m'insulter comme ça!
JOSEPH : Et puis t'as hâte de la marier Fleurette, t'as hâte de la voir partir de la maison. Si t'avais pu, c'est une fille que t'aurais jamais eue.
BERTHA : Je peux plus l'endurer, ça sert à rien, je peux plus l'endurer.
EDOUARD, à Joseph : Pense donc un peu au service qu'on t'a rendu.
JOSEPH : Si vous l'aviez pas fait, le père, j'aurais été en prison, ça aurait paru clans le journal et puis ça vous aurait salis. Les affaires d'Armand s'en seraient ressenties, pas vrai ?
ARMAND : La reconnaissance ça existe pas pour lui.
JOSEPH : Je n’ai pas demandé à revenir ici. C'est vous autres qui m'avez fait sortir de l'hôpital. Si vous êtes pas contents je peux sacrer mon camp. J'ai jamais léché les pieds de personne ! Je suis pas pour commencer ce soir.
EDOUARD : Joseph! Veux-tu me dire ce que t'as au fond de la tête ? Veux-tu me dire à quoi tu penses au juste ?
BERTHA : C'est rien qu'une tête croche, rien qu'une tête vide ! Sa place est pas ici, sa place est à Saint-Jean-de-Dieu.
Et elle n'enferme dans sa chambre en fermant la porte violemment.
ARMAND : C'est toujours comme ça que ça retourne avec toi.
JOSEPH : Je fais pas exprès. A chaque mot que je dis vous vous choquez !
EDOUARD : T'as pas de cœur, d'abord? T'as pas de cœur ?
JOSEPH : Ça doit pas. Y est mort quand j'étais jeune. (Le texte a été largement remanié. L'extrait ci-dessus provient des éditions de L'Homme, 1967, pages 102-104)

Marcel Dubé sur Laurentiana
Zone
Un simple soldat
Le Temps des lilas
Florence